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Full text of "Mémoires d'Olivier de La Marche, maître d'hôtel et capitaine des gardes de Charles le Téméraire"

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DE    LA    MARCHE 


IMPRIMERIE  DAUPELEY-GOUVERNEUR, 


A   NOGENT-LE-ROTROU. 


MÉMOIRES 

D'OLIVIER 

DE  LA  MARCHE 


MAITRE  D'HOTEL 

ET 

CAPITAINE  DES  GARDES  DE  CHAULES  LE  TÉMÉRAIRE 

PlRLlés   POUE   LA   SOCIÉTÉ   DE   L^aiSTOIEB   DE   FRliXCB 

l'AR 

Henri  BEA  UNE  et  J.  D'ARBAUMONT 


TOME  DEUXIÈME 


A  PARIS 

LIBRAIRIE    RENOUARD 

HENRI  LOONES,  SUCCESSEUR 
LinBAlRK     DE     LA     SOCIÉTÉ     DE     LIIISTOIRE     DE     FRANCE 

nUE   DE    TUUHNON,    N°   fi 

M  DCCC  Lxxxrv 

Î19 


EXTRAIT  DU  RÈGLEMENT. 

Art.  44.  —  Le  Conseil  désigne  les  ourrages  à  publier,  et 
choisit  les  personnes  les  plus  capables  d'en  préparer  et  d'en 
suivre  la  publication. 

Il  nomme,  pour  chaque  ouvrage  à  publier,  un  Commissaire 
responsable,  chargé  d'en  surveiller  Texécution. 

Le  nom  de  l'éditeur  sera  placé  à  la  tête  de  chaque  volume. 

Aucun  volume  ne  pourra  paraître  sous  le  nom  de  la  Société 
sans  l'autorisation  du  Conseil,  et  s'il  n'est  accompagné  d'une 
déclaration  du  Commissaire  responsable,  portant  que  le  travail 
lui  a  paru  mériter  d'être  publié. 


Le  Commissaire  responsable  soussigné  déclare  que  l*édition 
des  Mémoires  d'Olivier  de  la  Marche,  préparée  par  MM.  H. 
Beaune  et  J.  d'Arbauuont,  lui  a  paru  digne  d'être  publiée 
par  la  SociiiTi  de  l'Histoire  de  France. 

Fait  à  Paris,  le  7  août  4884. 

Signé  :  M»-  DE  BEAUfiOURT. 


Certifié  : 
Le  Secrétaire  de  la  Société  de  THistoire  de  France, 

■ 

J.    DESNOYERS. 


168125 


MÉMOIRES 

D^OLIVIER  DE  LA  MARCHE 


LIVRE  PREMIER 


CHAPITRE  X. 

Comment  le  bon  duc  Philippe  de  Bourgongne  gaigna 
plusieurs  places  en  la  duché  de  Luxembourg. 

Ainsi  ce  noble  pas  fut  achevé  et  soubstenu  par  le 
seigneur  de  Gharny  et  par  ses  compaignons ,  en 
chevaleureuse  exécution  d'armes,  en  grans  pompes 
d'habitz  et  d'acompaignemens,  et  à  grande,  large  et 
habandonnée  despense  de  mangiers  et  de  festiemens  ; 
et  pendant  ce  temps  que  le  bon  duc  prenoit  ses  plai- 
sances et  honnestes  passetemps,  messire  Nycolas  Raou- 
lin,  son  chancellier,  messire  Anthoine,  seigneur  de  Gry^ , 
son  premier  chambellan,  ne  ceulx  de  son  conseil, 
n'estoient  pas  oyseulx;  mais  practiquoient  par  con- 
seil et  par  grant  advis  les  expedicions  des  affaires  du 
duc,  et  principallement  des  deux  matières  dont  dessus 
est  faicte  mencion,  c'est  assavoir  la  response  de  l'em- 

i .  Sic  dans  le  ms.  n*  2869.  Lisez  :  Croy, 

Il  1 


2  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

bassadeur  de  TEmpereur  de  Gonstantinoble  qui  estoit 
venu  pour  si  haulte  matière  que  pour  le  confort  et 
secours  de  la  foy  et  de  Testât  d'ung  Empereur  si  noble 
et  si  anticque  en  generacion  que  celluy  de  Gons- 
tantinoble, et  aussi  practiquoit  le  conseil^  ce  [que 
Ton  pourroit  faire]  avec  la  duchesse  de  Lucem- 
bourg,  affin  que  le  duc  la  puist  secourir  et  ayder 
en  son  désir,  par  juste  tiltre  et  querelle  de  raison  ^  ; 

1.  Quatre  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

2.  Il  est  indispensable,  pour  mettre  un  peu  de  clarté  dans  cette 
affaire  assez  obscure  du  Luxembourg,  de  rappeler  son  origine  et 
les  principaux  actes  auxquels  elle  donna  lieu. 

Par  contrat  de  mariage  signé  à  Prague  le  27  avril  1409,  Elisa- 
beth de  Gorlitz,  nièce  des  empereurs  Wenceslas  et  Sigismond, 
reçut  du  premier,  en  faveur  de  son  union  avec  Antoine,  duc  de 
Brabant,  la  permission  de  dégager  le  duché  de  Luxembourg,  le 
comté  de  Ghiny  et  Tavouerie  d'Alsace  du  margrave  Josse  de 
Moravie  auquel  ces  domaines  avaient  été  engagés.  Elle  fut  auto- 
risée à  en  jouir  et  à  en  prendre  le  titre.  Le  14  août  1411,  le  rachat 
ayant  été  opéré,  Wenceslas  assigna  à  Elisabeth  une  dot  de 
120,000  flor.  de  Rhin,  et  lui  engagea  pour  cette  somme  les  terres 
précitées,  avec  réserve  de  la  faculté  de  dégagement  pour  la  cou- 
ronne de  Bohême.  Le  13  juillet  1416,  le  môme  empereur  autorisa 
Sigismond,  son  frère,  à  revendiquer  les  droits  de  sa  maison  sur 
le  Luxembourg  et  T Alsace.  Après  la  mort  de  l'empereur  Sigis- 
mond, décédé  le  9  décembre  1437,  sa  fille  et  unique  héritière, 
Elisabeth,  mariée  à  Albert  V  d'Autriche,  élu  empereur  en  1438, 
sous  le  nom  d'Albert  II,  manifesta  à  sa  tante,  Elisabeth  de  Gor- 
litz,  l'intention  d'exercer  le  retrait  du  duché  de  Luxembourg  en 
lui  remboursant  sa  dot  de  120,000  flor.  (Bertholet,  Histoire  du 
duché  de  Luxembourg^  t.  VIII,  aux  preuves,  p.  xi).  Mais  ce  retrait 
n'eut  pas  lieu,  et,  à  la  mort  de  l'empereur  Albert  II,  sa  veuve 
Elisabeth  céda,  le  23  décembre  1439,  la  propriété  du  duché  de 
Luxembourg  et  du  comté  de  Ghiny  à  sa  fille  Anne  et  à  son  gendre, 
Guillaume  de  Saxe,  à  la  charge  expresse  de  dégager  ces  terres  des 
mains  de  leur  possesseur  et  sous  la  réserve  des  droits  de  son  fils, 
si  elle  venait  à  en  avoir  un,  cas  auquel  Guillaume  de  Saxe  et  sa 
femme  devraient  les  rétrocéder  au   nouveau-né.   En   effet,  le 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  3 

et,  oultre  ces  choses,  se  practiquoit  l'allée  et  le 
partement  du  duc  de  son  pays  de  BourgoijQgne,  pour 

22  février  1440,  Elisabeth  mit  au  monde  un  fils  posthume,  Ladislas, 
depuis  roi  de  Hongrie,  dont  le  tuteur,  Frédéric  d'Autriche ,  roi 
des  Romains,  ratifia  ladite  cession.  Ces  actes  ne  donnaient  à 
Guillaume  de  Saxe  le  droit  d*entrer  en  jouissance  du  Luxembourg, 
encore  détenu  par  Elisabeth  de  Gorlitz,  qu'à  la  condition  de  rem- 
bourser les  deniers  de  Tengagère,  et  c*est  ce  qu'il  n'était  pas  dis- 
posé à  faire.  Il  comptait  sans  doute  sur  la  mauvaise  administra- 
tion d'Elisabeth  de  Gorlitz,  qui  s'était  aliéné  la  plupart  de  ses 
sujets,  sur  les  secrètes  intelligences  qu'il  entretenait  avec  ceux-ci, 
enfin  sur  la  détresse  de  la  duchesse  qui,  accablée  de  dettes,  cher- 
chait de  tous  côtés  un  préteur  auquel  elle  pût  hypothéquer  le 
Luxembourg.  Ainsi,  en  4440,  par  l'entremise  de  Jacques  de  Sierck, 
archevêque  de  Trêves,  elle  en  négocie  la  cession  à  Guillaume  de 
Saxe  et  à  Anne,  à  la  charge  par  eux  de  lui  payer  22,000  flor.  de 
Rhin,  une  rente  viagère  de  4,000  flor.,  et  d'acquitter  ses  dettes,  en 
stipulant  que,  si  le  duc  de  Bourgogne  élevait  des  prétentions  sur 
le  Luxembourg  en  raison  du  transport  qu'elle  lui  en  avait  fait  le 
44  mars  1428  (n.  st.),  la  difficulté  serait  soumise  à  l'empereur  (CompU' 
rendu  de  la  Commission  royale  d^istoire  de  Belgique,  l'»  série,  t.  IV, 
p.  282).  Ce  traité  étant  resté  très  vraisemblablement  à  l'état  de 
simple  projet,  Elisabeth,  au  mois  de  décembre  de  la  même  année, 
se  décida  à  engager  conditionnellement  le  Luxembourg  au  même 
Jacques  de  Sierck  et  à  ses  successeurs,  archevêques  de  Trêves, 
moyennant  110,000  flor.  de  Rhin  (M.,  p.  280),  par  un  contrat  que 
ratifièrent  en  1441  la  veuve  d'Albert  II  et  le  roi  des  Romains, 
Frédéric,  comme  tuteur  de  Ladislas,  sous  réserve  toutefois  du 
droit  de  rachat  du  duc  de  Saxe.  Bien  qu'ayant  reçu  un  commen- 
cement d'exécution,  ce  dernier  traité  ne  mettait  nollement  fin 
aux  projets  et  aux  prétentions  du  duc;  aussi  Elisabeth,  incapable 
de  lui  résister  et  se  voyant  délaissée  par  la  plupart  des  Luxem- 
bourgeois, se  tourna  bientôt  du  côté  de  son  neveu  Philippe  le  Bon, 
l'appela  à  son  aide  contre  les  Saxons  et  lui  céda  le  duché  en  jan- 
vier 1442,  pour  en  jouir  «  héritablement  »  après  elle,  «  en  tel 
droict  et  manière  •  qu'elle  les  possédait  pour  le  présent,  et  en  l'en 
constituant  dès  lors  mainbour  et  administrateur  (v.  infra,  note, 
p.  6,  et  l'acte  donné  à  Thionville  le  5  mars  4442  (n.  st.),  Ber- 
tholet,  op.  ciU,  t.  VIII,  aux  preuves,  p.  xvn).  Le  24  mai  4442, 
Philippe  le  Bon  promit  de  respecter  les  libertés  et  privilèges  des 


4  BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

se  retirer  en  Flandres,  Picardie  et  Brabant,  et  en  ses 
aultres  ptys,  pour  ce  qu'il  avoit  desjà  esté  près  de 
dix  huict  mois  sans  les  visiter  et  veoir  ;  et  desjà  estoit 
mandé  le  conte  d'Estampes,  gouverneur  de  Picardie, 
avec  bien  deux  mille  combatans,  pour  venir  au  devant 
du  duc. 

D'aultre  part,  en  Bourgoingne  se  présenta  Cor- 
nille,  bastard  de  Bourgoingne,  pour  sa  première 
armée,  et  assembla  cent  hommes  d'armes,  empluma- 
çez  et  habillez  en  parure  semblable,  et  n'atendoit  on 
que  la  fin  du  pas  pour  partir  et  mectre  en  chemin  ; 
et  ainsi,  le  pas  et  le  temps  des  six  sepmaines  expiré, 
toutes  preparacions  furent  faictes,  [et],  tout  conclud 
et  desliberé,  jour  fîit  prins  pour  le  partement  du  duc, 
au  vingt  et  ugnieme  jour  de  septembre  S  et  me  sou- 
vient qu'ioelluy  jour  disna  le  duc  en  l'hostel  d'un 
nommé  Jehan  de  Yisan^  ;  et  là,  au  partir  du  disné,  le 
duc  expédia  l'embassadeur  de  l'Empereur  de  Gonstan- 
tinoble,  [et]  luy  fet  de  grans  dons  ;  et  fut  l'effect  de  son 
expedicion  tel,  que  le  duc  faisoit  sçavoir  à  l'Empereur 
qu'il  se  tiroit  en  ses  pays  marins,  et  que,  luy  arrivé 

habitants  de  la  contrée  placée  sous  sa  protection  et,  Tannée  sui- 
vante, entra  dans  le  Luxembourg,  tant  pour  venger  l'expulsion  de 
sa  tante  que  pour  sauvegarder  ses  droits  à  la  succession  de 
celle-ci  (v.  Compte-rendu  précité,  3*  série,  t.  VI,  p.  224  et  suiv., 
Bertholet,  op.  cit.,  t.  VIII,  passim,  et  Publications  de  V Institut  royal 
grand^uoal  de  Luxembourg,  années  1872  et  1873,  t.  XXVII  et 
XXVIII). 

1.  Nous  verrons  plus  loin  qu'il  quitta  Dijon  le  24  août  1443. 

2.  Jean  de  Visen,  clerc  de  la  chambre  des  comptes  de  Dijon, 
ancien  secrétaire  du  duc,  receveur  général  de  Bourgogne  en  1441, 
mort  en  1460.  Il  était  fils  de  Guillaume  de  Visen,  originaire  de 
Franche-Comté  (V.  Armoriai  de  la  chambre  des  comptes  de  Dijon, 
par  J.  d'Arbaumont,  p.  125). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  5 

par  delà,  il  mectroit  sus  gens  et  navires,  pour  l'aide 
et  confort  de  la  chrestienté  et  de  Testât  de  l'Empe- 
reur, et  de  ce  feroit  telle  diligence,  que  l'Empereur 
auroit  cause  de  soy  contanter  ^ .  Et  après  l'expedicion 
de  l'Empereur,  fut  expédiée  la  duchesse  de  Lucem- 
bourg,  dont  le  traicté  et  l'appoinctement  estoient 
desjà  faictz  et  concludz  par  le  duc  et  par  la  duchesse^  ; 

1.  Philippe  le  Bon  décida  d'envoyer  o  vu  gallées,  une  gallyace, 
ung  grant  nave  et  une  cravelle  (caravelle)  »  au  secours  de  Tempe- 
reur  de  Cionstantinople,  sous  le  commandement  de  Walerand  de 
Wavrin  (V.  Ànchiennes  cronicques  d'Engleterre  de  Jehan  de  Wavrin, 
6*  part.,  liv.  I*',  VI,  t.  Il,  p.  36,  où  l'on  indique  les  sommes 
payées  par  la  recette  du  duché  à  ce  seigneur,  et  le  Li\>re  des 
faits  de  Jacques  de  Lalaing,  loc.  cit,,  p.  34).  Pierre  Vasque  et 
Gauvain  Quiéret,  seigneur  de  Oreuil,  accompagnèrent  Wavrin 
(Id.).  Le  17  avril  1444,  il  fut  alloué  1260  saluts  à  Walerand, 
c  pour  lui,  xjan^  de  personnes  et  autant  de  chevaulx,  aler 
de  nostre  ville  de  Bruges  jusques  en  la  ville  de  Venize  et 
d'ilec  en  certaine  armée  que  envoions  présentement  par  mer  au 
secours  des  chrestiens  et  ce  pour  60  jours  entiers  commen- 
çans  le  xvm*  jour  d'avril  darrain  passé  et  s'enssuivans  tous  ensi 
qu'il  pourra  vacquer  tant  en  alant  audit  Venize  comme  séjournant 
illec  en  atendant  le  partement  du  navire  de  ladicte  armée,  et 
nostre  féal  conseillier  et  chambellan  messire  Pieter  Vasque,  pour, 
lui  dixiesme  de  personnes  et  autant  de  chevaulx,  aler  avec  ledit 
seigneur  de  Wavrin  ou  dit  voiage  et  armée  par  mer.  »  (Archives 
du  Nord,  B  1983.)  Le  19  avril  de  la  même  année,  Walerand 
reçut  pour  la  dépense  de  son  armée  20,000  ducats  d'or  (Id,).  On 
peut  lire  dans  VInventaire  de  ces  Archives,  t.  IV,  p.  165,  ïé  récit 
fait  par  Wavrin  de  son  expédition.  Quant  à  Gauvain  Quiéret,  il 
reçut  en  1445  460  ducats  pour  frais  faits  par  lui  dans  le  voyage 
d'outre-mer  [Id,,  B  1989). 

2.  Le  mardi  12  septembre  1441,  Elisabeth  de  Gorlitz,  duchesse  en 
Bavière  et  de  Luxembourg,  donna  à  Floris  de  Boschuysen,  prévôt 
d'Ivoy ,  plein  pouvoir  de  céder  en  son  nom  le  duché  de  Luxembourg 
et  le  comté  de  Ghiny  au  duc  de  Bourgogne  et  de  Brabant,  son  neveu, 
et  de  traiter  avec  lui  de  son  douaire.  En  vertu  de  cette  procuration, 
ledit  Floris  et  Philippe  le  Bon  conclurent  à  Hesdin,  le  4  octobre  1441 , 


6  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

et  ne  restoit  que  à  lire  et  à  veoir  ce  que  de  ce  estoit 
desliberé  et  escript  ;  et  fut  eu  effect  tel  Tappoincte- 

un  traité  portant  bail  et  transport  au  duc  de  ces  deux  territoires. 
Ce  traité,  dont  l'instrument  porte  la  signature  des  deux  parties 
contractantes  et  de  deux  notaires,  fut  ratifié  à  Bruxelles,  le  il  jan- 
vier suivant,  par  M">«  de  Luxembourg,  en  présence  de  son  fondé 
de  pouvoirs,  de  M*  Henry  Schatere  et  de  Jean  de  BensdorfiT,  maré- 
chal de  Luxembourg.  Le  10  du  môme  mois,  Elisabeth  avait  donné 
des  lettres  patentes  par  lesquelles  elle  commettait  le  duc  comme 
mainbour  et  gouverneur  dudit  duché,  et,  le  13,  elle  déclara  que 
cette  commission  ne  dérogeait  nullement  au  traité  de  cession  pré- 
cédent. (V.  aux  Archives  de  Tancien  conseil  de  Luxembourg, 
Copies  des  tiltres  estans  dans  les  Chartres  de  la  chambre  des  comptes 
de  Bruxelles,  t.  IL)  A  la  suite  de  cette  dernière  convention,  Phi- 
lippe le  Bon  avait  adressé  de  Bar-sur-Aube,  le  15  décembre  1441, 
à  la  duchesse,  sa  femme,  des  lettres  closes  pour  lui  faire  connaître 
ce  qui  s*était  passé  entre  lui  et  Elisabeth  de  Gorlitz.  Ainsi  instruite, 
la  duchesse  de  Bourgogne  envoya  à  Elisabeth,  à  Luxembourg  ou  à 
Thionville,  Guillaume  de  Lalaing,  Antoine  de  Edighem,  Jean  van 
denBrugghe,  chevaliers,  Henry  Magnus,  Thierry  de  Meingersrewt, 
Simon  de  Harbaeys,  conseillers,  et  M«  Adrien  van  der  Ee,  secré- 
taire de  Philippe  le  Bon,  pour  c  prendre  et  accepter  au  nom  de  ce 
dernier  la  possession  de  la  mainbournie  et  gouvernement  des  pays 
de  Luxembourg  et  de  Chiny.  »  Ces  c  ambaxeurs  »  furent  aussi 
chargés  de  régler  avec  l'archevêque  de  Trêves  le  compte  de  ce 
que  lui  devait  Elisabeth  do  Gorlitz ,  dette  qui  fut  fixée  à  6,302  flo- 
rins de  Rhin,  payables  à  la  Pentecôte  1442,  parles  soins  du  duc. 
Guillaume  de  Lalaing  reçut  pour  cette  ambassade,  qui  lui  prit 
quarante-un  jours,  du  6  février  au  29  mars  1442  (v.  st.),  255  saints 
de  46  gros,  monnaie  de  Flandres  (Archives  du  Nord,  B  1982). 

Quant  aux  détails  relatifs  à  l'exécution  du  traité  de  transport 
et  aux  sûretés  accordées  à  Elisabeth  pour  le  paiement  de  sa  pension 
annuelle  de  7,000  florins  et  autres  sommes  dont  il  lui  attribuait 
la  jouissance,  ils  furent  réglés  par  des  articles  spéciaux  également 
passés  à  Bruxelles,  le  11  janvier  1442  (n.  st.),  et  portant  les  signa- 
tures :  Ysabel,  Elisabeth,  G.  de  Lamandre  et  J.  de  Maison, 
secrétaire  de  la  duchesse  de  Luxembourg.  Celle-ci  avait  dressé  en 
latin  la  liste  de  ses  demandes,  qu'elle  remit  à  Févôque  de  Verdun, 
conseiller  de  Philippe  le  Bon  ;  soit  avant,  soit  depuis,  elle  ne  laissa 
pas  néanmoins  de  négocier  avec  Guillaume.  11  semble  résulter 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  7 

ment  faict  entre  le  duc  et  la  duchesse,  sa  tante,  que  le 
bon  duc  entreprendroit  la  conqueste  de  la  duchié  de 


en  effet  de  lettres  closes  écrites  t  le  grand  Vendredi  »  (1442?),  sans 
subscription  ni  superscription,  et  adressées  à  cet  évoque,  que  les 
gens  du  duc  de  Saxe  avaient  promis  à  Elisabeth  une  somme  de 
26)000  florins  de  Rhin  comptant,  un  douaire,  etc.  Ils  auraient 
ajouté  que  ce  duc  devait  venir  à  Luxembourg  en  personne,  entre 
Pâques  et  la  Pentecôte,  avec  100,000  florins  de  Hongrie,  destinés 
à  payer  cette  somme  de  26,000  florins.  Elisabeth  termine  ses 
lettres  par  cette  formule  suppliante  :  «  Je  vous  prie,  rescripvez 
moy  tost  et  tout  au  long  et  au  vray,  et  parlez  amplement  de  tout 
à  monseigneur  le  duc  et  à  monseigneur  le  chancelier.  » 

Toutes  ces  indications  sur  des  négociations  jusqu'ici  peu  con- 
nues sont  extraites  d'un  inventaire  des  pièces  originales  conservé 
aux  Archives  de  la  Gôte-d*Or,  B  1047.  On  y  voit  que  ces  pièces, 
remises  le  12  avril  1442  par  Paul  Oeschamps,  secrétaire  de  la 
duchesse  de  Bourgogne,  à  Bouesseau  pour  être  placées  au  trésor 
des  lettres  et  chartes  du  duc  à  Dijon,  en  furent  extraites  le 
19  août  1455,  sur  Tordre  de  Philippe  le  Bon,  daté  de  Louvain,  le 
13  juillet,  et  livrées  à  Jean  Jacquelin,  juge  do  Màcon,  qui  les 
porta  au  duc,  afln  de  Pen  aider  à  certaine  journée  «  que  brief  et 
à  ceste  prouchaine  feste  de  Saint  Remy  se  doit  tenir  es  marches 
et  pays  d'Alemaigne  entre  le  roy  d'Ongrie  et  de  Bahaingne  d'une 
part  et  mondit  seigneur  d'autre  part,  touchant  la  duchié  de  Luxem- 
bourg. »  Les  copies  collationnées  de  quelques-unes  de  ces  pièces, 
dressées  en  1454,  sont  également  conservées  aux  Archives  de  la 
Gôte-d'Or,  même  liasse,  et  on  trouvera  les  plus  importantes  d'entre 
elles  reproduites  à  leur  date,  par  analyse  ou  in  extenso  dans  le 
tome  XXVin,  p.  56  et  suivantes,  des  Publications  de  V Institut  royal 
grand-ducal  de  Luxembourg.  Les  Archives  de  la  Côte-d*Or  possèdent 
aussi,  sur  la  môme  période  (B  11906),  seize  lettres  échangées  entre 
la  duchesse  et  Gornille,  bâtard  de  Bourgogne,  gouverneur  général 
du  Luxembourg,  au  sujet  des  dommages  commis  en  mai  1445  par 
Robert  de  Floquet,  écuyer  d'écurie  du  roi  de  France,  bailli  et  capi- 
taine d'Ëvreux,  dans  plus  de  quatorze  villages  du  Luxembourg, 
du  comté  de  Ghiny  et  de  la  prévôté  d'Arlon,  où  il  avait  dérobé 
plus  de  deux  mille  tètes  de  bétail,  sans  aucun  grief  ou  prétexte. 

L'historique  de  cette  cession  du  Luxembourg  sera  complété  aux 
notes  du  chapitre  xxxv  où  il  en  est  de  nouveau  question.  Nous 


8  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

Lucembourg  soubs  tiltre  et  querelle  d'elle,  et  se  diroit 
mambourg  et  gouverneur  de  ladicte  duchié,  et  ordonna 
et  assigna,  pour  ladicte  duchesse  et  pour  son  estât, 
dix  miUe  livres  par  an,  à  prandre  et  lever  sur  les  meil- 
leurs et  plus  clers  deniers  de  ses  pays  ^  ;  et  de  celle 
heure  manda  par  ses  lettres  à  messire  Symon  de 
Lalain,  à  messire  Sansse,  son  frère,  et  aultres  ses  cappi- 
taines,  qu'ilz  entrassent  audit  pays  de  Lucembourg  à 
main  armée  et  forte,  et  commençassent  la  guerre  au 
nom  de  la  duchesse  et  de  luy  ;  et  à  toute  diligence  fust 
envoyée  la  deffiance  à  ung  chevalier  Zassois ,  envoyé 
de  la  part  du  duc  de  Zasse  au  lieu  de  Lucembourg,  et 

nous  bornerons  pour  le  moment  à  faire  remarquer  qu'il  s'était 
écoulé  plus  d'un  an  entre  la  signature  du  traité  de  cession  et 
répoque  où  Elisabeth,  chassée  de  ses  États  par  une  émeute  (avril 
1443),  vint  chercher  un  refuge  vers  son  neveu  le  duc  Philippe. 
Aussi  est-il  probable  qu'on  dut  se  borner,  lors  de  cette  entrevue, 
à  prendre  les  derniers  arrangements  pour  l'invasion  du  Luxem- 
bourg, où  l'autorité  de  Guillaume  de  Saxe  avait  été  presque  par- 
tout reconnue,  grâce  aux  injonctions  d'Elisabeth,  reine  de  Hongrie, 
et  de  Frédéric,  roi  des  Romains  (V.  Bertholet,  op.  et  loc,  dt,).  — 
Voy.  notamment  sur  ce  point  dans  les  Publications  de  l'Institut 
royal  grand-ducal  de  Luxembourg,  t.  XXVIII,  p.  91,  la  mention 
d'une  charte  du  roi  Frédéric,  du  13  août  1442,  ordonnant  à  Tar- 
chevôque  de  Trêves  de  protéger  le  Luxembourg  copitre  la  Bour- 
gogne et  de  faire  reconnaître  Guillaume;  et,  page  108,  l'acte  du 
15  juillet  1443,  par  lequel  les  justicier,  échevins,  bourgeois  et 
toute  la  communauté  de  Luxembourg,  rendent  foi  et  hommage 
à  Frédéric  et  à  Guillaume,  frères,  ducs  de  Saxe,  comme  représen- 
tant les  légitimes  héritiers  des  duché  de  Luxembourg  et  comté  de 
Ghiny,  tant  qu'il  ne  serait  pas  intervenu  d'arrangement  entre  les 
parties  en  litige. 

1.  Quittance  d'Elisabeth  de  Gorlitz,  duchesse  en  Bavière  et 
de  Luxembourg,  de  la  somme  de  8,000  florins,  comme  douaire  et 
en  retour  de  la  cession  du  Luxembourg  et  du  comté  de  Ghiny, 
bien  que  ce  douaire  n'eût  été  fixé  par  le  traité  qu'à  7,000  fl.  — 
{•^  avril  1444.  (Archives  du  Nord,  B  1985.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  9 

se  Dommoit  le  conte  de  Glick^,  et  aux  Lucembourgeois 
semblablement^,  et  à  tous  aultres  qui  vouldroient  con- 
tester au  droit  de  la  duchesse  ;  et  en  celle  deffiance 
furent  nommez  tous  les  parens  et  aliez  et  amys^  du 
duc  de  Bourgoingne,  mesmes  les  barons  et  cappitaines 
de  sa  guerre ,  car  telle  est  la  coustume  et  la  guyse 
des  ÂUemaignes,  qui  veut  par  honneur  guerroyer. 

La  duchesse  despeschée,  le  duc  fit  venir  devant  luy  le 
conte  de  Sainct  Martin  et  messire  Diago  de  Yaliere, 
ensemble  Guillaume  de  Yauldrey  et  Jaques  de  Ghal- 
lant,  auxquelz  restoit  encoires  Tachevement  de  leurs 
armes  conunencées  les  ungs  contre  les  aultres,  comme 
il  est  assez  cy  dessus  escript  et  dedairé.  Leur  remons- 

1.  Ernest,  comte  de  Gleichen  et  seigneur  de  BUnkenhem, 
parent  du  duc  Guillaume  de  Saxe,  qui  l'avait  envoyé,  avec  huit 
cents  combattants  des  marches  d'Allemagne,  pour  occuper  Luxem- 
bourg, Thionville  et  les  villes  voisines  (V.  Monstrelet,  ch.  gglxxtv, 
t.  VI,  p.  74;  Anchiennes  cronicques  d*Engleterre  de  Jehan  de  Wa- 
vrin,  m*  part.,  liv.  I",  IX,  t.  II,  p.  49;  Ghastelain,  ch.  lxui, 
t.  III,  p.  321).  —  Dans  ses  lettres  de  défiance  adressées  à  Elisa- 
beth de  Gorlitz  le  vendredi  après  le  dimanche  Oculi  de  Tan  1441 
(v.  st.),  le  comte  de  Gleichen  prend  le  titre  de  c  capitaine  de  par 
les  seigneurs  héritiers  des  pays  et  duchié  de  Luxembourg,  etc., 
etc.  »  (Voy.  Compt&'rendu  des  séances  de  la  Commission  royale 
d'histoire  de  Belgique,  2*  sér.,  t.  XI,  p.  179.) 

2.  Monstrelet  les  désigne  par  leurs  noms  :  c'étaient  le  comte  de 
Vemembourg,  chevalier  de  la  Toison  d'or  depuis  1433,  Henri  de  la 
Tour,  le  damoiseau  de  Salm,  fils  du  comte  de  ce  nom,  et  quelques 
autres  (/d.,  p.  75).  Ils  tenaient  le  parti  de  la  duchesse  de  Luxem- 
bourg et  firent  le  défi  aux  Saxons  (Jd.).  D'après  Bertholet,  t.  VU, 
p.  412,  les  Bourguignons  envoyèrent  d'abord  un  héraut  au  comte 
de  Gleichen  pour  lui  offrir  un  combat  singulier  avec  Jacques  de 
Lalaing,  Guillaume  de  Vaudrey  ou  Hervé  de  Mériadec.  Mais  on 
verra  plus  loin  que  le  héraut  Quesnoy  fut  envoyé  porter  ce  défi 
au  comte  de  Gleichen  après  la  prise  de  Villy. 

3.  Deux  mots  passés  dans  les  éditions  précédentes. 


10  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

tra  le  duc  ses  grans  affaires,  et  comme  nouvellement 
il  entroit  en  guerre  et  en  conqueste  pour  la  querelle 
de  sa  belle  tante  ;  pourquoy  il  ne  pouvoit  plus  arrester 
ne  atarger  au  pays,  et  que  desjà  esloit  son  armée  de 
Picardie  aux  champs,  à  grans  fraiz  et  à  grant  fouUe, 
[et]  leur  prioit  en  effect  que  en  faveur  de  luy ,  et  comme 
leur  juge  en  ceste  partie ,  par  leur  mesme  choix  et 
élection,  qu'ilz  se  voulsissent  tenir  contens  d'icelles 
armes  commencées,  et  qu'ilz  s'y  estoient  de  chascun 
costé  si  honnorablement  portez  et  maintenuz,  qu'ilz 
avoient  honneur  assez  en  ceste  cause.  Surquoy  tous 
quatre  se  mirent  à  genoulx,  se  contentèrent  du  plaisir 
du  duc,  et  en  sa  présence  touchèrent  ensemble  ;  [et] 
leur  fit  le  duc  de  grans  dons,  et  à  tous  ceulx  qui  firent 
armes  au  pas  dessusdit,  et  retint  le  duc  le  conte  de 
Sainct  Martin  de  sa  maison,  lequel  y  fut  toujours 
depuis,  et  s'y  conduysit  et  gouverna  honnorablement 
et  bien  * . 

Ces  choses  faictes,  le  duc  se  retira  en  son  hostel 
pour  soy  armer  et  mectre  en  point,  et  tandis  chascun 
montoit  à  cheval  qui  mieulx  mieulx  ;  et,  ce  jour,  Gor- 
nille,  bastard  de  Bourgoingne  dessusdit,  tira  son  pre- 
mier estandart  aux  champs,  et  fît  l'assemblée  des  cent 


1.  Par  lettres  du  6  septembre  1442,  le  duc  autorise  Jacques 
de  Visth  ou  de  Visque,  chevalier,  des  comtes  de  Saint-Martin, 
«  pourveu  qu'il  le  serve  en  son  hostel  la  plus  grande  partie  de 
Tan  »,  à  prendre  ses  gages  de  chambellan,  qui  lui  étaient  payés 
auparavant  par  les  escroes,  sur  les  revenus  de  la  terre,  seigneurie 
et  chàtei  de  Fraisans,  au  bailliage  de  Dole,  dont  il  lui  avait  pré- 
cédemment donné  la  garde  et  capitainerie  pour  y  faire  sa  résidence 
et  celle  de  sa  femme,  enfants  et  ménage,  et  le  surplus,  en  cas 
d'insuffisance,  sur  la  recette  générale  de  Bourgogne.  Ces  gages 
étaient  de  2  fr.  par  jour.  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B 1725,  fol.  68.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  11 

lances  qu'il  avoit  de  chaîne,  en  la  place  qui  est  devant 
la  chapelle  de  la  Thoison  d'or,  et  bailla  son  estan- 
dart  à  porter  et  en  garde  à  ung  escuyer  de  la  conté 
de  Bourgoingne,  nommé  Jehan  de  Monfort,  beau  gen* 
tilhomme  et  bien  renommé.  Le  duc  monta  à  cheval 
environ  quatre  heures  après  midi,  et  pleuvoit  mer- 
veilleusement, dont  ce  fut  donmiaige  que  le  jour  ne 
tai  bel  et  cler,  car  les  pompes  furëht  grandes,  et  la 
seignorie  richement  en  point,  et  principallement  le 
duc,  qui  de  son  temps  fiit  ung  prince  honneste  et  joly 
et  curieulx  d'habitz  et  de  parures,  et  dont  le  porter  et 
la  manière  luy  seoit  si  bien  et  tant  aggreablement 
que  nul  plus  de  luy  ne  fut  trouvé  nulle  part.  Il  avoit 
dix  huict  chevaulx  d'une  parure,  harnachez  de  velours 
noir  tixuz  et  ouvrez  à  sa  devise,  qui  furent  fusilz  gar- 
niz  de  leurs  pierres,  rendans  feu;  et,  par  dessus  le 
velours,  gros  cloz  d'or  eslevez  et  esmaillez  de  fusilz, 
et  faictz  à  moult  grans  coustz.  Ses  paiges  estoient 
richement  en  point,  et  portoient  divers  harnois  de  teste 
garniz  et  ajolivez  de  parles,  de  diamans  et  de  balais, 
à  merveilles  richement,  dont  une  seuUe  salade  estoit 
extimée  valoir  cent  mille  escus  d'or^.  Le  duc  de  sa 
personne  estoit  armé  gentement  de  son  corps,  et  riche- 

1.  Les  comptes  de  la  recette  générale  de  Bourgogne  mentionnent 
on  1445  l'achat  fait  près  de  Fréminet  Le  Maisier,  armurier  de 
Dijon,  de  douze  harnais  de  guerre  complets,  destinés  au  duc,  et 
envoyés  de  Dijon  au  pays  de  Luxembourg  en  octobre  1443  c  pour 
en  faire  son  plaisir,  b  Chacun  d'eux  coûtait  18  saints  d'or  (Archives 
de  la  Gôte-d'Or,  B  1694,  fol.  135).  Ces  harnais  étaient  une  faible 
partie  du  brillant  équipage  ducal.  Philippe  le  Bon  n'était  pas 
satisfait  de  ce  luxe  inouï,  car,  plus  tard,  au  moment  de  la  c  con- 
queste  de  Dinant,  »  il  fit  encore  garnir  une  salade  d'or  et  de 
pierres  précieuses  (V.  Archives  du  Nord,  compte  de  Guilbert  de 
Ruple,  1466,  B  2061). 


12  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

ment  es  gardes,  tant  de  ses  bras,  comme  de  sod  har- 
nois  de  jambes,  dont  icelles  gardes  et  le  chanfrain  de 
son  cheval  estoient  tous  pleins  et  enrichiz  de  grosses 
pierreries  qui  valoîent  un  merveilleux  avoir  ;  et  de  ce 
je  parle  comme  celluy  qui  estoye  lors  paige  du  duc,  et 
de  celle  parure.  Jehan,  monseigneur  de  Gleves,  et  son 
mignon  Jaques  de  Lalain,  furent  fort  en  point  d'es- 
cuyers,  de  che^Saiulx,  de  paiges,  d'orfavrerie  et  de 
campannes.  Aussi  furent  le  seigneur  de  Beaujeu,  filz  du 
duc  de  Bourbon,  qui  lors  estoit  bien  josne,  monseigneur 
Âdolf  de  Gleves  qui  commençoit  à  soy  façonner  et  à 
prendre  cueur,  le  conte  de  Nevers,  et  mesmement 
ledit  bastard  de  Bourgoingne,  qui  a  voit  attiré  à  soy 
plusieurs  josnes  gens  de  l'hostel  du  duc,  pour  luy 
tenir  compaignie  en  sa  première  armée,  comme  Jehan 
du  Bois,  ung  moult  bel  escuyer  de  Picardie,  Ânthoine 
de  Sainct  Symon,  moult  honncste  personnaige,  et  qui 
depuis  laissa  le  monde,  comme  cy  après  sera  declaifé. 
Brief ,  le  partement  de  Dijon  fut  pompeulx  à  mer- 
veilles et  la  journée  laide  et  pleyne  de  pluye,  et 
furent  toutes  ces  belles  parures  moult  empirées;  et 
se  tira  le  duc  en  sa  ville  de  Sainct  Saingne  pour  celle 
nuict,  et  fut  son  partement  par  ung  jeudi,  le  neufiesme 
jour  de  septembre  mil  quatre  censtrante^ 

Ce  mesme  jour  se  partit  la  duchesse  pour  suivre  le 
duc,  et  demourarent  le  lendemain  tout  le  jour  au  lieu 
de  Sainct  Saingne^,  et  furent  logez  en  Tabbaye,  et  là 

1.  Lisez  :  quarante-trois.  Le  duc  quitta  Dijon  le  24  août  et 
demeura  à  Saint-Seine  deux  jours.  Il  alla  ensuite  à  Ghâtilion  et 
à  Bar-sur-Âube  où  il  séjourna  les  28  et  29  août.  Olivier  se  trompe 
donc  en  parlant  du  mois  de  septembre  (V.  Ganat,  Documents  iné- 
dits, p.  441). 

2.  Saint-Seine-FAbbaye,  arrondissement  de  Dijon  (Côte-d'Or). 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  13 

attandirent  que  chascun  se  rassemblast  ;  car  à  la  venté 
plusieurs  gens  s'esgarerent  et  pardirent  celle  nuyt,  qui 
ne  sceureut  venir  au  logis  ;  car  le  duc  estoit  parti  tart, 
et  fut  assez  sa  coustume  de  partir  tart  et  d'arriver  de 
nuyct  ;  et  le  troisiesme  jour  se  partit  le  duc  et  la 
duchesse,  et  print  le  chemin  de  Bar  sur  Aube,  et  de 
là  à  Briane  le  Conte  ^  qui  estoit  entrée  de  Ghampaigne; 
passa,  par  Saincte  Menehoult,  le  travers  de  la  basse 
Ghampaigne;  et  sur  ce  chemin  trouva  le  conte  d'Es- 
tampes^ et  plusieurs  seigneurs  de  Picardie,  et  pou- 
voient  estre  cinq  cens  lances  et  dix  huict  cens  archiers. 
En  cette  compaignie  furent  le  seigneur  de  Saveuses^, 
le  seigneur  de  Neufville,  le  seigneur  de  Miramont^,  le 
seigneur  de  Plaincourt^,  et  plusieurs  aultres  chiefz. 
D'aultre  part  estoient  desjà  entrez  au  pays  de  Lucem- 
bourg  messire  Symon  de  Lal«D,  messire  Saurais,  son 
frère,  Henry  de  la  Tour,  Philippot  de  Savigny  et 
aultres,  par  Tordonnance  et  commandement  du  duc  ; 
et  prestement  saisirent  Ywis^,  Monunedi,  Lambu'^,  et 

1.  Brienne. 

2.  Y.  Monstrelet,  loc,  cit.,  p.  75. 

3.  f  Les  seigneurs  de  Saveuses,  »  dans  Sauyage  et  les  éditions 
postérieures.  Philippe,  seigneur  de  Saveuses,  et  son  frère  Robert 
prirent  en  effet  tous  deux  part,  comme  on  le  verra  plus  loin,  à 
l'expédition  du  Luxembourg. 

4.  Jean,  seigneur  de  Miraumont. 

5.  Jean,  seigneur  d'Happlaincourt  (Âplaincourt  dans  Sau- 
vage). Monstrelet  cite  Walerand  de  Moreul,  Guy  de  Roye,  le  sei- 
gneur de  Humières,  le  seigneur  de  Saveuses,  Simon  de  Lalaing, 
le  seigneur  de  Neufville,  Gauvain  Quiéret,  Antoine  de  Vissoch, 
Jean  de  Happlaincourt,  capitaine  et  châtelain  de  Bapaumes  en 
1442,  Charles  de  Rochefort,  Golard  de  Mailly  (Ibid,). 

6.  Ivoy  ou  Garignan,  chef-lieu  de  canton  à  20  kil.  de  Sedan 
(Ârdennes),  et  non  Ivry,  comme  le  dit  M.  de  Barante. 

7.  Le  château  de  Lombut-Gemay,  à  une  lieue  d'Ivoy,  autrefois 
Tune  des  quatre  filles  de  cette  ville. 


14  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LÀ  MARCHE. 

aultres  places,  qui  firent  à  la  vérité  obéissance  au  duc 
au  nom  de  leur  dame  et  princesse  ;  ensemble  plusieurs 
nobles  honmies  du  pays,  dt  nonmiement  le  seigneur 
de  Bourset^  et  ses  enffans,  et  le  seigneur  de  Souleuvre^ 
et  aultres. 

Le  duc  traversa  la  basse  Ghampaigne  jusques  à 
Maisieres  sur  Meuse',  et  là  séjourna  par  aucungs 
jours,  print  ses  condusions,  et  fit  ses  ordonnances. 
Et  de  là  se  partît  la  duchesse  de  Bourgoingne, 
et  se  mict  par  bateaulx,  et  vint,  par  la  rivière  de 
Meuse,  arriver  à  Namur;  et  de  là  se  tira  à  Bruxelles, 
où  elle  trouva  son  fîlz  naonseigneur  Charles  de  Bour- 
goingne, conte  de  Gharrolois,  et  madame  Jehanne 
de  France^,  laquelle  madame  Jehanne  fut  fille  du  roy 
Charles  ;  et  avoit  esté  faict  le  mariaige  du  conte  de 
Gharrolois  et  de  ladîcte  dame  pour  Tentreteneoient 
de  la  paix  et  de  Tunion  du  royaulme  de  France  ;  les- 
quelz  nobles  enffans  la  receurent  àgraotjoye  etàgrant 
liesse.  Et  pour  le  présent  nous  lairrons  à  parler  de  la 
duchesse  et  de  sa  compaignie ,  et  retournerons  au 

1 .  Bernard  de  Burschidtt  (Bourset)^  le  Jeune,  et  Marsilius  de 
Burschidtt,  figurent  seuls  sur  la  liste  des  nobles  luxembourgeois 
qui  prirent  ouvertement  le  parti  de  Philippe  le  Bon;  un  autre 
Bernard,  qualifié  seigneur  de  Burschidtt  (/ler  zt<  Burschidtt)^  Giltz, 
et  le  fils  aîné,  Jean,  seigneur  d'Esche,  s'y  rallièrent  aussi,  mais 
sans  rupture  ouverte  avec  les  héritiers  du  sang,  tandis  que  Suger 
et  Louis  de  Burschidtt,  ce  dernier  seigneur  de  Brednis,  leur  res- 
taient fidèlement  attachés  {Publications  de  l'Institut  royal  grande 
ducal  de  Luxembourg,  t.  XXVIII,  p.  187  et  suiv.). 

2.  Jean  de  Boulay  (von  Bulchen)^  seigneur  de  Soleuvre  (su  Zulver). 
La  Marche  lui  donne  plus  loin  le  titre  de  damoiseau. 

3.  Le  duc  arriva  à  Mézières  le  8  septembre. 

4.  Non  pas  Jeanne,  mais  Catherine,  fille  de  Charles  VII,  que 
le  comte  de  Charolais  avait  épousée  en  1439;  morte  en  1446,  âgée 
de  18  ans. 


MÉMOIRES  D'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  15 

duc  et  à  son  armée,  pour  deviser  comment  ne  par 
quelle  manière  il  exploita  sa  guerre,  et  comment  en 
peu  de  temps  il  conquesta  toute  la  duchié  de  Lucem- 
bourg,  et  la  mit  en  son  obéissance. 

Gomme  dessus  est  dit,  le  duc  séjourna  au  lieu  de 
Maisieres  sur  Meuse  cinq  ou  six  jours,  et  prépara  son 
emprise  pour  entrer  en  conqueste  ;  et  se  partit  dudit 
Maisieres,  par  ainsi  que  sur  le  my  juingS  et  tira  à 
Ywis,  en  la  duchié  de  Lucembourg,  et  l'une  des  villes 
de  sa  conté  de  Gheny.  Et  sur  le  chemin  luy  vindrent 
au  devant  plusieurs  chevaliers  et  escuyers  de  ladicte 
duchié,  et  les  plus  grans,  qui  tous  luy  ferent  obéis- 
sance en  armes,  et  prestz  de  servir  le  duc  en  sa  con- 
queste; et  là  vint  le  conte  Jehan  de  Yemambourc^, 
qui  avoit  plus  de  soixante  ans  d'eage,  mais  beau  che- 
valier, saige  et  représentant  se  monstroit.  Il  estoit 
fort  accompaigné  d'Âllemans,  et  servit  bien  le  duc  à 
icelle  conqueste.  Et  fut  vray  que  à  une  petite  lieue 
d'Ywis,  du  long  de  la  rivière,  tirant  à  Marville ,  a  une 
place  fortiffiée  d'une  grosse  tour,  laquelle  se  nomme 
Villy^,  et  laquelle  place  avoit  prins  d'emblée*  ung  des 
soudoyers  du  damoiseau  de    Gonunercy^,  nonuné 

i.  a  My-jour.  » 

2.  On  trouve  bien  un  Jean  de  Vernembourg  cité  dans  un  acte 
de  la  duchesse  de  Gorlitz,  en  date  du  5  avril  1440  (Publications  de 
V Institut  royal  grand-ducal  de  Luxembourg,  t.  XXVIII,  p.  21), 
mais  il  ne  porte  pas  le  titre  de  comte.  Il  s'agit  plus  vraisembla- 
blement ici  de  Robert,  ou  Ruprecht,  comte  de  Vernembourg, 
chevalier  de  la  Toison  d'or,  personnage  très  considérable  que  Phi- 
lippe le  Bon  avait  nommé  son  lieutenant  général  et  gouverneur 
pour  lui  du  duché  de  Luxembourg. 

3.  Villy,  sur  la  Ghière,  près  de  la  Ferté. 

4.  c  Avoit  une  place  nommée  Villy,  fortifiée  d'une  grosse  tour, 
et  prise  d'emblée  par...  t 

5.  Robert  de  Sarrebruck,  damoiseau  de  Gommercy,  qui  revenait 


16  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

Jaquemin  de  Beaumont,  homme  subtil  et  avantaigeux 
en  guerre,  et  tel  qu'il  falloit  audit  damoiseau,  son 
maistre.  Gestuy  Jaquemin  couroit  tout  le  pays,  et  fai- 
soit  moult  de  maulx.  Si  furent  envoyez,  deux  jours 
avant  le  partement  du  duc,  du  lieu  de  Maisieres,  les 
seigneurs  de  Saveuses,  de  Neufville  et  de  Miramont, 
avec  bien  cinq  ou  six  cens  archiers  de  Picardie,  pour 
essayer  de  prendre  ladicte  place,  et  principallement 
ledit  Jaquemin,  s'il  estoit  possible  ;  et  firent  si  bonne 
diligence  les  cappitaines  dessus  nommez  que,  à  ung 
bien  matin,  ilz  mirent  leur  embusche,  et  envoyèrent 
leurs  coureurs  pour  cuyder  entrer  en  la  place,  à  la 
porte  ouvrir.  Mais  le  guet  et  la  garde  furent  grans  ; 
et  quand  ilz  veirent  que  par  ce  bout  ils  ne  pouvoient 
riens  exécuter,  ilz  vindrent  devant  la  place  et  Tassie- 
gearent\  et  se  logearent  jusques  dedans  la  basse- 
court,  et  prindrent  et  gardèrent  toutes  les  saillies  du 
chasteau;  et  bien  le  peurent  faire,  car  ilz  estoient  assez 
de  chiefz  et  de  gens  duictz  et  aprins  de  la  guerre  et 
de^  ce  mestier  ;  et  tantost  après  arriva  à  leur  ayde 
Philebert  de  Vauldrey,  maistre  de  l'artillerie  du  duc, 
ung  moult  vaillant  escuyer  boui^gnon,  hastif  et  dili- 
gent en  armes;  etammena  bombardes  et  serpentines, 
et  ce  qui  faisoit  mestier  pour  baptre  place.  Ainsi  fut 
assiégé  le  chasteau  de  Yilly  et  Jaquemin  de  Beaumont 
dedans,  ensemble  plusieurs  compaignons  de  guerre, 
et  dont  entre  les  aultres  y  avoit  ung  gentilhomme  de 
Picardie,  nommé  Guillaume  d'Auroul,  qui  pour  aul- 


avec  sa  compagnie  d'Ecorcheurs  de  délivrer  Dieppe  assiégée  par 
les  Anglais  et  secourue  par  le  Dauphin. 

i.  Sur  le  siège  de  Villy,  v.  Monstrelet,  ch.  cclxxvi,  t.  VI,  p.  83 
et  suiv. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  17 

cung  débat  s'estoit  party  de  son  pays  ;  et  passa  le  temps 
à  son  adventure,  et  se  conduisit  icelluy  Guillaume  très 
loyaulment  avec  ledit  Jaquemin,  dont  il  ne  feust  que 
mieux  prisé,  puisque  la  fortune  estoit  telle.  Et  se  con- 
duisoient  ledit  Jaquemin  et  ceulx  de  la  place  forte  en 
gens  de  guerre,  et  dura  le  siège  longuement  ;  et  main- 
teffois  nous  aultres,  paiges  du  duc,  alasmes  veoir  le 
siège  et  la  manière  de  faire,  ainsi  que  josnes  gens  vont 
pour  apprendre,  et  pour  veoir  nouvelletez. 

Durant  le  temps  de  celuy  siège,  le  duc  tira  avant  en 
ses  pays,  et  print  son  chemin  par  Marville  et  par  Yier- 
ton  * ,  et  de  là  en  une  ville  desemparée  que  Ton  nonmie 
Âis^,  passa  par  Harlon,  et  par  tous  ces  lieux  ne  trouva 
résistance  se  petite,  ou  nulle;  et  les  principaulx  lieux 
du  pays  qui  faisoient  la  guerre,  et  où  estoit  le  fort  des 
gens  d'armes,  ennemis  du  duc,  c'estoit  la  ville  de 
Lucembourget  celle  de  Tionville,  qui  sont  deux  bonnes 
villes  et  puissantes  ;  et  estoient  garnyes  de  soldoyers 
de  guerre,  Behaignons  et  Zassons,  et  avantureux,  sans 
les  communes  des  villes,  qui  sont  tous  gens  armés  et 
nourriz  à  leur  adventure  et  au  mestier  de  la  guerre  ; 
et  estoit  chief  de  ceste  compaignie,  et  lieutenant  pour 
les  ducz  de  Zasses^,  au  pays  de  Lucembourg  et  conté 

i.  Virton,  bourg  du  Luxembourg,  à  26  kil.  d'Arlon. 

2.  Es,  Clés,  d'après  Monstrelet;  Esch-sur-rAlzette,  à  quatre 
lieues  de  Luxembourg. 

3.  Frédéric,  duc  et  électeur  de  Saxe,  et  son  frère  cadet  Guil- 
laume m.  On  a  peine  à  s'expliquer  l'intervention  de  Frédéric  dans 
la  querelle  de  son  frère.  Il  y  est  fait  allusion  dans  un  acte  du  21  mai 
1442,  par  lequel  le  roi  des  Romains,  croyant  avoir  personnellement 
et  comme  chef  de  l'empire  des  prétentions  à  exercer  envers  le  duc 
de  Bourgogne,  du  chef  des  pays  de  Hollande,  de  Brabant  et  de 
Zélande,  promet  à  Frédéric  et  à  Guillaume  de  ne  rien  conclure 
avec  ce  prince,  sans  exiger  auparavant  de  lui  le  paiement  à  Elisa- 

n  % 


18  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

de  Gheny,  le  conte  de  Glick  ;  et  à  la  venté  lesdits 
Zassons  se  cooduisoient  en  leurs  courses  très  saigement 
et  s'avanturoient  pour  gaîgner  par  bonne  façon,  voire 
jusques  à  gaigner  et  enunener  de  nos  gens,  prins  et 
acreantez  jusques  auprès  des  portes  de  Harlon,  où 
estoit  le  duc  en  personne.  Hardiment  s'aventuroîent 
les  Zassons  à  dix  ou  douze  chevaulx  ensemble,  non 
pas  à  compaignie  pour  faire  rencontre  digne  de 
mémoire;  et  bien  le  povoient  faire,  car  en  nostre 
compaignie  estoient  plusieurs  Âllemaos,  auxqueU  les 
Bourguignons ,  Picards ,  Hannuyers  et  Namurois 
n'avoient  nulle  communicacion  de  langaige  pour  la 
différence  des  langues,  pourquoy  lesditz  Zassons, 
comme  Âllemans,  pouvoient  fort  approucher  nos  gens 
et  les  prendre  d'aguect^,  pourtant  que  Ton  ne  sçavoit 
s'ilz  estoient  amys  ou  ennemis,  jusques  à  ce  qu'ilz  le 
monstroient  par  effect  ;  et  portoient  leurs  crannequins 
bandez  et  le  traict  dessus,  et  enclooient  un  homme  ou 
deux  s'ilz  les  trouvoient  à  part,  et  premier  que  remède 
y  fust  mis,  ilz  luy  faisoient  dire  le  mot,  conrnie  ilz 
firent  au  Martre,  un  archier  du  chancelier  de  Bour- 
goingne,  bel  honune,  vaillant  et  renommé,  et  lequel 
fut  depuis  archier  du  corps  du  duc,  lequel  Martre, 

beth  de  Gorlitz  de  certaines  sommes  dont  il  était  question  dans 
une  convention  pa55ée  entre  les  deux  frères  au  sujet  du  Luxembourg, 
par  rintermédiaire  de  Tarchevôque  de  Trêves  (Publications  de 
l'Institut  royal  grand-ducal  de  Luxembourg,  t.  XXYIU,  p.  80). 
Dans  sa  déclaration  du  26  octobre  1443,  expositive  des  droits 
d'Elisabeth  de  Gorlitz,  Philippe  le  Bon  a  bien  soin  de  faire 
remarquer  que  les  ducs  de  Saxe,  étrangers  à  la  couronne  de 
Bohême  et  à  la  maison  de  Luxembourg,  c  n'y  ont  que  que- 
reller ne  demander  especiallement  le  dict  ducq  Fredericq.  t  (/d., 

p.  155.) 
1.  D*aguect,  par  embûche. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  19 

pour  ce  que  Tabruvoir  estoit  hors  de  la  ville  d'Arlon, 
et  doubtoit  de  perdre  son  cheval,  luy  mesme  l'alla 
abruver,  et  trouva  en  Tabruvoîr  deux  cranequiniers, 
qui  desjà  tenoient  manière  d'abruver.  Si  cuida  ledit 
archier  que  ce  fust  de  nos  Allemans ,  et  les  cranequi- 
niers  luy  firent  courtoisement  place  entre  eulx  deux, 
et  tantost  en  revmt  deux  aultres  à  la  queue,  et  tous 
quatre  monstrarent  le  vireton  sur  la  corde  à  l'archier, 
lequel  se  trouva  despourveu,  et  le  creanterent  et  rame- 
nèrent à  Lucembourg,  et  de  là  en  avant  fut  ordonné 
que  gens  d'armes  garderoient  Tabruvoir  à  l'heure 
d'abruver  les  chevaulx  ;  et  sçay  bien  que,  quand  nous 
paiges  allions  à  l'eaue  avec  les  chevaulx  du  duc,  dix 
ou  douze  lances  estoient  ordonnées  pour  nous  con- 
voyer. De  telles  petites  prinses  et  aprinses  firent  les 
Zassons  sur  nostre  compaignie,  et  peu  ou  riens  de 
grandes  ne  de  chose  qui  à  ramentevoir  face.  Si  mar- 
cha le  duc  plus  avant  en  pays,  et  toujours  luy  venoient 
et  croissoient  gens  de  toutes  parts,  et  venoient  à  luy 
tous  les  seigneurs  et  nobles  hommes  de  ladicte  duchié, 
qui  tenoient  places  et  seignories  en  hommaige  de 
ladicte  duchié,  comme  le  Sangler  d'Ârdanne,  nommé 
le  Damoiseau ^  Jehan  de  la  Marche^  et  aultres  grans 
personnaiges  ;  et  le  plus  de  résistance  que  trouva  le 
duc  au  pays,  avec  les  deux  villes  dessusdictes,  fut  le 
damoiseaul  de  Rodemac^,  qui  est  un  grant  seigneur  en 
icelle  marche.  Gelluy  tenoit  fort  bon  pour  les  Zassons, 
et  estoit  mauvais  Bourguignon  en  couraige  ;  mais  il 

1 .  Evrard  III  de  la  Mark,  seigneur  d'Arenberg,  baron  de  Lumain. 

2.  Jean  de  la  Mark,  seigneur  d'Arenberg  et  de  Sedan ,  fils 
d'Evrard. 

3.  Gérard,  seigneur  de  Rodemach  (Rodenmachmiy  de  CkvNDien- 
bourg  et  de  Neufchâtel. 


SO  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

garda  sa  maisoo  et  fit  petite  guerre,  car  il  escoutoit 
qui  en  auroit  du  meilleur.  Pareillemeot  le  damoiseau 
dé  Gommercy  avoit  au  pays  aucunes  places  prinses 
par  ses  adherans,  comme  Jaquemin  de  Beaumont  et 
aultres,  et  avoit  ledit  Jaquemin,  à  l'adveu  dudit 
damoiseau,  prins  et  pillé  la  ville  de  Mommedi,  qui 
luy  fut,  par  le  prevost  de  Merville  et  aultres  Lucem- 
boui^eois,  recousse  et  la  ville  et  la  proye.  Mais  tou- 
teSbis  tenoit  encoires  ledit  damoiseau  la  place  de 
Ghavancy,  et  en  son  nom  ledit  de  Beaumont  tenoit 
Villy,  qui  fut  assiégée  à  l'entrée  du  duc  au  pays, 
comme  dit  est  ;  et  tenoit  ledit  de  Gommercy  grosse 
garnison  en  ladicte  place  de  Ghavancy  secrètement, 
attendant  son  heure,  [tant]  que  à  l'aide  d'aultres  et 
d'iceulx,  s'il  voyoit  son  advantaige,  cuydoit  lever  le 
siège  ou  faire  son  prouffîct  à  l'encontre  des  Bourgui- 
gnons, ses  ennemis,  comme  vous  ourrez  cy  après. 

Ainsi  chevaucha  le  duc  et  son  armée  par  le  pays  et 
duchié  de  Lucembourg,  et  toujours  gaignans  places  et 
forteresses,  qui  se  rendoient  et  faisoient  obéissance  au 
duc,  au  nom  de  leur  duchesse,  et  venoient  nobles 
hommes  voisins,  de  toutes  pars,  eulx  présenter  au  ser- 
vice du  duc,  et  mesmement  ceulx  de  Mez  ouffroient 
leurs  soudoyers  semblablement  au  duc  ;  et  à  tous  et  à 
chascun  faisoit  le  bon  duc  si  bon  visaige  et  si  agréable 
recuil,  que  chascun  se  contentoit  âd  sa  bonne  grâce 
avoir  et  desservir;  et  n'arresta  gueres  à  icellc  fois  le 
duc  en  la  ville  de  Arlon,  qu'il  se  tira  par  le  bas  pays, 
laissant  Lucembourg  à  la  main  senestre  ;  et  se  tira  en 
une  petite  ville  que  l'on  nomme  Florehenges ,  apper- 
tenant  lors  à  Henry  de  la  Tour,  à  cause  de  sa  femme  ; 
et  là  se  logea  le  duc,  et  mena  avec  luy  la  duchesse  de 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  21 

Lucembourg,  sa  tante,  qui  desjà  estoit  si  goûteuse 
qu'il  la  falloit  porter  de  maison  en  maison  et  de  lieu 
en  aultre,  en  une  selle.  [Si]  se  logea  le  duc  au  chastel; 
et  le  conte  d'Estempes^,  et  le  bastard  de  Bourgoingne 
et  son  armée  se  logèrent  à  une  bonne  lieue  de  là  sur 
costiere,  en  ung  lieu  nommé  Gatenant^,  et  aultres  vil- 
laiges  prouchains;  et  se  tenoient  sarrez  et  près  de 
leurs  harnois,  car  ilz  n'estoient  que  à  une  petite  lieue 
de  Tionville^,  une  très  bonne  ville  de  guerre  plaine  de 
gens  d'armes,  et  la  plus  hostinée  contre  le  duc  qui 
fust  en  tout  le  pays.  Et  pareillement  estoit  logé  le  duc 
aussi  près  ou  plus,  et  veoit  on  de  Tionville  clere- 
ment  à  Florehenges,  et  tant  que  le  duc  fit  en  ce  voisi- 
naige  moult  de  courses  devant  icelle  ville,  l'une  fois 
par  le  conte  d'Estampes,  l'aultre  par  le  bastard  de 
Bourgoingne,  et  l'aultre  par  ceulx  de  la  court,  et  qui 
estoyent  avec  le  duc,  comme  le  conte  de  Nevers  qui 
aucunefois  y  faisoit  son  tour,  et  autrefois  Jehan, 
monseigneur  de  Gleves  ;  et  le  plus  souvent  couroient 
les  gens  d'armes,  compaignons  de  la  court,  sous 
moindre  chief,  dont  le  bastard  de  Sainct  Pol,  seigneur 
de  Halbourdin,  avoit  le  plus  souvent  la  conduicte  et 
la  charge,  et  lequel  fut  de  son  temps  moult  beau 
chevalier,  saige,  vaillant  et  redoubté  en  armes,  honmie 
de  conduicte,  et  qui  beaucop  avoit  veu  de  la  guerre, 
homme  expérimenté  de  François  et  d'Angloix,  cheva- 
lier de  l'ordre  de  la  Thoison  d'or,  et  l'ung  des  renom- 
més de  son  temps. 

1.  Jean  de  Bourgogne,  comte  d'Ëtampes. 

2.  Kattenhoven. 

3.  D'après  Brantôme,  t.  IV,  p.  219,  on  tenait  cette  ville  pour 
très  forte,  parce  qu'elle  s'appelait  ville  de  Dieu,  villa  Tkeon, 


% 


22  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARŒE. 

Toutes  icelles  courtes  portèrent  petit  fruict  et 
feirent  petit  exploict.  Car  les  Âllemans  et  Zassons  de 
la  garnison  se  gardoient  saigement  et  ne  sailloient 
que  par  les  marestz,  qui  sont  longs  et  parfons  en  la 
pluspart  du  circuyct  de  ladicte  ville,  et  venoient  aux 
barrières  et  à  l'entrée  de  leurs  forts  ;  et  ne  povoient 
gens  de  cheval  les  approucher  sans  grant  perte,  pour 
leurs  crannequins ,  arbalestes  et  aultre  traict  dont 
ils  estoient  très  bien  garniz  et  dont  ils  firent  des 
dommaiges  assez  à  noz  gens  ;  [et]  prindrent  et  deco- 
parent  ung  homme  d'armes  allemant  de  la  compagnie 
de  Jehan,  monseigneur  de  Gleves,  nommé  Rose- 
quin,  par  soy  trop  aventurer,  car  il  estoit  honune  très 
vaillant  de  son  corps;  et  plusieurs  chevaulx  et  gens 
navrarent  et  blessarent  par  telles  emprises,  et  furent 
longuement  sans  ce  qu'îlz  fissent,  de  leur  costé,  saillie 
ou  emprise  sur  ceulx  de  nostre  party  ;  et  furent  à  la 
longue  advertiz  que  ung  homme  d'armes  bourguignon, 
nommé  Jehan  de  la  Plume ,  accompaigné  de  environ 
trante  combatans,  s'estoit  bouté  en  une  petite  place 
nommée  la  Grange,  à  une  demye  lieue  de  Tionville. 
Gelluy  Jehan  de  la  Plume  fut  ung  compaignon  de  la 
conté  de  Bourgoingne,  qui  servoit  souldoyer  en  la  cité 
de  Mez  et  se  maria  à  une  ancienne  riche  femme,  et  se 
partit  de  Mez  pour  servir  son  souverain  seigneur  de 
nativité,  bien  en  point  et  bien  accompaigné  selon  son 
cas,  et  fut  logié,  comme  dit  est,  en  la  place  appelée  la 
Grange.  Si  firent  les  Zassons  leur  emprise  secrètement, 
et  par  une  noyre  nuyct  se  partirent  trois  cens  hommes 
à  pied  ou  cheval,  et  moictié  d'assault,  rooictié  d'em- 
blée, gaignarent  le  chastel  de  la  Grange  et  se  retraïrent 
à  grant  dangier  ledit  de  la  Plume  et  ses  compaignons 


MEMOIRES  d'olivier  DE  LA  BfARGHE.  23 

en  une  tour,  et  là  se  deffendirent  moult  Vaillamment 
et  plusieurs  blessarent  de  leurs  ennemis,  et  furent  de 
leur  part  presque  tous  blessez  et  navrez.  Finablement 
les  Zassons  ^  veirent  qu'ilz  ne  povoient  les  hommes 
avoir,  doubterent  le  jour  adjourner  et  le  secours  venir, 
prindrent^  tous  leurs  chevaulx  et  leurs  habillemens,  et 
ce  qu'ilz  peurent  trouver  de  bagues  et  de  gens,  et 
s'en  retournarent  en  leur  ville  ;  et  fut  le  plus  grant  , 
exploict  dont  j'aye  souvenance,  qui  fust  faict  en  toute 
celle  guerre  à  rencontre  du  duc  ne  son  party. 

CHAPITRE  XL 

De  ce  qui  fut  parlementé^  sur  la  querelle  de  Luxem^ 
bourg j  entre  le  duc  de  Bourgongne  et  les  Sassons. 

Pendant  ce  temps,  une  journée  fut  prinse  et  tenue 
au  lieu  de  Florehenges  entre  le  duc  et  le  conte  de 
Glick,  lieutenant  gênerai  pour  le  duc  de  Zasses  en  la 
duchié  de  Lucembourg;  et  à  celle  journée  furent 
envoyez  deux  chevaliers  allemans  tenans  le  party  des 
ducz  de  Zasses,  et  dont  je  n'ay  mémoire  des  noms^.  A 
celle  journée  fut  la  duchesse  de  Lucembourg  présente, 
et  toute  la  noblesse  et  chevalerie  tenant  le  party  du 
duc  et  de  la  duchesse,  et  mesmes  plusieurs  estrangiers 
et  voisins  qui  estoient  venuz  veoir  Testât  de  l'armée 

1.  c  Qui  veirent.  > 

2.  a  Et  pourtant  prindrent.  » 

3.  Apel  de  Vitzthum,  chevalier,  et  George  de  Bebemberg, 
écuyer.  (Déclaration  de  Philippe  le  Bon,  du  26  octobre  1443,  dans 
les  Publications  de  l'Institut  royal  grancMucal  de  Luxembourg, 
t.  XVm,  p.  135.) 


S4  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

du  duc,  les  uns  pour  le  visiter,  les  aultres  pour  lui 
présenter  service,  et  aultres  pour  demourer  par  moyen 
neutre  en  celle  guerre  et  sans  tenir  party,  dont,  entre 
aultres,  y  estoit  ung  notable  chevallier,  nommé  Guil- 
laume, seigneur  de  Fenestranges^,  natif  de  la  duchié 
de  Lorraine,  et  pour  lors  mareschal  dudit  pays  de 
Lorraine  ;  et  pour  ce  que  iceluy  mareschal  parloit  les 
deux  langaiges,  il  eut  la  charge,  de  par  le  duc  de 
Bourgoingne  et  de  la  part  des  Zassons,  de  porter  le 
langage  d'une  part  et  d'aultre  maintenant  ;  à  l'alle- 
mant  rapportant  du  François  ce  qui  estoit  dit  de  par 
le*  duc,  et  oultre  rappourtoit  en  François  ce  que  les- 
dits  Zassons  et  Âlkmans  avoient  dit  et  mis  avant  en 
leur  langaige.  Ce  que  il  sceut  bien  et  notablement 
faire,  car  il  fiit  opg  ,très  saige  et  notable  chevalier  en 
son  temps,  et  fit  depuis  des  services  à  la  maison  de 
Bourgoingne  es  guerres  de  Liège,  qui  ne  sont  pas  à 
oublier  et  dont  cy  après  sera  parlé. 

Le  duc  fut  en  celle  journée  assis  sur  son  banc 
paré  de  tapis,  de  carreaux  et  de  pâlies,  [et]  fut 
avironné  de  sa  noblesse,  accompaigné  et  adextré 
de  son  conseil,  qui  estoit  derrière  la  perche  du  banc, 
tous  en  pied,  et  prestz  pour  conseiller  le  duc,  se 
besoing  en  avoit,  et  dont  les  plus  prochains  de  sa 
personne  furent  le  chancellier^  et  le  premier  cham- 
bellan^; et  ceux  là  estoient  au  plus  près  du  prince, 
l'ung  à  dextre  et  Taultre  à  senestre.  Le  chancelier 
proposa  pour  le  duc  de  Bourgoingne  et  parla  longue- 

1.  Non  pas  Guillaume,  mais  Jean,  seigneur  de  Fencstranges. 

2.  c  De  la  part  du.  » 

3.  Nicolas  Rolin. 

4.  Antoine  de  Groy. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  25 

ment,  et  me  souvient  qu'il  remonstra  en  substance  tant 
pour  le  droit  de  la  duchesse  que  pour  celluy  du  duc. 

S'ensuyvent  les  drois  et  les  raisons  pourquoy  le  duc  de 
Bourgoingne  se  fit  mainbour  de  Lucembourg^. 

Et  après  que  ledit  chancellier  eut  prins  ses  conclu- 
sions et  debatu  sa  matière  moult  notablement,  il  dit  : 
c  Quant  au  faict  de  la  bataille,  mon  très  redoubté  sei- 
c  gneur  en  respondra,  >  et  plus  n'en  dit.  Le  mares- 
chal  de  Lorraine,  qui  tousjours  portoit  la  paroUe  d'ung 
costé  et  d'aultre,  declaira,  en  allemand,  aux  embassa- 
deurs,  le  proposé  dudit  chancellier.  Et,  après  son 
propoz  fini,  le  bon  duc  Philippe  reprint  le  langaige, 
en  ensuyvant  la  conclusion  de  son  chancellier,  et  dit  : 
c  J'ai  bien  entendu  ce  que,  de  la  part  des  ducz  de 

<  Zasses,  a  esté  dit  et  proposé,  tant  du  droit  qu'ilz 

<  peuvent  avoir  en  ceste  duchié  coimne  aultrement,  et 

<  ce  que  ces  deux  chevaliers,  embassadeurs  envoyez 

<  par  le  conte  de  Glick,  ont  proposé.  Et  ay  bien 

<  voulu  que  mon  chancellier  remonstrast  et  declairast 

<  les  tiltres,  les  drois  et  les  gaigeres,  tant  de  ma  belle 

<  tante  conmie  de  moy,  affin  que  eulx  et  ung  chascun 
«  puistmieulx  et  plus  clairement  sçavoir  et  congnoistre 

<  que  sans  grande  et  évidente  cause  je  n'ay  point 
«  emprins  ceste  querelle  et  conqueste,  et  n'ay  pas 

<  intencion  de  l'abandonner.  Dieu  et  mon  bon  droit  en 

<  aide.  Et  quant  au  point  qu'ilz  ont  offert,  se  je  vou- 
«  loye  habandonner  ce  que  j'ay  conquiz  en  ceste 

<  duchié  et  le  mectre  en  main  neutre,  soit  Empereur 
c  ou  aultre  prince,  et  que  je  voulsisse  prandre  et 

i .  Titre  supprimé  par  Sauvage. 


26         ifÉMOmES  d'olivier  de  la  marche. 

eslire  jour  pour  me  trouver  au  pays  des  ducz  de 
Zasses  et  en  Zassonne,  tellement  accompaigné  de 
gens  d'armes  qu'il  me  plairoit,  que  pour  ceste 
querelle  les  ducz  de  Zasses  me  livreroient  la  bataille 
et  fut  la  duchié  de  Lucemboui^  à  qui  Dieu  donroit 
ceste  victoire,  certes  la  bataille  est  ce  que  je  désire; 
et  ne  suis  pas  venu  pardeçà  personnellement  en 
aultre  intencion  que  de  rencontrer  mes  ennemis, 
affin  que  celluy  à  qui  Dieu  aideroit  en  son  droit 
demourast  au  pays.  Mais  d'aller  livrer  la  bataille  au 
pays  de  Zassonne,  où  il  peut  avoir  trois  cens  lieues 
d'AIlemaigne  de  chemin,  et  auquel  pays  je  n'ay 
quelque  droit  ou  querelle,  il  me  semble  que  l'offre 
n'est  pas  raisonnable,  et  que,  par  raison,  je  n'ay 
cause  de  le  accepter.  Mais  pour  ce  que  la  question 
seuUe  de  nostre  guerre  meult  pour  ladicte  duchié  de 
Lucembourg,  je  seray  contant.  Dieu  en  ayde,  de 
bailler  toutes  les  villes,  les  chasteaulx  et  les  forts 
que  je  tiens  en  ma  main,  tant  de  la  duchié  de 
Lucembourg  comme  de  la  conté  de  Gheny,  es  mains 
de  l'Empereur,  et  que  pareillement  les  ducz  de  Zasses 
ou  leur  lieutenant  mettent  es  mains  de  l'Empereur 
ce  qu'ilz  tiennent  et  possessent  esdictes  duchié  et 
conté ,  et  que ,  en  tel  jour  qui  sera  prins  par  les 
ducz  de  Zasses,  nous  nous  trouvions  en  telle  place 
qu'ilz  choisiront  audit  pays,  et  que  lors  par  l'espée 
et  ^  par  la  bataille,  avec  la  permission  de  Dieu,  soit 
congnu  le  droit  d'ung  diascun,  et  que  le  victorieulx 
demeure  possesseur  ;  et  se  j'ay  parens  ou  aliez  en 
leurs  chemins  pour  venir  jusques  cy,  je  feray  bailler 

1.  c  Ou.  > 


BIÉM01RE8  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  27 

leurs  seelez  pour  laisser  passer  amiablement  lesditz 
ducz  de  Zasses  et  leur  armée.  Et  pour  ce  que,  à 
roccasion  du  differand  de  nous  et  que  ^  en  Zassonne 
a  si  belle  chevalerie  et  si  grande  noblesse,  de  si 
longtemps  prisée  et  renommée  en  armes,  et  que, 
de  ma  part  et  en  mes  pays,  a  pareillement  grande 
et  belle  noblesse,  et  tant  de  gens  de  bien  que  grant 
dommaige  seroit,  si  tant  de  gens  d'un  parti  et 
d'aultre,  à  l'occasion  de  nez  querelles  particulières, 
mouroient  et  se  mettoient  en  dangier  de  leurs  estatz 
et  de  leurs  vies,  [il]  me  semble  que  ce  seroit  le  meil- 
leur, et  pour  les  dangiers  de  tant  de  gens  eschever, 
que  nous  prinsions  jour,  le  duc  de  Zasses,  querel- 
leur de  ceste  duchié,  et  moy,  pour  comparoir  devant 
la  personne  de  l'Empereur,  chascun  de  nous  person- 
nellement; et  que,  soubz  son  impériale  puissance, 
devant  sa  reale  magesté  et  en  la  submission  de  son 
jugement,  nous  combatissions  corps  à  corps,  jusques 
à  ce  que  l'on  eust  veu,  et  par  l'effect  de  nostre 
bataille  congnu,  à  qui  la  terre  de  droit  doit  apper- 
tenir,  et  au  victorieulx  demeurast  la  seigneurie, 
sans  respandre  tant  de  sang  humain  d'ung  costé  ne 
d'aultre,  et  de  ceulx  qui  n'ont  part  à  la  querelle, 
fors  pour  l'amour  et  pour  le  debvoir  que  cbatciin 
doibt  à  son  seigneur  et  amy  rendre  et  porter.  Bt, 
de  ma  part,  j'offre  de  bailler  mon  nepveur  de  Ghves, 
et  aultres  de  mon  sang,  es  mains  de  l^mpereûr, 
pour  comparoir  personnellement  devant  TEmpereur 
au  jour  et  lieu  qui  me  sera  par  luy  ordonné,  pour 
faire,  fournir  et  accomplir  de  ma  personne  les  choses 

1.  Neuf  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 


38  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

c  dessus  dictes,  par  les  coDdictions  devant  proposées^ .  > 
Ces  paroles,  en  substance,  proposa  le  bon  duc  Phi- 
lippe, et  bien  le  sceut  faire  ;  car  en  matière  qui  tou- 
choit  son  honneur,  nul  homme  ne  fut  plus  aigre,  plus 
prompt,  ne  mieulx  éloquent  de  luy,  et  fut  homme  du 
plus  grand  effect  de  sa  personne  et  de  sa  chevalerie 
qu'il  n'estoit  de  parolles  ;  et  en  pareil  cas  paravant  il 
se  mist  en  son  debvoir  pour  combatre  de  sa  personne 
le  duc  de  Glocestre,  ung  prince  d'Angleterre,  pour  la 
querelle  de  la  guerre  de  Haynnault,  et  ne  tint  pas  à 
luy  que  la  bataille  ne  se  fist  de  eulx  deux^. 
Les  parolles  rapportées  en  allemand  par  le  seigneur 

1.  On  trouve  une  version  très  différente  du  discours  de  Philippe 
le  Bon  dans  la  déclaration  donnée  par  ce  prince  à  Ârlon  le 
26  octobre  1443,  contenant  un  exposé  des  droits  d'Elisabeth  de 
Gorlitz  sur  les  duché  de  Luxembourg  et  comté  de  Ghiny,  et  des 
siens  propres  comme  mainbour  et  gouverneur  de  ces  duché  et 
comté  au  nom  d'Elisabeth.  Ge  document,  d'une  haute  importance, 
a  été  publié  dans  le  Compte'rendu  des  séances  de  la  Commission 
royale  d*histoire  de  Belgique,  2«  série,  t.  XI,  p.  167  et  suiv.,  et 
dans  les  Publications  de  l'Institut  royal  grand-ducal  de  Luxembourg, 
t.  XX Vin,  p.  135  et  suiv.  On  peut  voir  aussi,  dans  ce  dernier 
recueil,  un  certain  nombre  de  pièces  relatives  aux  négociations 
qui  précédèrent  la  journée  de  Florenges,  notanmient  une  lettre  de 
Philippe  le  Bon,  du  29  décembre  1442,  en  réponse  aux  allégations 
des  ducs  Frédéric  et  Guillaume,  sur  ce  qui  s'était  passé  aux  con- 
férences tenues  naguères  à  Francfort  devant  le  roi  des  Romains 
relativement  au  Luxembourg  ;  la  réponse  des  conseillers  du  duc 
Guillaume  à  ceux  du  duc  de  Bourgogne,  donnée  le  24  juin  1443 
devant  Tarchevéque  de  Trêves  ;  une  lettre  de  Guillaume,  du  29  août 
suivant,  où  il  affirme  avoir  cédé  ses  droits  à  son  compétiteur,  et 
enfin  celle  du  14  octobre  1443,  par  laquelle  le  roi  des  Romains 
Frédéric  fait  savoir  que,  le  même  Guillaume  ayant  fait  proi>oser 
par  ses  ambassadeurs,  sur  les  difficultés  pendantes,  un  arbitrage 
qui  a  été  repoussé,  il  entend  lui  réserver  tous  ses  droits. 

2.  Sur  cet  épisode,  voir  Barante,  édit.  Gachard,  1. 1*"",  p.  447,  et 
les  notes. 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  29 

de  Fenestranges  aux  embassadeurs,  ilz  dirent  que  le 
duc  parloit  bien  notablement  et  en  prince  de  vertu  ; 
mais,  quant  à  la  bataille  de  combatre  de  corps,  leur 
seigneur  n'estoit  point  encoires  en  eage  pour  ce  faire  ^  ; 
et,  quant  le  duc  le  sceut,  il  parla  publicquement  des- 
puis et  dit  qu'il  n'estoit  pas  informé  que  le  duc  de 
Zasses,  querelleur  en  ceste  partie,  ne  fust  en  eage 
souffisant^,  et  qu'aux  enffans  ne  demandoit  il  riens^,  et 
que  de  soy  il  avoit  passé  le  eage  d'enfFance  ;  mais  il 
sçavoit  que  l'on  le  disoit  homme  de  eage  convenable, 
et  que  ainsi  qu'il  avoit  dit  de  l'ung,  il  disoit  d'aultre. 
Et  à  celle  journée  ne  eust  aultre  conclusion,  ne  aultre 
effect,  et  se  gardoient  les  Allemans  en  leurs  forts  sai- 
gement,  sans  trop  aventurer,  et  faisoit  on  petite  exe- 
cucion  de  guerre  d'ung  cousté  et  d'aultre. 

Durant  icelluy  temps,  le  siège  se  tenoit  devant  Villy, 
estant  dedans  Jaquemin  de  Beaumont,  par  la  manière 
dessus  escripte,  et  tenoient  ceulx  de  dehors  les  assié- 
gez si  appressez  et  si  court,  et  avoient  fait  leurs 
approches  et  leurs  batteries  si  près  et  par  si  bon 
moyen  qu'ilz  ne  sçavoient  comme  eulx  garantir;  et, 
d'aultre  part,  le  damoiseau  de  Gonmiercy,  qui  se  tenoit 
à  Ghavancy  et  sentoit  la  puissance  du  duc  avecques 
luy,  à  l'aultre  bout  de  la  duchié  de  Lucembourg,  du 
costé  de  Metz,  fist  son  appareil  et  assembla  sa  puis- 
sance; et,  par  ung  jeudy  matin,  cinquiesme  jour  de 


i .  Ladislas,  roi  de  Bohême,  seigneur  de  ces  Allemands,  n'avait 
alors  que  trois  ans. 

2.  Il  avait  alors  dix-huit  ou  dix-neuf  ans.  (Publications  de  l'Ins- 
titut royal  grand-ducal  de  Luxembourg,  t.  XVIH,  p.  155.) 

3.  Ladislas,  dont  il  vient  d'être  question,  et  sa  sœur  Elisabeth, 
depuis  mariée  au  roi  de  Pologne. 


30  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

septembre^,  avant  que  le  jour  esclaircist,  vint  à  la 
couverte  des  bois,  qui  sont  grans  en  cestuy  cartier, 
et  envoya  ses  chevaucheurs ,  gens  de  guerre  et  bien 
instruictz,  qui  portoient  la  croix  sainct  Andrieu,  et 
faindoient  estre  Boui^gnons;  et  par  ce  moyen 
entrèrent  en  la  tente  de  Philibert  de  Yauldrey,  maistre 
de  l'artillerye,  jusques  au  nombre  de  quinze  ou  de 
vingt,  et  prindrent  prisonniers  et  bagues  avant  que 
l'on  s'apperceust  d'eux.  Ledit  Philibert  estoit  par  les 
logis,  car  il  estoit  homme  de  grande  diligence  en 
armes,  et  si  tost  qu'il  ouyt  l'effroy,  il  assembla  le  guet, 
où  y  furent  environ  cent  archiers,  et  tirarent  le  pen- 
non  du  seigneur  de  Miraumont  avant,  et  là  commença 
l'escarmouche  ;  et  tantost  vint  le  seigneur  de  Saveuses, 
le  seigneur  de  Neufville  et  les  aultres  chiefz  et  cappi- 
taines  d'icelluy  siège,  qui  prestement^  assaillirent  leurs 
ennemys,  criant  :  cBourgoingne  !  >  etceulxdeCommercy 
crioient  :  <  Daulphin  !  >  Les  archiers  picardz  estoient  à 
pied  et  tiroient  lesditz  archiers  largement  traict,  et 
parmy  les  chevaulx  de  leurs  ennemys,  dont  en  y  eust 
peu  qui  fussent  descenduz  à  pied,  et  en  peu  d'heure 
perdirent  le  seigneur  de  Conmiercy  et  ses  gens  place, 
et  les  enseignes  marchoient  sur  eulx,  crians  :  c  Bour- 
goingne  !  >  et  :  c  Saveuses  !  >  £t  le  seigneur  de  Saveuses, 
qui  estoit  jà  viel,  marchoit  hardiement,  rescriant  ses 
gens  ;  et,  à  la  vérité,  il  fut  tenu  l'ung  des  vaillans  de  son 

i.  a  Octobre  >  dans  les  éditions  précédentes.  En  1443,  le  5  sep- 
tembre tombait  un  jeudi  et  le  5  octobre  un  samedi;  mais  on 
remarquera  qu'à  la  date  du  5  septembre  les  hostilités  n'étaient 
pas  encore  commencées;  le  duc,  comme  on  l'a  vu  plus  haut, 
n'arriva  à  Mézières  que  le  8  de  ce  mois.  Il  faut  probablement  lire 
le  jeudi  3  ou  le  samedi  5  octobre  1443. 

2.  c  Pressèrent  ot.  » 


MEMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  31 

temps  ;  et  le  seigneur  de  Neufville  et  le  seigneur  de 
Miraumont  s'y  gouvernèrent  vaillamment  et  advan- 
cerent  leurs  pennons  et  leurs  enseignes  tellement  que 
ledit  de  Gommercy  se  mist  en  fuyte  avec  ses  gens; 
et  furent  iceulx  poursuy  viz  de  pied  et  de  cheval  telle- 
ment que  plusieurs  y  furent  mors,  prins  et  blessez,  et 
se  retrahirent  les  gens  d*armes  à  leur  siège,  et  chascun 
en  sa  garde  et  ordonnance  ;  et  disoit  on  que  le  damoi- 
seau de  Gommercy  avoit  bien  amené  douze  cens 
chevaulx^  et  les  tenans  le  siège  pouvoient  estre  cinq 
cens  combatans.  Mais,  ainçois  que  je  parte  hors  de  ce 
propos,  je  reviendray  à  Jaquemin  de  Beaumont,  et 
comment  cauteleusement  il  se  conduisoit  durant  l'es- 
carmouche. 

Ledit  Jaquemin,  veant  l'escarmouche  dressée  du 
costé  de  la  porte,  et  que  tous  gens  d'armes  du  siège 
estoient  tirez  à  leurs  enseignes  et  ensongnez  pour  la 
bataille,  il  mena  et  conduisit  tous  ses  gens  de  guerre 
au  long  de  la  muraille  d'icelluy  costé  et  leur  ordonna 
leurs  places  et  leurs  gardes,  et  tandis  ung  sien  privé 
serviteur  luy  appresta  une  corde;  et  si  tost  qu'il 
revinst,  il  se  desvala  par  la  fenestre  et  prinst  ung 
chemin  privé  qu'il  sçavoit,  et  tant  fist  qu'il  arriva 
devers  le  damoiseaul  de  Gommercy,  son  maistre;  et 
ainsi  s'eschappa  ledit  Jaquemin  de  Beaumont  du 
chasteau  de  Yilly.  Et  n'est  pas  à  oublier  que  le  damoi- 
seaul de  Gommercy  ne  sceust  faire  son  assemblée  si 
secrètement  que  Iç  duc  de  Bourgoingne  ne  fust  averti  ; 
et  se  doubtoit  on  bien  que  celle  assemblée  se  faisoit 
pour  cuyder  lever  le  siège  de  Villy  ;  et  par  licence  du 

1.  c  Mil  combattans,  >  dit  Monstrelet. 


3S  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

duc,  Jaques  de  Lalain,  qui  estoit  josne  escuyer  et 
de  grant  vouloir,  et  desiroit  de  soy  trouver  en  lieu 
pour  faire  congnoistre  son  cueur  et  son  noble  désir, 
se  partit  de  la  court  et  esleva  environ  vingt  hommes 
d'armes  pour  cuyder  venir  à  l'aide  du  seigneur  de 
Saveuses  et  de  ceulx  qui  le  siège  tenoient,  conune 
dit  est.  Mais  quelque  diligence  qu'ilz  firent  ilz  vindrent 
tart,  et  estoit  l'escarmouche  passée  et  faicte,  dont 
ledit  Jaques  et  ses  compaignons  furent  moult  desplai- 
sans,  et  se  tirèrent  à  Ywis,  où  ilz  furent  sept  ou  huit 
jours,  et  tous  les  jours  aucungs  visitoient  le  siège  ;  et 
advint  que  cinq  ou  six  jours  après  l'eschappement  de 
Jaquemin  de  Beaumont,  le  dessusdit  s'accompaigna 
de  dix  hommes  d'armes  et  vint  à  ung  bocquet  près 
d'ung  ruisseau  d'eaue  qui  abreuve  la  prée,  et  y  mist 
son  embusche  le  plus  secrètement  qu'il  le  seut  faire  ; 
et  ce  jour  se  partirent  deux  escuyers  de  la  ville  de 
Ywis  et  de  ceulx  qui  estoient  venuz  avec  ledit  Jaques 
de  Lalain,  et  se  nommoient  l'ung  Jehan  de  Rochebaron 
et  l'aultre  Estor  du  Soret,  et  tiroient  devers  ceulx  du 
siège,  comme  journellement  faisoient,  et  alloient  les 
ungs  vers  les  aultres.  Les  deux  escuyers  avoient  chas- 
cun  ung  paige  après  eulx,  qui  portoyent  leurs  lances, 
et  estoient  bien  montez  et  armez  ;  et  quand  ilz  furent 
oultre  l'embusche,  lors  se  descouvrit  ledit  Jaquemin 
en  son  embusche  et  enclouyrent  les  deux  escuyers, 
qui  prestement  prindrent  leurs  lances  et  promirent  de 
demourer  l'ung  avec  l'autre.  Les  deux  escuyers 
ferirent  au  millieu,  comme  gens  de  bien  qu'ilz  estoient, 
et  employèrent  leurs  lances,  et  passa  Jehan  de  Roche- 
baron  tout  oultre,  et  se  feust  bien  sauvé  s'il  eust 
voulu,  mais  tourna  et  vit  son  compaignon  qui  avoit 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  33 

l'espée  au  poing  et  se  deffendoit  au  millieu  de  ses 
ennemis.  Si  retourna  ledit  de  Rochebaron  et  se  def- 
fendinsnt  tellement  que  ledit  Estor  du  Soret  fust 
desenveloppé  de  la  presse  et  s'en  povoit  aller,  car  les 
aultres  estoient  sur  son  compaignon.  Mais  unques 
n'abandonnèrent  l'ung  l'aultre,  mais  navrèrent  et  bles- 
sèrent plusieurs  de  leurs  ennemis,  et  finablement 
furent  prins  et  menés  à  Gbavancy,  où  ilz  furent  puis 
longuement  prisonniers.  Et  semble  que  le  compte  ne 
faisoit  à  oublier  pour  monstrer  la  vaillance  des  deux 
escuyers  et  la  loyaulté  qu'ilz  se  portoientl'ungà  l'aultre. 
Si  enmiena  Jaquemin  de  Beaumont  sa  proye,  et  ne 
demeura  guieres  après  que  ceulx  qui  tenoient  la  place 
de  Yilly  se  rendirent  à  la  voulenté  du  duc,  et  fust  la 
place  destruitte  et  rasée,  et  pardonna  le  duc  aux 
conipaignons  de  guerre,  et  depuis  se  servit  d'eulx  le 
duc  et  principallement  de  Guillaume  d'AronS  qui 
demeura  souldoyer  à  Lucembourg,  soubz  Gornille, 
bastard  de  Bourgoingne,  qui  deppuis  fut^  gouverneur 
du  pays,  comme  l'on  trouvera  cy  après. 

Ges  choses  faictes  et  advenues,  le  duc  de  Bourgoingne^ 
se  partit  de  Florehenges  et  se  retira  à  Ywis  pour  veoir 
la  duchesse,  sa  femme,  qui  estoit  revenue  des  marches 
de  Brabant  et  de  Flandres,  et  la  saison  tiroit  fort  à 
river,  comme  à  my  octobre.  Et  fist  le  duc  retirer  son 
armée,  que  conduisoit  le  conte  d'Estempes  et  le  bas- 
tard  de  Bourgoingne,  [et]  se  logèrent  en  la  vile  d'Ais, 
qui  est  à  quatre  lieues  de  Lucembourg,  auquel  lieu 
certes  ilz  furent  froidement  et  mal  logez,  car  c'est  une 

i.  Lisez  :  d'Aurou  ou  d^AurouL 

2.  a  Demoura.  > 

3.  Deux  mots  omis  dans  les  édit.  précédentes. 

II  3 


34  MÉMOIRES  D'OUYIEIi  DE  LA  MARCHE. 

petite  ville  destruicte  et  au  pire  pays  de  la  duchié  ;  et 
guerroyoient  et  queroient  leurs  advantures  chascun 
d'ung  cousté  et  d'aultre.  Et,  pendant  ce  temps,  fut 
envoyé  Quesnoy,  herault  et  ofiScier  d'armes,  devers  le 
conte  de  Glick,  luy  ofifrir  que,  s'il  vouloit  combatre 
pour  le  droit  de  la  querelle,  Jehan,  monseigneur, 
conte  d'Ëstempes,  de  sa  personne  le  combatroit  ;  ou, 
s'il  vouloit  choisir  Gornille,  bastard  de  Bourgoingne, 
Jaques  de  Lalain,  Guillaume  de  Vauldrey  ou  Hervé  de 
Meriadet^,  chascun  d'iceulx  luy  fourniroit  la  bataille; 
et  si  ledit  conte  de  Glick  aimoit  mieulx  à  prendre 
autant  de  nobles  hommes  avecques  luy  que  ceulx  qu'il 
luy  offroit  là,  iceulx  princes,  seigneurs  et  nobles 
honmies  dessusditz  les  fourniroient  et  accompliroient, 
fust  à  pied,  fust  à  cheval,  et  par  tous  les  honnorables 
moyens  que  le  conte  de  Glick  et  les  siens  le  vouldroient 
demander.  Honnorablement  receut  le  conte  de  Glick 
le  herault  dessusdit,  et  luy  fit  très  honnorable  res- 
ponse,  sans  accepter  la  bataille,  sinon  en  delay  de 
respondre;  et  certes  ledit  conte  de  Glick  estoit  un 
gentil  chevalier  et  ne  fist  chose  qui  vint  à  la  congnois- 
sance  de  nostre  party,  qui  ne  fust  honnorable.  Et 
ainsi  se  passoit  la  saison  et  la  guerre  sans  grant  exploit. 


1.  Hervé  de  Mériadec  et  Jeanne  de  Croix,  sa  femme,  reçurent 
plusieurs  faveurs  de  Philippe  le  Bon.  Ils  furent  affranchis  du  droit 
de  meilleur  catel  qui  appartenait  au  duc  dans  la  châtellenie  de 
Courtray.  (Archives  du  Nord,  B 1608.)  Mériadec  fut  nommé  garde 
de  rhôtel  ducal  à  Wervicq  (id.)  et  reçut  de  lui  les  sergenteries 
des  Quatre-Métiers  et  du  bailliage  de  Hulst.  {Id.,  B  1607.) 


nÉMomES  d'olivier  de  la  marche.         35 


CHAPITRE  XII. 

Comment  les  Bourgongnons  surprirent  la  ville  de 
Luxembourg  par  eschelles;  et  comment  le  duc  de 
Bourgongne  fut  maistre  de  tout  le  reste. 

Gomme  dit  est  dessus ,  au  lieu  d' Ais  se  tenoient  le 
conte  d'Estempes  et  le  bastard  de  Bourgoiugne,  gran- 
dement accompaignez  et  singulièrement  de  bons  chiefz, 
qui  est  le  premier  et  le  principal  pilier  de  la  guerre. 
Si  soubtillarent  les  aucungs  secrettement  d'envoyer 
eschelleurs  compaignons  à  leur  adventure  pour  taster 
et  assayer  s'ilz  pourroient  riens  exécuter,  fust  sur  la 
ville  de  Lucembourg  ou  sur  la  ville  de  Tionville  ;  et 
furent  deux  eschelleurs,  dont  l'ung  estoit  au  seigneur 
de  Gry  et  se  nommoit  Robert  de  Bersat,  et  l'aultre,  et 
le  principal,  se  nommoit  Johannes  et  estoit  au  seigneur 
de  Montagu,  frère  du  mareschal  de  Bourgoingne,  et 
fut  ung  compaignon  allemand  qui  parloit  les  deux 
langaiges;  et  de  leurs  emprises  et  exécutions  se  con- 
seilloient,  et  retournoient  à  Guillaume  de  Grenant^  et 
à  Jaquot  de  Venieres,  deux  escuyers  bourguignons  de 
la  compaignie  du  bastard  de  Bourgoingne,  qui  furent 
deux  notables  gens,  saiges,  vaillans  et  bien  renonmiez. 
Et  se  conduisoit  ceste  emprise  secrettement,  comme 
il  le  convenoit.  Et  ay  bien  sceu  que  premiers  ilz  pour- 
gectarent  sur  Tionville  ;  mais  ilz  n'y  proufBtarent  riens 
et  retournarent  leur  emprise  sur  Lucembourg.  Et 

1,  Monstrelet  le  nomme  par  erreur  Guillaume  de  Grevant.  Gre- 
vant dans  Sauvage. 


36  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

tant  soubtivarent  qu'ilz  trouvarent  moien  de  con- 
gnoistre  leur  guect  et  d'entrer  en  la  ville  de  Lucem- 
bourg  par  leurs  eschelemens.  Et  avoient  robes  d'Âlle- 
mans,  et  ledit  Johannes  sçavoit  parler,  qui  moult 
proufBta  ;  et  leur  sembla  que  le  plus  convenable  lieu 
pour  leur  emprise  seroit  auprès  d'une  tour  soubz 
laquelle  avoit  une  poterne,  qui  sailloit  soubs^  costiere, 
entre  le  chemin  d'Arlon  et  celuy  qui  tire  à*  Tionville, 
et  congnurent  que  la  muraille  estoit  sans  galerie  et 
sans  allée  et  n'y  pouvoit  arrester  le  guect  de  la  ville, 
et  que,  l'archeguect  passé,  ligierement  l'on  pourroit 
entrer  en  nombre  souffîsant  pour  rompre  celle  poterne. 
Les  choses  ainsi  pourgectées,  et  le  rapport  faict  aux 
deux  escuyers,  l'on  descouvrit  ceste  opinion  au  conte 
d'Estempes  et  au  bastard  de  Bourgoingne,  et  fut  advisé 
que  l'on  feroit  une  course  à  puissance  devant  Lucem- 
bourg,  et  que  le  seigneur  de  Saveuses,  Robert  de 
Miraumont,  Guillaume  de  Grenant ,  Jacob  de  Venieres 
et  aultres,  soubs  umbre  de  l'escarmouche,  yroient 
visiter  et  veoir,  au  moins  [en]  ce  que  possible  seroit,  si 
l'emprinse  de  Johannes  estoit  vraysemblable  ne  pos- 
sible, ce  qui  fut  faict.  Et  sembla  la  chose  conduysable, 
et  ne  faisoit  on  pas  tant  de  doubte  à  escheller  le  mur, 
comme  l'on  faisoit  de  monter  le  fossé,  qu'il  convenoit 
pareillement  escheller  contre  la  muraille.  Le  conte 
d'Estempes,  revenu  au  logis,  et  le  bastard  de  Bour- 
goingne se  rassemblèrent  et  ceulx  qui  de  ce  sçavoient 
à  parler,  oui  n'estoient  pas  grant  nombre,  et,  le  rap- 
port ouy,  fut  advisé  d'envoyer  devers  le  duc  pour 
ï'advertir  de  ceste  emprise  et  sçavoir  se  c'estoit  son 

1.  f  Sur.  » 

2.  «  Et  celui  de.  » 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  37 

bon  plaisir  qu'elle  se  executast.  Le  duc  fut  très  con- 
tent de  celle  emprise  et  commanda  la  chose  tenir 
secrette,  et  que  Ton  courust  peu,  près  de  la  ville,  afin 
qu'ilz  ne  fissent  plus  grande  provision  en  leur  guect. 
Et  se  tiroit  au  lieu  d'Ârlon,  et  tenoit  on  journées  par 
manière  de  parlement  avecques  aucungs  Allemans, 
depputez  de  par  le  conte  de  Glick,  et  vint  le  temps  que 
l'emprise  fut  preste  d'exécuter  ;  et  fut  espiée  la  plus 
noire  nuict  de  l'année*,  et  furent  ordonnez  environ 
trois  cens  combatans  pour  accompaigner  les  eschel- 
leurs^.  Avec  lesditz  est  oient  en  chief  le  seigneur  de 
Saveuse,  Guillaume  de  Grenant,  Robert  de  Mirau- 
mont,  Jacob  de  Venieres  et  aultres,  et  firent  leurs 
approuches  par  quarante  à  chascune  fois  et  eschellarent 
le  fossé  d'eschelles  de  bois,  qui  demourarent  actai- 
chées,  et  puis  firent  leur  eschellement.  Le  premier 
qui  monta  fut  Johannes  l'eschelleur,  puis  Robert  de 
Persat^,  le  tiers  Jacob  de  Venieres,  et  ainsi  par  ordre 
jusques  à  dix,  comme  il  estoit  ordonné,  et  estoit  au 
pied  de  l'eschelle  le  seigneur  de  Saveuses,  qui  les  con- 
duisoit  et  mectoit  en  ordre.  Là  monta  Robert  de 
Miraumont,  Guillaume  de  Grenant,  messire  Gauvain 
Quieret  et  plusieurs  autres  Bourguignons  et  Picardz, 
et  cinq  ou  six  des  archiers  du  duc,  lesquelz  avoient  en 
garde  une  grosse  tenaille,  que  Ton  nomme  ung  groing 
de  chien,  pour  rompre  les  gons,  les  verroux  et  ser- 

1.  Nuit  du  21  au  22  novembre  1443.  Trois  heures  avant  le  jour, 
dit  le  Livre  des  faits  de  Lalaing. 

2.  Sur  la  prise  de  Luxembourg,  voir  le  Livre  des  faits  de  Jacques 
de  Lalaing,  chap.  vm,  t.  Vni,  p.  34  et  suiv.,  et  Monstrelet, 
chap.  GGLxxvi,  qui  donne  des  détails  aussi  étendus  mais  moins 
circonstanciés  qu'Olivier  de  la  Marche. 

3.  Plus  haut  :  Bersat. 


38  BIÉMOIRES  D'OUYŒR  DE  LA  MARCHE. 

rares  de  toutes  portes.  Et  si  tost  que  les  premiers 
furent  descencluz  de  la  muraille,  ilz  occirent  le  guect 
avant  qu'il  eust  loisir  de  crier  ne  de  faire  effroy,  et 
puis  prestement  les  archiers  coururent  à  la  poterne, 
et  du  groing  de  chien,  par  aspreté  et  par  puissance, 
rompirent  les  gons  et  les  verroux  de  la  poterne;  et 
tantost  entra  le  seigneur  de  Saveuses  et  les  aultres, 
[avec]  cent  ou  six  vingtz  archiers  de  Picstrdie  et  cinquante 
lances  de  Bourgoingne,  de  la  conipaignie  du  bastard. 
Et  à  la  fille  venoient  les  compaignons,  et  le  cry  com- 
mença par  les  eschelleurs,  qui  crioient  :  c  Nostre  Dame, 
ville  gaignée!  Bourgoingne,  Bourgoingne!  »  chascun 
qui  mieulx  mieulx  ;  et  les  Lucembourgeois,  surprins  et 
espou veniez,  s'enfuirent  nudz  et  deschaulx,  hommes 
et  femmes,  contre  le  marchié  en  la  basse  ville,  à  l'op- 
posite  dont  venoit  Teffroy  ;  et  le  conte  de  Glick  et  ses 
Allemans,  Zassons,  se  retrahirent  au  chastel,  qui  est 
une  moult  beUe,  moult  bonne  et  forte  place,  et  les 
Boui^uignons,  qui  tousjours  renforçoient,  marchoient, 
criant  et  faisant  grant  cry  et  grant  huz.  Et  marchoient 
les  archiers  de  Picardie,  Tare  au  poing  et  la  flèche 
preste,  tellement  que  nul  ne  les  osoit  attandre.  Et 
quant  vint  à  l'entrée  du  marchié,  à  une  vielle  tour  qui 
fait  porte,  ilz  trouvèrent  un  peu  de  résistance  de 
pierres  et  de  cailloux.  Mais  incontinent  marchèrent  les 
Bourguignons  au  marchié.  Et  advint  que  le  prevost 
de  la  ville  S  et  l'ung  des  pires  contre  la  duchesse 
douaigiere,  quant  il  ouyt  l'effroy,  il  saillit  en  son  pour- 
point, un  espieu  en  sa  main,  et  vint  baudement  ren- 
contrer ung  chevalier  de  Picardie,  nonuné  messire 

i.  Jean  Ghalop,  prévôt  de  Luxembourg. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  39 

Gauvain  Quieret,  seigneur  de  Drueul,  moult  vaillant 
chevalier,  et  qui  estoit  des  premiers  sur  le  marcbié. 
Le  Lucembourgeois  enferra  ledit  messire  Gauvain  au 
bras  senestre,  et  luy  persa  le  bras,  et  le  tint  longue- 
ment enferré  contre  une  muraille;  mais  il  fut  secouru, 
et  rhonune  tué  ;  et  demeura  mort  ledit  prevost  sur 
le  marcbié,  et  enG*ainé  par  une  truye,  qui  le  dévora. 
Et  ne  veiz  bonune  mort  que  luy.  Et  disoit  on  que 
c'estoit  celluy  qui  plus  estoit  cause  de  la  rébellion 
faicte  contre  ladicte  duchesse,  et  le  tenoit  on^  pour 
punicion  divine.  Le  conte  d'Estampes,  le  bastard  de 
Bourgoingne,  messire  Robert  de  Saveuses,  Charles  de 
Rochefort,  messire  Thibault,  bastard  de  Neufchastel, 
Guillaume  de  Sainct  Saigne  et  tous  les  aultres  cappi- 
taines  vindrent,  aux  grans  enseignes  déployez,  fai- 
sant grant  cry  et  grant  noise;  et  les  varletz  et  les 
paiges,  qui  amenoient  les  chevaulx  des  eschelleurs  et 
des  gens  d^armes  à  pied,  crioient  et  huUoient,  qui 
sembloit  que  tout  le  monde  fust  arrivé  pour  confondre 
et  destruyre  icelle  ville.  Ces  choses  espouventoient  les 
Lucembourgeois  et  s'enfuyoient  qui  mieulx  mieulx  par 
la  porte  de  la  ville  d'embas,  qui  tire  à  Ty  on  ville.  Et 
ainsi  s'enfuyoient  hommes,  femmes  et  enffans,  et  les 
cappitaines  et  enseignes  entroient  à  cheval  par  les 
portes,  qui  furent  rompues  et  ouvertes  de  toutes  pars. 
Et  le  conte  de  Glick  et  ses  Âllemans  's'estoient  retraictz 
au  chastel,  comme  dit  est  ;  et  après  eulx  boutarent  le 
feu  es  prochainnes  maisons,  devant  la  porte,  et  de  ce 
feu  brusla  toute  la  rue,  jusques  à  une  église  de  Nostre 
Dame  qui  est  sur  le  marchié  ;  et  bruslarent  mesmes  les 

i.  a  Et  tenoit  on  sa  mort,  i 


iO  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

chevaulx  et  les  biens,  et  se  préparèrent  de  deffendre. 
Et  mesmes  derrière  le  chastel  boutarent  le  feu  en  une 
abaye  de  moisnes  noirs,  et  en  bruslerent  une  grande 
partie,  afBn  de  non  estre  aprouchez,  et  faisoient 
comme  gens  de  guerre  dévoient  faire. 

Prestement  que  les  eschelleurs  furent  entrez ,  on  envoya 
messaiges  au  duc  de  Bourgoingne,  qui  estoit  en  la  ville 
d'Ârlon,  à  cinq  lieues  loing  de  Lucembourg  ;  et  depuis 
qu'ilz  se  trouvarent  en  la  ville,  aultre  messaige.  Et  ainsi, 
par  messaige  sur  aultre,  sceut  le  duc  que  Lucembourg 
estoit  gaigné  pour  luy,  et  fut  environ  deux  heures 
avant  le  jour.  Si  fut  sonné  pour  mettre  selles,  et  s'arma 
et  prépara  chascun  ;  et  le  duc  s'arma  de  toutes  pièces 
et  vint  à  la  messe,  et  ouyt  ses  messes,  et  dist  ses 
heures  et  son  ordinaire  aussi  froidement  qu'il  avoit 
accoustumé  ;  et  despuis,  tout  ouy  et  tout  achevé,  dist 
certaines  grâces  en  son  oratoire,  qui  durarent  assez 
longuement.  Et  me  souvient  que  nous,  ses  paiges, 
estions  à  cheval,  et  oyons  les  gens  d'armes,  qui 
disoient  et  murmuroient  que  longuement  faisoit  le 
duc,  et  qu'une  aultre  fois  il  povoit  bien  recouvrer  à 
dire  tant  de  patenostres;  et  tellement  que  Jehan  de 
Ghaumergy,  qui  estoit  premier  escuyer  d'escuirie,  le 
dit  au  duc,  qui  luy  respondit  :  «  Si  Dieu  m'a  donné 
€  victoire,  il  la  me  gardera;  et  en  peut  tant  faire  à 
€  ma  requeste,  s'il  luy  plaist  de  m'estre  misericors, 
€  qu'il  fera  à  l'aide  de  toute  ma  chevalerie.  En  la  com- 
€  paignie  des  conquerans  sont  mes  nepvéurs  et  mon 
€  bastard,  et  si  bon  nombre  de  mes  subgectz  et  ser- 
€  vi leurs,  que  à  l'aide  de  Dieu  ilz  soubtiendront  bien 
€  jusques  à  ma  venue.  »  Ainsi  parla  le  bon  duc,  et 
paracheva  ses  oraisons.  Et,  à  la  vérité,  ce  fut  ung 


BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  41 

prince  constant,  et  qui  ne  se  mouvoit  de  chose  qui 
luy  advint  ;  et  fut  hault  jour  quant  il  monta  à  cheval, 
et  prestement  se  mist  sa  compaignie  aux  champs,  tout 
homme  en  point.  Et  chevaucha  ces  quatre  ou  cinq 
lieues  en  moings  d'une  heure  et  demye,  et  n'encontra 
nulz  messaiges;  par  quoy  il  cuyda  que  les  entrepre- 
neurs eussent  seullement  gaigné  aucung  fort  ou  aucung 
quartier  de  la  ville.  Et  si  tost  que  l'on  percent  la  ville 
et  les  clochiers,  le  seigneur  de  Ternant  assembla  les 
josnes  gens  qui  avoyent  voulentéde  eulx  monstrer,  dont 
estoit  Jaques  de  Lalain,  qui  brusloit  au  feu  de  chaleu- 
reux désir,  Philippot  Gopin,  Meriadet,  le  bastard  de 
Dampierre^  et  moult  d'aultres,  lesquelz  coupèrent 
leurs  pointes,  estèrent  leurs  espérons  et  vouloient  des- 
cendre à  pied,  et  mesmes  le  duc.  Et  se  tenoient  près 
de  sa  personne  le  seigneur  de  Gry,  son  premier  cham- 
bellan, et  monseigneur  le  bastard  de  Sainct  Pol,  sei- 
gneur de  Haubourdin,  ung  moult  vaillant  chevalier  et 
de  grant  conduicte^;  et  tous  vouloient  descendre  à 
pied,  quant  messire  Robert  de  Saveuses,  qui  estoit 
sur  te  portail,  escria  au  duc,  et  luy  dit  :  c  Monsei- 
€  gneur,  entrez  en  vostre  ville,  car  tout  est  vostre  et 
c  en  vostre  commandement.  »  Et  ne  trouvèrent  en  la 
ville  nulle  résistance.  Si  sonnèrent  les  trompettes,  et 
entra  le  duc  en  Lucembourg,  sans  aultre  destourbier, 
et  vint  au  marchié,  oii  il  faisoit  dangereux,  pour  les 
coule vrines  que  tiroient  les  Âllemans  du  chastel.  Et 
trouva  le  duc  le  conte  d'Estempes,  le  bastard  de 
Bourgoingne  et  leurs  enseignes  en  moult  belle  ordon- 

1.  Jean,  bâtard  de  Dampierre. 

2.  Monstrelet  donne  une  longue  liste  des  seigneurs  et  chevaliers 
qui  accompagnaient  Philippe  le  Bon. 


42  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

nance  sur  ledit  marcbié  ;  et  à  celle  heure  n'avoit  on 
encoires  riens  pillé  en  ladictc  ville,  mais  avoient  gens 
d'armes,  archiers  et  valetz  tenu  ordre,  tellement  que 
chascun  gardoit  son  enseigne.  Le  duc  descendit  devant 
Teglise  de  Nostre  Dame  et  fit  ses  oraisons,  et  se  logea 
en  une  maison  au  plus  près;  et  prestement  courut 
chascun  au  pillaige.  Et  furent  trouvées  les  maisons 
plaines  de  biens  et  de  richesses,  et  les  églises  furent 
plaines  de  femmes  et  d'enfiSems  et  de  biens  ;  mais  onques 
n'y  fut*  par  homme  touché,  ne  mal  faict.  Et  tantost  fut 
ad  visé  que  le  bastard  de  Bourgoingne,  le  conte  d'Es- 
tempes  et  la  meilleure  partie  de  leurs  gens  s'en  yroient 
loger  en  l'abbaye  de  Sainct  Estienne,  derrière  le  char- 
te], pour  rompre  la  saillye  du  conte  de  Glick  et  des 
siens.  Et  pour  rompre  la  visée  du  traict  à  poudre  et 
des  crannequins,  qui  tiroient  sur  le  marchié  et  bles- 
soient  beaucop  de  nos  gens,  l'on  fit  ung  hault  taudis 
de  tonneaux  plains  de  terre  et  de  pierres,  et  de  haultz 
aiz,  qui  traversoient  tout  ledit  marchié.  Et  quant  au 
fait  du  butin,  il  fut  cryé  que  chascun,  de  quelque  estât 
qu'il  fust,  se  tirast  devers  le  seigneur  de  Ternant  et 
le  seigneur  de  Huymieres  \  qui  furent  ordonnez  buti- 
niers,  et  avec  eulx  Guillaume  de  Grenant  et  aultres,  et 
que  tous  fissent  serment  de  rapporter  es  mains 
d'iceulx  tout  le  butin,  fust  or,  argent,  cuyvre,  draps, 
peleterie  et  toute  aultre  chose  qui  peust  tourner  à 
prouffit.  Guillaume  de  Grenant  fut  butinier  public,  et 
vendoit  le  butin  sur  ung  estai,  et  crioit  :  «  Une  fois! 
trois  fois!  »  qui  moult  bien  luy  seoit.  Et  fut  telle- 
ment celluy  butin  conduict  et  gouverné,  que  les  com- 

1.  André  ou  Dreux,  seigneur  de  Humières  et  de  Bouzincourt. 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  43 

paignons  en  eurent  le  moings.  Et  disoit  on  que  les 
butiniers  y  firent  laidement  leur  proufSt;  car,  tout 
compté  et  rabatu,  ledit  butin  fut  délivré  à  sept  flo- 
rins et  demy,  pour  paye  ;  et  tel  porta  aux  butiniers  la 
valeur  de  cinq  cens  florins,  qui  n'en  eust  que  trois 
florins  et  demy  ou  ung  quart.  Sur  ledit  butin  furent 
prins  quinze  cens  florins  pour  la  rançon  de  Jehan  de 
Rochebaron  et  d'Estor  du  Soret,  prins  par  Jaquemin 
de  Beaulmont,  entre  Ywis  et  Villy.  Les  ordonnances 
furent  faictes  des  portes  et  des  guectz,  et  fut  l'une  des 
portes  baillée  à  garder  à  Guillaume  d'Âuron'  et  aux 
compaignons  qui  avoient  tenu  le  chastel  dudit  Villy, 
pour  ce  que  honnorablement  et  bien  s'y  gouvernèrent. 
Et  advint  que,  après  que  le  siège  eut  duré  environ 
trois  sepmaines,  le  conte  de  Glick,  qui  ne  veoit  à  son 
faict  nul  expédiant  ou  remède,  par  une  noire  nuict, 
fit  livrer  une  escarmouche  sur  le  costé  de  l'abbaye  où 
estoit  le  conte  d'Estampes,  et  firent  les  Âllemans  une 
saillie  assez  baudement.  Si  fut  la  saillie  bien  soubs- 
tenue  par  ceux  qui  faisoient  le  guect  ;  et  à  l'effroy  vint 
le  seigneur  de  Saveuses  tout  desarmé,  ainsi  qu'il  se 
trouva;  et  estoit  assez  sa  coustume  de  ainsi  faire,  car 
il  estoit  chevalier  asseuré  et  hardy.  Et  advint  que  ung 
cranequinier  luy  donna  d'ung  vireton  parmy  l'esto- 
mac; mais  de  tant  luy  fut  Dieu  en  aide,  que  ledit 
seigneur  de  Saveuses  avoit  une  grosse  chaine  d'or 
massive  à  son  col,  sur  laquelle  le  vireton  assena,  au 
redoublé  de  deux  chainons,  et  trouva  si  grant  résis- 
tance que  le  cop  perdit  sa  force  ;  mais  touteffois  entra 
le  vireton  plus  de  deux  dois  au  corps  dudit  seigneur 

1.  Pour  d'Aurou. 


ii  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

de  Sàveuses;  et  se  n'eust  esté  ladicte  chaîne,  il  eust 
esté  mort  et  occis  de  celluy  cop,  qui  eust  esté  dom- 
maige,  car  deppuis  il  a  bien  servi,  comme  Ton  trou- 
vera cy  après. 

Durant  ceste  escarmouche,  le  conte  de  Glick,  qui 
s'estoit  pourveu  ainsi  qu'il  avoit  délibéré,  par  cordes 
et  par  aide  se  devalla  du  chastel  et  de  la  montaigne 
opposite  du  chemin  de  Tionville,  et  passa  la  rivière, 
ainsi  que  Dieu  luy  fut  en  aide,  et  toute  la  nuyct  chemina 
par  bois  et  par  chemins,  tellement  qu'il  vint  audit 
Tionville,  où  ses  gens  et  les  habitans  le  receurent  à 
grant  joye.  Le  seigneur  de  Saveuses  fut  secouru  et 
sa  playe  mise  à  poinct  ;  et  cessa  l'escarmouche  quand 
ilz  sentirent  que  le  conte  estoit  devallé  et  tiroit  à  la 
garde  de  Dieu,  car  ilz  esperoient  de  luy  avoir  secours 
ou  conseil,  et  se  tenoient  et  gouvernoient  en  gens  de 
guerre,  sans  parlementer  ou  monstrer  cause  d'ebahisse- 
ment.  Et  ung  jour  monseigneur  le  bastard  de  Dampierre, 
un  beau,  saichant  et  plaisant  chevaUer,  venoit  de  l'ab- 
baye sur  sa  mule,  conmie  celuy  à  qui  ne  souvenoit  de 
fortune,  s'elle  veilloit  ou  s'elle  dormoit,  et  retournoit 
dedans  la  ville  pardessoubs  le  chastel,  où  se  saulva 
ledit  conte  ;  et  ainsi  advint  que  les  Âllemans  avoient 
afusté  une  coulevrine  à  chevalet  celle  part,  droit  à  ung 
petit  pont  près  du  molin  ;  et,  au  passer  ce  pont,  le 
cop  de  la  pierre  ferit  le  chevalier  en  la  teste,  et  cheut 
tout  mort  devant  les  piedz  de  ladicte  mule,  et  fut  très 
grant  dommaige  de  luy.  Le  corps  fut  emporté  et 
enterré  es  Cordeliers  moult  honnorablement,  et  l'en- 
terrèrent et  l'accompaignerent  tous  les  princes  et  toute 
la  noblesse  de  la  court,  et  fit  faire  le  duc  son  enterre- 
ment moult  honnorablement. 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  45 

Assez  tost  après  que  le  conte  de  Glick  fut  arrivé  à 
TyoDville,  il  rassembla  les  Âllemans  et  les  babitans 
d'icelle  ville  et  demanda  qu'il  pourroit  faire  sçavoir  à 
ceuh:  qu'il  avoit  laissez  au  chastel  de  Lucembourg  ;  car 
il  sçavoit  qu'ilz  estoient  petitement  pourveuz  de  vivres 
et  ne  veoient  secours  de  nulle  part.  Si  adviserent 
ensemble  que,  par  signe  ou  aultrement,  ilz  les  averti- 
roient  de  eulx  rendre  au  moins  mal  et  au  meilleur 
marché  qu'ilz  pourroient;  ce  qui  fut  faict.  Et  parla 
pour  ceulx  du  chastel  un  juif  qui  demouroit  dedans  la 
ville  et  s'estoit  rendu  avecques  eulx,  lequel  estoit 
homme  prudent  et  saige  en  sa  loy.  Et  firent  appoinc- 
tement  avec  le  duc  de  Bourgoingne  ou  ses  commis, 
que  les  AUemans,  Behaignons  et  Zassons  s'en  yroient, 
ung  bâton  en  leur  main,  et  que  les  Lucembourgeois 
demoureroient  à  la  voulenté  du  duc.  Et  ainsi  se  rendit 
le  chastel  de  Lucembourg,  environ  trois  sepmaines 
après  la  prinse  de  la  ville  ^;  et  descendirent  les  Âlle- 
mans en  l'abbaye,  où  les  attendoient  le  conte  d'Es- 
tempes  et  le  bastard  de  Bourgoingne,  fort  accompai- 
gnez,  et  furent  mis  en  l'église  ;  et,  après  leur  avoir 
donné  à  boire  et  à  manger,  leur  fut  baillé  conduicte  de 
gens  de  bien  pour  les  conduyre  seurement  jusques  à 
Tyonville,  comme  on  leur  avoit  promis.  Et  tantost 
qu'ibs  furent  yssus  du  chastel,  Jehan  de  Ghaumergy, 
premier  escuyer  d'escuyrie  du  duc,  porta  les  bannières 
du  duc  de  Bourgoingne  sur  les  tours  et  sur  le  portail, 

1.  V.  dans  Bertholet,  t.  Vn,  p.  420,  le  texte  de  la  lettre  écrite 
le  mercredi  11  décembre  1443  par  Philippe  le  Bon  pour  annoncer 
la  reddition  du  château  de  Luxembourg.  Les  détails  qu'il  y  four- 
nit sont  identiques  à  ceux  que  donne  Olivier  de  la  Marche.  — 
D'après  Stavelot  {Chronique,  p.  524),  la  reddition  aurait  eu  lieu  le 
12  décembre,  qui  tombait  en  effet  un  mercredi. 


r 
46  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

et  fit  sonner  les  trompettes.  Et  le  suyvions,  nous 
autres  paiges  du  duc,  comme  après  celluy  qui  estoit 
nostre  maistre  et  qui  avoit  charge  de  nous.  Et  pour 
nostre  butin  gaignasmes  plusieurs  chiens,  bien  maigres 
et  bien  af&mez.  Et,  à  la  vérité,  ilz  n'avoient  leans^, 
pour  toute  provision,  que  deux  tonneaulx  de  pain 
musi  et  gasté  et  ung  petit  salloir  de  chair  sallée,  et  de 
vin  cinq  ou  six  tonneaulx.  Plusieurs  chevaulx  avoient, 
qui  n'avoient  nulles  provisions,  et  vous  asseure  qu'ik 
avoient  mangez  leurs  râteliers  et  leurs  mangeoires,  de 
force  de  faim.  Et  là  je  veiz  une  provision  pour  chevaulx 
bien  estrange,  et  non  à  croyre  qui  ne  Tauroit  veue  ; 
car  je  veiz  ung  gros  monceau  de  rabotures,  tirées  au 
rabot,  de  ays  de  sapin  ou  d'aultre  bois,  dont  on  don- 
noità  manger  auxditz  chevaulx,  et  ne  vivoient  d'aultre 
chose,  dont  les  plusieurs  moururent  et  peu  en  eschap- 
perent.  Et,  à  la  vérité,  lesditz  Âllemans  se  tindrent 
honnorablement  en  celle  guerre  et  ne  firent  riens 
contre  leur  honneur.  Et  ainsi  fut  toute  la  duchié  de 
Lucembourg  conquise  en  moings  de  quatre  moys; 
réservée  la  ville  de  Tyonville,  qui  se  renforçoit,  à 
cause  de  Tiver  qui  approchoit,  pour  ce  que  ladicte 
ville  est  assise  en  marez  et  en  marescages. 

Ainsi  demoura  le  duc  de  Bourgoingne  en  sa  ville  de 
Lucembourg,  et  fit  apprester  le  chasteaul  qui  est  une 
moult  belle  et  seignorieuse  place  ;  et  là  vint  la  duchesse 
de  Bourgoingne  et  la  duchesse  douaigière  de  Lucem- 
bourg ;  et  là  furent  renouveliez  les  traittez  faictz  entre 
le  duc  et  ladicte  duchesse  de  Lucembourg,  sa  belle 
tante  ^.  Et  se  nommoit  le  duc  de  Bourgoingne  maim- 

1.  hèan^t  dedans. 

2.  Les  négociations  pour  la  paix,  interrompues  après  Tentrevue 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  47 

bourg  et  gouverneur  de  Lucemboui^  ;  et  devers  eulx 
venoient  Âllemans  de  tous  coustez,  et  embassades  de 
Metz,  de  Toul,  de  Verdun  et  de  toutes  les  villes  et 
citez  ;  mesmes  Tarcevesque  de  Trêves,  eliseur  de  TEra- 
pereur  S  y  vint,  à  qui  le  duc  fit  moult  grant  honneur. 
Et  recuilloit  Âllemans  et  aultres  nations  si  doulcement 
et  si  humainement  que  tous  se  partoient  contans  de 
luy.  Et  fit  crier  que  tous  honunes  et  toutes  femmes 
qui  vouldroient  revenir  en  leurs  maisons  y  seroient 
seurs  de  leurs  personnes,  reservez  ceulx  qui  avoient 
conspiré  le  reboutement  de  leur  douaigiere  duchesse, 
sa  tante.  Si  revindrent  en  petit  temps  moult  de  gens 
en  ladicte  ville.  Et  fit  deffendre,  sur  peine  de  la  hart, 
que  nul  ne  fist  aucun  desplaisir  ou  dommaige  aux  Âlle- 
mans, dont  il  advint  que  l'ung  des  archiers  du  duc, 
nommé   le  petit   Escoçoix,    honune  vaillant,    bien 

de  Florenges,  ne  tardèrent  pas  à  être  reprises  sous  les  auspices  de 
Jacques  de  Sierck,  archevêque  de  Trêves,  et  elles  aboutirent  à  un 
traité  passé  le  29  décembre  1443  entre  Philippe,  duc  de  Bour- 
gogne, et  Elisabeth  de  Gorlitz,  d'une  part,  et  Guillaume,  duc  de 
Saxe,  de  Tautre,  par  lequel  Philippe  le  Bon  fut  reconnu  comme 
souverain  du  pays  de  Luxembourg,  sous  réserve  du  droit  pour  le 
roi  Ladislas  de  le  retraire  après  le  décès  d'Elisabeth  de  Gorlitz 
pour  120,000  florins  (Voy.  Publications  de  Vlnstitut  royal  grand-  , 
ducal  de  Luxembourg,  t.  XXVIII,  aux  dates  de  fin  octobre,  5  et 
19  novembre,  23  et  29  décembre  1443).  Le  pays  se  soumit  tout 
entier  à  la  domination  bourguignonne,  à  l'exception  de  la  ville  de 
Thionville  dont  la  résistance  fut  très  tenace.  Il  en  sera  de  nou- 
veau question  au  chap.  xxvn.  Elisabeth  de  Gorlitz  renouvela  Pacte 
de  cession  du  Luxembourg  à  Philippe  le  Bon  par  une  donation 
qui,  d'après  une  tradition  du  pays,  eut  lieu  sur  la  montagne  du 
Grunewala,  depuis  appelée  la  Montagne  de  la  femme  morte,  parce 
que  la  duchesse  était  réputée,  à  partir  de  cet  acte,  morte  civile- 
ment. (V.  Bertholet,  t.  Vil,  p.  441.) 

1.  Jacques  de  Sierck  ou  Sirck,  déjà  plusieurs  fois  nommé,  arche- 
vêque de  Trêves  de  1439  à  1456. 


48  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

renommé  et  fort  aggreable,  et  aimé  du  duc,  par  une 
maladventure  se  trouva  en  ung  grenier  d'avoinne 
appertenant  à  messire  Bernard,  seigneur  de  Bourset, 
ung  chevalier  notable  du  pays  de  Lucembourg,  qui, 
avec  le  damoiseaul  de  Souleuvre,  avoit  esté  le  premier 
et  le  principal  de  ceulx  qui  avoient  tenu  le  parti  du 
duc  et  de  leur  dame,  et  qui  l'avoient  bouté  au  pays. 
Ledit  archier,  plain  de  vin,  se  bouta  audit  grenier 
et  vouloit  avoir  de  l'avoinne,  cuydant  que  ce  fust  pil- 
laige  et  butin  comme  les  aultres.  Le  chevalier  fut 
adverty  et  vint  en  son  grenier,  despourveu  de  gens  ; 
et  ne  se  sceurent  entendre  de  langaige,  et  croy  que 
l'archier  ne  le  congneust  point  ;  et,  pour  abregier,  lui 
donna  d'une  hache  par  la  teste  si  grand  cop  que  Ton 
cuydoit  qu'il  fust  mort.  Le  duc  adverty  fut  fort  mal 
contant  et  fit  prendre  l'archier  ;  mais  pour  requeste  de 
nul  homme,  mesmes  de  deux  chevaliers,  filz  dudit 
seigneur  de  Bourset,  qui  de  par  leur  père  requeroient 
le  pardon  dudit  archier,  oncques  ne  se  vouUut  con- 
tanter  qu'il  ne  fust  pendu  et  estranglé  par  main  de 
bourreau  devant  tout  le  monde.  Et  la  renomiïiée  crois- 
soit  du  bon  duc  parmy  les  Âllemans.  Et  faisoit  grant 
chiere  ;  et  tint  le  duc,  à  Lucembourg,  la  Toussainctz, 
Noël  et  les  Roys.  Et  pendant  ce  temps  il  mist  ordre  au 
pays  et  ordonna  gouverneur  de  la  duchié  de  Lucem- 
bourg Gornille,  son  fils  bastard^  ;  et  demoura  son  gou- 


1.  On  parait  avoir  craint,  quelques  années  plus  tard,  un  retour 
offensif  du  duc  Guillaume,  qui  venait  de  prendre  parti  pour  Tar- 
chevôque  de  Cologne  contre  le  duc  de  Glèves,  allié  de  Philippe  le 
Bon,  et  semblait  disposé  à  profiter  de  cette  circonstance  pour 
réveiller  la  vieille  querelle  du  Luxembourg.  Le  compte  des  aides 
accordées  au  duc  Philippe  par  ses  pays  de  Bourgogne  en  juin  1447 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  49 

verneur  avec  luy  ung  nommé  Guillaume  de  Sainct 
Saigne,  ung  moult  notable  escuyer,  et  aussi  PhiUibert 
de  Yauldrey ,  Guillaume  de  Grenant  et  grant  foison  de 

porte  en  effet  mention  du  payement  des  gages  de  Jean  de  Granson, 
chevalier,  seigneur  de  Pesmes,  de  Jean,  seigneur  de  Rupt,  de 
Jean  de  Bauffremont,  seigneur  de  Soye,  de  Jean  de  Saint-Seine, 
écuyer,  et  de  Guillaume  de  Gicôn,  écuyer,  au  lieu  de  Didier  de 
Gicon,  chevalier,  son  père,  empêché,  et  de  85  lances  servant  sous 
leurs  ordres,  eux  compris,  que  le  duc,  par  mandement  daté  dé 
Gand  le  2  juillet  de  la  même  année  et  adressé  au  maréchal  de 
Bourgogne,  avait  ordonné  c  faire  mectre  sus  en  armes...  pour 
estre  prestz  de  partir  et  aler  ou  service  de  monseigneur  le  gou- 
verneur de  Luxembourg,  Gomille,  bastard  de  Bourgoingne,  aux 
jour  et  lieu  que  les  manderoit  aler  devers  lui  ou  paîs  et  es  marches 
dudit  Luxembourg  pour  eulx  employer  à  la  deffènse  et  garde  dudit 
pays  et  à  la  résistance  de  Guillaume,  duc  de  Zaesse,  qui  lors 
estoit  en  l'aide  de  Tarcevesque  de  Goloigne  à  très  grant  nombre  et 
puissance  de  gens  d'armes  et  de  trait,  à  rencontre  de  monseigneur 
de  Glèves  et  de  Jehan ,  monseigneur,  son  aisnel  filz ,  et  lequel, 
comme  le  contiennent  lesdictes  lettres  de  monseigneur  le  duc, 
avoit  intencion  de  venir  oudit  pays  de  Luxembourg  et  de  y  faire 
tous  maulx  et  dommaiges  que  ennemis  pevent  faire,  i  Ges  85  lances 
furent  payées  pour  un  mois  de  service  commençant  le  7  août  1447 
sur  production  des  c  monstres  et  revues  »  qui  en  furent  faites  le 
même  jour  a  es  villes  de  Bourguignon  lez  la  Gharité,  Vesey  et 
Yelocler,  i  par  Etienne  de  Saint- Martin,  dit  Ghenevières,  écuyer, 
et  Lancelot  Le  Robert  c  à  ce  commis  de  bouche  de  par  mondit 
seigneur  le  mareschal.  >  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B 1702,  fol.  14 
et  15.  Le  mandement  ducal,  conservé  aux  mêmes  Archives,  B 11882, 
est  imprimé  dans  D.  Plancher,  d'après  qui  ce  contingent  d'hommes 
d'armes  aurait  été  employé  non  pas  en  Luxembourg,  mais  pour 
soutenir  la  querelle  du  duc  de  Glèves  ;  Hist,  de  Bourgogne,  t.  lY, 
p.  264  et  pr.  p.  cxcv.)  Le  bâtard  Gomille  était  encore  lieutenant 
et  capitaine  général  du  Luxembourg  en  1450,  époque  où  il  reçut 
100  écus  d'or  sur  ce  qui  lui  était  dû  a  tant  à  cause  des  gens  de 
guerre  t  qu'il  y  tenait  «  soubz  lui...  comme  de  sa  pension  de 
111°*  fr.  par  an.  »  Le  duc  lui  fit  délivrer  la  même  année  360  livres 
c  pour  convertir  en  Tachât  de  douze  harnois  de  guerre.  >  (Mêmes 
Archives,  B  1717,  fol.  68.) 

u  4 


50  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

Bourguignons  ^ .  Et  si  demoura  avec  luy  ung  escuyer 
françois,  nommé  Anthoine  de  Sainct  Simon,  moult 
beau  filz  et  honneste,  et  depuis  se  rendit  Gcn^delier, 
comme  Ton  trouvera  cy  après. 


CHAPITRE  Xm. 

Comment  le  duc  de  Bourgongne  se  retira  en  ses  pcus  de 
Brabant  et  de  Flandres;  et  comment  la  duchesse  de 
Bourgongne  alla  visiter  la  Royne  de  France. 

Et  après  toutes  ces  ordonnances  faictes,  le  duc  se 
partit  de  Lucemboui^  tantost  après  les  Roys  et  se  tira 
contre  son  pays  de  Brabant,  et  se  tira  à  Arlon,  de  là 
à  Bastongne,  à  Marche^  en  Samine  et  à  Namur.  Et  là 
luy  vint  au  devant  Tevesque  du  Liège,  qui  se  nommoit 
de  Huisebergue  %  et  firent  moult  grant  chiere  ensemble. 

De  là  vint  gésir  le  duc  à  Geneppe  et  landemain  se 
tira  à  Brucelles^.  Et  luy  vint  au  devant  monseigneur 

i.  Le  conseil  de  justice  établi  à  Luxembourg  après  la  reddition 
de  cette  place  se  composait,  d'après  Bertholet,  t.  VU,  p.  442,  outre 
Gomille,  b&tard  de  Bourgogne,  de  Jean  d'Orfèvre,  chancelier  de 
Brabant,  président,  de  Jean  de  Raville,  seigneur  de  Septfontaines, 
de  Guillaume  de  Bolant,  de  Guiliaume  de  Saint-Seine ,  capitaine 
du  ch&teau,  et  de  Henri  de  Remerschen,  licencié  en  droit.  Il  y 
avait  de  plus  un  justicier  et  cinq  échevins  chargés  de  rendre  la 
justice  aux  bourgeois.  {Td.,  p.  435.) 

2.  c  ...  Brabant,  par  Arlon,  Bastongne,  Marche...  i 

3.  Huisebergue.  Sic  dans  Sauvage  et  les  autres  éditions,  d'après 
le  ms.  n*  2869.  C'est  probablement  une  erreur  de  lecture  pour 
Hinsebergue,  puisqu'il  8*agit  de  Jean  de  Heinsberg,  évêque  de 
Liège  de  1419  à  1456,  déjà  nommé  ci-devant,  t.  I,  p.  204. 

4.  Gésir,  coucher.  —  Le  duc  arriva  à  Bruxelles  en  janvier  1444. 
(Barante,  édit.  Gachard,  t.  U,  p.  43.) 


BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHB.  SI 

Charles  de  Bourgoingne,  soq  filz,  conte  de  Gharrolois, 
honnorablement  accompaigné  et  principallement  de 
josnes  enffans  de  grant  maison,  de  son  eaige  ou 
moindre  ;  et  povoit  avoir  onze  ou  douze  ans  d'eaige. 
Et  estoient  avec  luy  Jehan  de  la  Trimoille ,  Philippe 
de  Cry,  Guyot  de  Brimeu,  Charles  de  Ternant,  Phi- 
lippe de  Crevecueur,  Philippe  de  Wavrin  et  moult 
d'aultres  ;  et  estoient  montez  sur  petitz  chevaulx,  har- 
nachez comme  celluy  de  leur  maistre.  Et  certes  c'es- 
toit  une  noble  assemblée  d'enffans,  et  de  noble  sang, 
et  dont  les  plusieurs  ont  esté^  notables  chevaliers,  saiges 
et  vaillans,  comme  cy  après  pourrez  ouyr.  Et  condui- 
soit  ledit  conte  de  Gharrolois  un  moult  honneste  et 
saige  chevalier,  nommé  messire  Jehan,  seigneur  et 
ber  d'Auxy.  Celluy  chevalier  estoit  bel  homme,  bien 
renommé,  de  bon  eage,  beau  parlier,  et  voulentiers 
recitoit  choses  et  matières  d'honneur  et  de  hault 
affaire.  Il  estoit  chasseur  et  voUeur',  duit  à  tous  exer- 
cices et  à  tous  jeux  ;  et  n'ay  pas  congneu  ung  cheva- 
lier plus  ydoine  pour  avoir  le  gouvernement  d'ung 
josne  prince  que  luy;  et  moult  bien  luy  seoit  la  con- 
duicte  de  son  maistre.  En  ceste  compaignie  estoit 
Anthoine,  bastard  de  Bourgoingne,  filz  bastard  du  duc, 
et  le  marquis  Hugues  de  Rottelin^.  Mais  ilz  estoient 
desjà  plus  grans  que  ceux  dont  j'ay  parlé  ;  et  peult  on 
ligierement  entendre  que  le  bon  duc  vit  voulentiers 


i.  ff  Depuis.  > 

2.  Chasseur  au  vol  du  faucon.  Cette  expression  est  restée  long- 
temps usitée.  Au  XVII*  siècle,  Dangeau  disait  encore  de  Louis  XI Y  : 
«  Le  roi  alla  voler  l'après-dînée...  le  roi  vola  en  chemin.  > 

3.  Hugues  de  Hochberg,  fils  cadet  de  Guillaume,  margrave  de 
Hochberg-Sausenberg,  et  marquis  de  Roetelen  ou  Rothelin. 


52         iiÉMomES  d'olivier  de  la  marche. 

celle  compaignie.  Et  ainsi  entra  en  sa  ville  de  Bru- 
celles, bien  veigné  de  TAman  et  de  la  Loy  ;  et  à  grans 
processions  entra  en  sadicte  ville  et  vint  en  sa  maison, 
où  il  trouva  la  duchesse,  son  espouse,  qui  emmenoit 
en  sa  main  au  devant  du  duc  madame  Katerine  de 
France,  fille  du  Roy  Charles,  contesse  de  Gharrolois, 
qui  povoit  avoir  douze  ans  d*eage  et  estoit  une  notable 
personne  et  apparente  d'estre  dame  de  grant  loz; 
car  elle  estoit  bonne  et  saige,  et  moult  bien  condi- 
tionnée de  son  eaige  ;  mais  elle  mourut  assez  tost  après, 
dont  ce  fut  grand  dommaige,  et  de  sa  mort  sera  devisé 
cy  après. 

Avecques  la  duchesse  vint  la  fille  du  duc  de  Guel- 
dres,  niepceduduc  de  Bourgoingne  ^  et  de  Jehan,  mon- 
seigneur, héritier  de  Cleves*,  moult  belle  et  gente,  et 
povoit  avoir  quinze  ou  seze  ans  ;  et  deppuis  la  maria 
le  bon  duc  à  ses  despens  au  Roy  d'Ëscoce,  celluy  qui 
avoit  le  visage  my  party  de  rouge  et  de  blanc,  et  dont 
d'elle  est  issu  le  Roy  d'Escoce  présent.  Et  ainsi  retourna 
le  duc  en  ses  pays  ;  et  le  venoient  les  seigneurs  visi- 
ter, et  les  villes  y  envoyoient  leurs  députez  ;  et  n'estoit 
nouvelles  que  de  dancer,  de  mommer,  de  jouster  et 
de  faire  grant  chiere.  Et  tint  le  duc  ses  karesmeaux^, 
en  sa  ville  de  Brucelles,  oiijoustes  furent  faictes  et  criées 
par  Jehan ,  monseigneur  de  Gleves,  Jaquet  de  Lalain 

1.  Marie  d'Egmont,  fille  d'Arnoul,  duc  de  Gueldres,  et  de  Cathe- 
rine de  Clèves,  mariée  en  1448  (v.  st.)  à  Jacques  II,  roi  d'Ecosse. 
8a  mère  Catherine,  sœur  de  Jean,  héritier  de  Clèves,  était  fille  de 
Marie  de  Bourgogne,  propre  sœur,  elle-même,  de  Philippe  le  Bon. 

2.  Jean  de  Clèves  et  Adolphe,  plus  bas  nommé,  tous  deux  fils 
d*Adolphe  I",  duc  de  Clèves,  étaient  neveux  de  Philippe  le  Bon 
par  leur  mère,  Marie  de  Bourgogne,  fille  de  Jean  sans  Peur. 

3.  Le  mardi-gras  1444  (n.  st.). 


BfÉMOmES  d'olivier  de  la  marche.  53 

et  moult  d'aultres;  et  furent  joustées  sans  toille,  sans 
fiens^  ou  sablon,  en  ung  lieu  devant  Thostel  du  prince, 
que  Ton  appelle  les  Bailles.  Et  en  ce  temps  vint  Jehan, 
conte  de  Virtemberg,  veoir  le  duc,  pour  reprandre  de 
luy  la  conté  de  Montbeliart,  dont  il  estoit  son  honune 
et  son  vassal,  à  cause  de  sa  conté  de  Bourgoingne^. 
Et  le  receut  le  duc  audit  lieu  de  Bruxelles  et  luy  fit 
grant  honneur  et  grant  chiere;  et  certes  ledit  conte 
de  Virtemberg  le  valoit  bien,  car  il  estoit  ung  gentil 
personnaige  ;  et  pour  cent  ou  six  vingtz  chevaulx  qu'il 
avoit  en  sa  compaignie,  ilz  estoient  aussi  honnestes 
et  aussi  bien  en  point  que  j'en  veiz  onques  nulz  venir 
d'Âllemaigne  ;  et  fut  fort  prisé  son  estât,  sa  personne 
et  sa  manière  de  faire.  Et  se  partit  du  duc  pour  retour- 
ner en  ses  pays,  en  grant  amour  et  recommandacion  : 
et  de  là  le  duc  se  tira  en  Flandres  pour  visiter  ses 
villes  et  ses  pays,  qui  moult  desiroient  à  le  veoir,  et 
tint  le  sainct  jour  de  Pasques  en  sa  ville  de  Bruges. 

1.  Fiens,  fientes,  fumier  dont  on  jonchait  Farène. 

2.  Nous  avons  à  relever  ici  deux  erreurs  de  notre  chroniqueur. 
Le  comte  de  Montbéliard  était  alors  Louis  de  Wurtemberg,  fils 
aîné  d*Eberhard  Y,  comte  de  Wurtemberg,  et  d'Henriette  de 
Montfaucon-Montbéliard,  mort  le  9  octobre  1450.  De  plus,  le 
comté  de  Montbéliard  relevant  de  Tempire,  ce  n'est  pas  à  Philippe 
le  Bon,  mais  bien  à  l'empereur,  que  le  comte  Louis  en  fit  hom- 
mage le  5  février  1448.  Le  23  février  1445,  le  duc  Philippe  lui 
avait  déclaré  qu'il  ne  lui  accordait  pas  un  nouveau  délai  pour 
l'hommage  des  seigneuries  relevant  de  son  comté  de  Bourgogne, 
d'autant,  ajoutait-il,  que  «  le  Ghastel  Devant  i  est  un  de  se»  fiefs. 
Enfin,  en  1446,  le  comte  de  Verdenberg  reprit  le  fief  du  duc  au 
nom  du  comte  Louis,  mais  seulement  pour  Granges,  Glerval  et 
Passavant.  (Clerc,  Essai  sur  l'histoire  de  la  Franche^Comté,  t.  Il, 
p.  474,  note  2.)  M.  Clerc  ajoute  que  ce  n'est  que  vers  1460  que 
la  querelle  s'engagea  décidément  entre  le  duc  et  le  comte  pour 
l'hommage  de  Montbéliard. 


54  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

En  celle  saison,  qui  fut  Tan  quarante  et  trois  ^^  la 
duchesse  de  Bourgoingne,  moult  grandement  accom- 
paignée,  et  principallement  des  deux  nepveurs  du  duc, 
le  baron  de  Beaujeu^,  filz  du  duc  de  Bourbon,  et 
Adolf,  monseigneur  de  Gleves,  lesquelx  commençoient 
desjà  à  prendre  cueur  et  estoient  bien  duictz  et  bien 
adressez,  se  tira  à  Ghalon  en  Ghampaigne  ^,  devers  le 
Roy  de  France,  qui  recuillit  ladicte  duchesse  moult 
honnorablement  ^.  Et  luy  fit  la  Royne  moult  grant  hon- 
neur et  privaulté  ;  car  toutes  deux  estoient  desjà  prin- 
cesses eaigées  ^  et  hors  de  bruyt.  Et  croy  bien  qu'elles 

i.  Sauvage  et  les  autres  éditeurs  ont  remplacé  cette  date  par 
celle  de  1444.  Elles  sont  toutes  deux  erronées.  L'entrevue  deChâ- 
lons,  dont  il  est  ici  question,  eut  lieu  au  mois  de  juin  1445. 

2.  Il  doit  très  certainement  être  question  ici  de  Philippe,  sire 
de  Beaujeu,  second  fils  du  duc  Charles  I*';  son  frère  cadet  Pierre, 
aussi  sire  de  Beaujeu,  avant  de  devenir  duc  de  Bourbon  en  1488, 
n'était  alors  âgé  que  de  cinq  ans,  et  ce  n'est  d'ailleurs  que  vers 
1454  que  la  haronnie  de  Beaujeu  lui  fut  donnée  en  apanage.  (Yoy . 
D.  Plancher,  t.  IV,  aux  preuves,  p.  ccxiv.)  Agnès  de  Bourgogne, 
mère  de  ces  deux  princes,  était  sœur  de  Philippe  le  Bon. 

3.  Yoy.  Mathieu  d'Escouchy,  chap.  v,  t.  I,  p.  40  et  suiv. 

4.  Le  roi,  venant  de  Nancy,  arriva  le  3  juin  à  Sarry-lez-Ghâlons. 
(Mathieu  d'Escouchy,  édit.  Beaucourt,  t.  I,  p.  42,  note  2.)  O'après 
Barante  (édit.  Gachard),  t.  II,  p.  58,  la  duchesse  de  Bourgogne  était 
installée  dans  cette  dernière  ville  depuis  le  commencement  de  mai. 

5.  Marie  d'Anjou  avait  alors  quarante  ans  ;  elle  était  mariée  depuis 

1422.  Isabelle  de  Portugal  en  avait  quarante-huit.  Toute  jalouse  et 

sévère  pour  elle-même  qu'elle  était,  elle  accueillait  les  hommages. 

Odo  de  Granson  lui  adressa  un  jour  ce  virelay  publié  en  1834 

dans  les  Mémoires  de  la  Commission  des  antiquités  de  la  Côte^'Or, 

p.  18  : 

Je  vous  aime,  je  vous  désir, 

Je  vous  vueil  doubter  et  servir  ; 

Je  suis  vostre,  où  que  je  soye 

Je  ne  puis  sans  vous  avoir  joye. 

Je  puis  par  vous  vivre  et  mourir. 

Oncques  si  fort  ne  vous  aymay, 


nÉMOmES  d'olivier  de  la  marche.         55 

avoient  une  mesme  douleur  et  maladie  qu'on  appelle 
jalousie,  et  que  mainteffois  elles  se  devisoient  de  leurs 
passions  secrettement,  qui  estoit  cause  de  leurs  pri* 
vaultez.  Et,  à  la  vérité,  apparence  de  raison  avoit  en 
leurs  soupeçons  ;  car  le  Roy  avoit  nouvellement  eslevé 
une  povre  damoiselle,  gentilfenune ,  nommée  Agnès 
du  Soret^  et  mis  en  tel  triumphe  et  tel  povoir  que  son 
estât  estoit  à  comparer  aux  grandes  princesses  du 
royaulme.  Et  certes  c'estoit  une  des  plus  belles  femmes 
que  je  veiz  oncques  ;  et  feit,  en  sa  qualité,  beaucop 
de  biens  au  royaulme  de  France.  Elle  avançoit,  devers 
le  Roy,  josnes  gens  d'armes  et  gentilz  compaignons, 
et  dont  depuis  le  Roy  fut  bien  servi.  Et  d'aultre  part, 
le  duc  de  Bourgoingne  fut  de  son  temps  un  prince  le 
plus  dameres  et  le  plus  connoyseulx^  que  l'on  sceut; 
et  avoit  de  bastards  et  de  bastardes  une  moult  belle 
compaignie  '•  Et  ainsi  la  Royne  et  la  duchesse  se  ras- 
sembloient  souventeffois,  pour  eulx  douloir  et  com- 
plaindre  l'une  à  l'aultre  de  leur  crevé  cueur. 

En  celle  assemblée  estoit  monseigneur  Loys  de  France, 
daulphin  de  Viennois,  héritier  apparent  de  la  haulte 

Oncques  tant  ne  vous  désiray 
De  tout  entier  le  cuer  de  moy. 
Vostre  servant  suy  et  seray, 
Jamais  aultre  ne  serviray, 
Je  vous  le  jure  par  ma  foy. 
Loîal  amour  me  fait  sentir 
En  penser  et  en  souvenir 
Vostre  beaulté  que  je  verroye 
Moult  voluntier,  se  je  savoye, 
Que  ce  fust  bien  vostre  plaisir. 

1.  Agnès  Sorel. 

2.  c  Envoiseux.  i  —  Connoyseulx,  galant,  porté  aux  femmes. 

3.  U  en  eut  quinze.  V.  Essai  sur  les  enfants  naturels  de  Philippe 
le  B(m,  par  M.  de  Reiffenberg,  br.  in-8<». 


56         nÉMomES  d'olivier  de  la  marche. 

et  très  chrestienne  couronne  et  maison  de  France  ;  le 
Roy  Régnier  de  Cécile,  le  conte  du  Maine,  son  frère*, 
le  duc  Jehan  de  Bourbon^,  le  conte  de  Fois^,  le  conte 
de  Sainct  PoM  et  moult  d'aultres;  et  sur  tous  les 
seigneurs  de  France  avoit  le  bruit  messire  Jehan  de 
Brezé^,  seigneur  de  la  Varenne,  seneschal  de  Nor- 
mandie, pour  estre  gentil  chevalier,  honnorable  et  le 
plus  plaisant  et  gracieulx  parlier  que  Ton  sceut  nulle 
part,  saige  et  grand  entrepreneur  ;  et  gouvernoit  du 
royaulme  et  des  princes  de  France  la  plus  grande  par- 
tie. Là  se  feirent  joustes  et  grans  festiemens^;  et 
assez  paravant  fut  faict  le  mariaige  du  duc  Jehan 
de  Calabre  '^  et  de  damoiselle  Marie  de  Bourbon  ;  et 
pour  ce  qu'elle  estoit  niepce  du  duc  de  Bourgoingne, 
le  duc  quicta,  en  les  donnant  à  sa  niepce,  bien  deux 
cens  mille  frans  en  quoy  le  Roy  de  Cécile  estoit  obligé 
à  luy ,  à  cause  de  sa  rançon  et  de  l'acquit  de  sa  prison  ^  ; 

1.  Charles  d'Anjou,  comte  du  Maine. 

2.  Le  duc  de  Bourbon  était  alors  Charles  I*'  ;  mais  peut-être 
Olivier  de  la  Marche  veut-il  parler  de  son  fils  aine  Jean. 

3.  Gaston  IV,  de  Grailli,  mort  le  21  mai  1472. 

4.  Louis  de  Luxembourg,  comte  de  Saint-Pol. 

5.  Non  pas  Jean,  mais  Pierre  U  de  Brezé,  seigneur  de  la 
Varenne  et  de  Brissac,  sénéchal  d'Anjou  en  1437,  de  Poitou 
en  1440,  de  Normandie  en  1451.  —  Avoir  le  bruit,  faire  parler. 

6.  V.  Les  Honneurs  de  la  cour,  d'Aliéner  de  Poitiers,  dans  les 
Mémoires  sur  l'ancienne  chevalerie,  de  La  Curne  de  Sainte-Palaye, 
t.  U,  p.  154  et  suiv.,  édit.  Nodier. 

7.  Jean  d'Anjou,  duc  de  Calabre,  fils  aîné  de  René  d'Anjou, 
épousa  Marie  de  Bourbon,  fille  de  Charles  I***,  duc  de  Bourbonnais, 
et  d'Agnès  de  Bourgogne,  par  contrat  de  mariage  passé  à  Lille  le 
3  février  1437  (n.  st.).  (Titres  de  la  maison  ducale  de  Bourbon,  t.  II, 
p.  264.) 

8.  Les  conférences  de  Chàlons-sur^Marne,  d'abord  indiquées  à 
Reims,  eurent  pour  principal  objet  de  régler  les  difficultés  qui 


MÉMOIRES  d'OUYIBR  DE  LA  MARCHE.  57 

et  luy  fit  rendre  le  duc,  par  messire  Thibault,  bastard 
de  Neufchately  et  par  le  bastart  de  Yergy,  les  plaœs 


s'étaient  élevées  entre  les  officiers  du  roi  et  ceux  du  duc  de  Bour- 
gogne touchant  l'exécution  de  certains  articles  du  traité  d'Arras. 
Charles  VU  en  profita  pour  demander  à  la  duchesse  Isabelle,  qui 
y  consentit  volontiers,  la  remise  des  sommes  restant  dues  sur  la 
rançon  du  roi  René.  Voy.  D.  Plancher,  t.  IV,  p.  260  et  261,  et 
aux  preuves,  p.  glxxv  à  cxcm.  On  y  trouve  le  texte  des  instruc- 
tions dressées  pour  les  députés  envoyés  à  Reims,  et  celui  des  dif- 
férents appointements  et  traités  relatifs  à  la  rançon  du  roi  de 
Sicile,  en  date  des  24  juin,  6  juillet  et  28  octobre  1445.  La  plupart 
de  ces  documents  sont  aujourd'hui  conservés  aux  Archives  de  la 
Côte^'Or,  B  11906  et  11887.  Relativement  à  la  rançon  de  René 
d'Anjou,  il  faut  se  rappeler  que  le  traité  de  délivrance  de  ce  prince, 
passé  à  Lille  le  25  janvier  1436  (v.  st.)  (Arch.  de  la  Gôte-d'Or, 
B  11887),  avait  été  accordé  moyennant  :  1<^  la  cession  par  René 
des  seigneuries  de  Gassel  et  du  Bois-de-Nieppe  (la  Motte-au-Bois 
dans  Olivier  de  la  Marche),  toutes  deux  situées  en  Flandre; 
2<>  l'abandon  de  ses  droits  à  la  succession  de  la  comtesse  de 
Saint-Pol,  fille  de  feu  Robert  de  Bar,  son  oncle,  dans  le  cas  où 
elle  viendrait  à  mourir  sans  hoirs;  3*  et  enfin  une  rançon  de 
400,000  écus,  payables  comme  suit  :  100,000  écus  fin  mai  1437, 
100,000  écus  en  mai  1438,  et  200,000  écus  en  deux  termes,  la 
première  et  la  deuxième  année  après  que  René  d'Anjou  aurait 
recouvré  la  totalité  ou  tout  au  moins  la  majeure  partie  de  son 
royaume  de  Sicile.  Le  traité  stipulait  en  outre  une  peine  de 
20  écus  d*or  pour  chaque  jour  de  retard  dans  le  paiement,  et, 
de  plus,  pour  garantie  des  200,000  écus  dus  sans  condition,  le  main- 
tien aux  mains  du  duc  des  villes  de  Neufchâtel  et  de  Glermont- 
en-Argonne,  et  la  remise  à  des  gardiens  agissant  en  son  nom  des 
forteresses  de  Pargney  ou  Pregney  en  Lorraine  et  de  Longwy  en  Bar- 
rois.  Le  4  février  1436  (v.  st.),  quatre  mois  avant  la  première  échéance, 
Philippe  le  Bon  donna  quittance  au  roi  René  de  100,000  écus  qu'il  fit 
probablement  entrer  en  compte  dans  la  dot  de  150,000  écus  qui  avait 
été  promise  à  sa  nièce  Marie  de  Bourbon,  à  cause  de  son  mariage 
avec  le  duc  Jean  de  Galabre,  fils  aîné  de  René  (3  février  1437, 
n.  st.  Voyez  la  note  précédente).  C'est  donc  à  cette  somme  de 
100,000  écus  qu'il  convient  de  réduire  les  200,000  francs  dont 
parle  notre  chroniqueur.  Il  dut  y  avoir  depuis  un  second  paie- 


58  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

de  Darnay  et  de  Monteclere,  qui  encoires  estoient  en 
leurs  mains  depuis  la  guerre  qui  fut  entre  luy  et  le 
duc  de  Bourgoingne;  et  demeura  la  seigneurie  de 
Gassel  et  de  la  Motte  au  Bois,  qui  siet  en  la  conté  de 
Flandres  9  en  heritaige  perpétuel  des  ducz  de  Bour- 
goingne,  contes  de  Flandres.  Et  fut  Fung  des  poincts 
pourquoy  la  duchesse  alla  devers  le  Roy,  et  Faultre 
poinct,  et  le  principal,  fut  en  espérance  de  reprandre 
aultre  journée  avec  les  Angloix  pour  cuyder  faire 


ment  de  19,400  écas  dont  nous  ignorons  la  date.  En  eSét,  lors  de 
Touverture  des  conférences  de  Ghâlons,  il  ne  restait  dû  sur  le 
principal  de  200,000  écus  non  conditionnels  que  80,600  écus,  plus 
40,000  écus  pour  retard  de  paiement,  et  enfin  les  200,000  écus 
conditionnels.  C'est  du  total  de  cette  somme,  soit  320,600  écus, 
que  le  roi  René  obtint  la  remise  par  le  traité  de  Gb&lons,  lequel, 
conclu  le  6  juillet  1445  entre  ce  prince  et  la  duchesse  Isabelle,  fut 
ratifié  par  lettres  de  Philippe  le  Bon,  datées  de  Middelbourg  le 
28  oct.  suivant  (D.  Plancher,  t.  IV,  aux  preuves,  n»«  cxlv  et  cxLvm). 
La  duchesse  Isabelle,  fort  habile  négociatrice,  au  dire  de  ses  con- 
temporains, n'avait  d'ailleurs  consenti  à  cet  abandon  qu'à  charge 
pour  le  roi  de  France  de  remettre  en  la  garde  du  comte  de  Saint- 
Pol,  comme  main  tierce,  la  place  de  Montbéiiard,  dont  la  garnison 
française,  sous  les  ordres  de  Joachim  Rouault,  rançonnait  les 
pays  du  duc,  jusqu'à  ce  qu'elle  pût  être  restituée  au  comte  de 
Wurtemberg,  son  légitime  propriétaire.  En  môme  temps,  le  comte 
de  Saint-Pol  était  constitué  gsu^ien  des  villes  de  Neufchàtel  et  de 
Glermont-en-Argonne,  alors  détenues  par  le  duc  Philippe,  en 
vertu  du  traité  de  janvier  1437,  avec  obligation  de  les  rendre  au 
roi  René  dès  que  la  clause  relative  à  Montbéiiard  aurait  reçu  son 
exécution.  Les  conventions  relatives  aux  places  de  Montbéiiard, 
Neufchàtel  et  Glermont  sont  imprimées  dans  D.  Plancher,  pr., 
n*  GXLvt.  Voir  aussi,  sur  les  conférences  et  le  traité  de  Ghàlons, 
d'Escouchy,  texte  et  notes  du  chap.  v,  et  dans  Barante,  édit. 
Gachard,  appendice  au  tome  II,  p.  702,  un  résumé  des  demandes 
adressées  aux  gens  du  roi  par  les  ambassadeurs  du  duc  le  12  mai 
1445.  Ge  résumé  est  tiré  des  Archives  de  la  Gôte-d*Or,  anciennes 
liasses  des  affaires  mêlées,  n*  1745,  aujourd'hui  B  11906. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  BIARGHE.  59 

quelque  bien  entre  les  deux  royaulmes  de  France  et 
d'Angleterre^.  Mais  en  ce  elle  proffita  petitement,  car 
desjà  se  faisoit  et  praticquoit  l'alliance  du  Roy  Henry 
d'Angleterre  et  de  madame  Marguerite  d'Anjou,  fille 
du  Roy  de  Cécile^,  et  par  ce  moyen  fut  rompu  le 
mariaige  d'elle  et  du  conte  Loys  de  Nevers  ^  ;  et  ainsi 
se  partit  du  Roy  la  duchesse  de  Bourgoingne,  sans 
aultre  chose  exploicter,  et  se  continua  la  feste  et  la 
jouste  à  Ghalon  et  dois  là  se  tira  leRoy  françoys  à  Nancy 
en  Lorraine^.  Et  de  plus  en  plus  croissoit  la  feste, 

i.  Un  traité  de  trêves  entre  la  France  et  l'Angleterre  avait  été 
signé  à  Tours  le  20  mai  1444,  à  la  suite  de  conférences  auxquelles 
le  duc  Philippe  le  Bon  avait  pris  une  part  active.  (Yallet  de 
ViriviUe,  HUt.de  Charles  VII,  t.  U,  p.  452  et  453.) 

2.  Marguerite  d'Anjou,  née  le  23  mars  1429.  Sur  les  négocia- 
tions relatives  au  mariage  de  cette  princesse,  voy.  d'Escouchy, 
chap.  xn,  édit.  Beaucourt,  1. 1,  p.  84  et  suiv.  Les  fiançailles  furent 
célébrées  à  Tours  en  mai  1444,  plus  d'un  an  avant  Tentrevue  de 
GhÂlons,  et  le  mariage,  béni  dans  les  premiers  jours  de  mars  1445 
à  Nancy,  où  le  marquis  de  Suffolk  représentait  le  roi  d'Angleterre, 
n'eut  lieu  que  le  22  avril  suivant,  après  l'arrivée  de  Marguerite 
en  Angleterre.  {Id.,  p.  90,  note  3,  et  Yallet  de  ViriviUe,  Hist,  de 
Charles  VU,  t.  m,  p.  52  et  suiv.) 

3.  Non  pas  Louis,  mais  Charles  I*'  de  Bourgogne,  comte  de 
Nevers,  fils  aine  de  Philippe  n  et  de  Bonne  d'Artois. 

4.  Dois  là,  de  là.  —  Il  y  a  encore  ici  une  interversion  dans  l'ordre 
des  faits.  Contrairement  à  ce  que  dit  notre  chroniqueur,  c*est  en 
quittant  Nancy,  où  il  avait  été  hébergé  assez  longtemps  par  René 
d'Anjou,  que  le  roi  Charles  Vn  se  rendit  à  Ghâlons-sur-Marno. 
Le  séjour  de  ce  monarque  en  Lorraine  coïncida  avec  le  siège  de 
Metz  et  la  fin  de  l'expédition  du  dauphin  contre  les  Suisses.  D 
quitta  Tours  le  12  juillet  1444,  se  rendant  à  petites  journées  à 
Nancy  où  il  arriva  vers  le  milieu  de  septembre  ;  il  y  passa  Thi- 
ver,  prit  le  chemin  de  Châlons  vers  la  fin  d'avril  1445  et  ne 
retourna  en  Touraine  qu'au  mois  d'août  suivant.  (Voy.  Barante, 
édit.  Gachard,  t.  n,  p.  56  ;  d'Escouchy,  édit.  Beaucourt,  1. 1, 
p.  28,  40  et  42  ;  D.  Plancher,  t.  IV,  p.  259  et  260,  et  Vallet  de 
ViriviUe,  Hist.  de  Charles  VII,  t.  m,  p.  33,  55  et  90.) 


60  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

la  jouste  et  la  pompe.  Et  fut  en  ce  temps  que  chevaulx 
de  parage  se  vendirent  si  chier  en  France,  et  on  ne 
parloit  de  vendre  un  cheval  de  nom  que  de  cinq  cens, 
de  mille  ou  douze  cens  reaulx,  et  la  cause  de  celle 
chierté  fut  telle  que  l'on  parloit  de  faire  ordonnance 
sur  les  gens  d'armes  de  France  et  de  les  deppartir 
soubz  chiefz  et  par  compaignies,  et  de  les  choisir  et 
eslire  par  nom  et  surnom.  Et  sembloit  bien  à  ung 
chascun  gentilhonune  que,  s'il  se  monstroit  sur  ung  bon 
cheval,  il  en  seroit  mieulx  congnu,  queru  et  recuilly  ; 
et,  d'aultre  part,  dames  avoient  bruyt  en  France  et  loy 
d'elles  monstrer,  et  cuydoit  chascun  gaigner  bonne 
adventure,  ou  par  l'ung  des  boutz,  ou  par  l'aultre.  Les 
plus  renommez  jousteurs^  furent  le  conte  Loys  de 
Sainct  Pol,  jeune  seigneur,  moult  saige  et  bien  adressé, 
bon  corps  et  droit  et  norri  en  la  maison  de  Bourgoingne, 
[et]  Jaquet  de  Lalain ,  lequel  se  tira  en  la  court  du  Roy  pour 
veoir  et  pour  soy  monstrer,  et  se  gouverna  si  haulte- 
ment  en  tous  estatz  qu'il  emporta  sa  part  du  bon  bruit 
de  celle  assemblée,  et  monstra,  par  effect,  qu'il  avoit 
esté  nourri  et  eslevé  en  maison  duicte  et  accoustumée 
de  tous  honnorables  exercites,  et  que  de  soy  il  estoit 
homme  d'estoffe  et  de  lieu,  pour  suyvir  et  pour  faire 
ce  dont  les  bons  vivent  tousjours  :  c'est  vertu  qui  flo- 
rit  en  renommée.  Le  seigneur  de  Gharny  s'y  monstra 
honnorablement.  Et,  au  regart  de  la  seigneurie  et 
noblesse  de  France,  c'estoit  chose  noble  à  les  veoir. 

1.  Ces  joutes  eurent  lieu  à  Ghâlons  et  non  pas  à  Nancy,  comme 
on  pourrait  l'induire  du  texte  fort  obscur  de  notre  chroniqueur. 
Voy.  d'Ëscouchy,  t.  I,  p.  50,  qui  cite  parmi  les  jouteurs,  comme 
Olivier  de  la  Marche,  le  comte  de  Saint-Pol  et  le  seigneur 
de  Ghamy. 


BfÉMomES  d'olivier  de  la  marche.         61 

Et  là  se  fit  le  mariaigc  du  Roy  Henry  d'Angleterre 
et  de  la  fille  du  Roy  de  Cécile,  dont  dessus  est  faicte 
mencioD^. 

En  ce  temps  le  Roy  Charles  assembla  son  conseil 
pour  regarder  et  avoir  advis  sur  les  gens  d'armes, 
qui  destruisoient  son  royaulme  de  toutes  parts,  et 
pour  mectre  lesdits  gens  d'armes  en  reigle  et  en  ordre 
et  les  entretenir  sans  les  perdre  et  eslongner  de  luy 
qui  doubtoit  moult  ^.  Et  fut  advisé  qu'il  mectroit  sus 
quinze  cens  lances  choisiz  et  esleuz  et  les  diviseroit  à 
certains  cappitaines  pour  les  conduyre  et  gouverner, 
et  que  chascune  lance  auroit  deux  archiers  et  un  cos- 
tiller  armé,  et  que  une  taille  se  leveroit  au  royaulme  de 
France,  parquoy  celle  compaignie  seroit  paiée;  et 
sembloit  vraysemblable  que  le  peuple  aymeroit  mieulx 
paier  icelle  taille  par  an,  qui  touteffois  estoit  grande 
et  de  pesant  faiz  et  chaîne,  que  ce  qu'ilz  feussent  jour- 
nellement mangez  et  pillez,  comme  ilz  estoient  ;  et  eust 
esté  celle  ordonnance  mise  sus  à  celle  fois,  se  n'eust 
esté  le  daulphin,  filz  du  Roy,  qui  esleva  une  grosse 
compaignie  des  plus  gens  de  bien  et  des  meilleurs 
gens  d'armes  et  les  mena  contre  Balle  et  les  Alle- 
maignes^,  et  passèrent  par  partie  de  Bourgoingne,  fai- 

1.  Voy.  ci-devant,  p.  59,  note  2. 

2.  Voy.  dTEscouchy,  chap.  vi  :  t  Gomment  le  Roy  Charles  mist 
provision  sur  le  fait  de  ses  gens  de  guerre,  i  Voir  aussi  les  deux 
grandes  ordonnances  de  Charles  YÏI  des  2  novembre  1439  et 
28  avril  1448,  et  un  règlement  du  26  mai  1445,  édité  par  M.  Vallet 
de  Viriville  dans  la  Bibliothèque  de  l'École  des  chartes,  2«  série, 
t.  m,  p.  125.  C'est  ce  dernier  document  dont  il  est  question  dans 
le  texte  d'Olivier  de  la  Marche.  Voir  aussi,  du  môme  auteur, 
Hist.  de  Charles  VII,  t.  m,  p.  57  et  suiv. 

3.  Le  règlement  est  du  26  mai  1445,  comme  il  est  dit  à  la  note 


62  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

sant  moult  de  maulx.  Mais  le  seigneur  de  Blammont, 
mareschal  de  Bourgoingne,  mit  sus  les  Bourguignons 
et  leur  fit  tant  d'emprises  et  tant  d'ennuyctz^,  et  par 
tant  de  fois,  que  le  daulphin  y  perdit  beaucop  de  ses 
gens,  dont  le  daulphin  estoit  moult  mal  contant;  et 
aussi  firent  les  Bouipiignons  à  son  retour^,  et  à  ce 
retour^  print  le  daulphin  Montbeliart  et  y  fit  moult  de 
maulx.  Et  de  là  tira  devant  Balle  en  Allemaigne,  et  là 
déconfit  ceux  de  Balle  et  une  grosse  compaignie  d'AI- 
lemans.  Mais  il  ne  prit  pas  la  cité,  car  elle  estoit  trop 
bien  gardée  et  deffendue.  Et  peut  on  ligierement 
croire  que  les  François  firent  moult  de  maulx  par  les 
Âllemaignes  ;  et  finallement  se  mirent  toutes  les  com- 
munes sus,  armez  et  desarmez,  et  par  les  passaiges  et 
destroits  lesditz  Âllemans  portarent  et  firent  tant 
de  maulx  et  de  donunaige  aux  gens  du  daulphin,  par 
prinses^  et  par  compaignies,  que  force  leur  fut  de  reve- 
nir. Et  s'en  revint  ledit  daulphin  assez  confusément 
de  son  emprinse  et  rentra  par  la  Lorraine,  et  ne  revint 
pas  par  Bourgoingne^;  et,  luy  revenu,  l'ordonnance 

précédente,  postérieur,  par  conséquent,  à  l'expédition  du  dauphin, 
mais  il  est  possible  qu'il  ait  été  arrêté  en  principe  avant  son  départ. 

1.  c  O'envahies.  i 

2.  Sept  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

3.  a  Et  sur  son  chemin.  > 

4.  c  Surprises.  > 

5.  On  pourrait  induire  de  ce  récit  obscur  et  inexact  qu'il  y  eut 
deux  expéditions  contre  Bàle,  que  c*est  au  retour  de  la  première 
que  le  dauphin  s'empara  de  Montbéliard,  et  qu'en  rentrant  de  la 
seconde  il  se  rendit  directement  en  Lorraine  sans  passer  par  la 
Bourgogne.  Tout  cela  étant  erroné,  il  est  nécessaire  de  rétablir 
sommairement  Tordre  des  faits.  En  quittant  Langres,  où  il  avait 
donné  rendez-vous  à  ses  hommes  d'armes,  le  dauphin  se  dirigea 
vers  Montbéliard.  Cette  place,  dont  il  lui  importait  de  s'assurer  la 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  63 

commencée  par  le  Roy  Charles,  son  père,  fut  mise  sus 
et  moult  bien  ordonnée,  et  disoit  on  que  messire 
Jehan  de  Brezé,  seigneur  de  la  Yarenne,  avoit  esté 
cause  de  ladicte  ordonnance  qui  fut  moult  belle  et 
prouffitable  chose  pour  le  royaulme  ;  et  par  ce  moyen 
cessèrent  les  escorcheurs  et  les  gens  de  compaignies 
leurs  courses  et  leurs  pilleries,  et  faisoit  on  grans 
chieres  et  festes  de  toutes  pars.  Et  sur  cette  saincte 
et  bien  heurée  saison  de  paix  et  d'union  je  feray  fin 
en  mon  premier  livre,  qui^  contient  dix  ans,  conmien- 
çant  Tan  trante  cinq  et  finissant  Tan  quarante  cinq. 

Taite  a  souffert  La  Marche  2. 


possession  an  débnt  de  la  campagne,  lui  fut  livrée  sans  résistance 
le  17  août  1444;  il  y  était  encore  le  22,  et  c'est  de  là  qu'il  se  diri- 
gea rapidement  vers  la  Suisse.  La  bataille  de  Saint-Jacques  fut 
livrée  le  26.  Au  retour,  après  un  séjour  de  plusieurs  mois  en 
Alsace,  le  dauphin  repassa  par  Montbèliard,'  où  il  avait  laissé  une 
garnison  française,  et  il  y  séjourna  quelques  jours  avant  de  se  rendre 
à  Nancy,  où  on  le  trouve  installé  dans  les  premiers  jours  de 
février  1445.  (V.  Tuetey,  Les  Écorcheurs  sous  Charles  VII,  t.  I, 
2*  partie,  passim.)  On  a  vu  un  peu  plus  haut,  p.  58,  note,  que 
la  reddition  de  Montbèliard  au  comte  de  Wurtemberg  fut  une 
des  conditions  du  traité  de  Ghàlons. 

1.  «  A  cette  partie  de  mon  premier  livre,  laquelle  partie.  > 

2.  CSette  devise,  qui  termine  le  second  volume  des  Mémoires  dans 
le  plan  de  l'auteur,  a  été  supprimée  par  Denis  Sauvage.  Elle  est 
immédiatement  suivie,  dans  le  ms.  n»  2869,  du  titre  du  troisième 
livre  :  Tiers  volume  des  Mémoires  de  la  Marche.  Nous  rétablissons 
la  devise,  mais  nous  nous  bornons  à  donner  le  titre  en  note,  sans 
rintercaler  dans  le  texte,  parce  qu'il  ne  cadre  pas  avec  la  division 
adoptée  par  Sauvage,  et  que  nous  avons  cru  devoir  conserver. 
(Yoy.  la  note  insérée  au  commencement  du  livre  premier,  t.  I, 
p.  183.)  —  Le  ms.  n*  329  de  la  Bibl.  publ.  de  Lille,  dans  lequel  les 
chapitres  sont  intervertis  et  qui  se  termine  par  les  treize  premiers 
chapitres  du  livre  premier  de  Pédition  Sauvage,  remplace  cette 


64  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

CHAPITRE  XIV. 

Comment  le  seigneur  de  Temant^  chevalier  de  la  Toin 
son  d'or  y  fit  armes  à  pié  et  à  cheval  contre  Galiot 
de  Baltasiny  chambrelan  du  duc  de  Milan. 

Continuant  ma  matière  commencée,  je  reprens  et 
rentre  en  mon  second*  volume  par  l'an  de  Nostre 
Seigneur  mil  quatre  cens  quarante  six,  et  toutefifois 
me  sera  force,  pour  le  mieulx  et  plus  abregamment 
escripre  et  mectre  en  mémoire,  que  je  repreigne  aucune 
chose  advenue  en  l'an  quarante  cinq,  et  commance- 
rons  à  reciter  au  conmiancement  de  ce  second  volume  ^ 
les  nobles  armes  faictes  et  accomplies  par  messire 
Philippe  de  Ternant ,  chevalier,  conseillier  et  tiers  cham- 
bellan du  bon  duc  Philippe  de  Bourgoingne  et  cheva- 
lier de  la  Thoison  d'or,  à  l'encontre  de  noble  escuyer 
Galiot  de  Balthasin,  natif  du  royaume  de  Castille,  ser- 
viteur et  chambellan  du  duc  de  Millan  Philippe  Maria  ^. 
Et  fut  vray  que  ledit  an  quarante  cinq,  environ  la 
Sainct  Michiel,  ledit  Galiot  s'estoit  party  de  son  maistre 
le  duc  de  Millan,  tant  pour  voyaiger  et  pour  veoir  du 
monde  comme  pour  faire  armes  de  son  corps,  pour 
soy  advancer  en  renommée,  qui  est  et  doit  estre  le 
paradis  terrestre  de  josne  noble  couraige  ;  et  tant  erra 

phrase  par  celle-ci  :  f  Je  faiz  fin  de  mes  volumes.  Tant  a  souffert 
La  Marche,  t 

1.  f  Premier.  » 

2.  f  En  recitant,  par  la  déduction  de  ce  présent  volume.  » 

3.  Cette  Joute  est  décrite  avec  de  moindres  détails  par  Mathieu 
d'Escouchy,  chap.  xm,  t.  I,  p.  91  et  soiv.  Jacques  de  Lalaing 
parait  y  avoir  assisté. 


MÉMOIRES  D*OLIVIER  DE  LA  MARCHE.  65 

ledit  Galiot  qu'il  arriva  à  la  court  du  due  de  Bour- 
goin^e,  en  la  ville  de  Mons  en  Haynnault,  et  estoit  à 
bien  trente  chevaulx,  josne  escuyer  de  trante  ans  ou 
environ  et  l'ung  des  plus  beaulx  hommes  et  de  la  plus 
belle  taille  que  Ton  pouvoit  veoir,  et  estoit  puissant 
et  ligier  à  merveilles  et  moult  bien  renommé  de  son 
eaige.  Et,  pour  ce  que  le  duc  de  Bourgoingne  et  le 
duc  de  Millan  estoient  frères  d'armes  et  alliez  ensemble, 
ledit  duc  de  Millan,  son  maistre,  luy  defifendit  au  dep- 
partir  qu'il  ne  portast  ou  emprist  nulles  armes  à  ren- 
contre des  subgectz  du  duc  de  Bourgoingne,  son  frère 
et  son  allié,  si  touteffois  il  n'en  estoit  requis  et  que  le 
duc  l'agreast  et  consentist.  Et  estoit  desliberé  ledit 
Galiot  que  s'il  n'estoit  en  l'hostel  ou  en  la  seignorie  du 
duc  de  Bourgoingne  requis  de  faire  armes,  de  passer 
en  Angleterre  et  là  charger  emprise  à  son  intencion 
de  faire  armes,  avant  son  retour  en  Ytalie  ;  et  quant 
le  seigneur  de  Ternant  seut  l'intencion  dudit  Galiot 
et  veit  ce  beau  personnaige,  et  entendit  la  renommée 
de  l'estrangier,  luy,  qui  de  longue  main  avoit  désiré  et 
quis  de  trouver  party  et  sorte  pour  faire  armes,  se 
deslibera  de  exécuter  à  icelle  fois  ce  que  tant  avoit 
désiré,  et,  par  le  congié  du  duc  de  Bourgoingne,  son 
seigneur  et  son  maistre,  il  chargea  pour  emprise  une 
manchette  de  dame  faicte  d'ung  délié  volet,  moult 
gentement  broudée,  et  fit  actaicher  icelle  emprise  à 
son  bras  senestre,  à  une  esguillette  noyre  et  bleue, 
richement  garnye  de  diamans,  de  perles  et  aultres 
pierreries  ;  et  moult  bien  luy  seoit  porter  icelle  emprise, 
car  il  estoit  moult  beau  chevaUer,  saige,  prudent  et  bien 
enmanieré  et  l'ung  des  plus  ....  de  son  temps.  Et 
prestement  qu'il  eust  son  emprise  chargée,  il  envoya 
II  5 


66  IIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

le  roy  d'armes  de  la  Thoison  d'or  devers  ledit  Galiot 
de  Baltasin,  pour  lui  signif&er  et  dire  de  par  luy  qu'il 
avoit  chargé  et  eslevé  une  emprinse  en  intencion  de 
faire  armes,  et  pour  luy  l'avoit  il  prinse  et  chargée,  en 
espérant  d'estre  par  luy  accomply  de  son  désir;  et 
que,  si  son  plaisir  estoit  de  lever  ladicte  emprinse,  il 
trouveroit  ledit  seigneur  de  Ternant,  à  une  heure 
après  midy,  en  la  salle  et  en  la  présence  du  duc  de 
Bourgoingne,  son  prince,  son  seigneur  et  maistre, 
et  qu'il  pourroit  toucher  et  lever  l'emprinse  dudit 
seigneur  de  .Ternant.  Moult  joyeux  se  monstra  ledit 
Galiot,  quant  il  entendit  qu'il  seroit  depesché  en  la 
maison  de  Bourgoingne  de  ce  qu'il  queroit,  et  ne  fail- 
lit pas  à  venir,  et  s'adgenoilla  devant  le  duc  de  Bour- 
goingne, luy  requérant  à  genoulx  qu'il  luy  donnast 
oongié  et  licence  de  toucher  à  l'emprinse  que  pourtoit 
le  seigneur  de  Ternant,  et  le  bon  duc  le  fit  lever  et 
luy  donna  le  congié.  Lors  demanda  Galiot  aux  roys 
d'armes  et  heraulx  la  coustume  du  pays,  et  dit  qu'en 
son  pays,  quant  le  requérant  arrache  l'emprinse  de 
son  compaignon,  c'est  pour  la  vie  de  l'ung  ou  de 
l'aultre,  mais  quant  l'on  n'y  fait  que  toucher  seulement, 
c'est  pour  chevalerie.  Sur  quoy  luy  respondit  Thoison 
d'or  que  le  seigneur  de  Ternant  avoit  chargé  son 
emprinse  pour  chevalerie  et  que  la  coustume  estoit  de 
toucher  à  l'emprinse  quant  on  est  présent.  Lors 
s'avança  ledit  escuyer  et  toucha  à  l'emprinse  du  che- 
valier, en  soy  adgenoillant  bien  bas,  et  dist  :  c  Noble 
c  chevalier,  je  touche  à  vostre  emprinse  et  au  plaisir 
€  de  Dieu  vous  fourniray  et  accompliray  tout  ce  que 
c  je  sçauray  que  désirerez  de  faire,  soit  à  pied,  soit  à 
c  cheval.  >  Et  le  seigneur  de  Ternant  le  remercia 


MÉMOIRES  D'OLIVIBR  DE  LA  MARCHE.  67 

moult  humblement  et  luy  dist  que  bien  fust  il  venu, 
et  que  en  icelle  journée  il  luy  envoyroit  par  escript 
les  armes  qu'il  desiroit  à  faire  et  accomplir.  Et  ainsi  se 
deppartirent  pour  celle  fois,  et  ce  mesme  jour  ledit 
seigneur  de  Ternant  envoya  par  ung  herault  ses  chap- 
pitres,  seelés  et  signés  conune  il  appertenoit,  et  le  bon 
duc  tint  conseil  sur  ceste  matière.  Et  fut  desliberé  que 
jour  et  temps  seroit  assigné  aux  parties  Tan  quarante 
six,  au  mois  de  avril ,  en  la  ville  d'Arras,  ce  qui  fut 
signifié  de  par  le  duc  auxdictes  parties  ;  et  fut  icelluy 
jour  aussi  long  baillé,  pour  ce  que  ledit  Galiot  se  vou- 
loit  aller  armer  à  Millan  et  faire  ses  préparatoires.  Et 
ne  demoura  gueres  que  la  court  fut  toute  plaine  et 
chascun  adverty  des  chappitres  envoyez  et  baillez  par 
le  seigneur  de  Ternant;  et  fut  le  double  monstre  et 
oontrescript  par  plusieurs  et  dont  la  poursuitte  des- 
dictes armes  ensuit. 

Par  les  raisons  dessus  escriptes,  m'a  convenu  mes- 
1er  de  l'an  quarante  cinq  avecques  l'an  quarante  six, 
pour  ce  que  tout  est  d'une  matière  et  afiin  de  reciter 
le  tout  à  une  fois.  L'an  quarante  six  se  passa  sans 
adventure  ou  cause  qui  face  à  escripre,  jusques  au 
mois  de  avril,  que  le  jour  estoit  assigné  en  la  ville 
d'Àrras^,  conmie  dit  est,  pour  faire  et  accomplir  les 
armes  emprinses  par  le  seigneur  de  Ternant  et  Galiot 
de  Baltasin  ;  et  se  fournit  chascun  de  harnois,  de  che- 
vaulx  et  autres  habillemens  nécessaires  ;  et,  au  regard 
du  seigneur  de  Ternant,  il  assambla  dix  ou  douze 
cbevaulx,  les  meilleurs  et  les  plus  renommez  de  tout 
le  royaulme  de  France  et  des  marches  voisines  ;  et  se 

1.  Le  27  ou  28  avril  1446. 


68  llâMOIRES  D*OLrVIER  DE  LA  MARCHE. 

tira  le  duc  en  sa  ville  d'Arras,  ouquel  lieu  ftirent  les 
lices  préparées  sur  le  grant  marchié,  au  droit  de  Thos- 
telerie  de  la  Clef.  Et  fut  une  grande  maison  eslevée, 
qui  venoit  jusques  sur  le  bord  de  la  lice,  bien  avant 
audit  marchié.  Ladicte  lice  fut  carrée,  de  moult  grande 
et  spacieuse  grandeur,  et  estoit  toute  double  et  de  gros 
marrien  ;  et  Tentrée  et  le  pavillon  du  seigneur  de  Temant 
[estoit]  du  cousté  tirant  à  la  ville,  et  l'entrée  et  le  pavil- 
lon de  Galiot  fut  du  cousté  opposite,  tirant  à  la  porte 
qui  vient  de  Bellemotte.  Et  furent  ordonnez  deux  cens 
souldoyers,  par  ceulx  de  la  ville,  tous  armez  et  embas- 
tonnez,  qui  se  tenoient  entre  les  deux  lices  où  furent 
les  pavillons  tenduz  pour  les  champions;  et  fut  le 
pavillon  du  seigneur  de  Ternant  de  drap  damas  noir 
et  bleu,  et  sur  le  capital  ses  armes^  et  son  timbre  broudé 
nioult  richement;  et  à  l'entour  des  gouttières  estoit 
escript  en  grosses  lettres  d'or,  en  brodure,  ung  sou- 
hait tel  :  c  Je  souhaite  que  avoir  puisse  de  mes  désirs 
c  assouvissance  et  jamais  aultre  bien  n'eusse.  >  Noble- 
ment fut  son  cousté  paré  de  bannières  et  de  penons. 
Et  pareillement  fut  le  pavillon  de  Galiot  qui  fut  tendu 
de  soye.  Et  aussi  estoit  le  camp  paré  et  la  double  lice 
plaine  de  gens  d'armes,  et  la  maison  où  le  duc  devoit 
estre  moult  richement  tapissée  ;  et,  environ  une  heure 
après  midy,  se  partit  le  duc  de  son  hostel,  accompaigné 
de  monseigneur  Charles,  conte  de  Gharolois,  son  filz, 
du  conte  d'Estampes,  du  seigneur  de  Beaujeu,  de  mon- 
seigneur Âdolf  de  Gleves  et  de  moult  grant  noblesse  ;  et 
celluy  jour  je  chevauchay  après  le  duc  sur  ung  cour- 
sier couvert  de  velours  noir.  J'estoye  encoires  son 


1 


.  Teraant  :  Échiqueté  d'or  et  de  gueules  de  quatre  traits. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  69 

paige,  et  n'avoit  après  luy  paige  ne  autre  parure  que 
moy  et  ledit  coursier.  Le  due  descendit  en  son  hourd 
et  tenoit  en  sa  main  le  baston,  comme  juge  ;  et  tantost 
entrèrent  dedans  la  lice  huict  hommes  d'armes  moult 
bien  armez,  chascun  le  blanc  baston  en  la  main,  car 
ils  estoient  ordonnez  pour  escoustes^  et  pour  deppartir 
les  champions.  Et  ne  demoura  guieres  que  le  seigneur 
de  Ternant  entra  en  la  lice  sur  ung  cheval  couvert  de 
ses  armes  en  brodure,  et  avoit  sa  cotte  d'armes  au 
dozy  et  estoit  armé  de  toutes  pièces,  le  bassinet  en  là 
teste  et  la  visière  ouverte  ;  et  certes  il  avoit  ung  visage 
de  chevalier,  non  pas  de  pucelle,  car  il  estoit  brun,  à 
une  noyre  et  forte  barbe,  et  sembloit  bien  homme  à 
redoubter  et  à  craindre.  Il  estoit  accompaigné  du  sei- 
gneur dé  Beaujeu  et  du  conte  de  Sainct  Pol,  et  descen- 
dit si  tost  qu'il  fut  en  la  lice,  et  pourtoit  ung  gros  court 
baston  en  sa  main  dextre,  qui  luy  rendoit  contenance 
d'homme  d'armes  et  moult  bien  luy  seoit.  Il  ne  porta 
point  de  bannerolle  de  devocion,  laquelle .  chose  je  ne 
prise  point,  car  plus  est  l'honmie  de  hault  affaire,  plus 
doit  à  Dieu  de  recongnoissance,  et  tant  plus  a  d'hon- 
neur, tant  plus  doit  doubter  et  craindre  celluy  Dieu, 
qui  le  luy  peut  oster  et  faire  perdre.  Ainsi  se  présenta 
le  seigneur  de  Ternant  moult  humblement  devant  le 
duc  et  porta  luy  mesme  la  parolle,  et  bien  le  seut  faire, 
et  le  duc  le  bienviengna,  et  se  retrait  en  son  pavillon. 
Ne  demoura  guieres  que  Galiot  de  Baltasin  entra  en 
la  lice,  et  l'accompaignoit  le  conte  d'Ëstempes.  Il  estoit 
armé  de  tout,  fors  de  la  teste,  la  cotte  d'armes  au 
doz,  et  seoit  sur  ung  cheval  couvert  de  ses  armes. 

1.  Bswutes,  Bunreillants,  gardes. 


70  MÉMOIRES  D*OLIVIER  DE  LA  MARCHE. 

Et  si  tost  qu'il  entra  en  la  lice,  il  sauta  de  plain  sault 
hors  de  sa  selle,  aussi  ligierement,  tout  armé,  que  s'il 
n'eust  heu  que  le  pourpoint.  Le  conte  d'Estempes  le 
présenta  devant  le  duc,  qui  le  receut  moult  cordiale- 
ment, et  se  retraïst  en  son  pavillon.  Les  crys  furent 
faictz  et  les  defifenses  en  tel  cas  accoustumées,  et  le 
seigneur  de  Humieres,  comme  lieutenant  du  mareschal 
de  Bourgoingne,  accompaigné  des  roys  d'armes  et 
heraulx,  vint  au  pavillon  du  seigneur  de  Temant  et 
luy  demanda  les  lances  dont  il  debvoit  les  armes  com- 
mencer, selon  le  contenu  de  ses  chappitres.  Si  luy 
furent  incontinent  les  lances  baillées,  toutes  prestes  et 
ferrées  d'une  façon  et  d'une  longueur  conmie  il  appar- 
tenoit.  Si  les  présenta  ledit  mareschal  à  Galiot,  luy 
oufirant  de  prandre,  pour  sa  part,  laquelle  des  deux 
lances  qui  luy  plairoit.  Si  en  choisit  une  et  fut  l'aultre 
rapportée  au  seigneur  de  Temant. 

Sur  le  point  de  trois  heures,  le  seigneur  de  Ter- 
nant  saillit  hors  de  son  pavillon,  sa  cotte  d'armes  au 
doz,  bassinet  en  teste,  à  visière  close.  Et  fit  une 
grande  croix  de  sa  main  dextre  ;  et  lui  bailla  le  conte 
de  Sainct  Pol  sa  lance,  laquelle  il  mist  en  ses  deux 
mains,  c'est  à  sçavoir  qu'il  avoit  le  bout  en  sa  paulme 
dextre,  et  de  la  senestre  main  tenoit  sa  lance  à  contre- 
pois,  et  la  portoit  plus  droicte  que  couchiée,  et  mar- 
choit  froidement  et  d'une  marche  pesante  et  asseurée, 
et  certes  il  sembloit  bien  chevalier  de  dure  rencontre. 
Et  d'aultre  part  saillit  de  son  pavillon  Galiot  de  Bal- 
tasin,  sa  cotte  d'armes  vestue,  le  bassinet  en  la  teste, 
et  visière  close  ;  et  après  qu'il  se  fut  seigné  de  sa  ban- 
nerolle,  le  conte  d'Estempes  luy  bailla  sa  lance, 
laquelle  il  print,  et  la  portoit  à  la  façon  commune, 


MÉMOIRES  D*OLrVIER  DR  LA  MARCHE.  71 

ainsi  que  Ton  tient  une  lance  pour  pousser.  Beau  per- 
sonnaige  Ait  l'escuyer,  et  si  tost  qu'il  tint  sa  lance,  il 
la  commença  à  manier  et  escourre,  comme  s'il  ne 
tint  que  une  flèche  d'archier  ;  et  fit  un  sault  ou  deux 
en  l'air  si  ligier  et  si  viste ,  que  l'on  veoit  bien  que 
harnois  et  habillement  qu'il  eust  ne  luy  grevoit  riens, 
et  marchoit  à  l'encontre  de  sa  partie  moult  vigoureu- 
sement. Et  se  vindrent  rencontrer  de  poux  de  lance  si 
durement,  que  de  ce  cop  agrava  Galiot  le  fert  de  sa 
lance,  et  en  rompit  bien  demi  doy  ;  et  le  seigneur  de 
Temant  atteindit  Galiot  en  costiere  de  bassinet,  et  luy 
faulsa  ledit  bassinet  à  jour;  et  print  le  seigneur  de 
Temant  une  manière  de  marche  qu'il  continua,  que, 
au  donner  le  coup,  il  mectoit  le  pied,  en  prenant  sa 
marche,  près  d'ung  pied  de  profond  dedans  le  sablon. 
Ce  cop  féru,  les  gardes  se  misrent  entre  deux  pour 
rompre  que  nulle  poursuytte  ne  se  fist,  et  vindrent  les 
roys  d'armes,  et  aportarent  une  cordelle  où  estoient 
mesurez  les  sept  pas  dont  ils  debvoient  reculer,  pour 
donner  chascun  poux  de  lances,  comme  il  est  desclairé 
es  chappitres  cy  dessus  escriptz^  ;  et  estoit  chascun  pas 
marqué  à  peux  ;  et  despuis  j'ay  demandé  aux  officiers 
d'armes  par  quelle  manière  de  mesurer  estoient  les- 
dits  pas  mis  en  mesure.  Sur  quoy  me  fut  respondu 
que  chascun  pas  fiit  prins  pour  deux  piedz  et  demy, 
à  mesurer  par  la  main  d'ung  chevalier,  ou  pour  le 
moins  de  la  main  d'ung  noble  homme  ;  et  que  ceux  là 
estoient  mesurez  par  le  mareschal  de  la  lice,  estant  ce 
cas  du  dépendant  de  son  office.  Ainsi  fiirent  les  sept 
pas  mesurez  de  chascun  cousté,  et,  les  champions 

1.  Trois  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes,  et,  plus  haut, 
i  estoit  t  au  lieu  de  :  est. 


73         iiâMOmES  d'olivier  de  la  marche. 

reculiez  à  leur  mesure,  leur  furent  lances  renouvelléeSy 
au  choix  de  Galiot  ;  et  sur  ce  point  marchèrent  pour 
la  seconde  fois,  et  firent  tous  deux  très  dure  atteinte. 
Puis  remarcherent  pour  la  tierce  fois,  et  rencontrèrent 
si  durement,  que  le  seigneur  de  Ternant  rompit  et 
aggrava  toute  la  pointe  de  sa  lance,  et  Galiot  rompit  la 
sienne  par  le  milieu  du  fust.  Et,  pour  abréger  le  récit 
d'icelles  armes,  ilz  accomplirent  les  sept  poux  ordonnez 
parles  chappitres,  moult  chevaleureusement  accompliz. 
Les  armes  de  la  lance  accomplies,  les  champions 
retournèrent  en  leurs  pavillons,  pour  eux  raffreschir 
et  préparer,  et  furent  présentez  par  le  mareschal  à 
Galiot  de  Baltasin  deux  estocz,  que  l'on  nomme 
espées  d'armes,  et  certes  je  ne  veiz  onques  puis  deux 
plus  beaulx  ne  plus  puissans  bastons.  Ledit  Galiot  en 
choisit  une,  et  l'aultre  fut  rapportée  au  seigneur  de 
Ternant,  lequel  assez  tost  après  saillit  hors  de  son 
fiavillon,  armé  comme  dessus;  mais,  en  lieu  de  sa 
cotte  d'armes,  il  avoit  vestu  une  parure  à  manches 
d'ung  satin  blanc,  tout  decopé  à  manière  d'escailles, 
broudé  et  chargé  d'orfavrerie  d'or  branlant  par 
moult  gente  façon.  Et  me  fist  souvenir,  à  le  veoir,  de 
l'ung  des  neuf  preux,  ainsi  que  on  les  figure.  Il  tenoit 
son  espée,  la  main  senestre  devant,  et  renversée  et 
couverte  de  sa  rondelle.  Et  de  l'aultre  part  saillit  de 
son  pavillon  Galiot  de  Baltasin,  son  espée  empoignée 
conune  il  appertenoit,  et  marchèrent  l'ung  à  l'encontre 
de  l'aultre,  et  se  rencontrèrent  d'une  moult  dure 
atteinte  ;  prestement  se  mirent  les  gardes  entre  deux 
pour  garder  la  poursuyte,  et  les  officiers  d'armes 
apportarent  les  mesures  qui  contenoient  la  longueur 
de  cinq  pas,  et  furent  mesurez  pour  chascun  cousté,  et 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  73 

prestement  recommencermt  leurs  armes.  Et  de  ce 
rencontre  le  seigneur  de  Ternant  donna  un  si  grand 
cop  à  son*  compaignon  qu'il  faulça  le  bassinet  à  jour, 
et  fiit  celle  atteinte  assez  près  du  cop  de  la  lance.  Â  la 
tierce  venue,  Galiot  consuyvit  le  seigneur  de  Ternant 
ou  bas  de  l'espaule  dextre,  et  du  cop  luy  faulsa  le 
gardebras,  et  remporta  au  bout  de  son  espée.  Si  fut 
prestement  le  seigneur  de  Ternant  rearmé  sur  la  place 
et  revindrent  pour  la  quatriesme  fois;  et  se  rencon- 
trarent  tous  deux  si  durement,  qu'ilz  aggravèrent  les 
poinctes  de  leurs  espées,  et  convint  en  rappourter  deux 
aultres.  Â  la  cinquiesme  venue,  le  seigneur  de  Ter- 
nant, qui  marchoit  et  feroit  à  coup  d*aguet,  surprint 
ledit  Galiot,  et  luy  donna  si  grande  atteinte  ou  haut 
de  la  pièce,  qu'il  desmarcha  ledit  Galiot.  Et  la  sixiesme 
venue,  ledit  Galiot  frappa  sur  la  rondelle  du  seigneur 
de  Ternant  et  la  rompit,  et  là  convint  rechanger  d'es- 
pées.  La*  septiesme  venue,  se  rencontrarent  très  dura-- 
ment.  La  huictiesme,  ledit  Galiot  assit  sur  le  gantelet 
du  seigneur  de  Ternant  et  le  faulça  tout  oultre,  et 
cuidarent  plusieurs  qu'il  cust  la  main  faulcée,  mais 
par  bonne  adventure  il  ne  fut  point  blessé,  et  luy 
furent  aultres  ganteletz  rebaillez  ;  et  parfirent  les  onze 
poux  d'espée,  bien  et  durement  feruz  et  accompliz, 
puis  se  retralrent  en  leurs  pavillons. 

Le  mareschal  de  la  lice  fut  saisi  des  deux  haches 
pour  la  parfourniture  d'icelles  armes  à  pied,  lequel 
prestement  les  présenta  à  Galiot  pour  choisir  celle  qui 
luy  plairoit.  Si  print  ledit  Galiot  à  son  choix  et, 
l'aultre  rapportée  au  seigneur  de  Ternant ,  il  ne  targea 

1.  c  A  U...  1  et  de  môme  à  la  phrase  suivante. 


74  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

guieres  qu'il  ne  vuidast  hors  de  son  pavillon,  et  por- 
toit,  en  lieu  de  cotte  d'armes,  une  parure  à  manche 
d'ung  drap  damas,  sur  fleur  de  peschier,  et  estoit  tout 
couvert  et  broudé  de  fusilz,  de  pierres  et  d'estincelles 
de  feu,  qui  fut  la  devise  du  bon  duc  Philippe,  son  bon 
seigneur  et  maistre.  Il  avoit  le  bassinet  en  la  teste  et 
estoit  son  visaige  couvert  d'une  grosse  visière  trouée 
en  grans  trous  en  losange,  et  tenoit  sa  hache  en  ses 
mains,  qui  furent  grosses  haches  pesantes,  dont  le 
mail  estoit  faict  à  manière  de  trois  coings  à  fendre 
bois  ;  et  n'avoient  point  de  pointe  de  dessous,  pour  ce 
que,  par  le  contenu  des  chappitres,  ilz  debvoient 
combatre  du  maillet  seulement.  Fièrement  marchoit  le 
seigneur  de  Ternant;  et  d'aultre  part  saillit  Galiot,  sa 
cotte  d'armes  au  doz,  bassinet  en  teste  et  la  visière 
baissée  et  close,  et,  si  tost  qu'il  fut  saisi  de  son  baston, 
il  se  sourdit  tout  en  air  moult  vigoureusement.  Et 
marchoit  à  l'encontre  de  son  honune  de  telle  vertu  et 
de  telle  puissance,  que  le  rencontre  de  luy  faisoit  à 
redoubter  autant  que  d'homme  que  j'ay  veu  devant  ne 
deppuis.  Et  quant  vint  à  l'aborder,  le  seigneur  de 
Ternant  qui  vit  la  contenance,  la  chaleur  et  la  fiere 
emprinse  de  son  adversaire,  qui  venoit  sur  luy  conune 
pour  rencontrer  des  corps  avec  leurs  bastons,  luy, 
pourveu  de  son  sens,  tout  asseurement  desmarcha  en 
costiere,  tellement  que  Galiot  ne  trouva  riens  devant 
et  passa  tout  oultre,  conune  celluy  qui  marchoit  de 
toute  sa  force,  et,  au  passer,  le  seigneur  de  Ternant 
haulsa  la  hache  et  atteindit  Galiot  entre  col  et  teste,  et 
luy  donna  si  grand  cop  qu'il  le  fit  tout  chancelier,  et 
se  n'eust  esté  sa  grant  ligiereté  et  la  très  extresme 
force  qui  fut  en  luy,  certes  il  fust  cheu  de  celluy  cop. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  75 

mais  il  print  pied  moult  vigoureusement  et  courut  sus 
au  seigneur  de  Ternant  par  telle  force  et  par  telle 
aygreur,  que  force  fut  au  seigneur  de  Ternant  des- 
marcher trois  ou  quatre  grans  pas  tous  d'une  tire,  et 
se  trouva  tout  entreprins  de  soubstenir  le  faiz  de  celle 
grande  puissance.  Toutefifois  il  se  remit  au  marcher  et 
se  maintint  si  chevaleureusement  qu'ilz  y  achevèrent 
les  quinze  coups  ;  et  gecta  le  duc  le  baston,  et  furent 
prins  par  les  gardes  et  escoustes  et  admcnez  devant  le 
duc,  les  visières  levées,  chascun  la  hache  au  poing,  et 
certes  c'estoient  deux  moult  beaux  et  moult  fiers  per- 
sonnaiges  à  veoir.  Ghascun  s'ofifrit  de  son  costé  de 
parachever  ses  armes, .  se  faute  y  avoit,  et  le  duc  leur 
fit  response  que  bien  et  duement  avoient  leurs  armes 
accomplies,  et  alors  prindrent  congié  du  duc.  Mais  ilz 
ne  touchèrent  point  ensemble,  pour  ce  qu'ils  avoient 
eocoires  à  faire  leurs  armes  de  cheval,  et  se  tira  chas- 
cun en  son  entrée  de  la  lice  ;  mais  ilz  s'arrestarent  l'ung 
devant  Taultre,  pour  ce  que  nul  des  deux  ne  vouloit 
yssir  le  premier  de  la  lice,  et  fut  ordonné  par  le  duc 
que  tous  deux  sauldroient  à  une  fois. 

Par  la  manière  dessus  escripte  furent  achevées  les 
armes  de  pied  du  seigneur  de  Ternant  et  Galiot  de 
Baltasin,  au  grant  honneur  et  louange  de  chascun 
party,  et  fut  par  ung  jeudy  vingt  septiesme  d'avril* 
l'an  quarante  six,  et  le  lundy  suyvant,  qui  fut  le  second 
jour  de  may,  leur  fut  baillé  jour  pour  faire  et  accom- 
plir leurs  armes  à  cheval  ;  vint  le  duc  et  sa  seignorie 
sur  la  lice  environ  deux  heures  après  midy,  et  tantost 
après  arrivarent  les  huict  gardes  moult  bien  armez  et 

1.  Le  mercredi  27  ou  le  jeudi  28. 


76  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

montez  sur  les  meilleurs  coursiers  ou  roussins  qui 
feussent  en  la  court  du  duc  de  Bourgoingne,  et  avoient 
chascun  un  gros  court  baston  à  la  main,  sans  fert  et 
sans  pointe.  Et  ne  demeura  guieres  que  le  seigneur 
de  Ternant  arriva  en  la  lice,  armé  de  toutes  pièces, 
fors  que  de  la  teste.  Il  estoit  monté  sur  ung  coursier 
couvert  d'une  couverture  eschacquetée  de  ses  plaines 
armes,  et  chargée  d'orfavrerie  branlant,  et  après  luy 
venoient  deux  officiers  d'armes,  qui  menoient  un 
aultre  coursier  par  la  bride.  Gestuy  coursier  estoit 
vestu  et  cousu  près  de  luy,  comme  de  sa  peau,  d'un 
drap  damas  my  party  de  bleu  et  de  noir,  qui  furent 
les  couleurs  d'iceluy  seigneur,  et  estoit  celle  parure 
broudée  de  fil  d'or  à  manière  de  metz^,  et  avoit  ledit 
coursier  la  creingne,  le  toupet  et  la  quehue  tout  de  fil 
d'or,  et  fut  le  cheval  ensellé  de  selle  estofifée  de 
mesme,  et  d'ung  petit  harnois  de  velours  cramoisy, 
assiz  à  la  manière  d'un  harnois  de  cheval  d'Âllemaigne, 
et  fut  celle  nouvelle  parure  moult  aggreable  et  fort 
regardée.  Ainsi  se  présenta  au  duc,  puis  se  retrayct  à 
son  bout  de  la  lice,  pour  soi  armer  de  la  teste. 
D'aultre  part  vint  Galiot  armé  de  toutes  armes,  l'ar- 
met  en  la  teste,  à  un  grand  plumas  d'Ytalie,  et  estoit 
son  cheval,  qui  fut  un  puissant  roussin,  couvert  d'une 
barde  de  cuir  de  bouffie  peincte  à  sa  devise,  qui  fut  à 
manière  de  ceinctures  tortivées,  et  avoient  au  chan- 
frain,  au  poictrail  et  es  flangs  de  la  barde  grandes 
dagues  d'assier.  Il  estoit  suyvy  de  trois  chevaulx 
couvertz  de  soye  et  d'orfavrerie  de  diverse  sorte,  et 
dont  je  n'ay  pas  bien  souvenance.  Et  si  tost  que  le 

1.  Lautens  de  Gand  croit  qu'il  faut  lire  mots  ou  nœuds. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  77 

maresdial  de  la  lioe  s'apperceut  des  dagues  dont  la 
barde  dudit  Galiot  estoit  armée ,  il  se  tira  devers  le 
duc  et  Tadvertit  de  ce  qu'il  avoit  veu.  Si  envoya  le 
duCy  comme  juge,  le  roy  d'armes  de  la  Thoison  d'or, 
qui  dit  à  Galiot,  à  l'entrée  de  la  lice,  que  l'on  n'avoit 
point  accoustumé  de  porter  en  lice  ou  noble  champ 
doz,  dagues  ou  poinctures  en  habillemens  de  chevaulx, 
et  que  c'estoit  chose  defifendue  contre  estatutz  d'armes 
nommées  et  contre  les  chappitres  et  emprinses  du  sei- 
gneur de  Ternant.  Sur  quoy  l'escuyer  s'escusa  moult 
courtoisement  et  prestement  fit  toutes  icelles  dagues 
oster,  et  puis  se  présenta  devant  le  duc  moult  hum- 
blement, et  se  retira  à  son  bout.  Le  marcschal  se  tira 
devers  le  seigneur  de  Ternant  pour  avoir  les  lances  et 
les  espées  dont  ilz  debvoient  les  armes  fournir.  Si  luy 
furent  baillées,  et  il  les  présenta  à  Galiot  qui  choisit 
une  lance  et  une  espée,  et  les  aultres  furent  baillées  au 
seigneur  de  Ternant.  Si  se  préparèrent  les  champions 
et  tandis  se  firent  les  crys  accoustumez,  et  fut  chascun 
retiré  à  son  ordonnance.  Si  mirent  chascun  la  lance  sur 
la  cuisse.  Le  seigneur  de  Ternant  avoit  ceint  son  espée 
conmie  on  les  porte  à  la  guerre  communément,  et 
Galiot  avoit  mis  la  sienne  en  sa  main  senestre,  toute 
nue,  et  la  tenoit  avec  la  bride.  Si  brocharent  l'ung  à 
rencontre  de  l'aultre.  Et  vit  on  bien  à  leur  manière 
de  courir  que  le  seigneur  de  Ternant  vouloit  et  queroit 
d'employer  sa  lance.  Mais  Galiot,  qui  se  sentoit  fort 
et  puissamment  monté,  querut  le  rencontre  des  che- 
vaulx et  croisa  comme  à  la  for  course,  tellement  qu'ilz 
se  rencontrarent  et  des  corps  et  des  chevaulx  si  dure- 
ment que  le  seigneur  de  Ternant  fut  abattu  sur  son 
cul,  mais  le  coursier  fut  bon  et  le  chevalier  adroit,  et 


78  MÉMOIRES  D'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

se  releva,  et  de  ce  cop  la  corroyé  de  l'espée  du  sei- 
gneur de  Ternant  rompit,  et  se  tourna  l'espée  en  sa 
guaine,  pendant  sur  la  croupe  du  cheval,  et  ledit  de 
Ternant  se  désarma  d'une  visière  dont  il  estoit  armé 
et  cuyda  mectre  la  main  à  l'espée,  mais  il  ne  la  peust 
avoir  ne  trouver,  et  Gaiiot,  qui  prestement  fut  saisi 
de  son  espée,  courut  sus  au  seigneur  de  Ternant  et  lui 
donna  plusieurs  coups  d'espée  de  hault  et  de  taille.  Et 
quand  ledit  de  Ternant  congnust  qu'il  ne  pouvoit  son 
espée  recouvrer,  il  changea  de  main  à  la  bride,  et 
ferit  le  coursier  des  espérons,  et  se  monstra  au  devant 
de  son  compaignon,  et  rabattit  plusieurs  coups  d'es- 
pée à  la  main  ouverte,  et,  en  démenant  et  remuant 
son  cheval,  l'espée,  qui  desjà  pendoit  contre  les  flans 
du  cheval,  vuida  hors  de  sa  guaine  et  cheut  sur  le 
sablon  ;  et  prestement  le  duc,  comme  juge,  fit  mectre 
les  gardes  entre  deux  et  fit  rebailler  au  seigneur  de  Ten- 
nantson  espée,  car,  parleschappitrescy  dessus^  escriptz, 
les^  champions  dessaisis  de  leurs  basions,  on  les  devoit 
et  povoit  ressaisir,  et  le  duc,  qui  moult  bien  se  cong- 
noissoit  en  tel  cas,  ne  tenoit  point  qu'il  fust  dessaisi  de 
son  espée  tant  qu'elle  tint  à  luy,  et  jusques  à  ce  que 
elle  fust  toute  hors  de  sa  guaine  et  cheute  sur  le  sablon 
comme  dit  est.  Ainsi  fut  le  seigneur  de  Ternant  res- 
saisi de  son  espée,  et  se  retira  chascun,  et  se  coururent 
sus  moult  asprement.  Gaiiot  fcroit  de  hault  et  de  taille 
moult  grans  coups,  et  le  seigneur  de  Ternant  ferit 
deux  coups  de  hault,  l'ung  devant  main  et  l'aultre  ren- 
vers,  et  puis  se  joindirent  les  chevaubc,  et  commença 
le  seigneur  de  Ternant  à  charger  et  à  quérir  son  com- 

1.  f  Qui  furent,  t 

2.  c  Eslans  les  champions.  » 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  79 

paigQOQ  de  la  pointe  de  Tespée  par  le  dessoubz  de 
Tannet,  tirant  à  la  gorge,  sous  les  aisselles,  à  Tentour 
du  croisant  de  la  cuirasse,  par  dessoubz  la  ceingnée  du 
bras,  à  la  main  de  la  bride,  jusques  à  bouter  son  espée 
entre  la  main  et  la  bride,  tant  que  ladicte  espée  passoit 
oultre  une  poignée,  et  partout  le  trouva  si  bien  armé 
et  pourveu  que  nulle  blessure  n*en  advint,  et  ainsi 
furent  prins.  Et  gecta  le  duc  le  baston  et  furent  ame- 
nez devant  le  duc,  les  visières  levées,  et  requirent  tous 
deux  que  s'ilz  n'avoient  accompli  les  trante  et  un 
coups  contenuz  es  chappitres,  qu'ilz  estoient  prestz  de 
les  accomplir.  Le  duc  leur  dit  qu'il  estoit  content 
d'eubc  et  les  fit  toucher  et  embrasser  ensemble,  et 
ainsi  furent  icelles  armes  achevées,  qui  furent  dures 
et  de  grande  extime,  et  depuis  festoya  le  bon  duc 
Galiot  de  Baltasin  et  le  feit  seoir  à  sa  table  et  luy 
donna  de  grans  dons,  et  s'en  retourna  devers  le  duc 
de  Millan,  son  maistre. 

Assez  tost  se  partit  le  duc  de  Bourgoingne  de  sa 
ville  d'Arras  et  visita  le  pays  de  Flandres  et  de  Bra- 
bant  ;  et  sur  Tarriere  saison  le  duc  se  tira  en  son  pays 
de  Zeellande,  pour  tenir  le  Yiescaire,  qui  est  comme 
le  parlement  du  pays,  et  ne  se  peust  tenir  qu'en  la 
présence  du  conte  de  Zeellande  ou  de  son  aisné  filz. 
Et  là  fit  faire  le  duc  grans  exploitz  de  justice.  Dont  il 
advint  que  grans  plainctes  vindrent  d'un  escuyer  de 
grant  lignaige  du  pays,  nommé  Jehan  de  Dombourc,  et 
le  chai^eoit  on  d'efibrcemens,  de  battures,  d'affolures 
de  sergens  et  d'officiers,  de  rançonnemens,  de  murdres 
et  de  composicions,  et  ordonna  le  duc  qu'il  fust  prins. 
Mais  quant  il  fust  adverti  que  justice  le  cherchoit  pour 
le  prandre,  il  gaigna  le  clochier  de  l'église  des  Corde- 


80         nÉMomBS  d'olivier  de  la  marche. 

liers  en  la  ville  de  Middelbourg  en  Zeellande,  et  se  for- 
tiffia  et  avictailla  avec  cinq  ou  six  de  ses  serviteurs, 
tellement  qu'il  le  convint  assiéger,  et  se  tint  trois 
^  jours,  combien  que,  pour  l'honneur  de  Teglise,  il  ne 
fut  assailli  ne  n'y  fut  tiré  ung  cop  d'arbaleste  ne  autre- 
ment. Et  me  souviens  que  je  veiz  une  nonnain  venir 
devers  ledit  Jehan  de  Dombourc,  qui  par  plusieurs 
fois  crioit  à  son  frère  qu'il  se  fist  tuer  plus  tost  en  soi 
deffendant,  que  de  faire  telle  honte  à  son  Ugnaige  que 
de  cheoir  en  main  du  bourreaul.  Touteffois  ledit  de 
Dombourc  se  rendit  à  la  voulenté  du  prince,  et  fut 
son  procès  faict,  et  finablement  il  eut  la  teste  tranchée 
sur  le  marché  dudit  Middelbourg  ;  mais,  à  la  requeste 
et  poursuytte  de  ladicte  religieuse,  sa  seur,  le  corps 
luy  fut  délivré  et  enterré  en  terre  saincte.  Moult 
d'aultres  justices  fit  faire  le  bon  duc  en  son  pays  de 
Zeellande,  et  environ  le  septembre  revint  le  duc  en  sa 
ville  d'Anvers,  où  la  feste  conmiençoit,  qui  est  en  celluy 
temps.  Mais,  au  partir  de  Bergues  sur  le  Soin,  le  duc 
print  dix  ou  douze  de  ses  privez,  et  en  assez  petite  com- 
paignie,  sans  soy  faire  congnoistre,  alla  faire  un  pele- 
rinaige  de  Nostre  Dame  d'Ais  en  Allemaigne.  Et  durant 
ce  temps  ceulx  de  son  conseil  rompirent  le  tinel  de  la 
salle,  et  la  grant  mangeaille  et  extresme  despense  qui 
se  faisoit  journellement  en  l'hostel  du  duc  de  Bour- 
goingne,  et  furent  mis  tous  ceulx  de  celle  court  à 
gaiges  et  à  argent,  et  fut  lors  que  Michaut  le  retoricien 
dist  que  le  gigot  de  la  court  estoit  rompu. 

[Depuis]  revint  le  duc  au  lieu  d'Anvers,  où  il  trouva 
la  duchesse,  son  espouse,  et  là  fit  on  banquectz  et  grans 
chieres,  pour  ce  que  le  temps  estoit  oyseulx,  et  n'es- 
toient  nulles  nouvelles  de  guerre.  Pourquoy  voyageoient 


MÉMOIRES  D^OLIYIER  DE  LA  MARCHE.  81 

nobles  hommes  estrangiers  de  lieu  en  aultre,  pour  eulx 
faire  congnoistre.  Et  advint  que  en  icelluy  temps  arriva 
en  la  ville  d'Anvers  ung  chevalier  du  royaume  de 
Gastille,  serviteur  du  duc  de  Millau,  Philippe  Maria,  et 
se  nommoit  messire  Jehan  de  Bonnyface.  Gelluy  cheva- 
lier envoya  devers  le  duc  pour  lui  supplier  qu'il  lui 
donnast  congié  de  porter  emprinses  d'armes  en  ses 
pays  et  en  sa  court,  et  le  duc,  qui  veoit  voulentiers 
telles  nobles  execucions,  le  luy  accorda  libéralement. 
Si  leva  ledit  chevalier  une  emprinse  telle,  qu'il  portoit 
sur  sa  jambe  senestre  un  fert  d'or  dont  il  estoit  enferré, 
qui  le  prenoit  au  bas  de  la  jambe,  et  estoit  soubstenu 
celluy  fert  d'une  chaisne  d'or,  qui  se  prenoit  au  long 
de  la  jambe  de  dehors,  et  dessus  le  genoil  avoit  une 
main,  yssant  d'une  nuhée,  qui  tenoit  ladicte  chaisne. 
Et,  prestement  que  l'emprinse  fiit  choisie,  accouru- 
rent nobles^  de  toutes  parts  devers  le  duc  pour  avoir 
congié  de  lever  icelle  emprinse  ;  mais  Jaquet  de  Lalain, 
qui,  de  longue  main,  avoit  queru  et  désiré  son  party 
pour  soy  esprouver  en  celle  noble  espreuve,  pour- 
suivit^ avant  tous  aultres,  et  fit  tant  que  le  duc  lui 
ouctroya  celle  fourniture.  Si  fut  le  chevalier  mandé 
devers  le  duc,  et,  pour  abréger,  toucha  à  son  emprinse 
ledit  Jaquet  de  Lalain  ;  et  pour  ce  que  le  chevalier 
'  desiroit  que  brief  jour  luy  fust  assigné,  luy  fut  ordonné 
et  assigné  au  quinziesme^  jour  de  novembre  ^  suy  vaut, 
en  la  ville  de  Gand,  qui  estoit  le  quatriesme  jour  après 
que  la  feste  de  la  Thoison  se  debvoit  tenir  en  ladicte 

i.  c  Nobles  hommes.  » 

2.  «r  Prévint.  » 

3.  «  Dixième.  » 

4.  Le  15  décembre  1445.  (Voy.  le  Livre  des  faiU,  etc.,  ch.  xix, 
p.  82.) 

n  6 


82  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

ville  de  Gand^.  Là  estoient  mandez  les  Roys,  les  princes 
et  les  chevaliers,  frères  et  confrères  pour  Tordre  de 
ladicte  Thoison.  Le  duc  et  la  duchesse  visitarent,  au 
partir  de  la  feste  d'Anvers,  Malines  et  Brucelles  et 
grant  partie  de  la  duchié  de  Brabant,  et  puis  se 
tirarent  en  la  ville  de  Gand,  qui  pour  lors  florissoit  en 
habondance  de  biens,  de  richesses  et  de  peuple^;  et 
menoient  les  bourgeois  et  leur  povoir  moult  grant 
estendue  par  tout  le  pays  de  Flandres.  Tout  le  pays 
de  Wast  et  des  Quatre  Mestiers  estoit  en  leur  obéis- 
sance ;  Ton  ne  parloit  en  Flandres  que  du  povoir  de 
messieurs  de  Gand.  Ilz  avoient  la  pluspart  de  la  moitié 
du  pays,  et  avec  ce  la  grâce  et  Tamitié  de  leur  prince  ; 
mais,  comme  peuple  ne  se  peult  tenir  en  repoz  ne  en 
aise,  comme  cy  après  sera  desclairé  en  ces  Mémoires 
présentes,  les  Gandois  ne  sceurent  longuement  garder 
celle  bienheurée  vie  de  paix  et  de  repoz,  dont  il  leur 
mesadvint  si  durement  que  je  ne  croy  point  que,  des 
vies  présentes,  Gand  soit  en  tel  estât  ne  prospérité 
qu'elle  fut  ou  temps  dont  de  présent  je  faiz  mencion^. 

1.  La  réuoioQ  de  Tordre  de  la  Toison  d'or  avait  été  indiquée 
pour  le  jour  de  saint  André  (30  novembre)  1445,  —  et  non  1446 
comme  on  aurait  tort  de  le  supposer  d'après  la  place  qu'occupe  cet 
épisode  dans  le  récit  d'Olivier  de  la  Marche,  —  mais  elle  ne  put 
avoir  lieu  que  le  11  décembre  suivant,  et  la  joute  quatre  jours 
après,  le  15.  Voy.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  x,  1. 1,  p.  81  ;  Reiffen- 
berg,  Histoire  de  l'ordre  de  la  Toison  dOr;  le  Livre  des  faits,  etc., 
loc,  cit.,  et  GoUut,  col.  1092.  Le  ms.  de  la  Bibl.  nat.,  n*  5046 
f.  fr.,  donne  aussi  la  date  de  1445,  en  rappelant  que  les  c  pre- 
mières vespres  furent  dictes  le  xi«  jour  du  mois  de  décembre,  à 
cause  de  l'empeschement  que  monseigneur  le  fondateur  avoit  eu 
en  son  pays  de  Hollande.  >  M.  Michelet  s'est  donc  trompé  en 
adoptant  (t.  V,  p.  405)  celle  de  1446. 

2.  A  l'entrée  du  duc  à  Gand,  un  bourgeois  fit  couvrir  le  toit 
de  sa  maison  de  lames  d'argent. 

3.  Le  ms.  no  2869  n'a  pas  d'alinéa  ici  et  reprend  sans  division 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  83 


CHAPITRE  XV. 

Comment  le  bon  duc  Philippe  de  Bourgongne  teint  la 
solennité  de  la  Toison  d'or  en  sa  ville  de  Gand. 

Ainsi  se  tint  le  duc  en  sa  ville  de  Gand  et  manda 
les  chevaliers  de  Tordre  de  toutes  pars,  et  fut  préparé 
moult  noblement  le  chasteau  de  Gand^,  qui  siet  au 
milieu  de  làdicte  ville,  pour  tenir  et  pour  faire  icelle 
feste  et  solempnité.  Et  pour  ce  que  ce  fust  la  première 
feste  de  la  Tboison  que  je  veiz  oncques,  il  m'est  force 
de  deviser  et  descripre  les  cerimonies  et  le  noble  estât 
et  ordonnance  que  chascune  fois  tenoit  le  duc  à  la 
solempnité  d'iceUe  feste. 

Là  vint  Charles,  le  duc  d'Orléans,  Charles  de  Bour- 
goingne,  conte  de  Charrolois,  et  moult  d'aultres 
chevaliers  portans  l'ordre  de  la  Tboison,  comme  mes- 
sire  Hue  de  Lannoy,  seigneur  de  Santés,  le  seigneur 
de  Cry*,  le  seigneur  de  Charny^,  le  seigneur  de  Ter- 
nant^,  le  seigneur  de  Crequi*^,  le  seigneur  de  Chimay  ^, 
le  seigneur  de  Humieres"',  le  seigneur  de  Willerval®, 

le  chapitre  xv  qui,  on  Ta  déjà  dit,  a  été,  comme  les  autres,  coupé 
et  intitulé  par  Denis  Sauvage. 

1.  Le  vieux  château,  appelé  le  château  du  Comte  ou  Saint-Gra- 
ven  Gasteel. 

2.  Antoine,  seigneur  de  Groy  et  de  Henty. 

3.  Pierre  de  Bauffremont. 

4.  Philippe  de  Temant. 

5.  Jean,  seigneur  de  Gréqui  et  de  Ganaples. 

6.  Jean  de  Groy,  seigneur  de  Ghimay  et  de  Thou-sur-Mame. 

7.  Dreux,  seigneur  de  Humières. 

8.  Gilbert  de  Lannoy,  seigneur  de  Villerval. 


84  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

le  seigneur  de  Molembais^,  le  seigneur  de  Montagu^, 
le  seigneur  de  Haubourdin^,  le  conte  de  Meurs*,  le 
conte  de  Yernambourg^,  messire  Simon  de  Lalain, 
seigneur  de  Montigny,  messire  Florimond  de  Brimeu^, 
messire  Baudet  de  Noyelles  et  moult  d'aultres  dont  je 
n'ay  pas  mémoire.  Et  aussi  envoyèrent  leurs  procu- 
reurs, et  s'envoyèrent  excuser"'  le  Roy  d'Arragon®,  le 
duc  Jehan  d'Alençon,  le  conte  d'Ostrevant^,  le  seigneur 
de  Neufchastel^^,  le  seigneur  de  Vergy^*  et  aucuns  sei- 
gneurs et  chevaliers,  qui  pour  leurs  grans  a£Faires  ne 
povoient  estre  à  celle  grande  assemblée.  Et  par  ung 
mardy,  le  sixiesme  jour  de  novembre^*,  s'assemblarent 
tous  les  chevaliers  au  chastel  de  Gand,  environ  deux 
heures  après  midy,  et  saillirent  tous  en  ordre  hors  de 
la  chambre  du  conseil,  qui  pour  eulx  estoit  préparée  de 
sièges  et  de  bureau  à  rendre  compte ,  non  pas  d'ar- 
gent ou  de  despense  d'avoir  ne  de  richesses,  mais  de 

1.  Baudoin  de  Lannoy,  dit  U  Bègue,  seigneur  de  Molembais. 

2.  Jean  de  Neufchâtel,  seigneur  de  Montagu.  Il  ne  reçut  le 
collier  qu'au  chapitre  tenu  à  Mons  en  1451. 

3.  Jean,  bâtard  de  Luxembourg,  seigneur  de  Hautbourdin. 

4.  Frédéric  dit  Waleran,  comte  de  Meurs. 

5.  Robert,  comte  de  Vernembourg,  était  mort  à  cette  époque. 
(Voy.  GoUut,  édit.  de  1846,  col.  1092.) 

6.  Florimond  de  Brimeu  mourut,  comme  le  comte  de  Vernem- 
bourg, en  1445,  avant  la  tenue  du  chapitre.  (Moréri  et  Gollut,  loc,  cit.) 

7.  Il  est  à  noter  que  c'est  à  ce  même  chapitre  de  Gand  (1445) 
que  furent  reçus  le  roi  d'Aragon,  le  comte  d'Ostrevant  et  le  sei- 
gneur de  Humières,  bien  qu'on  puisse  induire  du  texte  assez  obs- 
cur d'Olivier  de  la  Marche  que  ces  trois  personnages  faisaient 
déjà  partie  de  l'ordre  à  cette  époque. 

8.  Alphonse  V,  roi  d'Aragon. 

9.  François  de  Borselle,  comte  d'Ostrevant. 

10.  Thibaut  VIE  de  Neufchâtel. 

il.  Jean  de  Vergy,  seigneur  de  Fouvens  et  de  Vignory. 
12.  Le  samedi  il  décembre  1445.  (Voy.  p.  82,  note  1.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  85 

leur  honneur,  se  besoing  faisoit,  et  aussi  pour  leurs 
affaires  et  pour  leurs  élections.  Et  vindrent  en  la  grant 
chambre  9  qui  estoit  toute  plaine  de  seigneurs  et  de 
nobles  hommes.  Et  premièrement  venoient  les  trois 
officiers,  car  à  celle  fois  n'y  estoit  point  maistre  Jehan 
Germain,  evesque  de  Ghalon  et  chancellier  de  Tordre^, 
dont  le  premier  fut  le  trésorier  de  Tordre,  et  se  nom- 
moit  Petter  Blandeb'n^,  et  fut  iing  des  puissans  et  des 
riches  hommes  d'avoh*  de  la  conté  de  Flandres,  et 
pour  lors  estoit  recepveur  gênerai  de  toutes  les 
finances  du  duc,  et  despuis  fut  maistre  d'hostel  du 
duc,  et  encoires  despuis  du  duc  Charles,  son  fils, 
honune  expert  en  finances,  et  de  son  temps  ediffîa  de 
ses  deniers  une  bonne  ville  sienne,  que  Ton  nomme 
Mandelbourg^  en  Flandres,  et  la  fit*  clorre,  tourer  et 
murer,  et  habiller  moult  notablement.  Le  second  fut 
le  greffier  de  la  Thoison,  et  fut  maistre  Martin  d'Es- 
tinbei^e,  ung  notable  clerc,  homme  d'église,  qui 
moult  bien  estoit  stilé  à  mectre  par  escript  en  latin, 

1.  Par  lettres  du  21  février  1431,  le  duc  accorda  une  pension  de 
300  fr.  sur  la  recette  générale  des  finances  à  Jean  Grermain,  évêque 
de  Nevers  et  conseiller  du  duc.  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B  1659.) 
On  sait  que  Jean  Germain  fut  Tun  des  ambassadeurs  de  Philippe 
le  Bon  au  concile  de  Bâle.  V.  sur  le  paiement  de  ses  gages  en 
cette  quaUté,  ibid.,  B  1663,  fol.  74. 

2.  Meyer  le  nomme  Pierre  Bladelin,  et  c'était  son  véritable  nom. 
On  l'appelait  aussi  Lestmakere.  C'était  un  bourgeois  de  Bruges 
très  habile,  «  sage  hom  et  de  grand  poix,  dit  Ghastellain,  belle 
personne  et  de  belles  mœurs,  et  le  plus  diligent  et  de  grant  labeur 
en  ce  qn'avoit  à  faire  que  Ton  congneust.  »  Il  employa  les  richesses 
que  lui  donna  le  duc  à  bâtir  la  petite  ville  de  Middelbourg,  dans  la 
Flandre  hollandaise,  où  il  fit  établir,  par  des  ouvriers  venus  de 
Dinant,  une  batterie  à  laquelle  Edouard  lY,  roi  d'Angleterre, 
accorda  des  privilèges  en  1471. 

3.  c  Medelbourg.  » 

4.  c  Faire,  clorre,  etc.  • 


86  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

en  François  et  en  allemand.  Et  le  tiers  fut  le  roy  d'armes 
de  la  Thoison,  ung  moult  notable,  sadiant  et  discret 
homme,  natif  de  la  ville  d'Âbbevile  en  Pontieu,  et  se 
nommoit  en  propre  nom  Jehan,  seigneur  de  Sainct 
Remy.  Et  furent  tous  trois  habillez  et  vestuz  de  robes 
longues  d'escarlate,  et  par  dessus  de  longs  manteaulx 
de  mesmes,  fourrez  de  gris,  et  les  chapperons  de 
mesmes  couleurs.  Et  après  iceulx  venoient  les  cheva- 
liers, parez  et  habillez  et  vestuz  comme  les  officiers, 
excepté  que  tous  avoient  le  collier  d'or  faict  de  fusibs 
et  gamiz  de  leurs  flames  au  col,  auquel  pendoit  la 
noble  Thoison  d'or\  et  si  furent  leurs  manteaulx  brou- 
dez  de  brodures  d'or  tout  à  l'entour,  à  la  façon  dudit 
collier.  Et  marchoient  les  chevaliers  deux  à  deux, 
c'est  à  sçavoir  les  derniers  eleuz  en  l'ordre,  les 
premiers  ;  et  ainsi  se  trouvoient  les  plus  anciens  cheva- 
Uers,  en  celle  élection,  les  derniers  et  les  plus  prou- 
chains  du  duc  de  Bourgoingne,  chef  et  fondateur  de 
celle  noble  ordre,  sauf  touteffois  que  les  Roys  et  les 
ducz  sont  les  plus  prochains,  quelques  nouveaulx 
qu'ils  soient  en  ladicte  ordre.  Et,  pour  monstrer  l'or- 
donnance estre  mieulx  gardée,  le  duc  de  Bourgoingne 
faisoit  marcher  le  conte  de  Gharrolois^,  son  fils,  le 
premier  et  le  plus  loing  de  sa  personne,  et  alloit  à  sa 
dextre  main,  et  au  dessus  de  luy  messire  Baudet  de 

1.  «  A  Jehan  Pentin,  orfèvre  de  Bruges,  pour  la  fachon  de 
xxY  colliers  de  Tordre  de  monseigneur  de  la  Thoison  d'or,  qu'il  a 
&iz  tant  pour  mondit  seigneur  comme  pour  les  aultres  cheyaliers 
dudit  ordre,  hiiuxx  1.  »  (Compte  iv«  de  Jean  Abonnel,  1432  ;  Archives 
du  Nord,  B  1945.) 

2.  Les  comptes  de  la  recette  générale  de  Bourgogne  mentionnent 
en  1435  Tachât  d'ornements  destinés  au  manteau  du  comte  de  Gha- 
rolais  pour  la  fôte  de  la  Toison  d'or  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B 
1655,  fol.  68). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  87 

Noyelles,  pour  ce  qu'ilz  estoient  les  plus  nouveaulx  en 
élection,  et  ledit  conte  le  dernier  esleu  ;  et  ainsi  mar- 
choyent  les  chevaliers  par  ordre,  et  feurent  les  deux 
derniers,  le  duc  d'Orléans  à  dextre  et  messire  Hue  de 
Lannoy  à  senestre.  Icelluy  [de  Lannoy],  seigneur  de 
Santés,  fut  ung  des  notables,  des  saiges,  des  vaillans  et 
des  preud'hommes  chevaliers  de  son  temps,  fit  moult  de 
beaux  voyages  eteust  charge  et  ordonnance  de  plusieurs 
notables  embassades,  exécuta  la  guerre  et  fit  armes  en 
champ  cloz,  de  sa  personne,  à  l'encontre  du  duc  Jehan 
de  Somreset,  angloix,  et  ailleurs,  et  estoit  desjà  fort 
viel  à  celle  heure.  Et  la  cause  pourquoy  je  escriptz 
longuement  de  luy,  c'est  pour  ses  vertuz  et  qu'il  le 
valoit,  et  aussi  pour  ce  qu'en  mes  Mémoires  je  ne  puis 
plus  toucher  de  luy,  car,  pour  son  ancienneté,  je  n'ai 
veu  de  ses  nobles  faictz,  sinon  son  sens  et  ses  ver- 
tueuses doctrines.  Le  bon  duc  Philippe  de  Bour- 
goingne,  fondateur  et  chief  de  ceste  noble  ordre, 
mardioit  seul  après  ses  frères  et  compaignons ,  et  là, 
au  saillir  de  la  chambre,  entrant  en  la  salle,  se  misrent 
devant  luy  deux  sergans  d'armes,  portans  masses 
armoyez  en  chief  des  armes  du  Roy  de  France,  et  puis 
des  siennes,  et  ce  à  cause  que,  comme  duc  de  Bour- 
goingne,  il  est  premier  per  et  doyen  des  nobles  pers 
de  France.  En  tel  estât  et  ordre  tirèrent  tous  en  la 
court,  où  les  chevaulx  les  attendoient,  et  en  tel  ordre 
allèrent  les  chevaliers  parmy  la  ville  de  Gand,  grande- 
ment accompaignez  de  nobles  hommes  privez  et 
estranges,  d'ambassadeurs  et  d'estrangiers,  et  le  peuple 
estoit  moult  grant  parmy  la  rue  et  parmy  la  ville.  Et 
en  tel  estât  vindrent  en  l'église  de  Sainct  Jehan,  qui 
est  une  des  principales  églises  et  paroisses  de  Gand, 
et  à  l'entrée  de  celle  église  trouvèrent  l'evesque  de 


88  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

Tournay^  revestu,  avecques  les  chanoines,  cbappelains 
et  choreaulx  d'icelle  église,  qui  recuillirent  le  duc  et 
ses  frères  moult  dévotement,  et,  en  chantant  himnes 
et  cantiques  dévotes,  les  conduisirent  jusques  au  cueur 
de  l'église,  et  dont  les  formes  d'icelluy  cueur  furent 
parez  de  tableaux^,  armez  et  timbrez  des  armes  et 
timbres  des  chevaliers,  de  leurs  motz,  de  leurs  noms 
et  de  leurs  devises  ;  et  furent  iceulx  tableaijo:  grans  et 
spacieux,  et  peinctz  le  plus  richement  et  le  mieulx 
qu'il  se  peust  faire  ne  mectre,  et  furent  iceulx  blasons 
assiz  en  icelles  fourmes  à  deux  lez,  en  tel  ordre  et  en 
telle  manière  que  les  chevaliers  marchoient  à  icelle 
fois,  et  se  tira  chascun  chevalier  en  droit  de  son  blason, 
et  demourarent  aucunes  places  vuides,  garnies  de 
leurs  blasons,  et  d'abondant  seoient  iceulx  blasons  sur 
un  grant  drap  noir,  ce  que  les  autres  n'avoient  point. 
Si  me  tiray  devers  le  roy  d'armes  de  la  Thoison, 
qui  fut  homme  tout  courtois ,  et  luy  demanday  pour- 
quoy  ne  à  quelle  cause  estoit  ceste  différence,  et  com- 
bien que  je  feusse  paige  et  du  nombre  de  la  petite 
extime,  le  bon  homme  s'arresta  à  moy  et  me  dit  que 
c'estoient  les  blasons  et  les  places  des  bons  chevaliers 
d'icelle  ordre  qui  estoient  trépassez  despuis  la  der- 
nière semblable  feste  tenue,  et  que,  se  je  veoye  et 

1.  Jean  Chevrot,  évoque  de  Toumay  depuis  1436. 

2.  Ces  tableaux  existaient  encore  en  1564,  d'après  une  note  de 
Lautens  de  Gand  ;  les  chanoines  de  Saint-Jean  les  firent  rafraî- 
chir cette  année  et  les  replacèrent  en  leur  ordre  dans  le  chœur  de 
réglise,  sous  les  armes  des  chevaliers  qui  avaient  assisté  à  la  fête 
de  la  Toison  d'or  de  1559.  —  Gfr.  ms.  de  la  Bibliothèque  publique 
du  lycée  de  Lyon,  n*  822  du  catalogue  Delandine.  V.  aussi  aux 
Archives  de  la  G6te-d*0r,  B  1653,  fol.  49,  le  coût  des  blasons 
peints  pour  les  chevaliers  de  la  Toison  d'or  en  1434. 


MÉMOmBS  d'ouvier  de  la  marche.  89 

regardoie  le  surplus  de  la  noble  oerimonie,  je  pour- 
roie  veoir  et  congnoistre  lendemain,  à  la  grande 
messe,  plus  amplement  ce  que  je  demandoie.  Et  aussi, 
en  différant^  des  aultres,  je  veiz  aucunes  places  et  bla- 
sons, dont  nul  ne  prenoit  les  places,  et  estoient  les 
places  et  les  lieux  des  chevaliers,  qui  pour  leurs  grans 
a£Faîres  s'estoient  excusez  par  leurs  procureurs,  et 
n'estoient  pour  celle  fois  peu  venir  à  la  journée  ne  à 
icelle  feste.  Et  à  l'endroit,  et  par  dessus  la  place  du 
Roi  d'Arragon,  avoit  ung  riche  ciel  de  drap  d'or, 
conmie  s'il  eust  esté  en  personne  ^,  et  estoit  sa  place 
au  dessus  de  celle  du  duc  d'Orléans  et  en  ce  mesme 
rang.  Et  fut  la  place  du  duc  de  Bourgoingne  au 
maistre  et  principal  siège,  couvert  de  son  palle,  qui 
fut  de  drap  d'or,  et  n'avoit,  au  demeurant,  nul  diffe- 
rand  à  ses  frères  et  compaignons,  sinon  que  le  tableau 
de  ses  armes  estoit  ung  peu  plus  grant  et  plus  large 
que  les  aultres.  Les  chevaliers  chascun  en  sa  place, 
vespres  commencèrent,  qui  furent  chantées  par  les 
chantres  de  la  chappelle  du  duc,  qui  fut  une  des 
meilleures  chappelles,  des  mieulx  accordées,  et  en 
plus  grant  nombre  de  chappellains,  que  l'on  sceut 
nulle  part.  Et  tandis  que  l'on  disoit  vespres  et  le  ser- 
vice, pour  ce  que  à  celle  heure  je  ne  veoye  plus  riens 
qui  fust  à  enquérir,  je  m'en  allay  avecques  aultres  de 
ma  sorte  pourmener  parmy  l'église,  qui  fut  plaine  de 
gens  et  de  grant  peuple,  et,  en  regardant  par  tout,  je 

1.  c  En  devisant.  • 

2.  c  A  Thiery  du  Ghastel,  la  somme  de  637  salus  17  solz...  poar 
le  mantel  de  l'ordre  de  la  Thoison  d'or  de  mondit  seigneur,  fait, 
par  son  commandement,  pour  leroy  d*Arragon,  etc.,  etc.  »  (Archives 
du  Nord,  4*  compte  de  Guillaume  de  Poupet,  1449,  fol.  202,  B2002.) 


90  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  lA  MARCHE. 

veiz  hault  aucungs  blasons,  tels  que  ceux  qui  estoient 
miz  es  formes  pour  les  chevaliers,  et  me  fut  dit  que 
c'estoient  les  blasons  des  bons  chevaliers  portant 
Tordre  qui  estoient  mors  avant  Taultre  feste  paravant 
faicte,  et  dont  lesditz  blasons  estoient,  encoires  en 
forme,  si  les  avoit  on  là  mis  solempnellement,  et  que 
telle  estoit  la  coustume,  que  à  refaire  chascune  feste, 
quant  Ton  trouvoit  les  blasons  des  chevaliers  es  formes 
accoustumées,  et  qu'ilz  estoient  trépassez,  et  toutes 
les  solempnités  par  eux  passées  et  accomplies,  iceulx 
tableaux  et  blasons  estoient  eslevez  et  miz  hault  hors 
du  cueur,  où  cbascun  les  povoit  longuement  voir  et 
congnoistre.  Yespres  dictes  et  achevées,  les  chevaliers 
s'en  retournèrent  comme  ilz  estoient  venuz  ;  et  le  len- 
demain, qui  fut  par  un  mercredy,  entre  neuf  et  dix 
heures,  retournèrent  les  chevaliers  à  la  grant  messe, 
gardans  chascun  sa  reigle  et  son  ordre,  et  là  je  ne  veiz 
riens  de  nouvel  jusques  à  l'offerande. 

Sur  quoy  est  force  de  me  arrester  pour  declairer  la 
noble  cerimonie  ad  ce  tenue  et  faicte.  Premièrement, 
quant  le  prestre,  qui  celebroit  la  messe,  qui  Ait  Tevesque 
de  Tournay ,  fut  retourné  de  l'autel  devers  les  chevaliers, 
les  officiers  d'armes,  vestuz  de  leurs  cottes  d'armes,  en 
lieudeclercz  de  chappelle,  portarentun  carreau  de  drap 
d'or,  et  devant  l'autel  avoit  ung  râtelier,  auquel  avoit 
autant  de  cierges  qu'il  y  avoit  de  chevaliers  portans 
l'ordre  de  la  Thoison  d'or,  presens  et  absens  et  tres- 
passez  depuis  la  dernière  feste  tenue,  et  print  Fusil,  le 
poursuy vant,  celuy  du  duc  fondateur  et  chief,  le  baisa 
et  Iç  bailla  au  roy  d'armes  de  la  Thoison  d'or,  lequel 
roy  d'armes,  en  soy  adgenouillant  par  trois  fois,  vint 
devant  le  duc  et  dit  :  c  Monseigneur  le  duc  de  Bour- 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  91 

€  goiogne,  de  Lotricb,  de  Brabant,  de  Lembourg  et 
c  de  Lucembourg,  conte  de  Flandres,  d'Artois  et  de 
€  Bourgoingne  palatin,  de  Hollande,  de  Zeellande  et  de 
€  Namur,  marquis  <lu  Sainct  Empire,  seigneur  de 
€  Frise,  de  S^ilins  et  de  Malines,  chief  et  fondateur  de 
€  la  noble  ordre  de  la  Thoison  d'or,  allez  à  Toffe- 
€  rande  !  »  Et  le  duc  partit  hors  de  son  siège  ;  et  le 
roy  d'armes,  en  baisant  et  adgenuillant,  luy  bailla  son 
cierge  allumé  et  emprins,  et,  au  passer,  se  retourna 
le  duc  devers  le  duc  d'Orléans,  en  luy  portant  grant 
honneur  et  révérence  ;  mais  le  noble  duc  d'Orléans  ne 
luy  fit  l'honn^ir  de  son  degré  comme  la  tierce  personne 
du  royaulme  de  France,  mais  comme  frère  et  cheva- 
lier de  la  Thoison  d'or.  Et  firent  tous  les  aultres 
chevaliers  moult  grant  honneur  au  duc.  Le  duc  revenu 
de  Tofferande,  le  poursuyvant  print  le  cierge  du  Roy 
d'Ârragon,  et,  en  le  baisant,  et  soy  inclinant,  le  bailla 
au  roy  d'armes,  et  le  roy  d'armes  dist  :  c  Très  hault 
€  et  tcès  puissant  prince  le  Roy  d'Ârragon,  venez  à 
€  Tofferande  ou  aultre  pour  vous  1^>  Et  lors  messire 
Ânthoine^  de  Gry,  conte  de  Porcyen,  qui  estoit  procu- 
reur pour  le  Roy  d'Arragon,  se  partit  de  son  siège  et 
alla  en  la  place  du  Roy,  et  puis  se  partit,  et  le  roy 
d'armes  luy  bailla  le  cierge  ;  mais  il  ne  le  baisa  point 
ny  ne  s'agenoilla,  et  ce  pour  la  differance  du  prince 
et  du  procureur.  Le  seigneur  de  Cry  fit  reverance  au 
duc  et  à  ses  frères  et  alla  à  l'offerande,  et  puis  s'en 
retourna  en  sa  propre  place.  Le  poursuyvant  print  le 
derge  du  duc  d'Orléans,  le  baisa,  et,  en  faisant  reve- 
rance, le  bailla  au  roy  d'armes,  et  lequel  appella  le 

i.  c  Seigneur.  > 


92         BfÉMomES  d'olivier  de  la  marche. 

duc  d'Orléans  par  ses  tiltres  et  seignories,  et  luy 
porta  son  cierge  et  le  luy  présenta  en  baisant  ledit 
cierge  moult  humblement.  Le  noble  duc  alla  à  Toffe- 
rande,  et  si,  de  sa  part,  il  fit  honneur  au  duc  de  Bour- 
goingne,  le  duc  le  luy  rendit  aussi  grant  ou  plus ,  et 
alla  à  l'offerande  ;  et  luy  portarent  les  chevaliers  grant 
honneur  et  révérence,  et  retourna  en  sa  place.  Et  ainsi 
se  presentoient  les  cierges  aux  chevaliers,  et  de  degré 
en  degré.  Et  me  souviens  que  le  roy  d'armes  se  vint 
mectre  en  la  basse  forme,  à  l'endroit  du  tableau  du 
conte  de  Fribourg,  qui  estoit  des  chevaliers  trespassez, 
et  dist  :  c  Je  vois  à  l'offerande  pour  le  bon  chevalier 
c  le  conte  de  Fribourg,  dont  Dieu  vuille  avoir  l'ame  !  » 
Et  pour  luy  alla  le  roy  d'armes  à  l'offerande.  Et  ainsi 
se  continua  la  cerimonie,  que  en  lieu  d'ung  absent  un 
chevalier  de  l'ordre,  son  procureur,  alloit  à  l'offerande 
pour  luy,  et  pour  les  trespassez  alloit  à  l'offerande  le 
roy  d'armes  de  la  Thoison  d'or. 

L'offerande  achevée  et  faicte,  l'evesque  de  Verdun*, 
qui  deppuys  fut  chancellier  de  l'ordre,  fit  ung  sermon 
où  fut  ramentue  la  cause  de  la  fondacion  d'iceUuy  noble 
ordre,  et  dont  l'intencion  singulière  fut  pour  le  remède 
et  l'ayde  de  l'Église  et  de  la  saincte  foy  chrestienne,  et 
aussi  ce  que  les  chevaliers  debvoient  et  [en  quoy  ils] 
estoient  obligés  envers  Dieu  et  la  chose  publique  plus 
que  ceubc  de  moindre  estât,  de  l'amour  et  union  qui 
debvoit  estre  en  euhc,  de  la  loyaulté  qu'ilz  debvoient 
porter  à  leur  chief  et  leur  chief  à  eulx,  et  l'ung  envers 
l'aultre,  et  moult  d'aultres  belles  et  notables  choses, 
qui  trop  longues  me  seroient  à  escripre.  Et,  la  messe 

i.  Guillaume  Fillastre. 


HÉMOIRBS  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  93 

célébrée,  les  chevaliers  s'en  retournarent  comme  ilz 
estoient  venus  et  se  retirarent  en  leur  chambre  de 
conseil,  et  tandis  fut  le  disner  apresté.  Et  là  fut  dressée 
une  moult  grande  table  toute  couverte  et  adossée 
d'ung  velours  noir  broudé  de  fiisilz  et  des  armes  du 
duc  de  Bourgoingne,  moult  richement,  et  au  senestre 
cousté  avoit  une  plus  basse  table,  qui  fut  ordonnée 
pour  les  quatre  officiers  de  la  Thoison.  Le  disner  prest, 
les  chevaliers  revindrent,  et  lavèrent  les  deux  ducz 
ensemble,  et  se  seit  le  duc  de  Bourgoingne  au  mellieu 
de  la  table,  et  à  son  dextre  lez^  le  duc  d'Orléans,  et  au 
senestre  le  seigneur  de  Santés,  et  se  seirent  les  aultres 
chevaliers  par  ordre.  Les  deux  ducz  furent  serviz  à 
couvert,  diascun  à  par  soy,  et  pareillement  furent 
serviz  tous  les  chevaliers,  chascun  son  plat  et  son  ser- 
vice à  part,  et  furent  moult  grandement  serviz  de  vins 
et  de  viandes.  Et  à  la  basse  table  se  seit  le  chancelier, 
le  trésorier,  le  greffier  et  le  roy  d'armes,  qui  pareil- 
lement furent  serviz,  et  chascun  à  par  eulx,  comme 
les  chevaliers.  Longuement  dura  le  disné  et  le  ser- 
vice» Là  jouarent  et  sonnarent  menestriers  et  trom- 
pettes, et  heraulx  eurent  grans  dons  et  criarent 
largesse.  Et,  tables  levées,  furent  les  espices  appour- 
tées,  et  fiirent  les  princes  et  les  chevaliers  serviz 
d'espices  et  de  vins,  et  puis  se  retraïrent  les  chevaliers 
en  le\irs  chambres;  et,  sur  le  point  de  trois  heures, 
revindrent  vestuz  de  robes  et  longs  manteaulx  noirs, 
et  chascun  le  collier  de  l'ordre  au  col,  et  les  quatre 
officiers  furent  vestuz  de  mesme,  montarent  à  cheval 
en  l'ordre  accoustumée  et  allèrent  à  l'église  ouyr 

1.  Lu,  côté. 


94  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

vespres  des  mors  et  prier  pour  les  trespassez  ;  et  le 
lendemain  furent  à  la  grant  messe  et  furent  à  Toffe- 
rande  comme  le  jour  devant,  et,  après  Tofferande,  le 
greffier  de  la  Thoison  nomma  tous  les  chevaliers  tres- 
passez qui  oneques  portarent  Tordre  de  la  Thoison, 
les  reconunandant  aux  chevaliers,  leurs  frères,  pour 
prier  pour  eux.  Le  service  achevé,  s'en  retoumarent 
les  dievaliers  et  fut  le  disné  préparé,  et  furent  les 
ducz  d'Orléans  et  de  Bourgoingne  et  le  conte  de  Ghar- 
rolois  à  une  table,  et  fut  le  duc  d'Orléans  assis  au  des- 
sus, et  luy  fit  tousjours  le  duc  de  Bourgoingne  moult 
grant  honneur.  Les  aultres  chevaliers  furent  assiz  aux 
aultres  tables,  et  plusieurs  chevaliers,  orateurs  et 
embassadeurs  de  divers  royaulmes  et  pays  avecques 
eulx,  et  là  fut  assis  messire  Jehan  de  Bonniface, 
chevalier  arragonnois^,  à  qui  Jaquet  de  Lalain  avoit 
touchié  Temprinse,  et  dont  les  armes  se  debvoient 
faire  en  celle  sepmaine.  Le  disner  faict,  se  retrahirent 
les  chevaliers  en  la  chambre  de  leur  conclave,  et  là 
n'entra  nul,  s'il  n'estoit  chevalier  pourtant  l'ordre,  et 
les  quatre  officiers  dessus  nommez.  Par  deux  jours 
furent  les  chevaliers  assemblez,  et  le  deuxiesme  jour, 
Thoison  d'or  demanda  après  le  seigneur  de  la  Vere, 
ung  moult  puissant  et  notable  chevalier  zeellandois,  du 
nom  et  des  armes  de  Bourselle',  et  qui,  par  sa  grant 

i.  Le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing  dit  :  c  un  chevalier 
natif  du  royaume  de  Sicile  »  {Œuvres  de  Georges  Ghastellain,  t.  Vm, 
p.  69,  208,  édit.  Kervyn  de  Lettenhove).  Mais,  d'après  le  môme 
chroniqueur,  il  était  t  de  Thostel  d'Alphonse,  roi  d'Aragon.  »  — 
Ailleurs  (v.  ci-devant,  p.  81)  Olivier  de  la  Marche  le  fait  venir  du 
royaume  de  Gastille. 

2.  Henri  de  Borselle,  seigneur  de  la  Vère,  dont  le  fils  Wolfart, 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  95 

oonduicte  et  renommée  par  la  mer,  avoit  eu  la  fille  du 
Roy  d'Escoce,  seur  germainne  de  madame  la  daulphine, 
dont  cy  dessus  est  faicte  mencion,  et  Tavoit  mariée  à 
son  filz  le  conte  de  Boucquam.  Et  demanda  semblable- 
ment  après  le  seigneur  et  ber  d'Âuxi,  le  chevalier  avant 
nonuné,  qui  gouvernoit  et  nourrissoit  le  conte  de 
Gharrolois.  Tant  les  quist  le  roy  d'armes  qu'ilz  vindrent 
au  conclave,  et,  quant  ilz  partirent  dehors,  ilz  avoyent 
le  collier  de  la  Thoison  d'or  au  col,  et  dit  chascun  que 
bonne  élection  avoit  esté  faicte  des  deux  chevaliers. 
Âultres  furent  esleuz^,  à  qui  la  Thoison  fut  portée, 
dont  je  n'ay  souvenance,  et  nommeement  le  duc  Jehan 
de  Bretaigne,  qui  receut  l'ordre  moult  aggreablement, 
et  fit  de  grans  dons  au  roy  d'armes  qui  la  luy  porta  ^. 
Et  ainsi  se  départit  icelle  feste^,  et,  comme  dit  est 
dessus,  force  m'a  contrainct  d'escripre  celluy  noble 
estât  pour  une  fois,  pour  délecter  les  lisans  qui  verront 
mes  Mémoires  cy  après,  si  à  veoir  et  à  sçavoir  les 

comte  de  Boacquam,  épousa  en  premières  noces  Marie  Stuart, 
fille  de  Jacques  !«',  roi  d'Ecosse. 

4.  Les  chevaliers  élus  au  chapitre  de  Gand  furent,  d'après  le 
ms.  Bihl.  nat.  n»  5046,  Alphonse,  roi  d'Aragon,  Frank  de  Bor- 
selle,  Regnault,  seigneur  de  Brederode  et  de  Viane,  Henri  de  Bor- 
selle,  seigneur  de  la  Vère,  Jean,  seigneur  et  ber  d'Auxy,  et  le  sei- 
gneur de  Humières.  Les  mômes  dans  GoUut,  col.  1092  et  1093. 

2.  Olivier  de  la  Marche  fait  ici  une  confusion  et  commet  une 
erreur.  Jean  V,  duc  de  Bretagne,  mort  depuis  1442,  avait  été  élu 
chevalier  de  la  Toison  d'or  au  dixième  chapitre  tenu  à  Saint- 
Orner  à  la  Saint-André  1440.  V.  Monstrelet,  ch.  ccliii,  t.  V,  p.  444, 
et  le  ms.  Bibl.  nat.  n*  5046.  En  1445,  le  collier  fut  offert  à  son 
fils  le  duc  François  I*'  et  au  comte  de  Saint-Pol,  qui  le  refusèrent. 
(Reififenberg,  Histoire  de  la  Toison  d*Or,  p.  28.) 

3.  Cest  au  chapitre  de  Gand  qu'il  fut  décidé  que  les  fêtes  de  la 
Toison  d'or  auraient  désormais  lieu  le  2  mai  et  tous  les  trois  ans 
(ms.  n*  5046). 


96         BféMomES  d'olivier  de  la  marche. 

cerimonies  passées,  par  eulx  non  veues,  et  où  je  ne 
plains  le  travail,  si  non  en  tant  que  ne  le  sçay  faire 
ou  y  atteindre  selon  mon  désir  et  a£fection. 


CHAPITRE  XVI. 

Comment  messire  Jaques  de  Lalain  et  messire  Jehan  de 
Bonniface  firent  armes  à  fié  et  à  cheval  devant  le 
duc  de  Bourgongne. 

Après  le  faict  de  la  noble  feste  de  la  Thoison  passée, 
les  armes  emprinses  par  messire  Jehan  de  Bonniface^, 
et  touchées  et  accordées  par  Jaques  de  Lalain,  furent 
mises  au  sambedy  suyvant^.  Et  furent  les  lices  prépa- 
rées sur  le  marché  de  .la  Vieserye',  en  la  ville  de 
Gand,  et  fut  la  maison  du  juge  devant  les  maisons  où 
se  vendent  les  vielz  habitz,  ainsi  que  au  mellieu  dudit 
marché;  et  celluy  jour,  ainsi  qu'à  une  heure  après 
midy,  vindrent  les  ducz  d'Orléans^  et  de  Boui^oingne, 
le  conte  de  Gharrolois  et  toute  la  seigneurie  en  la 
maison  qui,  pour  le  juge,  fut  noblement  parée;  et 
print  le  duc  de  Bourgoingne  le  blanc  baston,  comme 
juge,  et  tantost  veindrent  les  huict  honunes  d'armes 

4 .  V.  le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  ch.  xvn  et  xvni, 
t.  Vin,  p.  73  et  suiv.  On  y  trouvera,  p.  79,  c  les  chapitres  des 
armes  à  cheval  de  Messire  Jehan  de  Boniface  i  et,  p.  8i,  ceux 
«  des  armes  à  pied,  •  datés  du  i»  avril  1445. 

2.  Le  mercredi  15  décembre  1445.  Voy.  ci-devant,  p.  81,  note  4, 
et  p.  82,  note  1. 

3.  Ou  Marché  du  Vendredi,  Vrydach  Mart,  le  principal  marché 
de  Gand. 

4.  Charles,  duc  d'Orléans,  sorti  de  prison  en  1440. 


kfHOIRES  d'OLTVISR  DE  LA  MARCHE.  97 

qui  furent  ordonnez  pour  estre  gardes  ;  et  ne  demoura 
guieres  que  ledit  messire  Jehan- de  Bonniface  entra 
par  le  coaté  de  son  pavillon^,  qui  fut  du  costé  tirant  à 
la  rivière  de  TEscault ,  et  estoit  le  chevalier  en  une 
courte  robe  noyre,  et  sur  unes  chausses  d'escarlate 
portoit  son  emprinse  à  sa  jambe  senestre,  et,  après  sa 
presentadon  faicte,  se  retraïct  en  son  pavillon  pour 
soy  armer  ;  et  fut  ledit  pavillon  de  soye  blanche  et 
verde,  et  par  dessus  avoit  ung  blason  des  armes  du 
chevalier,  timbrez  d'une  dame  tenant  un  dart  en  sa 
main ,  et  par  dessus  avoit  en  escript  :  c  Qui  a  belle 
dame,  garde  la  bien.  »  DeTaultre  part,  du  costé  tirant 
à  la  porte  de  Sainot  Bavon,  entra  Jaques  de  Lalain, 
armé  de  toutes  armes,  le  bassinet  en  teste,  la  visière 
levée,  et  estoit  paré  de  sa  cotte  d'armes,  qui  furent 
les  pleines  armes  de  Lalain^,  et  portoit  les  lambeaulx, 
comme  fils  aisné  de  la  maison.  Il  fut  noblement 
accompaigné,  et  sur  tous  le  tenoient  de  près  messire 
Symon  de  Lalain,  son  oncle,  et  Hervé  de  Meriadec, 
ung  escuyer  breton,  moult  bon  corps,  saige  et  adextré 
en  armes.  Ledit  Jaques  seoit  sur  ung  cheval  couvert 
de  ses  armes,  et  descendit  à  pied  et  niarcha  jusques 
devant  le  duc,  se  seignant  de  sa  bannerolle.  Il  estoit 
graut  et  droit  et  avoit  le  visaige  beau,  fraiz  et  bien 
coulouré,  et  povoit  avoir  d'eaige  vingt  quatre  ans.  Il 
avoit  espée  ceincte  et  marchoit  par  moult  bonne  façon. 
Et,  après  sa  présentation  faicte,  ledit  Jaques  se  mit  à 
genoulx  et  requist  au  duc,  son  souverain  seigneur  et 

i.  Jean  de  Boniface  avait  pour  parrains  ou  conseils  deux  che- 
valiers désignés  par  le  duc,  et  dont  Tun  était  Gilbert  de  Lannoy, 
le  célèbre  voyageur  (Livre  des  faits,  etc.,  p.  83). 

2.  De  gueules  à  six  macles  ou  losanges  d'argent, 

II  7 


98  lOÊMOIRES  d'OUVIBR  DE  LA  BfARGRB. 

maistre,  au  nom  de  Dieu  et  de  sainct  George,  cheva- 
lerie. Descendit  le  duc  de  son  hourd  en  la  lice,  et 
Jaques  tira  son  espée,  baisa  la  poignée  et  la  bailla  au 
duc  ^  qui  le  fit  chevalier,  et  ferit  si  grand  cop  le  duc, 
en  baillant  l'accolée,  que  le  cop  fut  ouy  de  tous  ceulx 
qui  furent  presens,  ou  de  la  pluspart,  et  puis  remonta 
en  sa  place,  et  le  nouveau  chevalier  se  retralct  en  son 
pavillon  et  furent  faictz  les  crys  accoustumez.  Et  se 
retrait  chascun  de  la  lice,  sinon  ceux  qui  demeurer  y 
dévoient.  Et  ne  demeura  guieres  que  messire  Jehan 
de  Bonniface  saillit  hors  de  son  pavillon,  sa  cotte 
d'armes  au  doz,  bassinet  en  la  teste,  et  sa  visière  close. 
U  pourtoit  à  son  senestre  costé  une  dague  assez  longue 
et  tenoit  en  sa  main  senestre  une  hache  très  bonne,  à 
dague  dessus  et  dessoubz,  et  avec  ce  un  targon  d'as- 
sier,  et  en  sa  main  dextre  tenoit  un  long  dart,  ligier 
à  la  mode  d'Ëspaigne.  Et  d'aultre  part  saillit  hors  de 
son  pavillon  messire  Jaques  de  Lalain,  le  nouveau 
chevalier,  lequel  d'oires  en  avant  je  nommeray  du 
nom  de  chevalier,  comme  il  appertient.  Ledit  messire 
Jaques  avoit  fait  desclouer  et  oster  la  visière  de  son 
bassinet,  et  avoit  à  manière  d'une  baviere  trouée, 
qui  lui  couvroit  le  visaige  jusques  au  nez.  U  avoit 
l'espée  ceincte,  dont  il  fut  chevalier,  et  me  semble 
qu'il  ne  portoit  point  de  dague.  U  avoit  en  sa  main 
senestre  une  targe  d'assier  et  une  longue  hache,  fort 
poinctue  dessoubs  et  dessus,  et  en  sa  main  dextre 
portoit  une  grosse  espée  pesante,  que  l'on  nomme  ung 

1.  V.  le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  p.  87.  En  donnant 
Taccolade  à  Jacques,  le  duc  lui  dit  :  a  Bon  chevalier  puissiez-vous 
estre,  au  nom  de  Dieu,  de  Nostre-Dame  et  de  Monseigneur  Saint- 
Georges.  1 


MÉMOIRES  d'OUVSBR  DE  LA  MARCHE.  99 

estoc,  et  la  poincte  hault,  à  contrepoix,  pour  en  faire 
gect.  Et  ainsi  marchèrent  les  akvaliers  l'ung  contre 
l'autre ,  et  gecta  ledit  messire  Jehan  de  Bonniface  le 
premier,  et  ferit  de  plain  gect  dedans  la  targe  de  son 
compaignon.  Mais  rien  ne  l'empira,  et  messire  Jaques 
gecta  son  espée  et  passa  assez  près  de  la  teste  de  son 
compaignon,  et,  le  gect  passé,  les  chevaliers  s'appro- 
dierent  Tung  de  Taultre  et  se  gecterent  les  targes 
d'assier  au  devant  de  leurs  marches  pour  cuyder  chas- 
cwd  empescher  et  nuyre  à  son  compaignon,  et  puis  se 
coururent  sus  aux  haches  moult  asprement.  Messire 
Jehan  de  Bonniface  feroit  de  la  teste  de  sa  hache  et 
feroit  hault  après  le  visaige  dont  il  veoit  le  plus  nud  et 
descouvert,  et  messire  Jaques,  qui  fut  beaucoup  plus 
hauh,  rabattoit  froidement,  de  la  quehue  de  sa  hache, 
les  coups  de  son  compaignon,  et,  en  rabatant,  par 
deux  fois  luy  fit  perdre  sa  hache  de  la  main  dextre  ;  et 
messire  Jaques  gecta  le  bout  d'embas  de  son  baston, 
par  deux  ou  trois  fois,  après  la  visière  du  bassinet  de 
son  adversaire,  et  si  souvent  le  continua  qu'il  Tenferra 
en  la  visière,  et  ne  tint  la  prinse  se  peu  non,  car  la 
4iigue  nvmpit,  pourquoy  ne  vint  aultre  destourbier.  Et 
quant  Bonniface  congnut  la  froideur  de  son  compai- 
gnon, il  adventura  vigoureusement  le  surplus,  et,  en 
marchant  près,  il  habandonna  sa  hache  et  prit  la  hache 
de  messire  Jaques  par  le  bout  d'embas,  de  sa  main 
senestre,  et  de  la  dextre  main  il  tira  sa  dague  et 
haulsalamain  dextre  comme  s'il  contendist^  après  le 
visaige -^e  messire  Jaques.  Messire  Jaques  se  couvrit 

1.  D'après  le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  lalaing,  Jean  de  Boni- 
ftice  c  cuidoit  prendre  messire  Jacques  par  sa  visière  ;  »  mais  il 
ne  le  put  t  approcher.  »  .,  ,• 


.*  •- 
-■*•* 


100       nâMonuss  d'olivier  de  la  marche. 

prestement  d'ung  grant  desmarche  et  tira  sa  hache 
hors  de  la  main  du  chevalier,  et  sur  ce  point  le  juge 
gecta  son  baston  ^  et  se  mirent  les  gardes  entre  deux, 
et  furent  les  chevaliers  amenez  devant  le  duc,  ofiPrant 
chascun  de  parachever,  se  faulte  y  avoit.  Le  duc  fut 
content  d'eulx^,  mais  il  ne  les  fit  point  toucher 
ensemble,  pour  ce  que  les  armes  de  cheval  n'estoient 
point  achevées.  [Si]  partirent  tous  deux  ^  à  une  fois  hors 
de  la  lice,  chascun  à  son  bout,  et  tira  chascun  à  son  plai- 
sir ;  et,  quant  à  messire  Jaques,  il  fte  tira  tout  armé  *à 
la  prouchaine  église  de  son  logis,  et  là  moult  dévote- 
ment rendit  grâces  à  Dieu,  et  se  monstra  devant,  lors 
et  depuis,  moult  bon  et  dévot  catholicque  ;  et  les  deux 
ducz  se  retirarent  chascun  en  son  hostel. 

Le  lundy^  suyvanl,  qui  fut  le  dix  huictiesme  jour 
d'icelluy  mois,  les  deux  ducz  revindrent  en  la  lice  pour 
voir  les  armes  de  cheval  des  deux  chevaliers,  et 
prindrent  la  maison  du  juge  ;  et  au  mellieu  de  la  lice 
avoit  une  toille  pour  conduire  les  chevaulx,  pour  les 
courses  de  lances  qu'ilz  debvoient  accomplir  ;  et  se 

1.  La  môme  chronique  rapporte  qae  le  duc  de  Boufgogae  jelA 
son  bâton  à  la  prière  du  duc  d'Orléans. 

2.  V.  dans  le  Livre  des  faits,  p.  88  de  l'édit.  Kervyn  de  LeU 
tenhove,  le  discours  que  Philippe  le  Bon  tint  aux  deux  combat- 
tants. 

3.  Boniface  à  pied  et  Lalaing  à  cheval  (ibid,), 

4.  «  Samedi.  »  Le  lundi  20  ou  le  samedi  18  décembre.  —  Il  y 
a  ici  une  contradiction  entre  le  récit  d'Olivier  de  la  Marche  et 
celui  de  l'auteur  du  Livre  des  faits.  D'après  le  premier,  les  armes 
à  pied  auraient  précédé  les  armes  à  cheval  des  deux  jout^ni  tan- 
dis que,  selon  le  second ,  p.  85,  elles  auraient  été  accomplies  le 
lendemain  des  autres,  c'est-à-dire  le  jeudi  16.  Mais,  pour  le 
détail  des  faits,  Olivier  qui  a  assisté  à  la  joute  semble  mériter 
plus  de  confiance. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  101 

présenta  le  premier  messire  Jehan  de  Bonniface,  armé 
et  monté  comme  il  appertenoit.  Son  cheval  estoit  cou- 
vert d'ung  drap  damas  blanc  et  verd  en  escartelure, 
et  sur  son  armet  «foit  le  bras  d'une  dame  tenant  ung 
grant  volet.  Et  seoit  moult  bien  à  cheval,  et  fit  apport 
ter  après  luy  deux  lances  ferrées  qu'il  présenta  au 
juge,  dont  l'une  fut  ferrée  d'un  fert  bel  et  bon  et  com- 
mung  pour  la  guerre,  et  celuy  luy  fut  acordé  ;  et  l'aultre 
fut  ung  fer  à  quatre  pointes  fort  closes,  et  celuy  luy 
iutdeffendu,  et  luy  fut  dit  qu'il  n'estoit  pas  commung 
à  faire  armes,  ne  passable  devant  juge  ne  en  champ 
clos.  Et  ne  demoura  guieres  que  messire  Jaques  de 
Lalain  se  présenta  armé  de  toutes  armes,  fors  que  de 
la  teste,  sur  laquelle  il  portoit  ung  chapperon  de  bour- 
relet d'escarlate  moult  bien  decoppé  et  qui  bien  luy 
seoit,  selon  l'habillement  de  lors.  Son  cheval  estoit 
couvert  de  drap  damas  gris,  broudé  de  gros  estocz 
jectans  flamme  de  feu,  et  de  sa  lettre,  qui  fut  un  K, 
qui  est  une  lettre  hors  du  nombre  des  aultres.  Et  après 
luy  venoient  quatre  chevaulx  couverts  de  velours  noir 
chargé  d'orfavrerie  dorée  et  blanche,  moult  richement  ; 
ei  avoiept  lesditz  chevaulx  champfrains  d'argent, 
dont  yssoit  une  longue  corne  tenant  au  front,  à  manière 
de  licorne,  et  furent  icelles  tortivées  d'or  et  d'argent  ; 
et  les  paiges  qui  seoient  dessus  furent  vestuz  de  drap 
damas  gris,  broudé  des  devises  et  lettres  semblables 
de  la  houssure  dont  estoit  couvert  le  cheval  dudit 
messire  Jaques  ;  et  avoient  petitz  chapperons,  à  bour- 
reletz  d'escarlatte ,  lesditz  paiges  sur  leurs  testes. 
Ledit  messire  Jaques  entra  en  la  licé,  soy  seignant  et 
recommandant  de  sa  bannerolle  moult  catholicque- 
ment,  et  estoit  fort  accompaigné  de  princes  et  de  plu- 


102       BiéMOmES  d'oliwr  de  la  marche. 

sieurs  grans  seigneurs  de  son  lignaige;  et  si  fit  sa 
presentacion^t  furent  sesr  lances  présentées  et  baîliées 
au  mareschaly  et  d'aultre  part  celles  du  chevalier  espai- 
gnol,  pour  les  mectre  à  une  mesure.  Les  crys  et 
ordonnances  furent  faictz.  Les  chevaliers  s'armèrent 
et  prepararent  et  leur  furent  les  lances  baillées,  et, 
pour  abréger  mon  escript  de  ce  qui  advint  des  trois 
ou  des  quatre  premières  courses,  messire  Jaques  de 
Lalain  estoit  armé  de  plusieurs  rondelles,  l'une  sur 
la  main,  Taultre  sur  le  coude  du  bras  de  la  bride  et 
l'aultre  tenant  au  grant  gardebras,  à  manière  d'escu  ; 
et  ledit  de  Bonniface  estoit  ung  bon  coureur  de  lance 
et  seur,  et  ne  failloit  point  de  trouver  Tune  d'icelles 
rondelles  et  gaignoit  bien  trois  dois  de  longueur  de 
lance,  en  faisant  icelles  atteintes,  parquoy  messire 
Jaques  ne  povoit  atteindre.  Si  fut  conseillé  de  faire 
oster  icelles  rondelles,  et  puis  recommencèrent  leurs 
armes,  et  du  premier  coup  rompirent  les  deux  cheva- 
liers leurs  lances,  qui  fut  la  cinquiesme,  et^  la  sixiesme 
ilz  croisarent  trop.  La  septiesme,  ledit  de  Bonniface 
aggrava  le  fer  de  sa  lance.  La  huictiesme,  firent  tous 
deux  très  dure  atteinte  Tung  sur  l'autre.  La  neuviesme, 
Bonniface  rompit  sa  lance.  La  dixiesme,  messire 
Jaques  rompit  sa  lance.  L'onziesme  et  la  douziesme 
ne  firent  point  d'atteinte.  La  treiziesme,  Bonniface  fit 
une  très  dure  atteinte.  La  quatorziesme,  Bonniface  fit 
une  dure  atteinte  et  désarma^  ledit  messire  Jaques  du 
grant  gardebras.  Si  fut  rearmé,  et  tandis  ledit  Bon- 
niface faisoit  regarder  son  cheval,  et  avoient  oeulx  qui 


i.  c  A  la...  »  et  de  même  aux  phrases  suivantes. 
2.  c  £t  à  la  quatorzième  aussi,  et  desarma.  » 


MÉMOIRES  D^CHilYIER  DE  LA  MARCHE.  103 

le  servoyent  une  coustume  que,  à  chascuoe  course  cai 
bien  souvent,  Ton  nettoyoit  du  curetei  les  quatre  piedz 
de  son  cheval.  Si  commencèrent  pour  la  quinziesme 
fois,  et  roikipit  measire  Jaques  sa  lance,  et  Bonniface 
aggrava  la  poincte  du  fert  de  la  sienne.  La  seiziesme, 
Bonniface  fit  atteinte.  La  dix  septiesme,  atteîndirent 
tous  daix,  et  fauça  de  ce  coup  messire  Jaques  de 
Lalain  le  bord  du  gardebras  de  son  compaignon.  La 
dix  huictiesme,  Bonniface  rompit  sa  lance  par  la  poi- 
gnée. La  dix  neuviesme,  firent  tous  deux  atteinte  en 
croisée.  La  vingtiesme,  ne  firent  point  d'atteinte.  La 
vingt  ugniesme,  rompirent  leurs  lances,  et  de  ce  cop 
fut  Bonniface  desarmé  du  petit  gardebras  de  la  lance. 
Tost  fut  rearmé,  et  de  la  vingt  deuxiesme  course, 
Bonniface  fit  attainte.  De  la  vingt  troisiesme,  Bonni- 
face rompit  sa  lance.  De  la  vingt  quatriesme,  Bonni- 
face fit  une  très  dure  attainte,  et  messire  Jaques 
aggreva  le  fer  de  sa  lance  plus  d'ung  doit.  La  vingt 
cinquiesme,  messire  Jaques  rompit  sa  lance,  et  Bon- 
niface fit  une  très  dure  attainte  près  de  la  lumière  du 
heaulme.  La  vingt  sixiesme,  faillirent  tous  deux,  et  la 
vingt  septiesme,  se  rencontrèrent  tous  les  deux  cheva- 
liers si  durement,  que  tous  deux  aggravèrent  et  rom- 
pirent les  fers  de  leurs  lances.  Ainsi  advint  que  à  celle 
course  le  duc  les  fit  prendre  et  admener  devant  luy, 
et  leur  dist  que  le  jour  leur  failloit  de  lumière ,  et,  à 
la  vérité,  il  estoit  très  tart,  et  que  jà  soit  que  les 
lances  n'estoient  rompues,  ordonnées  à  rompre  par 
les  chappitres,  ne  les  armes  accomplies,  touteffois  tous 
deux  avoient  si  bien  et  si  chevaleureusement  besongné 
qu'il  tenoit  les  armes  pour  accomplies,  et  qu'il  leur 
prioit  qu'ilz  fussent  contens.  Sur  quoy  très  humble- 


loi       ifÉMomES  d'olivier  de  la  marche. 

ment  merciarent  le  duc,  et  par  commandement  tou- 
chèrent ensemble  et  se  partirent  de  la  lice  comme 
frères  S  et  ainsi  furent  icelles  armes  achevées,  au 
grant  honneur  de  toutes  les  deux  parties;  car  ledit 
messire  Jaques  fit  ung  moult  bel  et  honnorable  com- 
mencement de  chevalerie,  et  persévéra  si  largement  en 
accroissement  de  loz  et  de  bruit,  que  de  son  temps  il 
n'a  point  esté  plus  grant  exercite  de  chevalier,  de 
luy,  en  toutes  vertueuses  œuvres  ;  et  quant  audit  de 
Bonniface,  il  se  monstra  l'ung  des  bons  coureurs  de 
lance  qui  ait  esté  de  nostre  temps,  et  fut  le  troisiesme 
de  la  maison  du  duc  de  Millan,  à  qui  j'ay  veu  faire 
armes  ;  et  disoit  on  que  le  duc  de  Millan  avoit  tous- 
jours  cent  lances  especiales,  dont  des  trois  que  je  veiz 
le  premier  fut  Jaques  de  Yisque,  conte  de  Sainct 
Martin,  le  second  fut  Galiot  de  Baltasin,  et  le  tiers  fut 
messire  Jehan  de  Bonniface  dessusdit,  lequel,  à  la 
vérité,  povoit  bien  estre  tenu  et  réputé  pour  une 
bonne  lance. 

CHAPITRE  XVII. 

Comment  messire  Jaques  de  Lalainfit  armes  en  Escoce; 
et  de  plusieurs  autres  particularités  en  la  maison  de 
Bourgongne. 

Et  quant  messire  Jaques  veit  qu'il  ne  trouveroit 
plus  à  besoingner  par  delà,  il  s'en  revint  '  et  trouva 

1.  Jacques  de  Lalaing  fit  un  «  moult  beau  don  »  à  Jehan  de 
Boniface  et  le  festoya.  {Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  t.  VIU, 
p.  89.) 

2.  01.  de  la  Marche  ne  suit  pas  Jacques  de  Lalaing  dans  ses 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  105 

le  bon  duc  de  Bourgoingne  en  sa  ville  de  l'Isle,  j(|iii  le 
reoeut  moult  liement  et  de  grant  cueur.  Mais  il  n'atar- 
gea  guieres  qu'il  print  congié  du  duc,  et  par  mer  se 
tira  au  royaulme  d'Escoce.  Et  l'accompagna  messire 
Symon  de  Lalain,  son  oncle,  et  Hervé  de  Meriadec  et 
plusieurs  aultres  gens  de  bien.  Et,  ad  ce  que  j'entendy, 
messire  Jaques  Duglas,  frère  du  conte  DuglasS  et  ledit 
messire  Jaques  de  Lalain  avoyent  anciennement  assenti 
du  vouUoir  l'ung  de  l'aultre,  et  se  queroient  et  reque- 
roient  l'ung  l'aultre  pour  s'entre  rencontrer,  et  tant 
fist  ledit  messire  Jaques  Duglas  que  la  bataille  fut 
accordée  par  le  Roy*  entre  luy  et  messire  Jaques  de 
Lalain.  Mais  la  matière  creut  et  multiplia  tellement 
que  une  bataille  à  outrance  fut  conclue,  de  trois  nobles 
hommes  escossois  à  l'encontre  de  messire  Simon  de 
Lalain,  de  messire  Jaques  de  Lalain  et  de  Hervé  de 
Heriadet,  et  se  devoyent  faire  icelles  armes  à  une  fois 
devant  le  Roy  d'Escosse^.  Et  quant  vint  le  jour  de  la 
bataille,  le  Roy  les  receut  en  lices  closes  moult  hon- 
Dorablement,  et  combien  que  je  ne  veisse  point  icelles 

courses  chevaleresques  et  aventureuses  en  France,  en  Navarre,  en 
Espagne,  en  Portugal,  minutieusement  décrites  par  Fauteur  du 
Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  ch.  xxi  et  suiv.,  t.  VIII, 
p.  89  et  suiv.,  édit.  Kervyn.  Quant  à  ses  armes  en  Ecosse,  ici 
décrites,  v.  ce  môme  Livre,  ch.  xlii  à  xlv.  Ce  fut  ie  héraut  Gha- 
rolais  qui  fut  chargé  par  Lalaing  d'aller  porter  un  défi  à  James 
Douglas,  et  qui  lui  rapporta  la  réponse  de  celui-ci  à  TEcluse  d'où 
Lalaing,  qui  l'y  attendait  avec  le  duc,  s'emharqua  pour  l'Ecosse  en 
décembre  1448. 
i.  William,  comte  de  Douglas,  frère  aîné  de  Jacques. 

2.  Jacques  Stuart,  deuxième  du  nom. 

3.  Le  combat  eut  lieu  le  25  février  1449,  à  Sterling-Castle,  où 
Ton  voit  encore  la  trace  des  travaux  exécutés  pour  le  champ  clos. 
(Note  de  M.  de  Beaucourt,  Mathieu  d'Ëscouchy,  1. 1,  p.  149.) 


108  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

chiiient  et  se  pressarent  de  si  près  que  de  tous 
leurs  bastoDS  n'en  demoura  nuls,  ne  à  Fung  ne  à 
Taultre,  fors  une  dague  que  tenoit  l'Esoossois  ;  et  ledit 
messire  Jaques  le  tenoit  par  le  bras,  près  de  la  main 
dont  il  tenoit  ladict^  dague,  de  si  court  que  FEscosMis 
ne  se  povoit  ayder  de  sa  dague,  et  le  tenoit  de  Faultre 
main  par  dessoubz  les  aisselles,  tellement  qu'ilz  se 
tournoioient  Fung  Faultre  parmi  la  lice  à  force  de  bras, 
et  dura  longuement.  Messire  Symon  de  Lalain  et  le 
chevalier  escossois  furent  deux  puissans  chevaliers  et 
n'estoient  tous  deux  guieres  duitz  de  soubtiveté  de 
jeu  de  hache,  et,  conmie  deux  chevalliers  vaillans  et 
hardis,  se  queroient  Fung  Faultre  et  se  trouvoient  si 
souvent,  qu'en  peu  d'heure  ilz  empirèrent  les  visières 
de  leurs  bassinetz,  et  leurs  bastons  et  leurs  harnois, 
des  coups  qu'ilz  avoient  donnez  et  receuz,  et  per- 
doient  peu  de  terre  Fung  sur  Faultre.  De  Faultre  part 
aborda  Hervé  de  Meriadet,  et  vint  FEscossois  poiir 
atteindre  ledit  de  Meriadet  de  poux  de  lance;  mais 
Meriadet  détourna  le  0op  de  la  quehue  de  sa  hache, 
tellement  que  la  lance  cheut  à  FEscossois  hors  des 
mains,  et  le  poursuyvit  Meriadet  si  asprement,  qu'a- 
vant que  FEscossois  eust  destroussé  sa  hache,  il  entra 
dedens  luy,  et  d'une  attrappe  le  porta  par  terre,  et 
desmarcha  ledit  de  Meriadet  pour  laisser  relever 
FEscossois,  qui  fut  viste,  ligier  et  de  grant  couraige, 
et  se  leva  vistement  et  courut  sus  audit  de  Meriadet 
pour  la  seconde  fois,  et  Meriadet,  qui  fut  honune,  [et] 
Fung  des  à  redoubter  escuyers  de  son  temps,  de  force 
et  de  legiereté,  froit  et  adextre  en  arme»  et  en  luytte, 
receut  FEscossois  froidement  et  de  grant  aguet,  et 
tost  après  fit  une  entrée  sur  FEscossois,  et  de  celle 


BfÉMOIRES  d'olivier  DB  LA  MilRCafe^  109 

entrée  luy  donna  si  grand  cop  qu'il  le  porta  par  terre 
de  cop  de  hache,  et  prestement  se  cuyda  l'Ëscossois 
relever.  Mais  Meriadet  donna  de  la  palme  et  du 
genoui  contre  le  derrière  de  l'Ëscossois,  et  de  rechief 
le  fittxheoir  à  bouchon  contre  le  saUon,  et  nonobstant 
la  requeste  que  leur  requist^  messire  Jaques  de  Lalain, 
ledit  Meriadet,  voyant  la  luytte  des  deux  chevaliers, 
marcha  pour  ayder  ledit  messire  Jaques  ;  mais  le  Roy 
d'Ëscosse  gecta  son  baston  et  furent  despartiz  ledit 
Meriadet  franc  en  sa  bataille  pour  secourir  ses  corn- 
paignons  à  son  plaisir.  Et  combien  que  ce  soit  contre 
mon  ordre  conmiencé,  et  que  j'escriptz  ceste  bataille 
sans  l'avoir  personnellement  veue,  je  l'escriptz^  à  la 
venté,  par  le  rapport  d'Ëscossois  et  de  ceulx  de  nostre 
party,  et  si  le  puis  rementevoir  sans  mesprendre,  car 
je  veiz  charger  audit  mesaîre  Jaques  l'emprinse  dont 
celle  belle  adventure  et  aultres  sont  advenues. 

Messire  Jaques  de  Lalain  et  ses  compaignons  retour- 
naient par  Angleterre,  et  là  pourta  ledit  messire 
Jaques  son  emprinse  à  la  court,  devant  la  personne 
du  RoyHenry^  et  parmy  le  royaulme,  et  dont  le  conseil 
ne  se  contenta  poinct,  disant  que  ce  n'estoit  pas  la 
coustume  du  royaulme  que  nul  estrangier  ou  privé 
pourtast  ou  levast  enseigne  ou  emprinse  d'armes, 
sans  premier  ^obtenir  congié  et  licence  du  Roy  ou  de 
son  connestable^.    Ce   fut  dit   et   remonstré   audit 

1.  c  Que  luy  eust  faicte.  » 

2.  c  Neantmoios.  » 

3.  BsQri  YI. 

4.  D'après  un.aatre  chroniqueur,  Jacques  de  Lalaing  et  ses 
compagnons  fureflt  «  très  petitement  reçus  »  à  la  cour  d'Angle- 
terre. (Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  t.  VIII,  p.  180,  édit. 
Kervyn  de  Lettenhove.) 


110       MÉHomES  d'olivier  de  la  marche. 

mesure  Jaques  par  moyens.  Suit  quoy  il  respondit 
qu'il  estoit  aucunement  contrainct  à  ce  faire  peur  rai- 
son de  ce  que,  par  veu  et  par  commandement,  il  aaFùH 
emprins  de  porter  icelle  emprinse  par  la  pluspart  des 
royaulmes  chrestifns,  et  se  ainsi  advenoit  qu'en 
demandant  congié  à  cfaascun  Roy  et  à  chascun  royaulme, 
avant  porter  ladicte  emprinse,  on  le  luy  refusast,  en 
ce  cas  il  ne  pourroit  son  emprinse  ne  ce  qui  luy  est 
conmiandé  fournir  ne  achever,  et  pourroit,  par  le 
reffuz,  désobéir  à  telle  personne  qu'il  aymeroit  mieulx 
mectre  tout  le  demeurant  du  monde  en  murmure 
contre  luy.  Geste  response  contenta  fort  les  gens  de 
bien  et  plusieurs  non.  Finablement  partirent  les  trois 
compaignons  de  la  court  du  Roy,  sans  ce  que  audit 
messire  Jaques  iîist  ouffert  aucung  allégement  en  son 
emprinse,  et  s'en  revindrent  à  Sandewic^  pour  rentrer 
en  mer  et  revenir  es  pays  du  duc  de  Bourgomgne. 
Mais  ung  escuyer  anglois  nommé  Thomas  Que',  qui 
venoit  de  Galles,  et  n'estoit  pas  à  court  du  temps  i|ue 
y  iîit  messire  Jaques,  eksceut'  qu'il  avoit  porté  emprinse 
au  royaulme  d'Angleterre,  sans  estre  levée  ne  touchiée, 
fust  par  congié  du  Roy  ou  aultrement,  de  grant  et 
de  noble  vouloir,  à  toute  diligence,  vint  après  ledit 
messire  Jaques  et  le  trouva  desjà  en  son  naviere  prest 
pour  faire  voille,  et  vint,  à  ung  petit  bot,  aborder  au 

1.  Sandwich.  D'après  le  Livre  des  faits,  au  contraire,  ils  s'em- 
barquèrent à  €  Gravesans.  i 

2.  Thomas  Keith  ?  Le  Livre  des  faits  ne  parle  pas  de  ce  défi, 
mais  il  raconte  qu'après  leur  arrivée  à  la  cour  ducale,  Jeicqim  de 
Lalaing  et  ses  compagnons  apprirent  le  départ  de  Técuyer  gallois 
d'Angleterre  pour  a  faire  armes  à  rencontre  de  lifbssire  Jacques.  » 
(Gh.  XL7I,  t.  Vm,  p.  181.) 

3.  c  Sachant.  » 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  La'  MARCHE.  141 

naviere,  et  fit  dire  audit  messire  Jaques  que  jà  à  Dieu 
ne  pleust  que  ung  si  noble  et  tant  renommé  chevalier 
comme  luy  se  partist  du  royaulme  d'Angleterre,  sans 
avoir  allégeance  de  son  désir,  et  qu'il  venoit  là  pour 
touchier  à  son  emprinse  et  luy  prioit  qu'il  luy  laissast 
aes  chappitres,  et  il  luy  promectoit  que,  dedans  six 
sepmaines  après,  il  passeroit  la  mer,  et,  en  la  présence 
et  soubs  le  jugement  du  duc  de  Bourgoingne,  il  accom- 
pliroit  audit  messire  Jaques,  à  l'ayde  de  Dieu,  le 
contenu  de  ses  chappitres.  Finablement  ledit  Thomas 
toucha  l'empriose  et  luy  furent  les  chappitres  baillez, 
dont  il  s'aquicta  honnorablement,  comme  l'on  verra 
cy  après;  et  ledit  messire  Jaques  fit  tirer  les  ancres 
et  faire  voille,  et  vindrent  descendre  à  l'Ëscluse  ^  et 
trouvèrent  le  duc  à  Bruges,  qui  les  receut  en  bonne 
duere. 

En  ce  temps,  ou  à  peu  près,  mourut  à  Brucelles 
madame  Katherine  de  France,  contesse  de  Gharrolois^, 

i.  L'Éclase  était  port  de  mer  au  xv*  siècle,  comme  Thérouamie, 
Saint-Omer  et  Bmges  l'étaient  encore  au  xii«.  (Schayes,  Les  Pays^ 
Bas  avant  et  pendant  la  domination  romaine.  V.  aussi  Guspian., 
p.  487.) 

2.  Catherine  de  France  moamt  le  28  juillet  4446,  à  Tàge  de 
18  ans.  —  c  A  Messire  Nicaise  du  Puis,  conseillier  et  premier 
chappelain  de  la  chappelle  de  Monseigneur,  la  somme  de  229  livres 
dix  solz  du  pris  de  quarante  gros  monnoye  de  Flandres  la  livre, 
que  le  receveur  général  lui  a  paie  comptant  pour  le  fait  du  ser- 
vice, enterrement  et  obseque  de  feue  Madame  la  comtesse  de  Ghar- 
lolois,  cuy  Dieu  pardoint,  faite  en  Téglise  Sainte-Goulle  en  la 
ville  de  Bruxelles,  le  samedy  vp  jour  d'aoust  Tan  MGGGGXLVI. . .  • 
On  y  compte  600  messes  à  deuï  sous  la  messe,  iOO  livres  d'au- 
mônes, 20  livres  aux  religieux  Garmes  et  Gordeliers  qui  ont  veillé 
le  corps;  416  sols  aux  ensevelisseuses;  24  sols  aux  chapelains  de 
Bainte-Gudnle;  24  livres  pour  la  sonnerie  des  cloches  de  toutes 
les  églises  de  Bnixelles;  60  sols  pour  trois  cents  bottes  d'estraîn  à 


114  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

et  si  bien  deffendit  et  luy  et  sa  ville  qu'il  en  partit  à 
son  honneur,  et  soubstint  grant  assault  et  s'y  porta 
cfaevaleureusement  ;  et  le  duc  de  Bourgoiogne  saichant 
son  nepveu  de  Gleves  en  tel  dangier,  et  que  le  père, 
qui  vivoit,  n'estoit  pas  homme  pour  donner  à  son  filz 
grant  confort,  fit  une  armée  conduicte  par  monseigneur 
Loys  de  Sainct  Pol  et  monseigneur  le  bastard  de  Bout* 
goingne,  en  intencion  de  lever  le  siégea  Mais  le  viel 
duc  de  Gleves  fit  rompre  les  pontz  et  les  passaiges  par 
son  pays,  affin  que  ladicte  armée  n'y  entrast,  et  si 
bien  en  print,  et  le  josne  duc  de  Gleves  soubstint 
celle  guerre  si  chevaleureusement,  que  l'arcevesque  de 
Goulongne  en  ramena  ses  gens  et  habandonna  son 
siège,  et  ainsi  fut  celle  guerre  achevée. 

En  celluy  mesme  temps,  monseigneur  Charles  de 
Valois,  duc  d'Orléans,  se  tira  en  Bourgoingne  et  fit 
une  armée  pour  envoyer  en  haste  en  Piedmont.  Par  le 
consentement  du  duc  de  Boui^oingne,  Jehan  de  Gha- 
lon^,  seigneur  d'Arguel,  qui  avoit  espousé  la  nièce 

i.  Le  comte  de  Saint-Pol  avait  avec  lui  600  hommes  d'armes 
et  gens  de  trait,  qui  furent  passés  en  montre  à  Solesmes  en  Hainaut, 
le  27  juillet  1447,  par  Bauduin  (alias  Baudot)  de  Noyelle.  Chacun 
des  hommes  d'armes  recevait  15  fr.  de  paie  par  mois  et  le  comte 
de  Saint-Pol  600  fr.  Quant  au  bâtard  de  Bourgogne,  il  avait 
55  hommes  d'armes  ou  de  trait,  payés  12  fr.  par  mois.  (Mande- 
ment de  Philippe  le  Bon  du  19  novembre  1447  pour  paiement, 
4«  compte  de  Martin  Comille,  1447,  aux  Archives  du  Nord,  B 1994.) 
Voir  aussi  supra,  p.  48,  la  noté,  où  il  est  question  d'un  autre 
contingent  d'hommes  d'armes  bourguignons,  nlis  également  sous 
les  ordres  du  bâtard  Gornille  en  prévision  d'une  attaque  contre  le 
Luxembourg,  et  enfin,  dans  Math.  d'Escouchy,  le  chap.  xv,  1. 1, 
p.  99  et  suiv.,  qui  est  tout  entier  consacré  à  cet  épisode. 

2.  Non  pas  Jean,  mais  Guillaume  de  Ghalon,  alors  seigneur 
d'Arguel,  prince  d'Orange  en  1463,  marié,  comme  on  Ta  vu  précé- 
demment, à  Catherine  de  Bretagne,  nièce  du  duc  d'Orléans. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  115 

dudit  duc  d'Orléans,  leva  aucungs  Bourguignons,  et 
fut  son  lieutenant  Philebert  de  Yauldrey,  moult  vail- 
lant et  diligent  escuyer  bourguignon,  et  dont  dessus 
est  faicte  mencion  en  la  guerre  de  Luoembourg  ;  et  fit 
venir  le  duc  d'Orléans  la  duchesse,  sa  femme,  en  Bour* 
goingne,  laquelle  estoit  seur  du  duc  de  Gleves  et  niepce 
du  duc  de  Bourgoingne,  et  fille  de  sa  seur,  conune 
dessus  est  dit,  et  luy  donna  le  pays  six  mille  francs  ^ 
pour  une  fois,  et  fit  au  pays  moult  grant  chiere  ;  et  de 
ce  tenqps  je  feiz  ung  tour  en  Boui^ôingne,  de  la  grâce 
du  duc  d'Orléans  qui  me  fist  et  monstra  moult  grant 
privaulté,  et  ce  à  cause  qu'il  estoit  moult  bon  rethori- 
cien,  et  se  delectoit  tant  en  ses  faictz  comme  en  faictz 
d'aultruy  ;  et  certes  en  celluy  temps  et  en  mon  josne 
advenir,  c'estoit  mon  principal  passetemps,  et  persis- 
toye  de  josnesse  par  oysiveté  et  loisir  et  par  la  bien 
heurée  paix  qui  estoit  universelle  es  pays  du  duc,  mon 
souverain  seigneur  et  maistre.  Et  quant  l'armée  du 
duc  d'Orléans,  que  leva  et  conduisit  le  seigneur  d'Âr- 
guel,  (ut  apprestée,  ilztirarent  en  la  conté  d'Ast^,  et 
depuis  entrarent  plus  avant  en  pays  et  coururent  la 

i.  En  juin  1447,  Philippe  le  Bon  obtint  de  ses  pays  de  Bour^ 
gogne,  terres,  élections  et  comtés  annexés,  une  aide  de  11,162  1.  t., 
dans  laquelle  le  duché  proprement  dit  fut,  en  effet,  compris  pour 
une  somme  de  6,000  fr.  ;  mais  aucune  partie  de  cette  somme  ne 
fut  payée  au  duc  d'Orléans,  l'aide  tout  entière  ayant  été  accordée, 
sans  autre  désignation  spéciale,  <c  pour  convertir  ou  fait  de  la 
guerre  et  autres  affaires  d'iceulx  pays,  i  (Archives  de  la  Géte- 
d'Or,  B  1702,  compte  rendu  par  Jean  de  Visen,  receveur  général 
de  Bourgogne  et  des  aides.)  La  Marche  doit  Tavoir  confondue  avec 
une  autre  aide,  qui  fut  levée  en  1449  au  profit  du  duc  d'Orléans  et 
dont  il  sera  question  plus  loin,  chap.  xxi. 

2.  Le  comté  d'Asti,  dont  le  duc  d'Orléans  s'empara  sans  pou- 
voir pousser  plus  loin  sa  conquête. 


118  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

lier,  josne  et  vertueux  Roy,  et  fut  celluy  qui  avoit  la 
moitié  du  visaige  rouge.  Et  l'envoya  le  duc  en  Escosse 
par  mer,  moult  richement  et  noblement  accompaignée 
de  chevaliers,  de  dames  et  de  nobles  hommes  ^  Et  en 
ce  temps  le  bon  duc  et  la  duchesse,  de  leur  grâce,  me 
misrent  et  ordonnarent  en  estât  d'escuyer  tranchant, 
avecques  monseigneur  le  conte  de  Gharrolois,  leur  seul 
filz,  et  à  présent  mon  souverain  seigneur  et  maistre. 


CHAPITRE  XVUl. 

Du  pas  de  la  Pèlerine  ^  tenu  par  le  seigneur  de  Eau- 
bourdin  ;  et  des  armes  faictes  entre  le  seigneur  de 
Lalain  et  un  Anglois,  devant  le  du^  de  Bourgongne. 

Et  au  temps  dessusdit,  messire  Jehan,  bastard  de 
Sainct  Pol,  seigneur  de  Haulbourdin,  qui  fut  de  son 
temps  ung  mpult  chevaleureux  chevalier,  tint  un  pas 
pour  faire  armes  près  de  Sainct  Omer,  le  terme  de  six 
sepmaines,  luy  sixiesme  de  compaignons,  qui  se  nom- 
moient  pèlerins  ;  et  se  fonda  son  pas  et  emprinse  sur 
la  belle  Pèlerine^,  lequel  pas  il  fît  signiffîer  par  tous 

4.  Henri  de  Borselle,  seigneur  de  la  Yère,  amiral  de  Hollande, 
fut  chargé  de  conduire  la  jeune  reine  en  Ecosse  avec  messire 
Antoine  de  Rochebaron,  seigneur  de  Berzé,  la  femme  de  celui-ci, 
Philippe  de  Bourgogne,  et  Isabelle,  ûlle  du  seigneur  de  Lalaing. 
(Mathieu  d'Escouchy,  loc.  cit,)  La  «  caraque,  i  sur  laquelle  Marie 
de  Gueldres  s*embargua,  partit  le  jour  de  la  Fête-Dieu  1449  et 
aborda  à  Leith,  près  d'Edimbourg,  le  18  juin.  (!d.) 

2.  On  a  cherché  à  révoquer  en  doute  l'existence  du  pas  de  la 
Pèlerine  et  à  soutenir  que  le  récit  fait  par  Olivier  de  la  Marche  et 
Mathieu  d'Escouchy  n'était  qu'une  fiction.  Mais  l'auteur  môme  de 
ce  système  a  été  contraint  de  l'abandonner  et  de  reconnaître  que 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  1 1 9 

les  royaulmes  et  pays  voisins,  et  s'attendoit  d'avoir 
beaucop  de  gens  de  bien  et  principallement  du  royaulme 
de  France^.  Mais  ainsi  advint  que  l'on  commença  dès 

le  toarnoi  avait  réellement  eu  lieu  dans  les  circonstances  roma- 
nesques rapportées  par  le  second  de  ces  chroniqueurs.  Y.  La  Croix 
Pèlerine,  Notice  sur  un  monument  des  environs  de  Saint-Omer  dans 
les  Mémoires  de  la  Société  d^agriculture  du  Nord,  t.  V,  p.  307-346. 
Le  célèbre  pas  de  la  Pèlerine  parait  s'être  tenu  du  15  juillet  au 
15  août  1449,  près  d'une  croix  en  grès,  haute  de  douze  pieds, 
située  dans  la  commune  de  Saint-Martin-au-Laêrt,  sur  la  route  de 
Calais  à  Saint-Omer.  (V.  le  t.  I  des  Mémoires  de  la  Société  des 
Antiquaires  de  la  Morinie,  p.  502,  où  se  trouve  le  dessin  de  la 
croix,  et  Mathieu  d'Escouchy,  chap.  xxxviii,  t.  I,  p.  244.)  Notons 
cependant  quelques  contradictions  dans  les  dates,  qui  restent  par 
conséquent  douteuses.  D'après  M.  Quenson,  auteur  de  la  Notice 
précitée,  le  pas  aurait  eu  lieu  en  1447  et  la  dépense  aurait  été 
acquittée  Tannée  suivante  au  magistrat  chargé  de  ces  paiements. 
Or,  d'après  les  documents  publiés  par  d'Escouchy,  les  chapitres 
de  c  l'emprinse  i  furent  scellés  par  le  comte  d'Etampes  le 
14  juiJlet  1448  (d'Escouchy,  p.  259),  et  on  y  lit  que  le  pas 
devait  s'ouvrir,  au  bout  d'un  an,  le  15  juillet  1449.  D'autre  part, 
c  d'après  le  compte  iv«  de  Guillaume  de  Poupet,  année  1448, 
déposé  aux  Archives  du  Nord  à  Lille,  Jean  de  Boullongne,  peintre, 
reçut  du  duc  54  livres  de  40  gros  pour  son  salaire  et  façon  de  neuf 
cottes  d'armes  de  drap  de  damas  et  de  tiercelin  noir  peintes  par 
lui  aux  armes  et  devises  du  duc  de  Bourgogne  pour  ses  héraults 
et  officiers  d'armes  qui  se  trouvaient  au  pas  de  la  Pèlerine,  i 
(Laborde,  Les  Ducs  de  Bourgogne,  t.  I,  preuves,  p.  196.) 

La  Pèlerine  n'aurait  été,  dit-on,  que  Jacqueline  de  la  Trémoille, 
épousée  plus  tard  par  le  seigneur  de  Hautbourdin. 

1.  Le  roi  d'armes  d'Artois  fut  chargé  de  cette  signification  en 
France,  où  le  comte  de  Tancarville  et  don  Inigo  d'Arceo,  cheva- 
lier espagnol,  qui  se  trouvait  à  la  cour  du  roi,  touchèrent  Pécu  du 
bâtard  de  Saint-Pol,  mais  un  ordre  royal  leur  défendit,  comme  à 
tous  autres,  de  fournir  l'entreprise.  Toison-d'Or  ou  Saint-Remy 
fut  envoyé  en  Angleterre  et  en  Ecosse,  où  aucun  jouteur  ne  se 
présenta.  Le  héraut  Namur  alla  en  Allemagne,  où  l'écu  du  sei- 
gneur de  Hautbourdin  fut  touché  par  M**  Bernard  de  Vivant,  et 
en  Béam,  où  s'offrit  Bernard  de  Béarn,  bâtard  de  Foix,  fils  natu- 


120  MÉMOIRIS  d'olivier  DB  LA  MARCHE. 

lors  à  murmurer  tant  de  la  paix  comme  des  trêves, 
et  par  François  et  par  Angloix,  tellement  que  chascun 
se  disposa  pour  la  guerre,  et  vindrent  à  icelluy  pas  peu 
de  gens.  Touteffois^  pour  souvenance  d'icelle  noble 
emprinse,  pour  patron  et  doctrine  aux  entrepreneurs 
à  venir,  et  pour  recommendacion  du  noble  chevalier 
et  de  ceux  qui  Taccompaignerent  et  qui  emprinrent 
avecques  luy,  ensemble  des  nobles  hommes  qui  à 
icelluy  pas  vindrent  à  la  noble  espreuve,  j'ay  cy  après 
enregistré  les  chappitres^,  Tordre  et  les  armes  dudit 
pas  ainsi  qu'il  s'ensuyt. 

LES  GHAPPFTRES  DE  LA  PELERINE^. 

Au  parron  de  la  Pèlerine  arriva  ung  grant  cheva- 
lier allemant  du  pays  de  Suave  et  se  nommoit...  et 
povoit^  avoir  cinquante  ans  d'eaige^.  Le  chevalier  fît 

rel  de  Jean,  comte  de  Foix.  Le  héraut  Ghâtelbelin  se  rendit  en 
Espagne,  mais  sans  y  trouver  nul  champion.  Y.  Math.  d'Escou- 
chy,  ch.  xxxrx,  t.  I,  p.  260  et  suiv. 

1.  Les  trêves  de  1444,  mal  observées  dès  le  principe,  venaient 
d'être  ouvertement  rompues  par  la  prise  de  Fougères,  dont  Fran- 
çois de  Surienne,  capitaine  au  service  des  Anglais,  s'était  emparé 
le  24  mars  1449,  quelques  mois  seulement  avant  la  tenue  du  pas. 
(Vallet  de  Viriville,  Hist  de  Charles  VII,  t.  lU,  p.  145.) 

2.  Deux  mots  supprimés  dans  les  précédentes  éditions. 

3.  Ici  devaient  se  trouver  les  chapitres  du  pas,  c'est-à-dire  le 
texte  de  la  proclamation  faite  par  le  bâtard  de  8aint-Pol,  pour 
attirer  les  jouteurs  et  leur  faire  connaître  les  conditions  de  la  lutte. 
Mais  le  copiste  ne  les  a  pas  insérés.  On  peut  les  lire  dans  le 
chap.  XXXIX  de  Mathieu  d'Ëscouchy,  t.  I,  p.  251. 

4.  c  De  Souabe,  qui  pouvoit.  » 

5.  Ce  chevalier  de  Souabe  est  peut-être  Bernard  do  Vivant, 
désigné  par  Mathieu  d'Ëscouchy  (t.  I,  p.  261)  comme  ayant  accepté 
le  défi  du  seigneur  de  Hautbourdin.  Il  portait,  dit-il,  de  sinopU  à 
un  poulain  d'or  en  bande,  et  avait  soixante-cinq  ans  ou  environ. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  121 

touchier  Tescu  de  Lanoelot  du  Lac  et  luy  fut  jour 
baillé  pour  combattre,  selon  le  contenu  des  chappitres  ; 
et  vint  le  duc  de  Boui^oingne  et  monseigneur  le  conte  de 
Gharrolois,  son  filz,  au  lieu  de  Sainct  Orner,  ensemble 
la  seignorie,  et  furent  les  lices  dressées  et  le  perron 
eslevé  de  pierre  moult  solempnellement,  et  là  furent 
actachez  les  deux  escuz,  Tung  de  Lancelot  du  Lac, 
Taultre  de  Tristan  de  Leonnois,  et  furent  icelles  lices 
dressées  enuny  les  champs,  dessus  la  grant  chemin 
tirant  à  Galaiz.  Le  lieu  fut  noblement  préparé  pour  le 
duc,  comme  seigneur  et  juge,  et,  environ  neuf  heures, 
le  chevalier  allemant,  armé  de  toutes  armes,  la  cotte 
d'armes  en  son  doz,  le  bassinet  en  la  teste,  monté  sur 
ung  cheval  couvert  de  ses  armes,  se  présenta  moult 
asseuremment,  et  puis  entra  dedans  son  pavillon,  et 
ne  demoura  guieres  que  entra  en  la  lice  le  seigneur 
de  Haulbourdin.  Il  avoit  devant  luy  six  escuyers  ves- 
tuz  de  blancz  manteaulx,  pourtans  le  bourdon  en  brou- 
dure  devant  et  derrière,  et  servoit  à  deux  fins.  Tune 
pour  mistere  de  la  Pèlerine,  et  se  nommoient  pèlerins, 
et  conmiunement  tous  pèlerins  chargent  le  bourdon  ; 
secondement,  car  c'estoit  la  devise  de  tous  temps 
dudit  seigneur  de  Haulbourdin.  Ces  six  escuyers 
estoient  desliberez  de  faire  armes  et  de  soubstenir  et 
deffendre  icelluy  pas,  se  besoing  faisoit,  et  se  nom- 
moient Jehan  du  Bois,  Anthoine  de  Herin,  Ânthoine  de 
Lomay,  etc. 

Et  après  iceulx  venoit  le  seigneur  de  Haulbourdin, 
qui  se  faisoit  nonmier  le  chevalier  de  la  Pèlerine.  Il 
estoit  armé  de  toutes  armes,  le  bassinet  en  teste  et  la 
visière  close,  pour  non  estre  veu  ou  congneu.  Il  por- 
toit  sa  cotte  d'armes  des  armes  de  Lancelot  du  Lac,  à 


ISIS  BIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

la  bande  de  Benouhie,  et,  ati  demourant,  fut  grande- 
ment accompaigné,  et  son  cheval  de  meames  parures, 
et  les  escuz  et  blasons  qui  furent  à  l'entour  de  son 
pavillon  semblables;  et  devant  la  personne  du  duc,  à 
sa  presentacion,  se  fît  nommer  le  chevalier  à  la  Pèle- 
rine et  non  aultrement.  Le  duc  le  receut  et  bienvien- 
gna  ;  le  seigneur  de  Haulbourdin  se  tira  en  son  pavil- 
lon, et  tantost  vindrent  les  gardes  et  furent  les  crys 
et  cerimonies  accoustumées ,  appertenans  en  tel  cas, 
faictes  et  accomplies.  Deux  haches  furent  présentées 
au  chevalier  allemant,  qui  choisit,  et  l'aultre  Ait  baillée 
à  l'entrepreneur.  Et  saillirent  les  chevaliers  hors  de 
leurs  pavillons,  et  tous  deux  visières  baissées  et  closes^. 
Les  deux  chevaliers  s'assemblarent  au  millieu  de  la 
lice  et  s'entre  rencontrèrent  moult  fîerement;  et  au 
regart  de  la  personne  du  chevalier  allemant,  il  estoit 
grant  et  bel  homme  d'armes,  et  combien  qu'il  fiist 
viel,  si  se  monstroit  il  prompt  et  de  noble  couraige, 
et  queroit  fîerement  son  compaignon,  sans  touteffois 
estre  guieres  duit  ne  aprins  du  jeu  de  la  hache  ;  et 
l'entrepreneur  soubstenoit  et  rabatoit  moult  froide- 
ment et  asseurement,  comme  celluy  qui  autresfois 
avoit  esté  en  celuy  estroit  passaige  de  combatre  en 
champ  cloz  et  soubs  jugement,  car  il  avoit  combatu, 
en  la  ville  de  Sainct  Omer,  ung  chevalier  d'Espaigne 
nommé  messire  Gotiere,  Tung  des  plus  redoubtez 
chevaliers  de  toutes  les  Espaignes.  Finablement  tant 
chevaleureusement  se  requirent  les  deux  chevaliers, 
qu'en  peu  d'heure  furent  les  armes  accomplies,  et 
gecta  le  duc  le  baston  comme  juge.  Et  à  celluy  pas  ne 

1.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  ISS 

vint  aultre  noble  homme  faire  armes,  dont  l'entre- 
preneur Ait  moult  déplaisant  et  ses  oompaignons, 
combien  que  plusieurs  eussent  promis  de  venir.  Tou- 
teffois  messire  Bernard  de  fiearne,  ung  moult  beau 
dievalier,  bastard  de  Fois,  se  mist  en  chemin  pour 
venir  au  pas  dessusdit  ;  mais  une  maladie  de  fièvres 
le  print,  pourquoy  il  ne  peust  venir  au  temps  bpxe  le 
pas  estoit  limité;  mais  le  seigneur  de  Haulbourdin, 
entrepreneur,  luy  fît  sçavoir  que,  quant  il  pourroit 
venir,  il  le  recepvroit  comme  s'il  fust  venu  au  pas. 
Ce  qu'il  fîst  depuis,  comme  l'on  verra  cy  après. 

Et  en  ce  temps,  l'escuyer  anglois,  nommé  Thomas  S 
passa  la  mer  et  vint  à  Bruges  pour  combatre  messire 
Jaques  de  Lalain,  comme  il  luy  avoit  promis  au  lieu  de 
Sandewic,  comme  il^  est  cy  dessus  escript  et  declairé. 
Ledit  messire  Jaques  fut  moult  joyeulx  de  sa  venue, 
et  fiirent  les  lices  préparées  sur  le  viel  marché  de 
Bruges;  et,  le  jour  qui  fut  baillé  par  le  duc  de  Bour- 
goingne,  juge  en  ceste  partie,  le  duc  et  sa  seigneurie 
vindrent  sur  la  lice,  qui  moult  noblement  estoit  pré- 
parée, et  n'est  pas  à  oublier  que,  sur  le  pavillon  qui 
fiit  tendu  pour  ledit  messire  Jaques  de  Lalain ,  avoit 
ung  cerf  couchié  de  broudure.  Gelluy  cerf  portoit  seize 
oort,  et  à  chascun  cort  avoit  une  bannière  dont  estoit 
yssu  ledit  Lalain  et  dont  les  deux  premières  furent  du 
père,  qui  estoit  chief  et  seigneur  de  Lalain,  et  l'autre 
de  Grequi^,  du  cousté  de  la  mère.  Ainsi  monstra  ledit 
messire  Jaques  trente  deux  bannières,  dont  il  estoit 
yssu  directement  du  père  et  de  la  mère,  sans  entre- 

i.  Thomas  Que. 

2.  a  Ainsi  qu'il.  » 

3.  D'or  au  eréquier  de  gueules. 


124  MÉMOIRES  D'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

mesler  eotre  les  deuxmariaiges  aucune  alliance  d'aultre 
nature  ou  condiction,  fors  tousjours  de  bannière  en 
bannière,  comme  dit  est.  A  la  requeste  de  Tescuyer 
angloix,  la  contesse  d'Estampes  et  toutes  les  dames  de 
la  court  furent  présentes  à  voir  icelles  armes  ^  ;  mais 
la  duchesse  n'y  voulut  point  estre  en  sa  personne,  ne 
aussi  ]e  ne  l'avoye  jamais  veu  advenir,  et  mesmement 
à  faire  armes  de  pied.  Touteffois  les  dames  y  furent  à 
celle  fois.  L'Angloix  estoit  accompaigné  de  tous  les 
chevaliers  et  escuyers  de  l'hostel  de  la  duchesse,  et  se 
présenta  tout  desarmé,  et  puis  tira  en  son  pavillon. 

D'aultre  part  vint  messire  Jaques  de  Lalain,  accom- 
paigné du  baron  de  Beaujeu,  nepveur  du  duc,  et  d'aultre 
moult  grant  seigneurie,  ses  parens  et  amis^,  et  me 
souvient  que,  pour  faire  honneur  au  noble  chevalier, 
ledit  seigneur  de  Beaujeu^,  le  seigneur  de  Ravestin^,  le 
bastard  de  Bourgoingne  et  moult  d'aultres  seigneurs 
et  nobles  honunes  s'estoient  parez  de  robes  de  satin 
gris  et  pourpoinctz  cramoisy,  et  venoient  deux  à  deux 
devant  le  chevalier,  qui  estoit  adextré  des  deux  princes 
dessusditz,  cousins  germains.  Il  estoit  vestu  d'une 
longue  robe  de  celle  parure  et  estoit  armé  de  son 
harnois  de  jambe  seullement,  et,  à  l'entrée  de  la  lice, 
se  seigna  à  pied,   et  en  telle  ordonnance  marcha 

i .  L'auteur  du  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing  (chap.  xlvi, 
t.  YIII  des  Œuvres  de  Ghastellain,  édit.  Kervyn  de  LettenhoYe, 
p.  182)  cite  parmi  ces  dames  la  duchesse  de  Glëves,  Blarie  de 
Bourgogne,  veuve  en  1448  du  duc  Adolphe  IV. 

2.  Entre  autres,  le  seigneur  de  Gréqui  et  Simon  de  Lalaing,  ses 
oncles,  (/d.) 

3.  Philippe  de  Bourbon,  déjà  plusieurs  fois  nommé. 

4.  Adolphe  de  Glèves,  seigneur  de  Ravestein,  frère  du  duc 
Jean  I". 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  ISS 

jusques  devant  le  duc,  son  souverain  seigneur  et  juge, 
qui  le  reœupt,  et  s'en  retourna  en  son  pavillon.  Devoirs, 
crys  et  cerimonies  furent  faictz,  et  tandiz  chascun 
champion  envoya  présenter  son  baston  au  juge  ;  car 
diascua  povoit  porter  telle  hache ,  et  de  telle  façon 
que  bon  luy  sembloit  ;  mais  le  bon  duc  avoit  aocoos- 
tumé  luy  mesme  de  visiter  les  bastons  dont  Ton  deb- 
voit  devant  luy  combatre  ou  faire  armes,  pour  ce 
que  pour  riens  n*eust  voulu  souffrir  que  soubz  son 
jugement  nulle  chose  mal  enseigneuse,  ou  de  fraulde, 
eust  esté  faicte.  Messire  Jaques  fit  présenter  une  longue 
hache  à  poincte  dessus,  et  de  ung  costé  ung  bec  que 
on  dit  de  faulcon ,  et  de  l'aultre  un  mail  rond,  à  trois 
pointes  de  diamant,  et  au  dessoubz  de  la  hache  une 
bonne  forte  dague.  Et  la  hache  de  l'Angloix  fut  une 
forte  hache  poinctue  dessoubz,  et  un  grant  taillant 
d'ung  costé ,  et  de  Taultre  un  long  mail  ;  et  plus  bas 
avoit  rondelle  pour  la  garde  de  la  main,  et  dessoubz 
fut  poinctue  d'une  courte  dague  ^ .  Les  bastons  furent 
rapportez,  et  les  gardes  ordonnez.  L'Anglois  saillit 
hors  de  son  pavillon,  armé  de  toutes  armes,  sa  cotte 
d'armes  vestue,  le  bassinet  en  la  teste,  la  visière  bien 
close  et  fermée  ;  et  portoit  sa  hache,  sa  main  .dextre 
armée,  et  couverte  de  la  rondelle  de  la  hache;  et 
povoit  on  legierement  juger  qu'il  estoit  desliberé  de 
faire  sa  bataille  de  la  teste  de  la  hache.  Et  d'aultre  part 
•ifllit  messire  Jaques  de  Lalain  armé,  sa  cotte  d'armes 

1.  L'Anglais  avait  apporté  sa  hache  d'Angleterre,  et  le  duc,  qui 
ne  la  jugeait  pas  semblable  à  celle  de  Jacques  de  Lalaing,  ne 
Toalut  pas  lui  permettre  de  s'en  servir  sans  le  consentement  de 
son  adversaire,  ce  que  celui-ci  lui  a  accorda,  »  parce  qu'il  était 
t  courtois  sur  tous  hommes  par  sa  débonnaireté.  »  (Livre  des  faits 
de  Jacques  de  Lalaing,  chap.  xlvi,  eod.  loc,  p.  184.) 


1S6  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

vestue;  et  en  sa  teste  avoit  une  petite  sallade  de 
guerre  toute  ronde,  et  avoit  le  visaige  et  le  col  tout 
descouvert  ;  et  portoit  sa  hache  près  de  luy,  et  à 
contre  pois,  pour  assaillir  et  pour  deffendre  duqud 
des  deux  boutz  dont  il  verroit  son  advantaige  ;  et,  en 
marchant  froidement,  s'agenoilla  devant  le  duc;  et 
FÂngloix  marchoit  fièrement  et  de  grant  couraige,  et, 
à  raix)rder,  messire  Jaques  luy  gecta  ung  estoc  à  la 
visière,  de  la  quehue  de  sa  hache  ;  mais  il  ne  Tenfierra 
point  ;  et  TAnglois  feroit  de  toute  sa  force  après  ledit 
messire  Jaques,  et  feroit  de  mail,  de  taille  et  d'estoc, 
après  le  visaige,  qu'il  veoit  nud  et  descouvert.  Mais 
le  chevalier  sçavoit  marchier  et  desmarchier,  et  estoit 
si  adroit  et  si  chevaleureux,  que  l'Angloix  ne  prouf- 
fîtoit  riens  en  son  assault,  et,  quant  il  veoit  son  advan- 
taige, il  donnoit  à  tours  de  bras  de  la  teste  de  sa  hadie 
sur  le  bassinet  de  l'Angloix  ;  et  par  plusieurs  fois  l'at- 
teindit  de  coups  si  pesans,  que  ung  moins  puissant 
l'eust  à  grand  meschief  scHibstenu  sans  cbeoir  à 
terre.  Mais  l'Angloix  avoit  assez  puissance,  et  beau- 
coup hardement  et  couraige;  et  quant  il  veit  que  le 
chevalier  l'assailloit  si  fièrement,  il  amodera  sa  bataille, 
et  se  gardoit  et  contregardoit  plus  froidement  qu'il 
n'avoit  commencé  ;  et  messire  Jaques  poursuyvoit 
moult  fièrement  ;  et  advint  que  ledit  messire  Jaques 
gecta,  du  bout  d'embas  de  sa  hache,  pour  cuyder 
enferrer  l'Angloix  en  la  visière;  et  l'Angloix  gecta 
l'estoc  de  la  teste  de  sa  hache  au  devant  du  cop,  et 
trouva  par  meschief  le  gantelet  dudit  messire  Jaques 
ouvert,  et  la  dague,  tranchante  et  aguë,  luy  percea 
le  bras  senestre  rez  à  rcz  de  la  main,  tout  oultre.  Mes- 
sire Jaques  retira  son  bras  qui  saignoit  à  moult  grant 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  127 

randonS  et  cuyda  rempoigner  sa  hache  d'une  grant 
desmarche  ;  mais  il  ne  se  peust  de  la  main  aydier,  car 
il  avoit  les  nerfs  coupez  ou  grevez^.  Et  quant  le  bon 
chevalier  se  veit  en  tel  party,  il  mit  sa  hache  sous  son 
bras  senestre,  la  quehue  devant,  à  la  manière  que  une 
femme  tient  le  baston  de  quoy  elle  file  ;  et,  de  la  main 
dextre,  à  Tayde  de  la  hache,  rabatoit  tous  les  coupz 
que  TÂngloix  gectoit  sur  luy,  fors  d'estoc  ou  de  mail  ^. 
Lequel  Ângloix  avoit  reconunencé  son  assault  moult 
fier  et  moult  aspre  ;  et  le  chevalier  levoit  à  la  fois  le 
bras  blessé,  et  secouoit  le  gantelet;  et  sembloit  à 
d'aucungs  qu'il  le  faisoit  pour  remectre  son  sang  au 
corps,  et  dont  il  perdoit  largement;  et  sembloit  à 
d'aultres  qu'il  vouloit  monstrer  au  duc,  son  seigneur 
et  juge,  qu'il  ne  luy  alloit  que  bien,  et  qu'il  leur  laissast 
achever.  Et  est  bien  besoing  que  je  touche  de  la  cons- 
tance du  bon  juge  le  noble  duc  dessusdit  ;  car  il  ne 
faut  pas  ignorer  qu'il  ne  aimast  cordialement  ledit 
messire  Jaques,  son  subgect  et  son  serviteur,  et  telle 
apparence  de  chevalier,  de  beaulté  et  d'espreuve,  que 
l'on  ne  nommera  ouUe  part  meilleur  chevaUer  de  luy  ; 
et  le  veoit  en  tel  dangier  qu'il  ne  se  povoit  ayder  que 
d'une  main,  et  n'est  pas  à  doubter  que,  se  l'Angloix 
eust  esté  en  tel  dangier  ou  pareil ,  que  le  duc  n'eust 
incontinent  rompu  la  bataille  ;  mais  il  ne  vouloit  pas 
estre  noté,  en  son  jugement,  d'avoir  desparti  les 
diampions  à  l'advantaige  de  l'estrangier,  et  en  con- 

ié  A  très  grande  force. 

2.  Le  récit  d'Olivier  de  la  Marche  est  presque  identique  à  celui 
de  l'auteur  du  Livre  des  faits.  (V.  chap.  xlyii,  p.  185.)  Cependant 
U  entre  dans  des  détails  plus  circonstanciés  que  celui-ci. 

3.  c  Et  de  mail.  • 


128  BIÉMOIRBS  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

(regardant  son  serviteur.  Si  remit  le  tout  en  la  fiance 
qu'il  avoit  en  Dieu,  et  en  la  chevallerie  de  son  die- 
vallier  ;  [et]  laissa  les  armes  achever  selon  le  content! 
des  chappitres,  et  de  l'emprinse  acordée  et  conclute 
par  les  parties,  dont  il  advint  que  messire  Jaques  de 
Lalain,  qui  froidement  et  par  grande  asseurance  soubs- 
tint  l'assault  de  l'Ângloix,  gecta  la  quehue  de  sa  hache 
entre  la  hache  et  le  corps  de  son  compaignon,  et 
entra  près  de  luy  ;  et,  de  l'entrée,  il  rua  le  bras  navré 
au  col  de  son  honmie,  et  de  la  main  dextre  le  print 
par  le  gros  du  bassinet.  L'Àngloix  estoit  pesantement 
armé,  et  messire  Jaques  l'estoit  legierement  ;  et  ainsi 
tira  son  compaignon  de  toute  sa  force,  et  d'une  grande 
desmarche;  et  de  ce  cop  rua  l'Angloix,  la  visière 
dedans  le  sablon,  et  tout  plat  estendu^;  et  preste-* 
ment,  sa  hache  au  poing,  se  tira  devant  le  juge» 
L'Àngloix  fut  relevé  par  les  gardes,  et  fut  admené 
devant  le  duc  ;  et  disoit  qu'il  n'avoit  pas  esté  abbatu 
de  tout  le  corps  à  terre,  et  qu'il  n'estoit  cheu  que  à 
genoulx  et  à  coudes.  Si  fiit  devant  le  mareschal  la 
matière  mise  en  preuve,  et  fut  preuve  par  nobles 
hommes  qu'il  estoit  cheu  de  tout  le  corps  à  terre  ^, 

i.  L'auteur  du  Livre  des  faits  de  Jckcques  de  Lalaing  remarque 
que,  c  si  messire  Jacques  eust  voulu,  il  estoit  en  luy  de  Toccire 
et  mettre  à  mort,  mais  le  noble  courage  qui  estoit  en  luy  pour 
rien  ne  Teust  voulu  consentir.  •  (Ghap.  xlvii,  eod.  loc,  p.  185.) 

2.  Le  même  Livre  entre  dans  plus  de  détails  sur  le  jugement 
porté  à  cet  égard  par  les  juges  du  camp,  c'est-à-dire  par  le  conseil 
des  notables  étrangers  et  autres  chevaliers  qui  avaient  assisté  à  la 
lutte.  (Id,)  Il  ajoute  que  Jacques  de  Lalaing  c  quitta  TAnglois 
d'envoyer  son  gantelet,  ainsy  que  faire  le  devoit,  s'il  eust  plu  à 
iceluy  messire  Jacques,  »  et  que  ce  dernier  envoya  «  un  très  beau 
et  riche  diamant  >  à  son  adversaire,  ainsi  qu'un  beau  cheval  avec 
son  harnais  complet.  {Id.) 


MÉMOIRES  p'OLIYIBR  DE  LA  MARCHE.  189 

et  que  les  armes,  par  celle  dieute,  estoient  duement 
aoocMnplies.  Si  touchèrent  ensemble;  et,  ayant  que  Ton 
partist  de  la  lioci  en  la  présence  du  duc,  des  dûmes 
et  des  seigneurs,  fîit  cryé  ung  noble  pas  <|'armes  dont 
ledit  messire  Jaques  estoit  Tentrqireneur,  et  lequel 
pas  fut  depuis  gardé  et  soubstenu  par  ledit  messire 
Jaques,  au  lieu  de  Ghalon  sur  la  Sosne,  ung  an  entier, 
et  dont  d'ioeulx  chappitres  la  teneur  s'en  suit  ^ . 

CHAPITRE  XIX. 

Comment  le  seigneur  de  Haubourdiny  continuant  son 
emprise  du  pas  de  la  Pèlerine,  fit  armes  contre  le 
bastardde  Beame. 

En  celluy  temps,  et  assez  tost  après,  et  avant  que 
Ton  ostast  les  lices  préparées  pour  les  armes  dessus 
dites,  messire  Bernard  de  Beame,  bastard  de  Fois, 
arriva  à  Bruges  ;  et  fîit  baillié  jour  à  luy  et  au  seigneur 
de  Haulbourdin,  qui^se  nommoit  en  ceste  partie 
encores  le  dbevalier  delà  belle  Pèlerine,  en  continuant 
Temprinse  de  son  pas,  tenu  emprès  Sainct  Orner, 
comme  il  est  cy  dessus  escript.  Et  combien  que  ledit 
seigneur  de  Haulbourdin  se  nonmioit  comme  entre- 
preneur, iouleffois,  pour  ce  que  ledit  messire  Bernard 
vint  hors  du  temps  que  le  pas  estoit  limité,  les  deux 

i.  Dix  mots  supprimés  dans  les  éditions  précédentes.  —  Ces 
t  chappitres  »  n'ont  pas  été  transcrits  dans  le  ms.^^n*  2869,  mais 
ils  se  trouvent  dans  le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing, 
chap.  XLviii,  eod,  loc.,  p.  188,  et  dans  Mathieu  d'Escouchy, 
chap.  XL,  1. 1,  p.  264-273. 

II  9 


13^  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

A. 

fiist  assené  ;  et  de  celle  desmarche  brandit  sa  lance, 
et  geota  sur  son  compaignon  qui  meult  vistement 
poorrayvcHt  son  gect,  le  targon  devant  luy,  par  cou- 
verture. Et  advint  de  celluy  gect  que  le  seigneur  de 
Hàutbourdin  fut  atteint  sur  le  bort  en  dehors  de  sa 
targe  ;  et  glissa  le  cop,  et  vint  atteindre  sur  le  cousté 
senestre,  ung  peu  au  dessus  du  faulx  du  corps, 
perça  le  hamois,  et  entra  le  fert  très  profond 
en  fo  diar  dudit  seigneur  de  Haulbourdin  ;  et  lors 
du  biM  senestre,  tost  et  asseurement,  il  escouoit 
la  laaoe  jus^,  qui  tenoit  assez  fort  dedans  le  har- 
tioîs.  Le  gect  passé,  les  chevaliers  se  jecterent  les 
tairons  au  devant  des  jambes,  pour  chascun  cuyder 
empescher  ou  nuire  son  compaignon,  et  puis  se  cou- 
rurent sus  aux:  haches  moult  asprement.  Et  contendoit 
fort  messire  Bernard  après  le  visage,  qu'il  veoit  nud 
et  découvert,  et  y  rua  plusieurs  fois  et  plusieurs 
coups.  Hais  le  seigneur  de  Haulbourdin  rabatoit  firoi- 
dement  les  coups  dudit  messire  Bernard;  et  ne  demoura 
guieres  que  ledit  seigneur  de  Haulbourdin  entra  sur 
messire  BerÉIfidvet  de  sa  main  senestre  print  la  hache 
delâon  compaigmm,  et  messire  Bernard  cuyda  prainkne 
celle  du  seigneur  de  HaulbourdiUf  mais  il  n*y  peust 
advenir.  Si  print  de  la  main  dextre  le  seigneur  de 
Haulbourdin  par  le  bassinet,  en  faute  de  la  viekire  ;  et 
ledit  Haulbourdin  queroit  après  le  pied  du  bout  de  sa 
hache,  qu'il  tenoit  d'une  main  ;  mais  riens  ne  l'empira. 
Et  en  cet  estât  furent  les  deux  chevaliers  assez  lon- 
guement, tastant  et  essayant  en  leur  puissance  si  avoit' 


1.  Secouer  jus,  secouer,  pour  jeter  à  bas,  arracher. 

2.  c  D'avoir.  » 


MâMOmES  d'olivier  de  la  IfARGHE.  133 

aucuog  advantaige  chascun  sur  son  compaignon.  Et  le 
duC|  voyant  les  deux  chevaliers  entiers  Tung  envers 
Taultre^  gecta  le  "baston  et  Ibs  fit  despartir.  Et  par- 
tirent de  la  lioe  tous  deux  à  une  fois,  et  chascun  par 
son  bout.  Et  ainsi  furent  ioelles  armes  à  pied  adie- 
vées,  et  celles  de  cheval  mises  au  hindi  prochain. 

Gelluy  jour  comparurent  les  deux  chevaliers  devant 
le  duc,  leur  juge  en  ceste  partie.  Et,  au  r^ard  du 
bastard  de  Beame,  il  avoit  quatre  chevaux  couvertz 
très  honnestement  et  richement.  Et  le  bastard  de 
Sainct  Pol  avoit,  pour  Taccompaigner,  le  seigneur  de 
Ravestain ,  le  seigneur  de  Grequi  et  le  seigneur  de 
Ternant,  tous  trois  chevaliers  et  frères  de  l'ordre  de 
la  Thoison.  Et  fiirent  leurs  chevaulx  couvertz  de  trois 
couvertes  de  soye  et  de  brodure  telles  qu'il  avoit  pré- 
parées pour  courre  à  son  pas,  selon  que  Ton  toucheroit 
les  escuz  ;  et  fiit  le  dieval  du  seigneur  de  Ravestiân 
couvert  d'une  couverte  faicte  de  bourdons  et  de 
coquilles,  qui  fut  l'ancienne  devise  du  seigneur  de 
Haulbourdin,  en  ^gnifiiant  qu'il  estoit  serviteur  de  la 
Pèlerine.  Le  cheval  du  seigneur  de  Grequi  estoit  cou- 
v^  des  armes  de  Lancelot  du  Lac,  à  la  bande  de 
Benoiihîc,  etcelkiy  du  seigneur  de  Ternant,  des  armes 
de  Palamedes  ^.  Et,  au  regard  du  seigneur  de  Haulbour- 
din, son  cheval  estoit  couvert  d'orfavrerie  très  riche- 
ment ;  et  d'abondant,  en  lieu  de  la  reine  du  cheval,  y 
avoit  une  grosse  chaine  d'or  que  l'on  extimoit  peser 
plte  de  mille  escuz.  Presentacions  faictes,  et  crys  et 
oerimonies  acomplies ,  les  chevaliers  furent  armez,  et 


1 .  ÉehiqueU  d'argent  et  de  sable,  à  deux  épies  de  Sarrasin  de  gueules 
en  travers.  (V.  Mathieu  d'Escouchy,  chap.  xxxix,  t.  I,  p.  252.) 


13i  IIÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

lances  leur  furent  baillées.  Et  d'iceUe  première  course 
advint  que^'messire  Bernard  de  Bearne  assist  sur  le 
grant  garde  bras,  en  glissant  ;  et  le  seigneur  de  Haul- 
bocnrdin,  qui  print  sa  course  au  coing  de  la  lice,  et 
vint  aborder  à  Itf  toille,  ainsi  que  en  croisée,  assit  sur 
le  bord  du  clou  qui  tient  la  visière  de  Farmet.  Et  Tar- 
met,  qui  n'estoit  pas  actaiché,  mais  Tavoit  ledit  mes- 
sire  Bernard  seullement  mis  en  sa  teste,  ainsi  que 
conununement  Ton  court  es  Espaignes,  se  haulsa 
d'icelluy  cop,  qui  fut  durement  atteint,  et  tellement 
que  ledit  niessire  Bernard  fut  froissé  et  ble^  en 
trois  lieux  au  visaige,  dont  le  plus  fort  et  le  plus  grief 
estoit  au  menton,  et  de  ce  saignoit  très  fort.  Touteffois 
le  chevalier  reprit  le  bout  de  la  toille,  et  vouloit  ses 
armes  fournir,  conmie  chevalier  de  grant  et  noble 
oouraige  qu'il  estoit.  Mais  Bertrandon,  premier  escuyer 
tranchant  du  duc^,  lequel  le  duc  avoit  baillé  audit  mes- 
sire  Bernard  pour  le  servir  et  conseiller,  pour  ce  qu'il 
estoit  natif  Gascon,  saige  et  expert  en  armes,  ne  luy 
voulut  souffrir  en  plus  faire,  mais  le  enmiena  devant 
le  duc.  Et  le  duc,  veant  son  cas ,  et  qu'il  n'estoit  pas 
pourveu  d'armet  ou  heaulme  souffisant  pour  sa  seu- 
reté,  luy  pria  moult  dôulcement  qu'il  se  voulstst  à 


i.  Bertrandon  de  la  Broquière,  conseiller  et  premier  écuyer 
tranchant  du  duc.  «»  Le  26  avril  1442,  le  duc  demande  à  Tévéque 
de  Langres  d'autoriser  les  gens  des  comptes  à  Dijon,  en  les  rele- 
vant de  leur  serment,  à  entériner  les  lettres  de  la  donation  par 
lui  faite  à  Bertrandon  de  la  Broquière ,  son  conseiller,  des*  ville, 
terre  et  château  de  Yieux-Chastel,  qu'il  lui  avait  d'abord  donnés 
sa  vie  durant,  et  dont  il  lui  confirme  le  don,  en  faveur  de  son 
mariage,  avec  100  1.  t.  sur  la  terre  de  Bois-Sainte-Marie  en 
Maçonnais,  pour  lui  et  ses  hoirs,  au  rachat  de  10,000  fr.  (Archives 
de  la  Gôte-d'Or,  B  11942,  n*  244.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  135 

tant  oontenter  d'icelles  armes.  Et  le  chevalier  lar- 
moyoit  de  desplsdsir  et  de  hoDte,  et  remonstroit  qu'il 
estoit  veou  de  loing  pour  acquerre  honneur,  et  qu'il 
se  trouvoit  en  honte  et  en  fouUe  ;  et  le  ix)n  duc  luy  dist 
que,  saufve  sa  grâce,  il  estoit  chevalier  de  renommée, 
et  mesmes  il  avoit  tant  veu  et  congneu  de  sa  chevale- 
rie à  pied  et  à  dieval,  que  l'on  congnoissoit  bien 
l'honneur  et  la  vertu  de  sa  noble  personne,  et  que  ce 
cop  n'estoit  que  un  eop  avenu  d'adventure  ;  et  luy  pria 
de  rechef  qu'il  se  voulsit  contenter,  de  que  fit  le  che- 
valier^ et  touchèrent  ensemble  lesditz  chevaliers,  et 
ainsi  furent  icelles  armes  accogiplies. 

CHAPITRE  XX. 

Comment  dom  Jaques  de  Portugal,  neveu  de  la  duchesse 
di  Bourgongne,  vemt  à  refuge  vers  le  bon  duc 
Philippe. 

Celle  saison ,  arriva  au  port  de  l'Ecluse  ^  l'enfant 
domp  Jaques  de  Portugal,  filz  du  duc  de  Goymbres, 
nepveur  de  la  duchesse  de  Boui^oingne,  et  filz  de  son 
frère  ;  et  arriva  grandement  accompaigné  de  chevaliers, 
de  nobles  hommes  et  aultres,  qui  tous  estoient  fugi- 
tifz  avecques  luy  du  royaume  de  Portugal.  Et  vint 
r^ifant  domp  Jaques  devers  le  duc  à  Bruges,  qui  le 
receut^  moult  honnorablement,  et  luy  bailla  estât  et 
pension  pour  luy  et  pour  tous  ses  gens  ;  et  peult  on 

1.  Sluis  ou  rÉcluse,  où  viennent  se  réunir  Fancien  Zwyn  et  le 
ruisseau  du  gros  bourg  de  Maldeghem,  village  déchu,  qui  appar- 
tient aujourd'hui  à  la  Hollande. 

2.  t  Et  le  receut  le  duc.  • 


136  BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

croire  que  la  bonne  dadiesse,  sa  tante,  le  receut, 
ensemble  les  Portugalulit'inoult  oordialement,  leur  fit 
de  grans  biens^  et  y  xflJt  Isrgement  du  sien;  et  pareil- 
lemeRt  le  bienviengnâ-noult  voulentiers  le  oonte  de 
Gharrolois,  à  qui  ^  fiit  cousin  germain  ;  et  en  ceste 
chose  me  sera  force  d'escripre  et  desdairer  quelques 
adventures  et  cas^venuz  au  royaulme  de  Portugal,  que 
touteffbis  je  n'ay  paa  veus,  pour  donner  à  entendre 
pourquoy  et  à  qiiejlç  cause  furent*  iceulx  Portugalois, 
avec  les  enfans  Ai  ^c  de  Goymbres,  après  sa  mort, 
deschassez  et  fôffidh  du  royaulme  de  Portugal,  et 
privez  de  leurs  seigneuries  et  biens;  et  lesquels 
enfans  furent  deux  nobles  princes,  fils  du  duc  de 
Goymbres  S  et  une  noble  dame,  .soige  et  vertueuse^, 
qui  depuis  fut  mariée  à  Adolf,  monseigneur  de  Gleves, 
frère  du  duc  Jehan  de. Gleves,  conmie <sy  après  sera 
devisé  et  escript.  ^i 

Vérité  fut  que  le  bon  Roy  Jehan  de  Portugal,  pejpe 
de  la  duchesse  Ysabel  de  Bourgoingne,  laissa  plusieurs 
enfiPans  légitimes,  dont  Taisné,  nommé  Ëdouart^,  fut 
Roy  de  Portugal  après  luy;  le  second  fut  duc  de 
Goymbres^;  le  tiers  fut  conte  de  Gepte^,  et  la  fiUe 
duchesse  de  Bçurgoingne.  Le  Roy  Jehan  mort,  le  B0f 
de  Portugal,  son  fils,  se  maria  à  Lenora^,  fille  dft  Roy 

1 .  Les  infants  Jacques  et  Jean,  fils  de  Pierre,  duc  de  Coîmbre, 
et  d'Isabelle  d'Aragon. 

2.  Béatrix,  mariée  à  Adolphe  de  Clèves,  seigneur  de  Ravestein. 

3.  Edouard,  roi  de  Portugal  de  1433  à  1438,  mort  de  la  peste  à 
Lisbonne. 

4.  Pierre  de  Portugal,  duc  de  Goïrabre,  tué  en  1449. 

5.  Geuta  ou  Septa,  ville  de  la  c6te  du  Maroc,  conquise  sur  les 
Arabes  par  les  Portugais  en  1415. 

6.  Éléonore  d'Aragon,  tille  du  roi  Ferdinand  IV,  qu'il  ne  faut  pas 


MEMOIRES  D*OUVIER  DE  «LA  MARCHE.  137 

Fernand  d'Arragon,  et  d'icelle  eust  le  )nfant  domp 
Alfoose^,  à  présent  Roy  de  Portugal;  et  advint  que 
celluy  Roy  de  Portugal,  filz  du  Roy  Jehan,'  mourut,  et 
laissa  son  filz,  à  présent  Roy  de  Portugal,  qui  n'avoit 
que  dix  ans  de  eage  ;  et  fut  régent  et  gouverneur  de 
tout  le  royaulme  le  duc  de  Goymbres,  oncle  du  josne 
Roy.  Gelluy  duc  fut  moult  saige  prince,  et  gouverna 
le  royaulme  de  Portugal  moult  notablement  ;  et  soubs 
sa  main  advança  ea -honneurs  et  richesses  plusieurs 
hoomies  nobles,  en  les  préférant  avant  aultres,  qui 
touteffois  n'en  furent  pas  bien  contans  ;  et  leur  sem- 
bloit  qu'ilz  valloient  bien,  de  sens  et  de  lignaige,  les 
aultres  qui  soubs  la  main  du  régent  avoient  auctorité 
et  advanoement  au  foyaulme  ;  et  de  ce  se  conspira  et 
engendra  une  très  grande  haine  couverte  à  l'encontre 
du  duc  ;  et  le  duc  se  fay  soit  grant  et  riche ,  et  maria 
sa  fiUp  aisnée  au  Roy^,  dont  les  malvuillans  commen- 
cèrent à  murmurer ,  et  disoient  que  le  duc  de  Goymbres 
soi  enriehissoit  des  bi^ps  du  Roy  et  du  royaulme ,  et 
qu'il  estoit  mieubc  seigneur  que  le  Roy,  et  que  nul 
n'avoit  advanoement  ou  office  s'il  n'estoit  à  luy;  et 
d'aultre  part  qu'il  avoit  marié  sa  fille  au  Roy  pour  soy 
fortiffier,  en  affoiblissant  le  Roy  et  le  royaulme  ;  car, 
se. le  Réy  se  fust  avarié  à  la  fille  d'ung  Roy  ou  d'ung 
prince  voisia,  c'estoit  moyen  d'enforcement  d'avoir 
et  d'alliance  pour  le  Roy  et  pour  le  royaulme  ;  et  qu'il 


confondre  avec  Ëléonore  d'Aragon,  fiUe  de  Jean  n  et  de  Blanche 
de  Navarre,  mariée  en  1434  avec  Gaston  lY  de  Foix. 

i.  Alphonse  V,  roi  de  Portugal,  né  en  1432,  roi  en  1438,  mort 
en  1481. 

2.  Isabelle,  première  femme  d'Alphonse  V,  mariée  en  1447, 
morte  en  1456. 


138  MÉMOIRES  D40UVIER  i>E  LA  MARCHE. 

estoit  assez  allié  au  Roy  d'estre  son  oncle,  et  assez 
obligé  pour  servir  le  royaulme,  d'avoir  sa  duchîé  et 
ses  seigneuries  dedans  le  royaulme,  et  tenues  du  Roy  ; 
et  le  Jloy^  qui  croissoit  en  sens  et  en  jours,  entendent 
ces  choses,  et  afferoit^  aucunement  à  telles  parolles, 
pour  ce  qu'il  desirait  d'estre  obeï,  et  hors  de  subgec- 
tion  ;  et  tputeSois  il  se  taisa ,  en  attendant  qu'il  fust 
hpmme  pour  estre  Roy  et  régent,  sans  compaignon 
ou  maisU^e.  £t  advint  qu'en  celluy  ^emps  le  Roy  manda 
le  duc  de  Goymbres  à  venir  devers  luy,  pour  ce  qu'il 
s'estoit  ung  peu  de  temps  retiré  en  sa  dudiié,  et  ^'il 
estoit^  adverty  que  ses  ennemis  machinoyent  contre 
luy,  et  que  le  Roy  y  livroit  accord^;  et  mesmement 
avoit  on  fait  une  conspiracion  setrete  contre  le  duc, 
sur  le  faict  du  royaulme.  Si  se  doubta  le  duc,  et  manda 
ses  subjectz,  serviteurs  et  amys ,  pour  aller  au  man- 
dement du  Roy,  fort  accompaigné  ;  et  est  à  sfavoir 
que  cette  assemblée  ne  se  faisoit  point  contre  le  Roy, 
mais  contM  les  malwiUans  du  eue  qui  entroîeot  en 
gouvernement  et  aucthorité;  et  quand  le  Roy  fîit 
adverti  de  l'assemblée  que  faisoit  le  duc,  son  onële,  il 
print  la  chose  contre  luy  estre  faicte,  et  de  sa  part 
assembla  grans  gens;  et  chevaucha  le  Roy  à  grosse 
armée  contré  son  oncle;  et  le  duc,  quant  8  saotît 
venir  le  Roy,  il  se  cloït,  et  fit  un  champ  cloz  de  fossez 
et  d'artillerie,  et  mit  ses  .gens  en  bonne  ordomiance  ; 
et,  à  ce  que  m'ont  plusieurs  nobles  hommes  portuga- 
lois,  qui  furent  presens,  certiffié,  le  duc  ne  le  faisoit  en 
aultre  intencion,  sinon  cuydant  faire  partir  de  son 

i.  ff  Adhérait.  > 

2.  ff  Estant.  • 

3.  c  Ëscout.  » 


MÉMOIRES  D*OLiyiER  DE  LA  MARCHE.  139 

camp  aucungs  des  plus  notables,  pour  aller  au  Roy  en 
grande  humilité  pour  soy  recommander  en  sa  bonne 
grâce,  et  sçavoir  les  causes  pourquoy  il  estoit  meslé 
avecques  sa  royale  magesté,  soy  excuser  par -humbles 
voyes,  et  luy  ramentevoir  les  services  qu'il  entendoit 
avoir  faictz  au  Roy  en  ses  josnes  jours  et  à  la  utilité 
du  royaulme,  en  concluant  qu'il  luy  offroit  son  service. 
Mais  il  advint  que  les  arbalestriers  du  Roy  de  Portu- 
gal approucherent  du  camp  en  grant  nombre;  et 
commença  une  escarmouche  par  mechans  gens  d'ung 
cousté  et  d'aultre,  et  tellement  que  d'un  traict  d'arba- 
leste  le  duc  de  Goymbres,  au  millieu  de  ses  gens,  fut 
atteint  en  la  poictrine,  dont  il  mourut  en  celle  mesme 
heure  ^;  et  n'ay  point  sceu  qu'ung  seul  homme  de 
nom  fiist  blessé  ou  atteint  de  celle  escarmouche,  fors 
le  duc  seulement. 

0  princes,  haults  et  nobles  personnaiges ,  mirez 
vous  ou  cas  du  sai^e  duc  de  Goymbres,  filz,  ft*ere 
et  oncle  de  Roy  !  Ne  temptez  Dieu ,  ne  son  execu- 
teresse  fortune  ;  né  vous  fiez  en  force  de  cheva- 
lerie, de  peuple  ne  d'armures,  quant  celle  ^rtune  a 
monstre  la  puissance  de  sa  permission,  pour  avoir 
conduict  l'impétuosité  d'une  saiette^  si  juste  et  si  ali- 
gnée, que  d'avoir  accidentalement  occiz  ung  si  noble 
prince  au  millieu  de  sa  chevalerie,  et  sur  luy  seul, 
entre  telle  compaignie,  monstre  sa  fureur  et  sa  crueHe 
venj^nce.  Ainsi  fut  le  duc  de  Goymbres  ocdz  ;  et 
plusieurs  se  rendirent  à  la  merci  du  Roy,  aultres  furent 
par  force  prins,  et  aultres  s'enfuyrent  ;  et  mit  le  Roy 


1.  20  mai  1449,  à  Alfarrobeira. 

2.  Flèche. 


140  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

la  duchié  de  C!oymbres  en  sa  main,  ensemble  tous  les 
biens  du  duc  trespassé.  Ilessila  tous  les  enfans  du  duc, 
filz  et  filles,  hors  du  royaulme,  excepté  la  seule  fille 
dont  le  adariaige  estoit  faict  de  luy  ;  Tespousa  le  Roy, 
et  fust  une  moult  belle,  saige  et  vertueuse  Rojme,  et, 
se  elle  eust  vescu,  il  estoit  legier  à  juger,  par  la  con- 
gnoissance  de  ses  vertuz;  qu'elle  eust  restourt^  la  maison 
de  Goymbrcs,  et  faict  rappeler  à  grant  honneur,  en 
Portugal,  et  frères  et  seurs,  et  les  seigneurs  et  nobles 
hommes, essillez  à  ceste  cause.  Mais  elle  mourut  soubs 
trente  ans,  et  tous  ses  frères  et  sœurs  en  josne  eage  ; 
dont  ce  fîit  dommaige,  car  c'estoit  ung  noble  sang,  et 
une  generadon  bien  adressée  en  verhiz  et  en  dieva- 
lerie. 

Or  ay  je  devisé  de  la  mort  du  duc  de  Goymbres  et 
de  son  cas,  par  moy  toutefiTois  non  veu.  Mais  à  céste 
cause  j'ay  veu  venir  en  la  maison  de  Bourgoingne 
deux  filz  elt  une  fille,  exilez  et  dechassez  du  royaulme 
de  Portugal,  dont  le  premier  qui  arriva  fut  l'infant 
domp  Jaques>  dont  dessus  est  &ictc  mençion,  moult 
saige  seigneur  et  dévot;  et  par  le  pourchas  de  la 
duchesse  de  Bourgoingne,  sa  tante,  fut  envoyé  à 
Homme,  et  fîit  homme  d'église  ;  et  par  le  consente- 
ment du  Roy  de  Portugal  fut  arcevesque  de  Lisbonne, 
qui  est  le  plus  grant  beneffice  du  royaulme,  et  fut  faict 
cardinal^,  et  moult  eslevé,  tant  par  sa  noble  naissance 
comme  pour  ses  vertuz.  Mais  il  mourut  au  lieft  de 
Romme  assez  tost  après,  et  en  ses  josnes  jours,  copmie 
il  est  dit  dessus  ;  et  cy  en  après  je  deviseray  des 

i.  ff  Restoré.  > 

2.  Cardinal  en  1456,  mort  à  Florence  le  i6  avril  1459. 


t    • 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  IfARGHE.  141 

deux^aultres,  temps  après  aultre,  selon  qu'il  apper- 
tiendra. 

CHAPITRE  XXI. 

Comment  le  bon  due  Philippe  fit  délivrer  un  riche 
Anglais  que  le  seigneur  de  JFemant  avoit  fait  pri- 
sonnier; et  comment  le  seigneur  de  Lalain  teint  le 
pas  de  la  fontaine  de  Pleurs  à  Chalon  sur  Sosne. 

En  celle  saison  S  messire  Philippe,  seigneur  de 
Ternant,  fiit  conseillé  de  prendre  ung  Angloix  que 
l'on  dîsoit  moult  riche  et  puissant  d'avoir  et  de  deniers  ; 
et  estoit  assez  coustumier  icelluy  Angloix  d'aller  de 
Bruges  à  Calais,  et  passoit  par  Gravelines  ;  et,  pour  ce 
que  ledit  seigneur  de  Ternant  sçavoit  que  la  duchesse 
de  Bourgoingne  poortoit  et  soubstenoit  le  cas  et  la 
querelle  des  Angloix,  il  s'appensa  de  conduire  son. cas 
et  sa  prinse  par  subtilité,  et  tint  manière  de  donner 
amgié  à  plusieurs  ses  serviteurs,  qui  tous  se  rassem- 
blèrent à  Tentour  de  <sravelines  ;  et  les  condaisoit  un 
sooldoyer  du  chastel  de  l'Escluse  dont  ledit  seigneur 
de  Ternant  estoit  cappitaine,  nommé  Georget  des 
Vignes.  FinaMement  prindrent  ledit  Angloix,  et  rem- 
menèrent oontre  France,  comme  leur  prisonnier.  Le 
dwée  Bôurgoifl^e  fut  adverty  de  ceste  prise,  faicte 
en  soÉpaysou  es  limites  ;  et,  en  estant  aussi  la  duchesse 
advenie,  fut  faicte  une  merveilleuse  poursuyte  pour 
ceste  matière  ;  et  finablement  furent  envoyez  après,  à 
toute,  diligence,  les  archers  du  duc  et  aultres,  qui  firent 

i.  1447,  d'après  Barante,  édition  Gachard,  t.  II,  p.  68. 


lis  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

telle  diligence  qu'ilz  surprindrent  ceulx  qui  emme- 
noyent  ledit  Angloix  en  un  villaige  ;  les  prindrent  pri- 
sonniers, et  ramenèrent  ledit  Angloix  ;  et  fut  sceu  par 
iceulx,  et  par  lectres,  que  ledit  seigneur  de  Ternant 
adressoit  iceliuy  prisonnier  au  seigneur  de  MongayS 
en  risle  de  France,  lequel  avoit  espousé  une  fille  de 
Roye,  seur  de  la  dame  de  Ternant.  Le  cas  de  TÂngloix 
fut  fort  porté  par  la  duchesse,  et  mesmes  n'estoit  jà 
ledit  seigneur  de  Ternant  fort  en  grâce,  et  fut  mis 
avant  que  l'Angloix  avoit  seureté  et  sauf  conduit  ;  et, 
combien  que  le  duc  aymat  le  seigneur  de  Ternant 
beaucop,  estant  son  tiers  chambellan,  et  moult  privé 
de  sa  personne,  il  le  print  prisonnier,  et  l'envoya  au 
chastel  de  Gourtray,  où  il  fut  plus  d'ung  an,  à  grans 
fraiz  et  à  grans  despens  ;  et  despuis  le  délivra  le  duc, 
mais  non  pas  à  son  proffit,  car  il  restitua  tout  Tinte- 
rest  dudit  Angloix,  qui  luy  fut  ung  merveilleux  dom- 
maige. 

Ainsi  se  passa  l'an  quarante  huit  sans  aultre  adven- 
ture,  et  une  partie  de  l'an  quarante  neuf;  et  faisoit  le 
duc  grans  chieres  et  grans  festimens  par  ses  bonnes 
villes,  où  il  estoit  moult  aymé  et  voulentiers  veu.  Et 
maintenant  nous  rentrerons  à  reciter  le  noble  pas  que 
tint  ung  an  entier  le  bon  et  vertueulx  messire  Jaques 
de  Lalain  ou  pays  de  Bourgoingne,  et  les  nobles  armes 
qu'il  y  fit,  et  à  quels  nobles  hommes  il  besongna. 
Mais  avant  est  besoing  que  je  clarifie^  une  question  qui 

1.  Pierre  d'Orgemont,  seigneur  de  Montjay,  marié  à  Marie,  fille 
de  Mathieu  de  Royc,  maréchal  de  France,  et  de  Marguerite  de 
Ghistelles,  sa  première  femme  ;  sa  belle-sœur,  Isabeau  de  Roye, 
avait  épousé  Philippe,  seigneur  de  Ternant. 

2.  f  J'oclaircisse.  » 


MÉMOIRES  d'OLIVIBR  DE  LA  BfARGHE.  143 

pourroit  estre  demandée  sur  ceste  matière,  qui  est 
telle^  :  pourquoy  ledit  messire  Jaques  tint  pas  en  Bour- 
goingne,  terre  subgecte  de  son  souverain  seigneur  et 
prince,  et  n'avoit*  excepté  les  subjectz  de  son  prince  ; 
et  aussi  pourquoy  il  entreprenoit  son  pas  en  temps 
de  jubilée,  et  durant  icelle  saison.  Âd  ce  je  respondz 
par  la  propre  response  à  moy  faicte  par  ledit  messire 
Jaques,  car  j'avoye  privaulté  et  habitude  à  luy,  pour 
sçavoir  de  ses  secretz,  aultant  qu'aultre  de  mon  eage 
de  la  maison  de  Bourgoingne,  et  disoit  que  la  cause 
de  sa  venue  en  Bourgoingne  tendoit  à  deiix  fins.  La 
première,  pour  ce  qu'il  y  avoit  au  pays  grant  noblesse 
et  gens  qui  desiroient  d'eulx  monstrer  nobles  et  cou- 
raigeux ,  la  seconde,  pour  ce  que  le  pays  estoit  situé 
ao  passaige  de  France,  d'Angleterre,  d'Espaigoe  et 
d'£scosse,  pour  aller  à  Romme  dont  les  sainctz  par- 
dons et  la  jubilée  de  Tan  cinquante  approuchoient  ^  ; 
et  sembloit  que,  par  ces  deux  raisons,  plus  de 
nobles  hommes  seroient  advertiz  de  son  emprise ,  et 
pourroient  plus  de  nobles  hommes  venir  à  son  pas,  et 
toucher  à  sa  noble  emprise  ;  parquoy  plus  ligierement 
luy  estoit  facile  de  parvenir  au  second  poinct,  qui 
estoit  qu'il  desiroit,  soubz  le  plaisir  de  Dieu,  d'avoir 
présenté  sa  cotte  d'armes  ou  sa  personne  en  lices 
closes,  et  avoir  combattu  trante  hommes  avant  qu'il 
eost  trante  ans  d'eage.  Car,  à  la  vérité,  il  avoit,  à 
Theure  qu'il  vint  en  Bourgoingne  tenir  son  pas,  plus 
de  vingt  neuf  ans,  d'ung  mois,  ou  de  sept  sepmaines  ; 
et  pour  ces  deux  raisons,  dont  l'une  tenoit  de  l'aultre, 

4.  <  C'est  assavoir.  • 

2.  c  Sans  avoir.  • 

3.  Gonf.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  zlviii,  t.  I,  p.  319. 


144  MÉMOIRKS   D*OLrVIER  DE  LA  BIARGHE. 

tint  ledit  messire  Jaques  son  pas  en  Bourgoingne,  ou 
temps  dessusdit,  et  lequel  pas  s'^ecuta  par  la  manière 
qui,  s'ensuy  t  * . 

Messire  Jaques  de  Lalain  se  logea  à  Ghalon  sur  la 
Sonne,  une  ville  qui  siet  en  Bourgoingne,  au  duchié  ; 
et  s'acoompaigna  de  messire  Piètre  Vasque  ^,  un  très 
gentil  chevalier,  et  dont  cy  dessus  est  faicte  mèncion, 
et  nonuneement  là  où  est  racompté  le  pas  du  sei- 
gneur de  Gharny  ;  et  lequel  messire  Piètre  estoit  honune 
duict,  et  souflfisant  de  son  corps  et  de  son  conseil  ;  et 
croy  que  se  ledit  messire  Jaques  eust  eu  inconveniant 
de  maladie  ou  aultrement,  il  entendoit  de  mectre  en 

1 .  La  minute  du  programme  du  pas  de  la  fontaine  de  Ploars, 
écrite  de  la  nain  môme  de  Jacques  de  Lalaing,  qui  l'a  chargée  de 
ratures,  et  conservée  dansée  ms.  de  la  Bibl.  nat.'n*  1278,  nfn- 
dique  pas  ces  motifs.  Elle  dit  seulement  que  Jacques  désire  c  faire 
choses  avant  la  fin  de  ses  jours,  par  le  moyen  de  quoy  il  puist 
parvenir  au  riche  palais  où  honneur,  la  désirée  des  bons,  tient  sa 

court  royal et  se  emploier  es  hauitains  et  nobles  fais  d'armes, 

et  avoir  Taccointance  des  vailians  et  gentils  chevaliers  et  escuiert, 
et,  qui  plus  est,  mettre  paine  de  tout  soû  povoir  de  acquérir  la 
grâce  et  bienvueliance  de  celle  qui,  par  dessus  toutes  daines  ter- 
riennes, est  la  non-pareille,  •  c'est-à-dire  Marie  de  Glèves,  dnchesse 
d'Orléans,  mère  de  Louis  XXL  (V.  Œuvres  de  Georges  Ghaitel- 
lain,  t.  VIII,  p.  196,  édit.  Kervyn  de  Lettenhove,  note,  et  p.  xvii 
de  l'introduction.)  Voir  les  chapitres  du  pas  dans  la  Chronique 
de  Mathieu  d'Bscouchy  (chap.  xl)  où  ils  sont  datés  du  26  décembre 
1448,  du  27,  dans  celle  de  Lalaiog. 

2.  Le  18  octobre  1449, 240  1. 1.,  monnaie  de  Flandre,  sont  payées 
à  messire  Piètre  Varsth,  chevalier,  conseiller  et  chambellan  du 
duc  <  pour  reste  d'un  don  de  trois  cens  soixante  livres  à  lui  fait 
par  idellui  seigneur  pour  soy  monter  et  habiller,  et  pour  souste- 
nir  et  supporter  les  frais  et  despens  qui  fera  en  la  compaignie  de 
messire  Jaques  de  Lalaing,  aussi  chevalier,  conseiller  et  cham- 
))eUan  d'icellui  seigneur,  où  il  va  es  paîs  de  Bourgoingne,  pour 
cause  du  pas  qui  se  doit  tenir  près  de  la  ville  de  Ghalon  sur  la 
Soone.  f  (Archives  de  la  Gôle-d'Or,  B  1717,  fol.  60.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  145 

son  lieu  ledit  messire  Piètre  ;  car  par  ses  chappitres 
il  ne  s'obligeoit  point  de  personnellement  parfournir 
comme  il  appert^.  Et  avecques  luy  avoit  plusieurs 
hommes  nobles,  et  tint  ung  moult  bel  estât,  grant  et 
plantureux  ;  et,  d'aultre  part,  envoya  lé  duc  de  Bour- 
goingœ  le  roy  d'armes  de  la  Thoison  d'or  ^,  pour 
estre  juge  en  l'absence  du  duc.  Et  ainsi  ledit  messire 
Jaques  de  Lalain  logié,  il  prépara  son  pas  et  son  faict 
à  son  propoz  et  entendement  ;  et  fut  à  entendre,  comme 
dit  est,  que  la  ville  et  cité  de  Ghalon  sont  situéez  ou 
duchié  de  Bourgoingne,  et  sépare  la  rivière  de  Sonne, 
meslée  du  Doux,  la  conté  du  duchié  ;  et  se  passent 
icelles  rivières  par  ung  grant  pont,  dont  au  bout  a  un 
grant  faubourg  que  l'on  nomme  Sainct  Laurens  ;  et 
est  icelluy  faubourg  cloz  de  la  rivière,  à  la  manière 
d'une  ysle.  En  celle  ysle  avoit  une  moult  belle  plaine, 
à  manière  d'ung  prel,  où,  à  présent,  est  l'église  des 
Gordelliers  de  l'observance,  qui  deppuis  y  a  esté  edif- 
fiée.  Et  en  ycelle  ysle  ^  fit  faire  l'entrepreneur  les  lices 
à  combatre,  et  la  toille  pour  faire  les  armes  à  cheval  ; 
et  fut  le  camp  moult  bien  ordonné  de  sablon  et  de 
tout  ce  que  en  tel  cas  appartenoit,  et  aussi  de  maison 
pour  le  juge  et  pour  les  seigneurs  ;  et ,  le  premier 
sabmedy  de  septembre  mil  quatre  cens  quarante 
neuf  ^,  fut  ung  pavillon  tendu,  au  bout  du  grant  pont, 

i.  Ces  trois  mots  ont  été  supprimés  dans  les  éditions  précé- 
dentes. —  Les  chapitres  du  pas  désignent  Jacques  de  Lalaing  sous 
le  nom  de  «  l'entrepreneur,  t  Mais  il  est  clair  que  cet  entrepre- 
neur pouvait  se  substituer  un  combattant. 

2.  Le  Fôvrede  Saint- Hemy,  roi  d'armes  depuis  1431. 

3.  On  peut  voir  encore,  dans  le  faubourg  Saint-Laurent  à  Gha- 
lon, le  lieu  où  se  donnèrent  les  joutes. 

4.  6  septembre  1449.  Le  pas  aurait  été  ainsi  avancé  de  deux 

u  10 


146  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

du  oousté  de  Sainct  Laurens,  souveraineté  du  duc  de 
Bourgoingne,  à  cause  de  sa  visconté  d'Auxonne  ;  et 
fut  icelluy  pavillon  palicé  à  barres^  moult  honnorable- 
ment,  et  n'y  povoit  nul  approucher  sans  le  congié  de 
Gharrolois  le  herault,  un  moult  notable  herault*,  oflB- 
cier  d'armes  du  conte  Charles  de  GharroUois,  et 
lequel  avoit  sa  cotte  d'armes  vestue  et  ung  blanc 
baston  en  la  main ,  et  gardoit  les  ymaiges  ordonnées 
pour  l'emprinse  de  l'entrepreneur.  Et  premièrement 
au  dossier  d'ioelluy  pavillon,  et  au  plus  hault  estoit, 
en  img  tableau,  la  representacion  de  la  glorieuse  vierge 
Marie,  tenant  le  rédempteur  du  monde,  son  seigneur 
et  son  filz  ;  et  plus  bas,  au  dextre  cousté  de  l'ymaige, 
fut  figurée  une  dame  moult  honnestement  et  riche- 
ment vestue ,  et  de  son  chief  en  simple  atour  ;  et 
tenoit  manière  de  plourer  tellement  que  les  larmes 
tomboient  et  couroient  jusque  sur  le  costé  senestre, 
où  fut  une  fontaine  figurée  et  sur  icelle  une  licorne 
assise,  tenant  manière  d'embrasser  les  trois  taises, 
condicionnées  pour  les  trois  manières  d'armes  que 
l'entrepreneur  vouloit  fournir  pour  son  emprinse  ;  et  la 
première  [fut]  blanche,  pour  les  armes  de  la  hache  ;  la 
seconde  violette,  pour  les  armes  d'espée  ;  et  la  tieroey 
qui  estoit  dessoubz  à  manière  de  triolet,  estoit  noyre, 
pour  les  armes  de  la  lance  ;  et  furent  lesdictes  targes 
toutes  semées  de  larmes  bleues  ;  et  pour  ces  causes 

mois;  diaprés  les  chapitres  il  devait  commencer  le  1»  novembre 
1449  et  finir  le  dernier  octobre  de  l'année  suivante.  Voir  la  note  2 
de  la  page  suivante. 

1.  c  Et  barré.  » 

2.  Saint-Remy  avait  porté  ce  titre  de  Charolais  avant  d'être  roi 
d'armes  de  la  Toison  d'or.  Le  héraut  Charolais  garda  le  pavillon 
un  an  entier  (Livre  des  faits,  ch.  l). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  1i7 

fut  la  dame  nommée  la  dame  de  Plours,  et  la  fontaine, 
la  fontaine  de  Plours  ^ . 

Or  ay  je  devisé  de  Tentreprise  et  de  Tordonnanoe 
de  cestuy  noble  pas  ;  lesquelles  choses  furent  estrangés 
et  nouvelles  ou  pays,  et  fort  remirées  et  veues  de 
plusieurs  et  divers  personnaiges.  Et  ce  mesme  jour  ^ 
vint  au  palais  ung  herault,  nommé  Toulongeon,  qui 
appella  le  herault  garde  du  pavillon,  et  luy  dit  : 
c  Noble  herault,  je  demande  ouverture  pour  aller  tou- 
c  cher  Tune  des' trois  targes  qui  sont  en  vostre  garde, 
c  pour  et  ou  nom  d*ung  noble  escuyer  nommé  Pierre 
€  de  Chandios.  >  Le  herault  le  receupt  moult  joyeu- 
sement, et  luy  dit  qu'il  fust  le  très  bienvenu,  et  luy 
fist  ouverture;  et  ledit  Toulongeon,  comme  officier 
bien  apprins,  s'agenoilla  devant  la  vierge  Marie,  salua 

i.  Voir  la  même  description  du  pavillon  de  Jacques  de  Lalaing 
dans  le  Livre  dôs  faits,  eod.  /oc,  p.  202.  Une  miniature  du  ms. 
n*  118,  fonds  Saint-Grermain  de  la  Bibl.  nat.,  le  reprtsente  fidè- 
lement (Note  de  M.  Kervyn  de  Lettenhove.) 

2.  Olivier  de  la  Marche  est  id  en  désaccord  avec  Fauteur  du 
Liwre  des  faits.  D'après  celui-ci,  personne  ne  toucha  l'écu  de 
Lalaing  avant  le  l***  février  qui  suivit  l'ouverture  du  pas,  placée 
par  lui  an  l*'  novembre  et  non  au  1*'  septembre,  comme  le  dit 
Olivier.  De  plus,  Pierre  de  Ghandio  aurait  fait  toucher  Técu  par 
un  poursuivant  d'armes  du  comte  de  Ghamy,  nommé  Montfort, 
tandis  que  La  Marche  nomme  ce  héraut  Toulongeon.  Le  récit  du 
Livre  des  faits  serait  peut-être  plus  exact,  si,  comme  le  pense 
M.  Kervyn  de  Lettenhove,  on  doit  attribuer  ce  livre  à  une  rédac- 
tion commune  entre  Le  Fèvre  de  Saint-Hemy,  Ghastellain  et  le 
héraut  Gharolais,  mais  à  laquelle  ce  dernier  eut  la  plus  grande 
part.  Gependant,  il  ne  faut  pas  oublier  qu'Olivier  de  la  Marche 
était  fort  lié  avec  Jacques  de  Lalaing,  avec  lequel  il  s'entretint 
longuement  du  célèbre  pas  de  la  fontaine  de  Plours,  et  qu'un  de 
ses  cousins  était  maréchal  de  la  lice.  Il  était  donc  bien  au  courant 
des  détails  de  la  joute,  à  laquelle  il  avait  d'ailleurs  personnelle- 
ment assisté. 


H8  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

honnorablement  la  dame  de  Plours ,  e^  puis  toucha  à 
la  blanche  large  et  dist  :  <  Je  touche  à  la  blanche  targe 
c  pour  et  ou  nom  de  Pierre  de  Ghandios,  escuyer; 
c  et  aiSerme  en  parolle  de  veoir^  disant  que  au  jour 
c  que  luy  sera  baillé  il  fournira  de  sa  personne  les 
c  armes  condicionnées  et  ordonnées  pour  ladicte  targe, 
€  et  selon  le  contenu  des  chappitres  du  noble  entre- 
c  preneur,  si  Dieu  le  garde  d'encombrier  et  de  loyale 
c  ensongne.  >  Et  atant  se  partit,  et  fut  le  palis  recloz; 
et  demoura  le  pavillon  tendu  et  gardé  jttsques  au  midi, 
que  Gharrolois  repporta  son  emprinse,  et  fit  son  rap- 
port au  bon  chevaUer  messire  Jaques  de  Lalain  de 
son  adventure  du  jour,  et  comment  Pierre  de  Ghandios 
avoit  fait  toucher  la  blanche  targe  ;  dont  il  fiit  moult 
joyeulx,  et  bienviengna  Toulongeon,  le  herault,  de  ces 
bonnes  nouvelles,  luy  donna  don,  et  luy  bailla  brief 
jour  pour  combatre,  qui  fut  le  samedy  suyvant. 

Gelluy  jour  qui  fut  le  treiziesme  jour  de  septembre  ^ 
la  lice  fut  préparée,  et  la  maison  du  juge  et  les  pavil- 
lons tenduz  pour  les  champions  ;  et  fut  celuy  de  mes- 
sire Jaques  de  satin  blanc,  semé  de  larmes  bleues  ;  et 
celluy  de  Ghandios  de  soye  vermeille,  armoyée  de  ses 
armes  par  les  goutieres;  et  vint  le  juge  en  place, 
accompaigné  de  Guillaume,  seigneur  de  Sercy,  pour 
lors  bailly  de  Ghalon,  de  maistre  Pierre,  seigneur  de 
Goux,  un  grant  homme  du  grant  conseil  du  duc,  et 
qui  depuis  fut  chancellier  ;  et  de  plusieurs  autres  con- 
seilliers  et  nobles  hommes  congnoissans  au  noble  mes- 
tier  d'armes.  Eulx  ayant  prins  leur  lieu,  ledit  messire 

i .  Ou  de  vérité. 

2.  D*après  le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  le  7  février 
4450,  mais  toujours  le  samedi  (ch.  li,  p.  203). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  149 

Jaques  se  partit  de  Teglise  des  Carmes,  située  à  la 
porte  de  la  ville  et  du  faubourg  de  la  porte  dé  Sainct 
Jehan  du  Maiseau  ^  ;  et,  après  avoir  ouy  trois  messes 
moult  dévotement,  entra  en  ung  bateau  couvert, 
aocompaigné  de  messire  Piètre  Vasque  et  de  plusieurs 
aultres  nobles  hommes  de  son  hostel,  car  il  tenoit 
moult  bel  estât,  et  d'abondant  il  trouva  au  pays  deux 
nobles  honunes ,  frères  germains ,  dont  l'aisné  fut 
messire  Claude  de  Toulongeon,  seigneur  de  la  Bastie, 
et  Taultre  Tristan  de  Toulongeon,  seigneur  de  Soucy^, 
qui  fttrent  filz  de  messire  Ânthoine  de  Toulongeon, 
jadis  mareschal  de  Bourgoingne  ;  et  fut  icelluy  mares- 
chal  celuy  soubz  qui  fut  gaignée  la  bataille  de  Bar',  et 
prins  le  duc  Régnier  de  Lorraine  prisonnier.  Ces  deux 
seigneurs  estoient  de  Fhostel  du  duc  de  Bourgoingne, 
gens  de  bien  et  de  couraige;  et,  pour  ce  que  ledit 
messire  Jaques  estoit  estrangier  au  pays,  ilz  l'accom- 
paignerent ,  ne  depuis ,  durant  son  pas,  ne  le  haban- 
donnerent.  Et  ainsi  traversa  le  chevalier  la  rivière  de 
Sonne,  et  vint  aborder  à  Tisle  où  il  debvoit  combattre  ; 
saillit  hors  de  son  bateau,  vestu  d'une  longue  robe  de 
drap  d'or  gris,  fourrée  de  martres^.  Il  avoit  sa  banne- 
rolle  en  sa  main,  figurée  de  ses  devocions,  dont  il  se 
seignoit  à  la  fois,  et  moult  bien  luy  seoit.  Vint  en  la 
lice,  et  se  présenta  devant  le  juge,  et  dit  de  sa  bouche 

4.  Ainsi  appelé  de  l'église  prieurale  de  Saint-Jean  qni  y  était 
située,  de  veteri  Maeello,  et  qui  portait  le  nom  de  Maizel,  peut-être 
à  cause  d'une  léproserie  attenante. 

2.  Ou  Soussy.  Sarcy,  dans  le  ms.  n*  2869,  ce  qui  est  certaine- 
iqent  une  erreur. 

3.  Bataille  de  Bulgnéville. 

4.  Même  description  du  costume  de  Lalaing  dans  le  Livre  des 
faits,  eod.  loe. 


150  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

telles  parolles  :  c  Noble  roy  d'armes  de  la  Thoison 
c  d'or,  commis  de  par  mon  très  redoubté  et  souve- 
c  rain  seigneur  monseigneur  le  duc  de  Bourgoingne  et 
c  conte  de  Hainnault,  pour  estre  mon  juge  en  ceste 
c  partie,  je  me  présente  par  devant  vous  pour  garder 
c  et  deffendre  l'emprinse  de  cestuy  pas^  et  pour  de 
c  ma  part  fournir  et  accomplir  les  armes  emprinses 
c  et  requises  par  Pierre  de  Chandios,  selon  le  contenu 
c  des  chapj)itres  à  ce  ordonnez.  >  Le  juge,  vestu  de 
la  cotte  d'armes  du  duc  de  Bourgoingne ,  le  blanc 
baston  en  la  main,  le  receut  et  bienviengna  moult 
honnorablement,  et  se  retraïct  l'entrepreneur  en  son 
pavillon  ^r 

Ne  demoura  gui^f^es  que,  par  dessus  le  grant  pont 
de  Ghalon,  s'apparut  ledit  Pierre  de  Ghandios,  qui 
venoit  à  cheval,  armé  de  toutes  armes,  le  bassinet  en 
la  teste  et  la  cotte  d'armes  au  doz;  et,  à  la  vérité, 
c'estoit  l'ung  des  grans  et  puissans  escuyers  qui  ftist 
en  Bourgoingne  ne  en  Nyvernois,  et  pouvoit  avoir 
trante  et  ung  ans  ou  environ  d'eage.  Il  estoit  aocom- 
paigné  des  s^gneurs  de  Myrebeaud,  de  Charny  et  de 
SeyP,  ses  ondes,  et  de  la  seignorie  et  noblesse  de 
Bourgoingne  '  si  laidement,  que  puis  extimër  la  com- 

1.  Voir  le  Livre  des  faits,  eod,  hc. 

2.  Jean  de  Bauffremont,  seigneur  de  Mirebeau,  et  ses  deux 
frères,  Pierre,  seigneur  de  Ghamy,  et  Guillaume,  seigneur  de 
Scey-sur-Saône.  Leur  sœur,  Jeanne ,  avait  épousé  en  premières 
noces  Thomas  de  Perrigny,  dont  elle  eut  deux  enfants,  en  deu- 
xièmes Jean  de  Ghandio,  chevalier,  seigneur  d'Arcelot,  père  de 
Pierre  (Archives  de  la  Côte-d'Or,  Peincedé,  t.  XXIII,  p.  593). 
Dunod  donne  par  erreur  à  Jean  de  Ghandio  le  prénom  d'Antoine 
(Hist.  du  comté  de  Bourgogne,  t.  II,  p.  503). 

3.  Le  Livre  des  faits  cite  un  grand  nombre  de  nobles  b(mi^i- 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  151 

paignie  plus  de  quatre  cens  hommes  nobles  ^ .  Ledit 
de  CSiandios  entra  dedans  la  lice  sur  ung  cheval  armoyé 
de  ses  armes  ^,  mist  pied  à  terre  ;  et  Tadextra  le  sa- 
gneur  de  Ghamy  jusques  devant  le  juge,  et  porta  la 
parolle,  et  dit  :  c  Noble  roy  d'armes  de  la  Thoison 
d'or,  commis  de  par  mon  très  redoubté  et  souve- 
rain seigneur  monseigneur  le  duc  et  conte  de  Bour- 
goingne,  juge  en  ceste  partie,  veecy  Pierre  de  Ghan- 
diofi,  mon  nepveur,  qui  se  présente  devant  vous, 
pour,  à  l'aide  de  Dieu,  fournir  et  accomplir  à  ce  jour 
les  armes  par  luy  emprinses  et  requises,  à  l'encontre 
de  l'entrepreneur  de  cestuy  noble  pas,  selon  la 
oondiction  des  chappitres  et  de  la  blanche  targe  à 
quoy  il  a  fiût  toucher  ^.  »  Le  roy  d'armes  le  bien- 
viengna  et  receut  conune  il  appertenoit,  et  se  retraiict 
en  son  pavillon  ;  et,  ce  faict,  se  retraïct  chascun  de  la 
lice,  et  se  commencèrent  les  crys  accoustumez;  et 
tandiz  ung  mien  cousin  germain,  nonmié  Ânthoine  de 
la  Marche,  seigneur  de  Sandon,  ordonné  mareschal  de 
la  lice,  se  tira  devers  ledit  Ghandios  par  l'ordonnance 
du  juge,  et  luy  demanda  qu'il  desclairast  le  nombre 
des  coups  de  hache  qu'il  requeroit  et  demandoit  pour 

gnons  qui  accompagnaient  Pierre  de  Ghandio,  et  parmi  eux 
CSlaade  et  Tristan  de  Tonlongeon,  qui,  au  contraire,  d'après  Oli- 
vier de  la  Marche,  escortaient  Lalaing,  parce  qu'il  était  étranger 
au  pays.  H  y  ajoute  le  seigneur  de  la  Marche.  Mais  Antoine  de  la 
Marche  était  maréchal  de  la  lice  et  ne  devait  pas  prendre  parti 
entre  les  combattants.  Olivier  explique  plus  loin  sa  présence. 
i.  U  Livre  des  faits  dit  six  cents  chevaliers  et  écuyers. 

2.  D'hermines  à  la  fasee  de  gueules.  D'après  le  Livre  des  faits, 
cet  écu  aurait  été  écartelé  de  Baufifremont,  c'est-à-dire  :  Vairé  d'or 
et  de  gueules. 

3.  Le  Lirrre  des  faits  ajoute  à  ce  discours  du  comte  de  Ghamy 
un  compliment  à  l'adresse  de  Toison  d'or. 


1591  HÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

faire  et  fournir  icelles  armes  ;  et  ledit  Ghandios  des- 
claira  dix  sept  coups  de  hache.  Si  se  tira  ledit  mare&- 
dial  devers  le  juge  pour  Tadvertir  du  nombre  des 
coups,  et  se  tira  devers  ledit  messire  Jaques  de  Lalain, 
tant  pour  Tadvertir  de  Tintencion  de  sa  partie,  conmie 
pour  luy  demander  les  haches  qu'il  devoit  livrer  pour 
la  bataille  fournir  et  faire.  Si  luy  furent  deux  haches 
baillées  et  livrées ,  qui  furent  longues  et  pesantes  ;  et 
ftirent  les  mailletz  et  testes  desdictes  haches  à  manière 
de  becz  de  faulcon,  à  grande  et  pesante  dague  dessus 
et  dessoubs  ;  et  furent  ferrées  d'une  platine  de  fert 
platte,  à  trois  testes  de  doux,  gros  et  courts,  en  façon 
de  diamans,  et  assez  à  la  manière  que  Ton  ferre  lances 
pour  jouster  en  armes  de  guerre,  sans  rochet^;  et 
furent  lesdictes  haches  apportées  audit  de  Ghandios 
pour  choisir,  et  Taultre  fîit  rapportée  à  Tentrepre- 
neur  ;  et  ne  demeura  guieres  que  Pierre  de  Ghandios 
saillit  hors  de  son  pavillon,  la  cotte  d'armes  au  doz, 
bassinet  en  teste,  et  la  visière  close;  se  seigna^  de  sa 
bannerolle  ;  et  puis  luy  bailla  le  seigneur  de  Ghamy , 
son  oncle,  sa  hache,  et  l'accompaigna  jusques  bien 
avant  en  la  lice.  Et,  d'aultre  part,  saillit  messire  Jaques 
de  Lalain;  et  avoit  son  harnois  couvert,  en  lieu  de 
cotte  d'armes,  à  manière  d'ung  palletocq,  à  manches 
de  satin  blanc  semées  de  larmes  bleues,  des  couleurs 
de  la  targe  à  quoy  avoit  touché  sa  partie.'  Il  estoit 
armé  d'une  petite  salade  ronde,  et  avoit  la  visière 
couverte  et  armée  d'ung  petit  haussecolle  ^  de  maille 


1.  •  Hoquet.  • 

2.  •  8e  signant.  • 

3.  Un  c  houscout,  •  dit  le  Livre  des  faits. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  153 

d'assier  ;  et,  après  la  recommandacion  de  sa  banne- 
rolle,  luy  bailla  messire  Piètre  Vasque  sa  hache 4  Si 
mardierent  Tun  contre  Taultre  les  champions  moult 
asseurement,  et  s'entre  rencontrerent-devant  le  juge, 
et  de  prime  face  se  gardoient  Tung  de  Taultre.  Mais 
n'atargea  guieres  qu'ilz  se  coururent  sus,  et  se  don- 
noient  de  grans  et  pesans  coups,  chevaleureusement 
donnez  et  soubstenuz  d'une  part  et  d'aultre  ;  et  me 
souvient  que  ledit  de  Lalain,  qui  sçavoit  que  les  haches 
qu'il  avoit  baillées  et  livrées  n'avoient  point  de  dague 
ny  de  pointe  dessoubs ,  dont  il  puist  faire  faucée  ne 
grever  sa  partie,  en  faisant  une  grande  desmarche 
tourna  sa  hache,  et  mist  le  mail  de  la  dague  de  la  part 
de  sa  main  senestre,  en  faisant  de  la  teste  quehue,  et 
de  la  quehue  le  maillet  ;  et  remarcha  d'un  grant  poux, 
et  atteindit  ledit  Ghandios,  de  la  dague  de  sa  hache, 
en  la  visière  du  bassinet,  et  donna  si  grant  cop  qu'il 
rompit  la  pointe  sur  la  visière  ;  mais  ledit  Ghandios 
qui  estoit  fort,  grant,  puissant  et  couraigeux,  oncques 
n'en  desmarcha,  mais  recommença  entre  eux  la  bataille 
plus  aspre  et  plus  fiere  que  paravant,  et  tant  que  si 
asprement  se  requirent  l'ung  l'aultre,  qu'en  peu 
d'heure  les  dix  sept  coups  ^  requiz  par  ledit  de  Ghan- 
dios furent  accompliz.  Si  gecta  Thoison  d'or  le  baston, 
et  furent  prins  et  séparez  par  les  hommes  d'armes 
ordonnez  pour  gardes  et  escoutes,  et  pour  ce  faire 
comme  il  est  de  coustume  en  tel  cas  ;  et,  eulx  emmenez 
devant  le  juge,  touchèrent  ensemble,  et  s'en  retour- 
nèrent chascun  dont  il  estoit  venu  ;  et  furent  icelles 


i.  D'après  le  Livre  des  faits,  les  jouteurs  auraient  échangé  vingt 
et  un  coups  de  hache. 


154  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

armes  achevées  par  UDg  samedi  dix  hiiitiesme  jour  de 
septembre  Tan  quarante  et  neuf  ^. 

Âinsy  se  passa  septembre,  octobre,  novembre  et 
décembre,  et  jusques  au  deuxiesme  samedi  de  jaor 
vier  ^,  que  messire  Jehan  de  Bonniface,  ung  chevalier 
arragonnoisy  et  celuy  qui  autreffois  avoit  combatu 
ledit  messire  Jaques  à  Gand,  comme  il  est  cy  devant 
escript,  arriva  au  pavillon,  qui  continua  tous  les 
samedis  de  Tan  d'estre  tendu,  selon  le  contenu  des 
chappitres.  Ledit  de  Bonniface  vepoit  du  cousté  de  la 
conté  de  Bourgoingne  ;  et  quant  il  veit  le  pavillon 
tendu,  les  ymaiges  et  le  mistere  du  pavillon,  et  le 
herault  qui  gardoit  la  barrière  à  cotte  d'armes  vestue, 
il  descendit  de  son  cheval,  et  salua  le  herault,  et  luy 
pria  qu'il  luy  voulsist  declairer  la  signiflSance  et  h 
cause  du  pavillon,  et  du  mistere  qu'il  avoit  trouvé. 
Le  herault,  qui  bien  le  sceut  faire,  luy  declaira  comment 
ung  chevalier,  entrepreneur  en  ceste  partie,  sans  luy 
nommer  le  nom,  luy  faisoit  garder  la  fontaine  de 
Plours  chascun  samedi  de  Tan,  pour  fournir  cbascun 
noble  homme  qui  vouidroit  toucher  à  Tune  des  trcHS 
targes  ou  à  plusieurs,  pendans  à  ladicte  fontaine,  et  luy 
declaira  la  condiction  desdictes  trois  targes,  et  le  plus 
avant  de  celle  entreprinse  qu'il  le  peust  faire,  luy 
ouffirant  de  luy  bailler  les  chappitres  par  escript.  Le 
chevalier,  se  monstrant  moult  resjouy  d'avoir  trouvé 
icelle  adventure,  demanda  ouverture,  qui  luy  fiit 
accordée  et  faicte  ;  et  luy  mesme  toucha  à  la  blanche 

1.  Olivier  de  la  Marche  dit  plus  haut  le  13  septembre;  et,  en 
effet,  en  1449  le  13  septembre  tombait  un  samedi. 

2.  Le  10  janvier  1450  (n.  st.).  —  Le  1*'  mars  1450,  sdon  le 
Livre  des  faits,  ch.  lui. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  155 

et  à  la  noyre  large;  print  le  herault  son  nom  par 
escrit  et  Juy  demanda  son  logis,  lequel  il  luy  declaira 
à  rAsne  Royé,  emprès  Sainct  Georges  S  dedans  la 
ville  de  Ghalon. 

Le  herault,  à  son  retour,  fist  son  rapport  à  mes- 
ure Jaques  comment  messire  Jehan  de  Bonniface 
avoit  les  deux  targes  blanche  et  noyre  touchées^.  Si 
envoya  ledit  messire  Jaques  vers  luy  deux  nobles 
hommes,  qui  présentèrent  de  par  Tentrepreneur  che- 
val et  hamois,  et  ce  que  mestier  luy  estoit  pour  ses 
armes  fournir  ;  et  luy  fut  baillé  jour  à  vendredi,  vingt 
quatrieame  d'icelluy  mois,  pour  faire  les  armes  à 
cheval,  et  le  lendemain  vingt  cinquiesme  celles  de 
pied.  Ge  qu'il  accepta,  et  ainsi  fut  jour  baillé,  et  ioelles 
armes  emprinses. 

Le  vendredi  vingt  quatriesme  du  mois  dessusdit  ^, 
les  lices  furent  préparées  et  la  toille  dressée  pour  la 
course  des  chevaulx,  comme  il  appertenoit  ;  et  se 
présenta  messire  Jehan  de  Bonniface  armé  de  toutes 
armes,  comme  il  appertenoit.  Son  cheval  estoit  cou- 
vert de  ses  couleurs  ^,  et  fist  dire  au  roy  d'armes  de 

i.  Église  de  Saint-Georges,  érigée  en  collégiale,  en  1326,  par 
Odart  de  Montaigu  (O.  Plancher,  Histoire  de  Bourgogne,  t.  Il, 
preuves,  p.  glxxxi). 

2.  Anx  termes  des  c  chappitres  »  ou  conditions  du  pas,  aucun 
chevalier  ou  écuyer  ne  pouirâdt  toucher  à  plus  d*une  targe  ou  d'un 
écu,  et  ne  pouvait  jouter  avec  Tentrepreneur  qu'une  fois  dans 
Tannée.  (Voir  Livre  des  faits,  loc,  cit.,  p.  190.) 

3.  En  1450,  le  vendredi  tombait  le  23  janvier.  D'après  le  Livre 
des  faits,  la  joute  eut  lieu  le  vendredi  6  mars  1450. 

4.  Ou  de  ses  armes  :  Trois  paux  de  gueules,  à  une  horde  d'argent, 
(livre  des  faits,  ch.  lui  et  lv.) — D'après  le  même  auteur,  Jean  de 
Boni&oe  faisait  porter  trois  bourdons,  sur  lesquels  était  inscrite  cette 
devise  :  •  Qui  a  belle  doue  (dame) ,  la  garde  bien.  »  (Id.,  p.  209.) 


156  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

la  Thoison  d'or,  juge  en  ceste  partie,  comme  il  est 
dit  dessus,  qu'il  estoit  arrivé  au  pavillon  par  bonne 
adventure,  qu'il  avoit  veu  la  figure  de  la  dame  de 
Plours,  ensemble  les  trois  targes  pendans  à  la  fontaine, 
et  avoit  ouy  certains  nobles  chappitres  declairans 
l'emprinse  et  voulenté  d'ung  noble  chevalier  entr^ 
preneur  de  celluy  noble  pas,  non  nommé  esditz  chap* 
pitres,  et  qu'il  se  presentoit  pour  celluy  jour  pour 
Fournir  les  vingt  cinq  courses  de  lances  contâmes 
esditz  chappitres,  à  l'encontre  dudit  entrepreneur, 
quelqu'il  fust;  et  ces  termes  tenoit  comme  non  sai- 
chant  que  ce  fust  messire  Jaques  de  Lalain  qu'il  avmt 
autreffois  combatu  en  la  ville  de  Gand,  ou  pour  feindre 
de  non  sçavoir  que  ce  fiist  il.  Sa  presentacion  faicte, 
il  se  retraïct  au  bout  de  la  toille,  et  par  licence  courut 
son  cheval;  et,  tantost  après,  l'entrepreneur,  qui 
estoit  parti  des  Carmes  et  avoit  passé  la  rivière  en 
son  bateau,  se  présenta  devant  le  juge,  vestu  d'une 
longue  robe  de  velours  noir,  et  estoit  moult  noble- 
ment accompaigné  des  seigneurs  et  nobles  hommes 
de  Bour|;oingne,  qui  desjà,  à  l'occasion  de  ses  vertuz, 
l'avoient  prins  en  telle  amour  et  extime,  que  tous  le 
queroient,  aimoient  et  prisoient,  et  mesmement  Pierre 
de  Ghandios,  son  compaignon,  qui  desjà  avoit  fait 
armes  à  l'encontre  de  luy,  et  messieurs  ses  parens  et 
amys.  Puis  se  retraïct  en  son  pavillon  qui  fut  à 
manière  d'une  petite  tente  de  satin  noir,  semé  de 
larmes  bleues  ;  et,  après  qu'il  fut  armé,  il  partit  hors, 
monté  et  armé  conmie  il  appertenoit;  son  cheval 
estoit  couvert  de  velours  noir,  semé  de  larmes  bleues, 
et  furent  les  lances  baillées  à  Anthoine  de  la  Marche, 
mareschal  de  la  Uce,  ferrées  et  appoinctées  comme  il 


MÉMOIRES  d'OUVIEH  DE  LA  MARCHE.  157 

appertenoit.  Grys  furent  faictz,  et  leur  furent  deux  ^ 
lances  appourtées,  dont  messire  Jehan  de  Bonniface 
print  le  choix.  Et  de  la  première  course  ne  s'attein- 
dirent  point.  La^  seconde,  s'atteindirent  tous  deux.  La 
tierce/s'atteindirent  tous  deux  entre  les  quatre  poinctz, 
et  rompit  ledit  de  Bonniface  sa  lance.  La  quarte, 
messire  Jaques  atteindit  ledit  de  Bonniface  au  default 
du  grant  garde  bras,  fauça  le  harnois  à  jour  et  rom- 
pit sa  lance,  et  ledit  de  Bonniface,  de  celle  course,  fit 
une  très  dure  atteinte  sur  la  baviere  de  l'armet  dudit 
messire  Jaques.  La  sixiesme,  faillirent  tous  deux 
d'atteindre^.  La  septiesme  course,  ledit  de  Bonniface 
rompit  sa  lance  sur  le  grant  garde  bras  de  messire 
Jaques,  et  il  atteindit  Bonniface  entre  les  quatre  poinctz, 
de  plaine  atteinte;  et  de  celle  course  advint  que  la 
lance  dudit  messire  Jaques  se  fendit  depuis  le  fert 
jusques  auprès  de  la  poignée,  et  ne  fut  aultrement 
rompue;  dont  il  advint  que  Ton  rapporta  deux  lances 
nouvelles,  afin  que  le  venant  du  dehors  choisist.  Or 
en  print  ledit  de  Bonniface  une,  et  ne  vouloient  point 
ceidx  qui  le  servoient  que  l'autre  fust  reportée  à  l'en- 
trepreneur, pour  ce  qu'ilz  disoient  que  la  lance  dont 
il  avoit  couru  n'estoit  point  rompue,  pourtant  qu'elle 
estoit  fendue,  et  que,  par  les  chappitres,   chascun 

i.  Trois  mots  sapprimés  dans  les  Mit.  précédentes. 

2.  c  A  la...  »,  et  de  même  aux  phrases  suivantes. 

3.  En  ce  qui  concerne  le  détail  de  cette  joute,  il  y  a  quelques 
différences  entre  le  récit  d'Olivier  de  la  Marche  et  celui  du  Livre 
det  faits.  Ainsi,  selon  celui-ci,  ce  serait  à  la  troisième  et  non  à 
la  quatrième  course  que  Boniface,  et  non  Lalaing,  atteignit  son 
adversaire  au  garde-hras.  De  plus,  à  la  sixième,  il  aurait  reçu  de 
Lalaing  un  si  grand  coup  sur  la  tête,  que  son  cheval  «  tourna  et 
ht  visière  de  son  armet  fut  levée.  » 


158  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  BfARGHB. 

devoit  courir  de  sa  lance  jusques  elle  fust  rompue. 
Messire  Jaques  en  vouloit  bien  courir,  mais  ceulx  qui 
Taccompaignoient  ne  le  vouloient  souffrir,  et  dura 
longuement  cest  estrif  d'une  part  et  d'aultre,  et  n'en 
sçavoit  le  juge  que  juger  ne  que  ordonner,  car,  de  la 
part  de  l'entrepreneur ,  estoit  dit  que  la  lance  estoit 
esclatée  et  fendue  de  plaine  atteinte,  et  que  jamais 
n'en  pourroit  souffrir  cop  qui  fust  de  nulle  recomman- 
dacion  ;  et  d'aultre  part  l'on  requeroit  au  juge  qu'il 
ordonnast  selon  les  chappitres,  et  que  la  lance  n'estoit 
point  rompue  ne  tronsonnée,  dont  le  juge  estoit  fort 
perplex,  et  ne  sçavoit  comment  en  juger.  Si  advint 
que  le  mareschal  de  la  lice,  qui  estoit  homme  qui 
beaucoup  avoit  veu,  print  un  baston,  et  le  bouta  en 
croisée  par  la  fendure  de  ladicte  lance,  et  l'apporta  à 
messire  Jehan  de  Bonniface,  et  lui  dist  :  c  Seigneur 
c  chevalier,  voulez  vous  que  l'on  courre  contre  vous 
c  de  ceste  lance,  dont  l'on  né  vous  peut  mal  faire  ne 
c  grever  ?»  Le  chevalier  vit  la  lance,  qui  estoit  moult 
empirée,  et  dist  que  l'on  l'ostat,  et  qu'il  ne  vouloit 
point  courre  contre  lance  rompue^.  Et  ainsi  fut  baillée 
à  messire  Jaques  lance  nouvelle  pour  la  huictiesme 
course,  et  faillirent  tous  deux  d'atteindre.  La  neu- 
viesme  course  ^ ,  messire  Jehan  de  Bonniface  aggrava 

i.  Gonf.  Livre  des  faits,  loc.  cit.  D'après  lai,  cependant,  ce  serait 
Piètre  Vasque  qui  aurait  montré  à  Boniface  la  lance  rompue  de 
son  adversaire  et  l'aurait  ainsi  déterminé  à  accepter  le  remplace- 
mont  de  cette  arme. 

2.  Le  récit  d'Olivier  de  la  Marche  devient,  à  partir  de  ce  moment, 
beaucoup  plus  circonstancié  et  plus  complet  que  celui  du  tdtr$ 
des  faits.  Il  semble  même  que  ce  dernier  renferme  une  importante 
lacune,  car  il  s'arrête  à  la  huitième  course,  qui,  selon  lui,  n'au- 
rait point  été  fournie,  parce  que  Boniface  aurait  allégué  la  perte 


MÉMomBS  d'olivier  de  la  marche.        159 

le  fert  de  sa  lanoe  en  Farmet  de  son  compaignon,  et 
messire  Jaques  Tatteindit  soubs  le  grant  garde  bras 
assez  près  de  Taultre  atteinte,  et  le  persa  à  jour,  et 
rompit  sa  lance.  La  diziesme  course,  Bonniface  fist 
une  très  dure  atteinte,  et  messire  Jaques  n'atteindit 
point.  La  onziesme,  Bonniface  faillit,  et  messire 
Jaques  Tatteindit  assez  près  des  aultres  deux  cops,  et 
luy  empira  moult  son  hamois,  et  aggrava  sa  lance. 
La  douziesme,  feirent  tous  deux  très  dure  atteinte 
Tung  sur  Taultre.  La  treisiesme,  atteindirent  tous 
deux;  mais  messire  Jaques  continua  de  quérir  et 
d'atteindre  de  cousté,  au  lieu  où  il  avoit  desjà  empiré 
le  hamois  du  chevalier  ;  et  disoit  on  que  ledit  de  Bon- 
niftice  avoit  trempé  son  harnois  d'une  eaue  qui  le 
tenoit  si  bon,  que  fert  ne  povoit  prendre  sus  ;  et,  à 
la  vérité,  il  couroit  en  ung  legier  harnois  de  guerre, 
et  n'estoit  pas  possible,  sans  artifice  ou  ayde,  que  le 
hamois  eust  peu  soustenirles  atteintes  que  fist  dessus 
mesure  Jaques.  Mais  l'heure  et  le  temps  de  l'entre- 
prise se  passoit,  dont  il  advint  qu'à  la  quatorziesme 
course  messire  Jaques  assist  près  des  autres  cops, 
fauça  le  hamois  à  jour,  et,  se  l'arrest  de  la  lance  ne 
fiist  rompu  de  celle  atteinte,  le  fert  fust  entré  au  corps 
du  dievalier.  Et  quant  ceulx  qui  accompaignoient 
ledit  de  Bonniface  veirent  le  harnois  ainsi  empiré,  et 
que  en  seureté  il  ne  pouvoit  plus  courre,  et  mesme- 
ment  les  seigneurs  et  nobles  hommes  presens,  adver- 
tirent  le  juge.  Pourquoy  le  chevalier  fut  mandé  devant 
Thoison  d'or,  qui  luy  dist  qu'il  n'estoit  pas  suflSsam- 

d'ane  pièce  de  son  harnais.  Ceci  se  rapporte  évidemment  à  l'in- 
cident qni  suivie  la  quatorzième  course  et  dont  parle  lui-même 
Olivier  de  la  Marche. 


160  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

ment  anné  pour  la  seureté  d'ung  si  gentil  chevalier 
qu'il  estoit,  et  qu'il  ne  seroit  point  loyal  juge  de  le 
souffrir  plus  adventurer  devant  luy.  Pourquoy  il  luy 
prioit,  ou  qu'il  print  autre  plus  seur  hamois,  ou  qu'il 
se  tinst  pour  content  d'icelles  armes,  car  bien  et  bel 
avoit  les  quatorze  courses  fournies,  et  que  des  aultres 
unze  courses,  pour  fournir  les  vingt  cinq  ordonnées 
parles  chappitres,  selon  la  condiction  de  la  noyre  targe 
à  quoy  il  avoit  touché,  il  s'en  pouvoit  bien  contenter; 
mesmement  qu'il  avoit  à  combattre  à  pied  au  lende- 
main, et  demanda  vingt  et  un  cops  de  hache;  et  ainsi 
furent  icelles  armes  accomplies. 

Le  lendemain,  qui  fut  samedi  S  furent  les  pavillons 
tenduz,  et  avoit  ledit  de  Bonniface  ung  petit  pavillon 
de  blanche  toille,  armoyé  de  ses  armes  ;  se  présenta 
en  une  noyre  robe,  et  se  ail»  armer  en  son  pavillon. 
Et  d'aultre  part  se  présenta  messire  Jaques  de  Lalain. 
Grys  et  cerimonies  furent  faictz,  et  deux  haches  baillées 
et  présentées,  et  baillée  à  chascun  d'eux  la  sienne.  Et, 
le  tout  préparé,  saillit  ledit  de  Bonniface  hors  de  son 
pavillon,  armé  de  toutes  armes,  la  cotte  d'armes  ves- 
tue,  et,  de  son  chief,  il  estoit  armé  d'ung  armet 
d'Italye,  et  par  dessus  ung  grant'  plumas  de  plumes 
noyres,  et  marcha  fièrement  et  de  grant  couraige, 
pamoyant  sa  hache,  et  crioit,  en  son  arragonnois  : 

i.  24  janvier.  D'après  le  Livre  des  faits,  la  joute  &  pied  n'aurait 
pas  eu  lieu  le  lendemain  de  la  joute  à  cheval,  mais  le  neuvième 
jour  après,  c'est-à-dire  le  15  mars.  Or,  il  la  date  du  24  du  môme 
mois.  II  y  a  une  grande  confusion  de  dates  dans  chacun  des  deux 
chroniqueurs. 

2.  Un  petit  plumas,  dit  le  Livre  des  faits,  ch.  lv.  L'armet 
d'Italie,  dont  Boniface  était  couvert,  était,  selon  le  même  écrivain, 
garni  de  pointes  aiguës. 


MÉMOIRES  D'OUVIER  DE  LA  BIARGHE.  161 

c  Avant,  chevalier!  Qui  a  belle  dame,  si  la  garde 
c  bien.  »  Et  d'aultre  part  marchoit  messire  Jaques, 
armé  d'ung  haussecolle  et  de  la  salade,  en  la  manière 
du  hamois  et  de  la  parure  qu'il  estoit  quant  il  com- 
battit à  Ghandios,  et  marchoit  fièrement  au  devant  de 
son  compaignon;  et  à  l'aborder  ledit  de  Bonniface 
haulsa  sa  hache  pour  ferir  messire  Jaques»  Hais  le  cop 
fut  rabattu,  et  se  requirent  che valeureusement  d'une 
part  et  d'aultre  ;  et,  à  la  vérité,  ledit  de  Bonniface  se 
trouva  niai  asseurement  armé  de  la  teste,  pour  com- 
batre  à  pied  ;  et  par  deux  ou  trois  fois  ledit  messire 
Jaques,  en  desmarchant  soubs  cosUere,  luy  donna  de 
grans  coups  du  maillet  de  sa  hache,  mais  riens  ne 
l'empira  ;  et  quant  ledit  messire  Jaques  veit  que  de 
coups  de  hache  il  ne  le  pouvoit  esbranler,  il  entra 
dedans  sa  hache  par  une  entrée  de  la  quehue  de  revers  ; 
et  d'icelle  entrée  il  print  de  la  main  dextre  le  cheva- 
lier par  le  plumas  S  et  tira  de  toute  sa  force,  en  fai- 
sant une  grant  desmarche  ;  et  de  ce  tour  pourta  le 
dievalUer  par  terre,  le  visaige  contre  le  sablon  ;  et,  ce 
faict,  se  tira  ledit  messire  Jaques  devant  le  juge,  et  le 
chevallier  fut  par  les  gardes  et  escoutes  relevé  et 
amené  devant  le  juge,  lequel  dit  au  chevallier  qu'il 
estoit  bien  content  de  luy,  et  que  bien  avoit  fourni  les 
armes  par  luy  emprises  à  l'encontre  de  messire  Jaques 
de  Lalain.  Quant  le  chevallier  ouyt  nommer  messire 
Jaques  de  Lalain,  son  compaignon,  et  il  le  recongneut, 
il  luy  fit  moult  grant  honneur  et  chère ,  et  s'embras- 
sèrent, et  ainsi  furent  icelles  armes  accomplies'.  Et 

i.  Gonf.  Livre  des  faits,  loc.  cit.,  p.  213. 
2.  Gonf.  Livre  des  faits,  loc,  cit.,  p.  213.  D'après  cette  chronique, 
Jacques  de  Lalaing  offrit  à  Jean  de  Boniface  un  bracelet  d'or, 

Il  11 


162  BIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

depuis  iceUuy  mois  de  février^  ne  vindrent  nuli 
nobles  hommes  toucher  aux  larges,  jusques  au  mois 
d'aoust^  suyvant  ;  et  durant  icelluy  temps  fit  messire 
Jaques  ung  tour  à  la  court,  où  il  fut  moult  volontiers 
veu  d'ung  chascun. 

En  celle  manière  se  passa  Tan  quarante  et  neuf', 
et  entra  Tan  cinquante,  qui  fut  le  sainct  et  salutaire 
an  de  la  jubilée,  que  le  grant  pardon  gênerai  estoit  à 
Rome  ;  et  de  toutes  pars  passoient  pèlerins  et  pèlerines 
allans  àRomme,  par  le  pays  de  Bourgoingne  et  ailleurs, 
en  si  grant  nombre,  que  c'estoit  noble  et  saincte  chose, 
et  dévote  à  veoir  ;  et  m'est  force  de  tenir  propoz  tou- 
chant le  pas  et  emprise  commencée  par  le  bon  cheval- 
lier messire  Jaques  de  Lalain,  comme  il  est  dessus 
escript,  et  que  je  recite  les  mainctes  et  plusieurs  dieva- 
leureuses  armes  faictes  et  exécutées  en  icelluy  pas  par 
ledit  chevallier  et  ses  compaignons  ;  dont  grant  perte 
et  donunaige  seroit,  si  elles  estoient  taisées  ou  obliées  ; 
et  m'en  tiendroye  pour  lasche  et  recréant  en  ma  labeur, 
se  je  laissoye  en  ma  plume  si  nobles  faictz  que  j'ay  veuz, 
sans  les  reciter,  à  mon  povoir,  de  mon  petit  sens. 

Le  premier  samedy  du  mois  de  may  ',  Fan  mil  quatre 
cens  cinquante,  le  pavillon  fut  tendu,  comme  il  estoit 
de  coustume,  et,  comme  tousjours,  se  continua  chascun 
samedy  de  l'an,  durant  l'emprise  dessusdicte.  Si  vint 

fermé  par  un  £adeQa8  à  clé,  et  qu'il  devait  porter  pendant  un  an, 
à  moins  que  la  dame  ou  la  demoiselle,  détentrice  de  la  clé,  ne 
consentît  à  le  déferrer.  Mais  on  ignore  le  nom  de  la  dame  auto- 
risée à  lui  enlever  cette  chaîne. 

1.  Olivier  de  la  Marche  a  dit  plus  haut  \  janvier. 

2.  Non  pas  août,  mais  mai  ou  juin,  comme  on  va  le  voir  à  l'instant. 

3.  1449,  V.  st.  L'année  1450  commença  le  5  avril. 

4.  Le  l***  juin,  selon  le  Livre  des  faits,  ch.  lvi,  p.  214. 


HÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  163 

audit  pavillon  ung  jeune  escuyer  de  Bourgoingne, 
nommé  Gérard  de  Rossillon,  beau  compaignon,  hault 
et  droit  et  de  belle  taille  ;  et  s'adressa  ledit  escuyer  à 
GharroloiSy  leherault,  luy  requérant  qu'il  luy  fist  ouver- 
ture ;  car  il  vouloit  toucher  à  la  targe  blanche,  en 
intencion  de  combatre  le  chevallier  entrepreneur  de 
la  hache  jusques  à  Taccomplissement  de  vingt  cinq 
coups.  Ledit  herault  luy  fit  ouverture,  et  ledit  Gérard 
toucha  ^  ;  et  de  ce  fut  faict  le  rapport  à  messire  Jaques 
de  Lalain,  qui  prestement  envoya  devers  luy  pour 
prendre  jour.  Et  pour  ce  que  ledit  Gérard  avoit  père, 
et  que  de  ce  n'avoit  eu  aveu  ne  consentement  de  faire 
de^  nulz  de  ses  parens  ne  amis,  pour  ce  qu'il  estoit 
jeusne,  et  leditmessire  Jaques  estoit  chevallier  renonuné, 
duict,  apprins  et  expérimenté  au  faict  des  armes,  si 
estoit  Fescuyer  seul  et  petitement  aydé,  pour  icelles 
causes,  de  son  pêne  ne  de  ses  amys  ;  et  n'estoit  ne 
prest  ne  foumy  de  harnois,  ne  d'habillemens,  ou  de 
ce  qui  luy  estoit  nécessaire.  Pourquoy  furent  mises 
icelles  armes  au  vingt  huictiesme  jour  d'icelluy  mois 
de  may  ^,  auquel  jour  comparurent  plusieurs  seigneurs 
de  Bourgoingne  et  plusieurs  nobles  hommes,  pour 
accompaigner  ledit  Gérard,  car  il  avoit  de  bons  et 
notables  amys,  et  les  aultres  pour  veoir  lesdictes  armes  ; 

i.  Le  poursuivant  d*armes  du  seigneur  de  Pesmes,  nommé 
Valloys  (Buchon  dit  Yallay),  aurait  été,  d'après  le  Livre  des  faits, 
chargé  de  toucher  Técu  pour  Gérard  de  Roussillon. 

2.  c  Or  ledict  Gérard  avoit  père,  et  de  son  faict  n'avoit  eu  aveu 
ne  consentement  de...  » 

3.  Olivier  de  la  Marche  est,  sur  le  retard,  dont  il  explique  d'ail- 
Iflurs  pertinemment  le  motif,  d'accord  avec  le  Livre  des  faits  qui 
fixe  l'époque  assignée  pour  le  combat  au  28  juin,  vingt-huit  jours 
après  l'arrivée  de  Gérard  {Id.,  p.  215). 


1 64  MÉMOIRES  D^OLIYIER  DE  LA  MARCHE. 

et  pour  ce  que  Thoison  d'or  estoit  lors  en  aucun 
voyaige  ou  commission^  par  le  prince,  (ut  ordonné, 
par  commission  du  ducdeBourgoingne,  que  Guillaume, 
seigneur  de  Sercy,  pour  lors  bailly  de  Ghalon,  seroit 
juge  en  ceste  partie;  car  celluy  Guillaume  fut  ung 
escuyer  moult  homme  de  bien,  saige  et  moult  bien 
renommé  ;  et  fut  premier  escuyer  d'escuyrie  du  bon 
duc  dessusdit,  comme  il  est  escript  cy  dessus. 

Doncques,  le  vingt  huictiesme  jour  dessusdit,  furent 
les  lices  préparées  ;  et  fut  ce  jour  Guillaume  Rolin , 
seigneur  de  Beauchemin^,  mareschal  de  la  lice  ;  et  se 
présenta  le  chevallier  entrepreneur,  comme  il  avoit  en 
tel  cas  accoustumé  ;  et  d'aultre  part  vint  ledit  Gérard 
grandement  accompaigné.  Il  estoit  grant,'  armé,  le 
bassinet  en  teste,  la  visière  levée.  Il  estoit  couvert  et 
paré  de  sa  cotte  d'armes,  et  son  cheval  semblablement  ; 
et  faisoit  porter  devant  luy  une  bannière  de  ses  plaines 
armes  ^,  dont  il  fiit  aucunement  parlé  ;  et  disoient  les 

1.  Toison  d'or  ou  Saint-Remy  fut  envoyé,  le  28  mai  1450,  vers 
Charles  VU  par  Philippe  le  Bon,  et  resta  quatre  mois  absent.  Il 
était  chargé,  avec  plusieurs  autres  ambassadeurs,  de  régler  les 
conditions  pécuniaires  du  mariage  de  Catherine  de  France  avec 
le  comte  de  Charolais,  conditions  qui  donnaient  lieu  à  certaines 
difficultés,  bien  que  Catherine,  fiancée  à  Charles,  fût  morte  depuis 
1446  (Chronique  de  Jean  Le  Fèvre^  introd.,  p.  xxxv,  édit.  Morand). 

2.  Lisez  :  Beauchamp.  —  Beachain,  dans  les  édit.  précédentes. 

3.  Losange  d'or  et  d'azur,  au  lambel  de  gueules  de  trois  pièces 
(voir  le  Livre  des  faits,  loc.  cit.).  —  Guiot  de  Roussillon,  écuyer, 
seigneur  de  Clomot,  père  de  Gérard,  avait  épousé  Marie  de  Sercey, 
et  mourut  entre  les  années  1455  et  1460  (Archives  de  la  Gôte- 
d'Or,  Peincedé,  t.  XVm,  p.  729,  731,  758,  et  t.  XXV,  p.  661). 
Il  descendait  par  plusieurs  degrés  de  Jean  do  Roussillon,  aussi 
écuyer,  dont  la  veuve,  Alix  de  Clomot,  fit  foi  et  hommage  en 
1332  pour  la  terre  de  ce  nom  à  Jean,  seigneur  de  Thil  et  de  la 
Hoche,  à  qui  le  duc  de  Bourgogne  Eudes  lY  en  avait  cédé  la 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  165 

aiicuDgs  que  le  seigneur  de  Glomot,  son  père,  ne  se 
tint  oncques  pour  banneret  ;  et  aultres  disoient  qu'il 
estoyt  de  Ghastillon  en  Bassois  ^,  que  Ton  dit  en  Niver- 
nois  la  première  bannière.  Finablement  ledit  Gérard 
fist  porter  sa  bannière  sans  aultre  contredit,  et  se 
présenta  devant  le  juge,  et  parla  bien  asseurement  ; 
et  puis  se  retraïct  en  son  pavillon  qui  es  toit  bleu,  à 
mon  souvenant,  et  le  conduisoit  Philibert  de  Yauldrey, 
qui  moult  l'adressa  pour  celuy  jour  en  son  affaire.  Grys 
et  cerimonies  furent  faietz,  et  les  haches  baillées,  selon 
Fordonnance.  Si  saillirent  hors  de  leurs  pavillons;  et 
pour  ce  que  ledit  Gérard  estoit  adverti  que  ledit  mes- 
sire  Jaques  communément  combatoit  en  salade  et  en 
haussecoUe  de  maille,  il  se  pourveut  d'une  salade 
ronde 'et  d'un  haussecoUe  de  maille,  et  s'en  arma; 
et  marchèrent  l'ung  contre  l'aultre  ;  et  marchoit  ledit 
Gérard  moult  froidement,  pour  ce  que  à  l'occasion 
de  sa  jeunesse  on  l'avoit  fort  conseillé  de  non  estre 
chault;  et  l'entrepreneur  marchoit  moult  ordonne- 
ment,  conmie  celluy  qui  estoit  duict,  accoustumé  et 
apprins  du  fier  et  redoubté  mestier  et  passaige  de 
champ  cloz«  Si  abordèrent  l'ung  à  l'aultre  devant  le 
juge,  et  courut  sus  l'entrepreneur  audit  Gérard  moult 
asprement;  et  ledit  Gérard  soubstint  froidement  les 

mouvance  en  1328  (Peincedé,  t.  VII,  p.  636).  Le  sceau  du  même 
Jean  (mêmes  Archives,  B  372)  porte  un  écu  losange,  chargé  d'un 
lambel,  comme  celui  de  Gérard,  ce  qui  les  rattache  évidemment 
tous  deux,  comme  on  le  dit  dans  le  texte,  à  une  branche  cadette 
de  la  maison  de  Ghâtillon-en-Bazois,  laquelle  portait  :  Losange  d'or 
et  d'azur  (Palliot,  La  vraye  et  parfaite  science  des  armoiriesy  p.  662). 

1.  Ghàtillon-en-Bazois,  près  Ghâteau-Ghinon  (Nièvre). 

2.  c  D'ancienne  façon,  i  dit  le  Livre  des  faits,  et  réparée  pour  la 
circonstance. 


168       liéMomES  d'olivier  de  la  marche. 

plusieurs  gens  s'émerveillèrent  ;  et  sembloit  à  plusieurs 
que,  considéré  que  les  armes  d'ung  noble  honmie  sont 
et  doibvent  estre  Temail  et  la  noble  marque  de  son 
ancienne  noblesse^,  et  que  nullement  ne  se  doit 
mettre  en  dangier  d' estre  trebuchée,  renversée,  abatue 
ne  foulée  si  bas  qu'à  terre,  tant  que  le  noble  honmie 
le  puist  destourner  ou  deffendre  ;  car  d'adventurer  la 
riche  monstre  de  ses  armes,  Thomme  adventure  plus 
que  son  honneur,  pour  ce  que  d'adventurer  son  hon- 
neur n'est  despensé  que  le  sien,  et  ce  où  chascun  a 
povoir;  mais  d'adventurer  ses  armes,  c'est  mis  en 
adventure  la  parure  de  ses  parens  et  de  son  lignaige, 
et  adventure  à  petit  prix  ce  où  il  ne  peult  avoir  que 
la  quantité  de  sa  part  ;  et  en  celle  manière  est  mis  en 
la  mercy  d'ung  cheval  et  d'une  beste  inraisonnable, 
qui  peut  estre  portée  à  terre  par  une  dure  atteinte, 
ou  choper  à  par  soy,  ou  mesmarcher  ;  ce  que  le  plus 
preux  et  plus  seur  homme  du  monde  ressongne  bien, 
et  doubte  de  porter  sur  son  doz  en  tel  cas. 

Ainsi  fut  présenté  Michault  de  Certaines  ;  l'accompai- 
gnoient  messire  Jehan,  seigneur  de  Toulongeon,  à  qui 
il  estoit  serviteur  et  de  son  hostel,  messire  Claude  et 
messire  Tristan  de  Toulongeon,  et  plusieurs  aultres 
nobles  hommes  bourguignons;  et  furent  crys  et 
ordonnances  faictes,  lances  ferrées  et  mesurées,  et 
baillées  aux  deux  escuyers,  qui  furent  chascun  à  son 
bout  de  la  toille  ;  et  pour  deviser  des  deux  person- 
naiges,  ledit  Jehan  Rasoir  fut  ung  petit  personnaige 
gent,  vif  et  de  bon  couraige,  et  moult  bien  à  cheval  ; 

i.  La  famille  de  Certaines,  originaire  du  Nivernais,  remonte 
au  xrv*  siècle  (voir  la  Noblesse  aux  États  de  Bourgogne,  p.  146). 


MÉM0IRB8  d'olivier  DE  LA  MAAGHE.  169 

et  ledit  Hichault  estoit  grant  et  puissant  homme,  et 
fort  renommé  homme  de  guerre  ;  et  n'avoit,  à  celle 
heure,  guieres  moings  de  cinquante  ans.  Grys  et  ceri- 
monies  faictes  et  passées,  les  lances  leur  furent  bail- 
lées, et  coururent  Fung  contre  Taultre  vingt  cinq 
courses  de  lances  ;  mais,  ainsi  que  les  adventures  des 
armes  sont  journalles  et  adventureuses ,  ilz  firent 
aucunes  atteintes,  et  furent  lances  rompues  et  aggra- 
vées de  toutes  les  deux  parties.  Hais,  à  la  vérité,  ledit 
Michault  de  Certaines  feist  plus  d'atteintes  que  son 
compaignon  ;  et  fut  ledit  Michault  blessé  en  la  main 
dextre ,  du  conomencement  ;  mais  il  se  blessa  luy 
mesme  à  son  arrest,  en  couchant  sa  lance.  Et  en  telle 
manière  se  despartirent  icelles  armes  ;  et  le  seigneur 
de  Toulongeon  donna  à  soupper  à  messire  Jaques  de 
Lalain  et  à  plusieurs  nobles  hommes  ;  et  demeurèrent 
les  deux  escuyers  bons  amys  de  là  en  avant. 

En  ce  temps  le  duc  Charles  d'Orléans,  celluy  dont 
est  escript  cy  dessus  que  le  bon  duc  Philippe  de 
Bourgoingne  le  rachepta  de  la  prison  des  Ângloix, 
faisoit  une  guerre  delà  les  mons,  et  avoit  conquis  la 
conté  d'Ast  en  Piedmont,  et  mouvoit  icelle  guerre  à 
l'occasion  de  la  duchié  de  Millan,  que  le  duc  Charles 
d'Orléans  disoit  à  luy  appertenir,  à  cause  du  duc  Phi- 
lippe Maria,  qui  estoit  nouvellement  trespassé,  et 
n'avoit  laissé  nulz  hoirs  de  son  corps  ;  et  certes,  à  ce 
que  j'ay  peu  sçavoir  de  ceste  matière,  ceste  duchié  de 
Millan  estoit  le  vray  heritaige  du  duc  d'Orléans  et  de 
ses  successeurs^.  Car  le  duc  d'Orléans,  père  du  duc 


I.  Gonf.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  xxii,  t.  I,  p.  125,  ch.  XLvh, 
p.  319,  et  t.  U,  p.  379. 


172  MÉMOIRES  D*OLiyiER  DE  LA  MARGHB. 

mons  le  seigneur  d'Arguel,  et  fit  son  lieutenant  Phi- 
libert de  Yauldrey,  qui  desjà  estoit  viel  homme  ;  et, 
à  Tabregier,  à  l'occasion  que  le  duc  d'Orléans  ne 
peust  finer^  ne  gens  ne  payement,  l'execucion  fut  de 
petit  fruict,  et  s'en  revindrent  la  pluspart  sans  chevaulx 
ou  harnois,  le  boulevart  ^  en  la  teste  ;  et  pour  cuydair 
attraire  le  Roy  de  France  et  les  François  en  son  ayde, 
le  duc  d'Orléans  se  tint  longuement  à  Lyon  sur  le  Rosne, 
et  la  duchesse  avecques  luy  ;  et  à  son  retour  s'adonna 
son  chemin  par  Ghalon,  ou  mesme  temps  que  le  pas 
se  tenoit  ;  et  fut  grant  heur,  au  chevallier  entrepre- 
neur, que  celle  noblesse  vint  au  lieu,  pour  veoir  et 
entendre  le  hault  mistere  de  son  emprise,  et  mesme- 
ment  si  hault  et  si  noble  prince,  et  si  belle  et  ver- 
tueuse princesse  ;  et  les  festoya  moult  haultement,  et 
mesme  au  pavillon  devant  la  fontaine  de  Plours. 

Et  par  un  samedi  que  ledit  pavillon  estoit  tendu 
comme  il  avoit  accoustumé,  le  duc  d'Orléans,  la 
duchesse  et  madamoiselle  d'Arguel,  sa  niepce,  qui 


Guillaume,  né  d'un  premier  lit  (v.  supra,  p.  117,  note  2),  se  préten- 
dant lésé  dans  ses  intérêts,  en  appela  au  duc,  qui,  par  lettres 
patentes  du  5  septembre  1464,  accorda  à  ses  deux  frères  consan- 
guins une  provision  de  7,000  liv.  de  rente  annuelle  jusqu'à  la  fin 
du  litige.  Peu  satisfait  de  cette  décision,  Hugues  s'empara  à  main 
armée  de  plusieurs  seigneuries  détenues  par  Guillaume,  et  so  vit, 
pour  ce  fait,  poursuivi  devant  le  parlement  de  Dole,  qui  le  bannit 
des  états  du  duc,  et  prononça  la  contiscation  de  ses  biens  (1465). 
Cette  disgrâce  dura  peu  ;  autorisé  à  rentrer  en  Bourgogne  en  1467, 
ses  biens  lui  furent  restitués  deux  ans  plus  tard,  f  en  souvenir 
des  grands  services  du  prince ,  son  père,  »  et  dans  l'espoir  de 
ceux  qu'il  avait  promis  de  rendre  lui-même  (Gollut,  col.  1228, 
note  1). 

1.  a  Fournir.  » 

2.  Boulevart? 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  hk  MARCHE.  173 

pour  lors  estoit  la  renommée  et  le  bruit  de  tout 
le  pays  eu  cas  de  beaulté,  de  sens  et  de  vertuz, 
avec  grant  foison  de  dames  et  damoiselles,  de 
chevalerie  et  de  noblesse,  veirent  conune  les  targes 
estoient  gardées  par  le  herault  dessusdit  ;  et  cuydoit 
le  bon  chevallier  de  Lalain  que  aucungs  d'iceulx  estran- 
giers,  François,  Ytaliens,  Provençaux  ou  aultres,  dont 
il  y  avoit  plusieurs  grans,  gorgeas^  et  honnestes  per- 
sonnaiges  à  la  court  du  duc  d'Orléans,  deussist  avoir 
pitié  de  la  dame  de  Plours  là  figurée,  et  toucher  à 
aucunes  de  ses  targes.  Hais  riens  n'y  fut  entreprins, 
ny  ne  survint  audit  pas  aultre  chose  pour  icelluy  mois, 
ne  jusques  au  mois  de  septembre  que  l'an  de  l'em- 
prinse  s'expiroit,  et  lequel  mois  de  septembre  fut  hon- 
norablement  et  chevaleureusement  exécuté,  comme 
vous  ourrez  cy  après.  Et  si  ne  firent  le  duc  et  la 
duchesse  que  passer  par  Bourgoingne,  en  s'en  retour- 
nant en  leur  pays  ;  et  là  je  veiz  la  première  fois  monsei- 
gneur François,  filz  et  héritier  du  conte  d'Estampes^, 
nepveur  du  duc  d'Orléans,  et  frère  de  ladicte  damoiselle 
d'Ârguel,  jeusne  prince  pauvre  et  disetteulx,  mais 
vertueulx,  bel  et  de  grande  apparence,  et  lequel,  par 
succession  du  duc  Ârtus,  connestable  de  France,  fut 
duc  de  Bretaigne,  et  moult  vertueulx  prince,  comme 
j'ay  intencion,  à  l'aide  de  Dieu,  de  declairer  et  mectre 
par  escript. 

Le  temps  et  les  mois  se  passèrent,  comme  dessus 
est  dit,  jusques  au  premier  samedi  de  septembre, 
dernier  mois  d'icelluy  pas  ;  lequel  samedi  fut  le  deu- 

i.  Gorgias,  beaux. 

2.  François  II,  fils  aine  de  Richard,  comte  d'Étampos,  et  de  Mar- 
guerite d'Orléans,  duc  de  Bretagne  en  1458. 


174  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCfiE. 

xiesme  ou  troisiesme  jour  d'ioelluy  mdis  ^  ;  et  pour 
ce  qu'il  estoit  fort  apparent  que  plusieurs  viendroient 
toucher  les  targes  de  Temprinse,  grant  noblesse  et 
moult  de  gens  s'assemblèrent  à  Ghalon,  et  se  tirèrent 
au  pavillon  tendu.  Dont  le  premier  qui  fist  toucher  fut 
Claude  de  Saincte  Hélène,  dit  Pietois,  seigneur  de 
Sainct  Bonnot  ^,  et  fît  toucher  la  blanche  targe.  Le 
second  fut  ung  chevallier  qui  se  faisoit  nommer  le  che- 
vallier mescongneuy  et  fut  messire  Âmé  Rabutin,  sei- 
gneur d'Espiry^;  et  la  cause  pourquoy  il  se  fais<Mt 
ainsi  nommer  fut  pour  ce  qu'il  avoit  en  icelluy  pas 
veu  faire  armes  et  combatre  le  chevallier  entrepre- 
neur ;  et  que,  selon  les  chappitres,  ceux  qui  veoient 
combatre  ou  faire  armes  en  icelluy  pas  ne  debvoient 
ou  pou  voient  faire  armes  après,  à  l'encontre  dudit 
entrepreneur^.  Si  doubtoit  le  chevalier  que  l'on  luy 
refusast  son  désir;  et  touteffois  il  desiroit  ce  fiûrei 
et^  fît  toucher,  doubtant  que  le  mois  ne  se  passast; 
et  se  nonmia  par  nom  mescongneu,  affin  que,  se  il 
estoit  refusé,  il  en  fust  moins  de  nouvelles  ;  et  fist  unes 


i.  Le  i*  octobre,  d'après  le  Livre  des  faits,  ch.  lyii,  p.  2f7. 
Olivier  de  la  Marche  commet  ici  sans  doute  une  erreur.  £n  14^, 
le  premier  samedi  de  septembre  était  le  5 ,  et  le  premier  samedi 
d'octobre  le  3. 

2.  Claude  Pitois,  chevalier,  seigneur  de  Saint-Bonnot  (Pein- 
cedé,  t.  XVIII,  p.  694),  —  Saint-Bonnet,  d'après  le  Uvre  des 
faits,  —  Baint-Bouvot  dans  les  édit.  précédentes,  —  surnommé 
de  Sainte-Hélène,  Pitois  étant  bien  certainement  son  nom  patro- 
nymique. 

3.  Voir  V Histoire  généalogique  de  la  maison  de  Rabutin,  par  le 
comte  do  Bussy,  publiée  par  Henri  Beaune.  Dijon,  1866,  p.  19. 

4.  Voir  lo  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  loe,  cit., 
p.  191. 

5.  c  Et  ainsi,  désirant  faire  armes,  t 


MÉM(HRKS  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  175 

gracieudes  lettres  adressant  à  messire  Jaques  de  Lalain, 
entrepreneur  f  tuy  confessant  qu'il  Tavoit  veu  par 
aucunes  fois  combatre  en  icelluy  pas,  et  qu'il  l'avoit 
veu  en  si  chevaleureuse  contenance,  et  avec  tant 
d'adresse,  de  force  et  de  vertu  de  chevalier,  que  luy, 
entrepreneur,  garde  et  defiendeur  d'icelluy  noble  pas, 
enluminoit  et  eskvoit  si  haut  la  renommée  dudit  pas, 
qu'il  desiroit,  sur  tous  les  biens  qu'il  povoit  jamais 
acquérir,  donner  confort  à  la  dame  de  Plours,  estre 
du  très  heureux  nombre  des  combatans  en  ceste 
emprinse,  et  soy  esprouver  à  l'encontre  de  luy,  que 
l'on  tenoit  et  reputoit  |en  toutes  parts  chevalier  tout 
rempli  de  vaillance,  de  vertu  et  de  grâce,  luy  requé- 
rant moult  humblement  qu'il  luy  donnast  licence  de 
povoir  exécuter  son  emprinse;  et  luy  faisoit  ceste 
requeste  avec  plusieurs  beaux  et  aornez  motz,  dont 
le  chevaUer  estoit  bien  garni  ;  car  ledit  seigneur  d'Ës- 
piry  fut  tenu  de  son  temps  l'ung  des  vaillans,  saigeis, 
plaisans  et  courtois  chevaliers  qui  fust  en  Bourgoingne, 
ne  que  l'on  sceust  nulle  part^  ;  fut  l'un  des  treze  qui 
gardoient  le  pas  à  l'arbre  de  Ghariemaigne,  avecques 
le  seigneur  de  Ghamy,  comme  il  est  escript  en  mon 
premier  livre.  Pour  abregier,  le  bon  chevalier  de  Lalain 

i.  Par  lettres  du  29  mars  1445  (v.  st.)  le  duc  donne  500  fr.  à 
Aymé  Rabustin,  chevalier,  seigneur  d^Ëpiry,  a  pour  consideracion 
de  plusieurs  services  que  icellui  messire  Amé  lui  a  faiz  le  temps 
passé  en  ses  guerres  et  armées  et  mesmement  pour  recompensa- 
don  de  plusieurs  pertes  et  dommaiges  qu'il  a  euz,  souffers  et 
soustenuz  esdis  services  de  mondit  seigneur  et  à  l'occasion  d'iceulx, 
pour  lesquels  la  basse  court  de  Tune  de  ses  places  a  esté  arse,  et 
si  a  esté,  long  temps  a,  par  deux  foiz  prisonnier  de  guerre,  dont 
il  a  paie  pour  sa  rançon  grans  finances  pour  lesquelles  il  lui  a 
convenu  vendre  et  engager  de  sa  terre....  »  (Archives  de  la  Gôte- 
d'Op,  B  1713,  fol.  108.) 


176  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  BIARGHB. 

fut  moult  joyeulxy  et  luy  accorda  sa  requeste,  et  luy 
donna  povoir,  de  par  luy,  de  donner  congié  semblable 
à  six  aultres  nobles  honmies,  s'il  en  estoit  requis. 

Après  que  le  chevalier  mescongneu  eut  fait  toudiar 
la  blanche  targe  conome  le  premier,  vint  au  pavillon 
Savoye,  le  herault,  vestu  de  sa  cotte  d'armes,  et  dit 
à  Gharrolois  qu'il  estoit  là  envoyé  de  par  ung  noble 
honmie  et  luy  avoit  commandé  de  toucher  les  trds 
targes,  et  qu'U  desiroit  de  sa  personne  accomplir  l'ad- 
venture  des  trois  targes,  pour  le  secours  de  la  dame 
de  Plours.  Ce  qui  luy  fut  accordé;  et  nonmia  son 
maistre,  en  ceste  partie,  Jaques  d'Avanchies^,  ung 
moult  gentil  escuyer  de  la  duchié  de  Savoye.  Le  qua- 
triesme  fut  Guillaume  Basa  m  ^,  ung  escuyer  bourgui- 
gnon, et  fit  toucher  la  tai^e  noire.  Le  cinquiesme  fut 
Jehan  de  la  Yilleneufve,  dit  Passequoy,  escuyer  pareil- 
lement bourguignon,  homme  puissant  et  addressé,  et 
fit  toucher  la  blanche  targe.  Le  sixiesme  fut  Gaspart 
de  Dourtain^,  ung  escuyer  de  Bourgoingne,  en  celluy 
temps  puissant  et  redoubté  à  merveilles,  et  fit  toucher 
la  blanche  targe  ;  et  le  septiesme  fut  ung  escuyer  de 
Bourgoingne,  nommé  Jehan  Pietois^,  grant  et  puissant» 
lequel  fit  pareillement  toucher  à  la  blanche  targe  ;  et 
furent  appourtez  les  noms  d'iceux  sept  audit  messire 
Jaques,  enregistrez  comme  ilz  avoient  premier  faict 
toucher  ;  et  dont  l'execucion  fut  telle  qu'il  s'ensuyt  *. 

i.  D'Avanchier,  d'après  le  Livre  des  faits, 

2.  Guillaume  Baussant  ou  Bassant. 

3.  Gaspard  de  Dortans.  Durtain  dans  le  Livre  des  faits,  p.  218. 

4.  Jean  Pitois. 

5.  D'après  le  Livre  des  faits  de  Jacques  de  Lalaing,  ch.  lyo, 
p.  217,  Tordre  des  défis  fut  celui-ci  :  1*  Claude  Pitois,  qui  fit  tou- 
cher par  le  poursuivant  d'armes  Valloys  ;  2<»  Amé  Rabutin,  par 


MÉMOIRES  D*OLIVIER  DE  LA  MARCHE.  177 

Le  premier  qui  se  présenta  en  iceliuy  mois  pour 
faire  armes  fut  messire  Claude  de  Saincte  Helaine,  dit 
PietoiSy  seigneur  de  Sainct  Bonnot,  lequel  avoit  le  pre- 
mier touché  à  la  blanche  targe,  comme  il  est  escript 
cy  dessus,  et  pareillement  ftirent  despeschez  les  aultres 
par  ordre,  comme  les  chappitres  le  contenoyent;  et 
ay  souvenance  que  ce  fut  par  ung  vendredi  ^  que  ledit 
dievaUier  se  présentai  devant  Tboison  d'or,  qui  lors 
estoit  revenu  de  son  voyaige  ;  et  lequel  s'accompai- 
gna  du  conseil  du  duc,  chevalliers  et  escuyers,  dis- 
aretz  et  saiges  hommes  et  clercs ,  moult  notablement. 
Le  seigneur  de  la  Queuille  accompaigna  ledit  messire 
Claude  comme  son  parent,  et  plusieurs  nobles  hommes  ; 
et  se  présenta  desarmé,  en  robe  longue,  puis  se 
retraïct  en  son  pavillon.  D'aultre  part  se  présenta 
messire  Jaques  de  Lalain  conmie  il  avoit  accoustumé  ; 
et  n*est  pas  à  oublier  que  le  juge  envoya  devers  ledit 
messire  Claude  Pietois  le  mareschal  de  la  lice,  pour 
sçavoir  le  nombre  de  coups  qu'il  vouloit  demander. 
A  quoy  le  chevalier  respondit  qu'il  entendoit  qu'ilz 
dévoient  combatre  de  haches,  jusques  ad  ce  que  Tung 
fiist  porté  par  terre  ou  desembastonné ,  et  que  à  celle 
intencion  avoit  il  touché  la  blanche  targe.  Ce  fut  rap- 
porté au  juge  et  à  l'entrepreneur,  lequel  dit  qu'il  estoit 
content,  mais  le  juge  dit^  en  efifect  qu'il  n'avoit  povoir 

Tonlongeon  ;  S»  Jean  de  Villeneuve,  dit  Pasquoy,  par  Lembourg, 
héraut  du  duc  ;  4*  Gaspard  de  Durtain,  qui  toucha  lui-môme  la 
targe  ;  5®  Jacques  d'Avanchier,  qui  la  toucha  par  Piémont,  héraut 
du  duc  de  Savoie  ;  6*  Guillaume  d'Amange,  par  Valloys  ;  Jean 
Pitois,  par  le  môme. 

i.  Le  vendredi  2  octobre,  d'après  le  Livre  des  faits.  En  1450,  le 
^  octobre  tombait  en  e£fet  un  vendredi. 

2.  Huit  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

n  42 


178  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

de  son  prince  que  de  veoir  les  annes  faictes  et  com- 
batues  selon  le  contenu  des  chappitres,  signez  et  see- 
lez  par  messire  Jaques  de  Lalain,  qui  disoient  que  le 
venant  de  dehors  devoit  requérir  nombre  de  coups, 
et  que  pour  veoir  et  juger  armes  en  nombre  de  coups 
estoit  il  ordonné  juge,  et  non  aultrement  ;  et  ainsi  fut 
dit  audit  Pietois.  Mais  tousjours  demouroit  en  son 
opinion  première,  dont  il  fut  reprins  de  ses  parens  et 
amys  ;  et  luy  dirent  que  c'estoit  une  arrogance  d'em- 
prendre  contre  les  chappitres  et  contre  ce  que  les 
aultres  n'a  voient  pas  faict;  et  mesmes  le  juge  dit  qu'il 
ne  vçrroit  point  icelles  armes  dont  il  n'avoit  point  de 
commission.  Et  quant  ledit  Pietois  veit  ce,  il  demanda 
quarante  et  un  coups  de  hache  ^;  et  ainsi  fut  ceste 
matière  accordée.  Les  haches  présentées  et  crys  faitz, 
saillit  ledit  Pietois  hors  de  son  pavillon,  josne  homme 
moyen,  quarré,  puissant,  et  l'ung  des  bons  corps  qui 
fust  en  Bourgoingne.  Il  estoit  paré  de  sa  cotte  d'armes^, 
et  sa  teste  armée  de  sallade  et  de  barbuste^.  Et  d'aultre 
part  saillit  messire  Jaques  de  Lalain,  et  l'accompaigna 
pour  ce  jour  le  seigneur  de  Gharny  ;  et  ceulx  qui  para- 
vant  avoient  fait  armes  avecques  luy  y  furent  pre- 
sens  ;  et  tousjours  messire  Piètre  Vasque,  où  il  avoit 
moult  grande  fiance  en  conseil  et  en  aide,  pour  tenir 
et  fournir  en  sa  place,  se  besoing  fust  ;  et  marchèrent 
l'ung  contre  l'aultre  jusques  devant  le  juge.  Ledit  Pie- 

1 .  Le  récit  du  Livre  des  faits  est  semblable,  quoique  beaucoup 
plus  bref.  L'auteur  indique  seulement  43  coups  de  hache  deman- 
dés, au  lieu  de  41  (p.  220). 

2.  Armoriée  de  ses  armes  :  Écartelé,  le  premier  quartier  d'azur 
à  une  croix  d'or  ancrée,  et  le  second  quartier  chevronné  d'or  et 
d'azur  avec  une  bordure  de  gueules.  (Livre  des  faits,  loe,  cit.,  p.  220.) 

3.  Mentonnière. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  179 

toi8  marchoit  mouit  fièrement,  et  d'arrivée  cuyda 
atteindre,  du  bout  d'embas  de  sa  hache,  l'entrepre- 
neur au  visaige  ;  mais  il  rabatit  le  coup  froidement. 
Ledit  Pietois  retira  son  baston  près  de  luy  et  le  rua 
de  toute  sa  force  entre  les  jambes  du  dessusdit,  en 
intendon,  comme  il  povoit  sembler,  de  Tempescher 
en  sa  marche,  ou  de  le  souldre  ou  lever  par  la  four- 
diée  des  jambes,  à  son  desavantaige.  Mais  l'entrepre- 
neur mit  la  main  dextre  à  la  hache  de  son  compai- 
gnon  et  moult  asseurement  se  defiit  de  son  emprinse, 
et  de  ce  cop  rua  le  bras  au  col  de  son  compaignon  ; 
et  ledit  Pietois  l'embrassa  avecques  sa  hache,  par  lie 
'bault  du  corps,  moult  estroit  ;  et  ainsi  furent  les  deux 
chevalliers  Fung  à  l'aultre  liez,  et  tendoit  chascun  d'ailx 
à  faire  luite  de  mortelz  ennemis.  Messire  Jaques 
emprint  deux  fois  de  porter  son  homme  par  terre, 
comme  par  manière  d'une  attrappe  ;  mais  ledit  Pietois 
soubstint  longuement  la  force  et  adresse  de  son  com- 
paignon, en  monstrant  couraige  et  aspresse  de  che- 
vallier de  vertu  ;  et  quant  messire  Jaques  l'eust  tasté 
et  essayé  en  telle  manière,  il  approucha  de  sa  main 
senestre  la  dague  de  sa  hache,  qu'il  tenoit  empoignée 
près  de  la  teste,  en  tirant  contre  le  visaige  de  son  com- 
paignon, et  lequel  ne  le  povoit  destourner  ou  deffaire, 
s'il  n'abandonnoit  sa  prinse  où  il  ne  veoit  point  son 
advantaige.  Si  tourna,  pour  tous  remèdes,  sa  teste 
par  dessoubs  le  bras  de  messire  Jaques,  et  ainsi  le  tint 
à  la  cornemuse  ^  ;  et  quant  il  se  sentit  prins  à  son  desa- 
vantaige, prestement  il  s'esvertua  à  tout  povoir  pour 

i.  «  Â  la  façon  de  la  latte  qu'on  appelle  cornemuse.  »  (Livre 
des  faits,  ^.22\.) 


180  MEMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

cuyder  rompre  la  prinse,  et  soy  deffaire  dudit  mes- 
sîre  Jaques.  Mais  il  tint  prinse  et  le  tira,  avecques  une 
desmarche,  par  tel  povoir  que  tous  deux  cheurent 
Tung  avecques  l'aultre;  car  oncques  *ledit  Pietois 
n'abandonna  sa  prinse  ;  et  fut  la  cheutte  des  deux  che- 
valliers telle  que  ledit  Pietois  cheut  le  dos  au  sablon 
et  ledit  messire  Jaques  cheut  à  pattes  ;  et  ne  demoura 
sur  ledit  Pietois,  sinon  ce  du  corps  dudit  messire 
Jaques,  qui  ne  luy  povoit  eschapper  à  cause  de  fla 
prinse,  et  se  remit  ledit  messire  Jaques  sur  son  com- 
paignon,  en  le  croisant  de  sa  hache  sur  Testomac,  sans 
aultre  semblant  faire  ;  et  sur  ce  gecta  Thoison  d'or  le 
baston,  et  furent  par  les  escoutes  prins  et  levez  tous 
deux  ensemble,  et  le  tint  tousjours  ledit  Pietois  jusques 
ils  furent  en  piedz^  ;  et  furent  emmenez  devant  le  juge 
qui  les  fit  toucher  ensemble  ;  et  de  ce  advint  que 
ledit  messire  Jaques  luy  voulut  envoyer  le  brasselet, 
comme  il  estoit  contenu  ;  mais  il  contremanda  qu'il 
en  envoieroit  ung  aultre  audit  messire  Jaques,  et  qu'il 
estoit  aussi  bien  cheut  de  tout  le  corps  que  luy  ^.  Fina- 
blement  amys  se  meslerent  d'une  part  et  d'aultre,  et 

1 .  a  Disoit  l'un  des  gardes  nommé  Michaut  de  Sardenne  au  dessus 
dit  chevalier,  pour  ce  qu'il  ne  se  levoit  point  jus  du  seigneur  de 
Saint-Bonnet  :  c  Messire  Jacques,  c'est  assez,  il  doit  vous  suf- 
fire. »  Lors  le  chevalier  du  pas  respondit  :  c  A  moy  ne  tient  pas, 
car  il  me  tient  si  fort  que  je  ne  puis  me  lever.  »  Alors  les  gardes 
regardèrent  et  virent  que  ledit  de  Saint-Bonnet  avoit  en:ibrassé 
ledit  chevalier  du  pas;  sy  luy  deffirent  les  mains  et  levèrent  ledit 
chevalier  du  pas  de  dessus  ledit  de  Saint-Bonnet,  et  tenoient 
encore  tous  deux  leurs  haches,  ne  pour  choses  qu'ils  fissent,  ne 
les  perdirent  oncques.  »  (Id,)  Ce  Michaut  de  Sardenne  était 
Michaut  de  Certaines,  qui  remplit  quelquefois  le  rèle  de  maréchal 
de  la  lice. 

2.  Ck)nf.  le  Livre  des  faits,  loc.  cit.,  p.  222. 


MÉMOIRES  d'olivier  ÛE  LA  MARCHE.  181 

ne  fut  plus  avant  parlé  dudit  brasselet^;  et  furent 
depuis  grans  amys,  et  accompaigna  ledit  Pietois  mes- 
sire  Jaques  jusques  au  royaulme  de  Naples,  pour  faire 
armes  avecques  luy,  se  besoîng  faisoit. 

Ainsi  se  passa  celluy  vendredy,  et  le  lendemain  ^, 
environ  dix  heures  dû  matin,  se  présenta  Tentrepre- 
neur,  et  d'aultre  part  se  partit  messire  Âmé  Rabustin, 
seigneur  d'Espiry,  celluy  chevalier  qui  se  faisoit  nom- 
mer le  chevalier  mescongneu.  Et  pour  ce  que  sa 
manière  de  faire  me  sembla  honneste  et  de  bon  exemple 
pour  les  escoutans,  j'ay  bien  voulu  escripre  au  long 
son  cas  et  son  faict ,  qui  fut  tel  que  grant  noblesse 
Faccompaigna  pour  parens  et  pour  amys,  et  fut  adex- 
tré  de  messire  Ânthoine^  de  Montagu,  seigneur  de 
Couches,  et  par  le  seigneur  de  la  Queuille,  dont  cy  des- 
sus mendon  est  faicte,  qui  estoient  deux  grans  sei- 
gneurs en  Bourgoingne,  et  bien  renommez  en  toutes 
dioses  que  chevallier  le  doit  estre.  Devant  le  cheval- 
lier estoient  deux  officiers  d'armes,  vestuz  de  ses 
armes,  qui  le  menoient  par  la  bride,  et  fut  monté  sur 
une  blanche^  haquenée,  harnachée  d'un  harnois  lai^e, 
à  trois  pendans  de  velours  cramoisy,  et  par  dessus 
estoit  le  cheval  couvert  d'ung  délié  volet,  tel  que  l'on 

i.  Gonf.  id.,  ch.  Lvm,  môme  page. 

2.  D'après  le  Liwe  des  faits,  en  tôte  du  ch.  Lvni,  cette  joute 
aurait  eu  lieu  le  17  octobre;  mais  Fauteur  se  corrige  lui-même, 
et  dans  le  môme  chapitre,  in  fine,  en  disant  que  le  lendemain 
fl  fut  jour  de  dimanche  et  le  quatrième  dudit  mois.  »  La  joute  du 
seigneur  d'Épiry  précéda  en  effet  celles  de  Jean  de  Villeneuve,  de 
Gaspard  de  Dortans  et  autres,  qui  eurent  lieu,  d'après  lui,  les  5, 
9, 10  octobre  et  jours  suivants. 

3.  Lisez  :  Claude, 

4.  Mot  omis  par  les  éditeurs  précédents. 


18S  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

veoit  le  cheval  et  le  harnois  parmy,  et  traignoit  la 
couverte  jusques  à  terre,  laquelle  couverte  estoit  por- 
tée et  soubsteuue  par  les  quatre  boutz  par  quatre 
josnes  escuyers  de  douze  à  treze  ans  d'eage  ;  dont  les 
deux  furent  les  enffiins  de  Blesey,  nepveurs  du  aeîr 
gneur  de  Couches  dessusdit  ^  ;  et  les  autres  deux  furent 
fîlz  du  seigneur  d'Espiry  ^j  et  furent  vestuz  ioeulx  enf* 
fans  de  robes  longues  de  drap  de  damas  blanc,  et 
avoient  chapperons  à  boureletz  d'escarlate  et  la. cor- 
nette verde  ;  et  pareillement  et  semblablement  estoit 
habillé  le  chevalUer,  qui  seoit  sur  la  blanche  haquenée, 
comme  dessus  ^  ;  et  ainsi  chevaucha  jusques  en  la  lice, 
sa  banneroUe  de  devocion  en  sa  main,  et  se  présenta 
luy  mesme  moult  asseurement  et  s'en  retourna  en  son 
pavillon,  qui  fut  à  manière  d'une  petite  tente  de  satin 
blanc  ^,  parée  et  aornée  comme  vous  orrez  cy  après. 
Le  chevalUer  requist  cinquante  cinq  coups  de  hadie, 
et  furent  les  basions  livrez  à  Michault  de  Certaines, 
qui,  pour  ce  jour,  eust  la  charge  de  mareschal  de  la  lice, 
et  furent  apportées  les  haches  au  seigneur  d'Espiry 
pour  choisir  le  premier,  comme  c'estoit  la  coustume  ; 
et  furent  icelles  haches  ferrées,  longues  et  pesantes,  à 
grans  dagues  acérées  dessus  et  dessoubs  ^  ;  et  furent 


1 .  Claude  et  Guillaume  de  Blaisy,  fils  de  Claude,  seignear  en 
partie  de  Blaisy,  Brognon  et  Saint-Julien  ;  leur  aïeul,  Alexandre 
de  Blaisy,  avait  épousé,  le  7  novembre  1404,  Catherine  de  Mon- 
tagu,  propre  tante  du  seigneur  de  Couches. 

2.  Probablement  Hugues  et  Cyprien  de  Rabutin,  les  denz  fils 
aînés  du  seigneur  d'Epiry. 

3.  Môme  description  dans  le  Livre  des  faits. 

4.  c  Bordé  de  vermeil  par  dessus.  »  (Livre  des  faits,  loe.  dt., 
p.  225.) 

5.  Sept  mois  omis  dans  les  éditions  précédentes. 


MÉMOIRES  d'olivier  0E  LA  MARCHE.  1 83 

les  premières  haches  à  dague  dessoubs  que  rentrepre- 
neur  fist  livrer  en  icelluy  pas.  Le  chevallier,  sans  grant 
difficulté  ou  espreuve,  print  la  première  qui  luy  cheut 
en  la  main. 

Grys  et  cérémonies  furent  faictz,  et  les  gardes  et 
escoutes  ordonnées  ;  saillit  messire  Jaques,  entrepre- 
neur, hors  de  son  pavillon,  moult  froidement  ;  et  estoit 
accompaigné  de  messire  Piètre  Vasque  dessusdit, 
ensemble  de  ceux  qui  desjà  avoient  faict  armes  et  com- 
batu  en  lices  à  l'encontre  de  luy  ;  et  me  fault  retour- 
ner à  ce  que  le  seigneur  d'Ëspiry  fît  requérir  au  juge 
que  ses  quatre  conseillers  puissent  demourer  en  la 
lice,  qui  furent  les  quatre  josnes  escuyers  dessusditz  ; 
ce  qui  luy  fut  accordé.  Si  fut  le  pavillon  du  chevalier 
ouvert,  qui  estoit  adossé  par  dedans  d'ung  riche  drap 
d'or  noir  qui  s'estendoit  sur  une  grande  chaire  et  fai- 
soit  marchepied  par  tout  le  pavillon,  et  jusques  dehors, 
plus  de  deux  aulnes.  Le  chevallier  estoit  assis  sur  la 
chaire,  armé  de  toutes  armes,  la  cotte  d'armes^  au 
doz,  et  avoit  une  sallade  à  visière  et  courte  baviere, 
et  tenoit  sa  bannerolle  en  sa  main,  et  acheva  ung  orai- 
son qu'il  avoit  conmiencé.  Il  avoit  les  jambes  croisées  ; 
et,  à  la  vérité,  il  ressembjoit  un  Gsesar  ou  un  preux  à 
son  triumphe  ;  et  deçà  et  delà  de  luy  estoient  les  quatre 
enffans,  ses  conseillers,  et  non  aultres.  Son  oraison 
achevée,  le  chevallier  se  leva  et  fît  un  grant  signe  de 
la  ot^oix  de  sa  banneroUe,  et  marcha  hors  de  son  pavil- 
lon, et  puis  de  rechief  se  seigna  et  bailla  sa  banneroUe 

i .  Armoriée  de  ses  armes  :  Écartelé,  le  premier  quartier  d*azur 
à  une  croix  d^or  engrelée,  et  le  second  d'or  à  quatre  points  de 
gueules.  {Livre  des  faits,  p.  226.)  —  Voy.  aussi  au  premier  vol.  do 
ces  Mémoires,  p.  334,  note  2. 


184  MÉMOIRES  D*OLIVIER  DE  LA  MARCHE. 

aux  deux  josnes  escuyers  qui  Fadextroient  du  oosfé 
senestre,  et  luy  baillèrent  ceux  du  dextre  costé  sa 
hache  ;  et  fust  ceste  cérémonie  trop  plus  tost  et  mieux 
faicte  qu'elle  n'est  escripte;  et  le  bon  chevallier  de 
Lalain  le  regardoit  devant  son  pavillon,  armé  conmie 
il  avoit  coustume,  la  hache  au  poing,  et  attendoit  qu*Q 
le  vist  en  estât  de  marcher;  et  sembloit  bien,  à  vecnr 
le  personnaige,  qu'il  estoit  chevallier  fort  asseuré  et 
délibéré  en  son  affaire.  Et  ainsi  marchèrent  les  deux 
chevalhers  l'ung  contre  l'aultre  ;  et  quant  le  seigneur 
d'Espiry  eut  marché  environ  six  pas,  il  s'arresta  et 
prit  la  visière  de  sa  sallade  de  sa  main  dextre  et  l'ar- 
racha hors  de  la  sallade,  et  la  gecta  loing  de  luy  en 
arrière,  et  demoura  le  visaige  moult  fort  descouvert; 
et  ce  fit  il  pour  ce  qu'il  estoit  homme  de  courte  vette 
et  la  vouloil  desempescher.  Si  s'assemblèrent  les  die- 
valliers  vigoureusement  l'ung  à  l'aultre,  et  chaudiareot 
fort  leur  bataille  de  chascune  part,  et  queroient  aspre- 
ment  les  chevalliers  après  les  visaiges,  du  bout  d'em- 
bas  ;  rabatirent  et  soubstindrent  plusieurs  coups  à 
leurs  haches  et  furent  atteints  et  touchez  l'ung  et  l'aultre; 
et  finablement  achevèrent  chevaleureusement  les  armes 
devisées  et  nommées  de  dnquante  cinq  cops^;  et 
furent  prins  par  les  escoutes  et  tous  deux  saisiz  de 
leurs  basions,  et  combatant  et  assaillant  l'ung  l'aultre. 
Et  certes  les  deux  chevalliers  estoient  si  recomman- 
dez et  aymez  que  les  amys,  bienveuillans  et  serviteurs 
de  chascun  d'eulx  desiroient  la  bataille  achevée,  sans 
la  fouUe  ou  desplaisir  de  l'ung  des  deux,  comme  il 

1.  D'après  le  Livre  des  faits,  trente  coups  de  hache  seulement 
auraient  été  échangés  (p.  226). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  185 

advint.  Et  ainsi  furent  amenez  devant  le  juge  et  de  là 
se  partirent  frères  et  bons  amys. 

En  oe  temps  et  en  celle  sepmaine,  revint  du  voyaige 
de  Jérusalem  et  de  là  retourna  par  Romme  pour  gai- 
gner  le  sainct  pardon  messire  Jehan,  seigneur  de  Gre- 
quy,  ung  moult  noble  et  vertueulx  chevallier,  et  duquel 
cy  devant  avons  parlé  au  premier^  livre  de  mes 
Mémoires.  Gestuy  seigneur  de  Grequy  fut  oncle  dudit 
messire  Jaques  de  Lalain  et  frère  de  sa  mère.  Et  com- 
bien qu'il  eust  esté  ung  an  ou  plus  en  son  voyaige,  à 
grans  fraiz  et  missions,  car  il  estoit  fort  accompaigné 
de  chevalliers  et  de  nobles  hommes,  touteffois,  pour 
l'amour  qu'il  avoit  à  sondit  nepveur,  il  arresta  au  lieu 
de  Ghalon,  et  en  fut  sondit  nepveur  moult  noblement 
accompaigné  ;  combien  que,  à  la  vérité,  par  la  vertu 
congnue  audit  messire  Jaques,  la  noblesse  de  Bour- 
goingne  s'adonna  tellement  à  l'aymer^,  que  certes  les 
derreniers  Boui^ignons  qui  ferent  armes  à  luy  ne 
trouvoient  qui  les  accompaignast  contre  ledit  messire 
Jaques,  sinon  les  si  prouchains  amis  qu'ilz  ne  les  pou- 
voient  par  honneur  abandonner.  Â  cause  de  la  venue 
dudit  seigneur  de  Grequy,  ledit  messire  Jaques  chau- 
doya  les  armes  emprises  en  icelluy  mois,  et  tellement 
qu'il  fit  neuf  fois  armes  en  quatorze  jours,  et  telle 
fois  deux  fois  armes  en  ung  jour,  comme  vous  orrez 
cy  après. 

Au  lundi  suyvant^,  se  comparut  Jaques  d'Âvan- 


1.  c  Présent.  » 

2.  V.  inflra. 

3.  D'après  le  Livre  des  faits,  ch.  lxj  et  Lxn,  Jacques  d*Avanchier 
aurait  fait  ses  armes  à  pied  le  samedi  10  octobre,  pour  la  hache, 
et  le  surlendemain  12,  pour  Tépée. 


186  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARGQB. 

chiez,  Tescuyer  de  Savoye  qui  avoit  fait  toucher  les 
trois  larges,  comme  dessus  est  dit  ;  et  ce,  pour  faire 
les -armes  à  pied,  selon  les  condictions  de  la  blandie 
targe  ;  et  se  présenta  ledit  escuyer  en  une  robe  longue, 
et  puis  se  retraïct  en'son  pavillon  ;  et  après  la  presen- 
tacion  du  chevallier  entrepreneur,  l'escuyer  requît 
dix  sept  cops  de  hache  ^ .  Si  furent  les  haches  présen- 
tées, crys  et  cerimonies  exécutées  ;  saillit  Tescuyer  de 
son  pavillon,  la  cotte  d'armes'  au  doz;  et  de  sa  teste 
il  fut  armé  d'une  sallade  à  visière,  et  avoit  le  ool  cou- 
vert et  armé  d'ung  gorgerin  de  mailles  seullement,  et 
avoit  le  visaige  tout  descouvert.  Et  quant  à  messire 
Jaques  de  Lalain,  il  estoit  armé  à  la  manière  accous- 
tumée,  réservé  qu'il  n'avoit  point  de  ganthelet  en  sa 
dextre  main  ^  ;  et  au  regard  des  haches  que  fit  pré- 
senter l'entrepreneur,  elles  furent  fortes  et  poinctues 
dessus  et  dessoubs  ;  et  depuis  les  armes  précédentes 
de  luy  et  du  seigneur  d'Ëspiry,  il  fît  tousjours  pré- 
senter haches  à  dague  dessoubs  ;  ce  qu'il  n'avoit  pas 
fait  devant,  comme  dit  est.  Ainsi  marcharent  les  deux 
champions,  les  haches  empoignées,  l'ung  contre  l'aultre, 
et  l'escuyer,  qui  fut  homme  menu  et  petit  personnaige, 
assembla  couraigeusement,  et  du  premier  cop  ferit  du 
maillet  de  la  hache  après  la  main  senestre  de  son  coiih 
paignon.  Mais  le  chevallier  le  rabatit  froidement,  et 
du  second  cop  l'escuyer  recouvra  du  hault  des  bras, 
pour  cuyder  plus  hault  atteindre,  et  le  chevallier  rabatr 
tit  de  la  quehue  de  la  hache  de  plus  grant  force,  tet- 

1.  Vingt  coups,  selon  le  Livre  des  faits,  ch.  lxi,  p.  ^i. 

2.  Armoriée  de  ses  armes  :  D'argent  et  de  gwules  en  pal,  à  une 
bande  d'or.  {Id,) 

3.  Et  «  la  jambe  dextre  désarmée.  »  {Id,) 


MÉMOIRES  d'OUVIBR  DE  LA  MARCHE.  187 

lement  qu'il  fit  tourner  l'escuyer  ainsi  que  à  demy, 
et  de  ce  cop  le  chevallier  recouvra  de  la  dague  de  des- 
soabs  et  l'atteindit  au  fort  du  gorgerin,  tellement  qu'il 
fit  desmardier  l'escuyer  plus  de  deux  pas  loing  de 
luy;  et  quant  l'escuyer,  qui  fut  aspre  et  asseuré,  se 
veit  au  dangier  du  baston  du  chevallier,  et  congnut  que, 
tant  qu'il  estoit  plus  loing,  moins  luy  estoit  le  faiz  du 
baston  soobstenable,  il  s'adventura  et  marcha,  la  hache 
an  p<ting,  jusqu'à  messire  Jaques,  et  de  la  main  droite 
print  la  hache  du  chevallier,  et  prestement  recouvra 
de  la  senextre  main  et  abandonna  la  sienne  pour  tenir 
plus  fort  celle  de  son  compaignon  ;  et  me  souvient  que 
la  hache  dudit  escuyer  demeura  appoiée  contre  mes- 
sire Jaques.  Mais  le  chevallier  desmarcha  deux  ou 
trois  grans  pas,  en  tirant  'après  luy  de  toute  sa  force 
Tescuyer  qui  tenoit  sa  hache  ;  et  par  celle  desmarche 
dieut  la  hache  de  l'escuyer  au  sablon.  Mais  l'escuyer 
ne  perdit  point  la  prinse,  et  quant  le  juge  vit  l'escuyer 
desembastonné,  il  gecta  le  baston,  et  furent  prins, 
Uaques  d'Âvanchies  dessaisi  de  sa  hache,  et  tenant  et 
empeschant  à  deux  mains  celle  de  messire  Jaques  ;  et 
estoye  si  près  que  je  ouys  que  ledit  messire  Jaques 
dist  après  qu'ils  furent  prins  :  c  Laissez  aller  ma  hache, 
car  vous  ne  la  povez  avoir.  >  Et  lors  la  laissa  aller, 
et  vindrent  devant  le  juge,  et  pour  celle  fois  ne  tou- 
chèrent point  l'ung  à  l'aultre  ^,  pour  ce  que  encores 
n'estoient  pas  faictes  les  armes  emprinses  par  ledit 
d'Avanchies,  touchant  les  targes  violette  et  noyre  à 
quoy  ledit  d'Âvanchies  avoit  fait  toucher. 

1.  «  Estant.  » 

2.  Le  Livre  des  faits  dit  le  contraire  ;  mais  le  récit  d'Olivier  de 
la  Marche,  beaucoup  plus  détaillé,  doit  inspirer  plus  de  confiance. 


188  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  lA  MARCHE. 

Le  mecredi  ensuy  vant^  comparèrent^  environ  huîct* 
heures  du  matin,  et  se  presentarent  pour  la  seconde 
fois  messire  Jaques  de  Làlain,  entrepreneur,  d*aiie 
part,  et  de  Taultre  part  Jaques^  d'Âvancfa^es  desso»* 
dit  ;  et  se  présenta  ledit  messire  Jaques  devant  le  juge^ 
vestu  d'une  longue  robe  de  drap  d'or  cramoisy,  four- 
rée de  martres,  en  approchant  la  parure  et  la  coalear 
de  la  targe  violette  touchée  par  ledit  Jaques  ;  et  m 
présenta  Tescuyer  en  longue  robe  et  se  retrald;  en 
son  pavillon  ;  et  tantost  se  tira  le  mareschal  de  la  lice^ 
pour  avoir  les  espées  à  faire  les  armes,  en  signiffiant 
à  l'entrepreneur  que  l'escuyer  avoit  requis  unze  '  cops 
d'espée  feruz,  marchez  et  desmarchez  de  trois  pas, 
selon  le  contenu  des  chappitres.  Lesdictes  espées  bail- 
lées et  présentées  à  Tescuyer,  il  choisit  à  son  plaisir. 
Grys  et  cerimonies  faictes,  ilz  saillirent  de  leurs  painl- 
Ions;  et  parleray  premier  de  Jaques  d*Avàndiies, 
lequel  saillit  hors  de  son  pavillon,  armé  de  toutes 
armes,  la  cotte  d'armes  au  doz  et  l'espée,  que  Ton  dit 
estoc  d'armes,  empoignée;  et  tenoit  la  main  senextre 
renversée  et  couverte  de  la  rondelle  de  l'estoc;  et 
estoit  armé,  de  la  teste,  d'ung  armet  à  la  façon  d'Yta- 
Ue ,  armé  de  sa  grant  baviere.  Et  d'aultre  part  saillit 
l'entrepreneur  de  son  pavillon,  qui  fut  à  manière  d'une 
petite  tente  ;  et  fut  de  soye  vermeille,  semée  de  larmes 
bleues.  Il  estoit  armé  de  toutes  armes  ;  et  dessus  son 
harnois  avoit  ung  palletot  à  manches  de  soye  ver- 
meille, couvert  de  larmes,  comme  dessus;  et  ainsi 
continuoit  ses  parures,  à  la  sorte  et  selon  qu'il  avoit 

1.  Le  lundi  12  octobre,  d'après  le  Livre  des  faits,  ch.  Lxn. 

2.  Onze  heures,  d'après  le  Livre  des  faits,  ch.  lxii,  p.  232. 

3.  Sept  coups,  selon  la  môme  chronique. 


MÉMOIRES  d'(HJVIER  DE  LA  MARCHE.  489 

à  besODgner,  par  les  condictions  des  larges  de  son 
empriose  ;  et  de  son  chief  il  estoit  armé  d'ung  bassi- 
net à  une  grande  visière,  faquelle  il  avoit  close,  et  fut 
la  seule  et  première  fois  que  ledit  messire  Jaques  com- 
batit  onques  le  visaige  couvert.  Mais  les  armes  de 
Tertoc,  feruz  sans  rabat,  ^esiroient  seureté  de  hamois, 
omune  chascun  qui  congnoist  le  noble  métier  d'armes 
le  peut  Incrément  entendre.  Et  quant  ledit  messire 
Jaques  eut  empoigné  Testoc,  se  me  sembla  Tung  des 
beaulx  et  fiers  hommes  d'armes  que  oncques  je  veisse, 
et  plus  beau,  sans  comparaison,  que  jamais  ne  l'avoye 
ma.  Marchèrent  l'ung  contre  Taultre,  et  quant  Jaques 
d'Avanchies  approucha,  ainsi  que  à  six  pas  de  son 
oxnpaignon,  il  s'arresta  et  s'afferma  en  sa  marche 
dedans  le  sablon,  le  pied  senextre  devant  et  la  pointe 
de  l'estoc  tournée  devers  son  compaignon  ;  et  mons- 
troit  bien  qu'il  vouloit  porter  et  soubstenir  saigement 
son  faîz  et  le  povoir  du  chevallier  ;  et  messire  Jaques 
marcha  baudement,  et  celluy  cop  atteindit  l'escuyer 
entre  l'espaule  senextre  et  le  bord  de  la  baviere  de 
Tarmet,  ung  moult  grand  cop;  et  l'escuyer  atteindit 
messire  Jaques  sur  le  flanc  senextre.  Si  se  mirent  les 
escoustes  ordonnez  entre  deux,  et  furent  reculez  trois 
pas,  conmie  il  estoit  dit  par  les  chappitres,  et  pour 
la  seconde  fois  marcha  ledit  messire  Jaques  sur  son 
compaignon  ;  mais  l'escuyer  s'afferma  en  sa  marche 
conune  devant  et  mit  la  pointe  de  l'estoc  au  devant  du 
oop,  et  le  chevallier,  marchant  pour  la  seconde  fois, 
atteindit  assez  près  de  la  première  atteincte  très  dure- 
ment; mais  l'escuyer  soubstint  froidement  et  saige- 
ment, n'onques  n'en  desmarcha.  Ledit  chevallier,  qui 
moult  estoit  asseuré  en  ses  affaires,  ne  feit  autre  pour- 


192  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

toucher  la  targe  noyre,  comme  cj  dessus  est  dedairé, 
au  premier  saraedy  du  mois  présent;  et  me  semUe 
que  ledit  Bassam  estoit  paré  sur  son  cheval  d'une 
couverte  de  ses  armes  ;  et  d'aultre  part  saillit  T^itre- 
preneur  de  la  noyre  tente,  son  cheval  couvert  de 
mesme,  en  continuant  ses  parures  et  sa  première 
manière  de  faire.  Grys  et  cerimonies  faîctes  et  passées, 
lances  leur  furent  baillées.  Si  laissèrent  le  dievâllier 
et  Tescuyer  courre  Fung  contre  Taultre,  et  de  celle 
première  course  firent  tous  deux  très  belle  atteinte, 
sans  touteffbis  rompre  lance  ne  desarmer  Tung  Taultre, 
et  depuis  coururent  quatre  courses  d'une  suyte,  sans 
eulx  rencontrer.  La^  sixiesme  course,  messire  Jaques 
rompit  sa  lance  d'une  atteinte,  entre  les  quatre  points, 
sur  son  compaignon.  La  septiesme,  l'escuyer  aggrava 
le  fert  de  sa  lance  plus  d'un  doigt.  La  huictiesme,  neii- 
fiesme  et  dixiesme,  n'atteindirent  point.  L'unziesme, 
firent  tous  deux  une  rude  croisée,  sans  atteinte.  La 
douziesme,  l'entrepreneur  rompit  sa  lance  par  la 
poignée.  La  treiziesme,  quatorziesme  et  quinziesme, 
n'atteindirent  point.  La  seiziesme,  fit  l'escuyer  une 
atteinte,  dont  il  desarma  l'entrepreneur  du  petit 
gardebras;  mais  il  fut  prestement  rearmé.  La  dix 
septiesme  course,  ne  se  trouvèrent  point.  La  dix 
huitiesme  course,  messire  Jaques  de  Lalain  atteindit 
l'escuyer  sur  le  placart  au  senestre  cousté,  et  la  lance 
fut  bonne  et  forte,  et  le  fert,  qui  fut  fin  et  acéré,  print 
audit  placart,  et  de  ceiuy  cop  fut  ledit  placart  faulsé 
tout  ouitre  jusques  à  la  cuirasse,  et  certes,  se  la  lance 
ne  fust  de  celuy  cop  rompue,  je  faiz  doubte  que  l'es- 

i.  «  A  la...  B  et  de  même  aux  phrases  suivantes. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  )93 

cuyer  n'eust  esté  adommaigé  de  sa  personne,  et  que 
la  cuirasse  n'eust  peu  soubstenir  l'atteinte  dont  le  pla- 
cart,  qui  estoit  le  plus  fort  et  plus  espez,  estoit 
desjà  percé  et  faulcé  ;  et  ainsi  fut  icelle  dix  huitiesme 
course  passée,  et  vouloient  les  amys  de  l'escuyer  qu'il 
ne  courust  plus,  doubtans  que  la  lance  ne  rencontrast 
de  rechief  en  icelluy  lieu.  Mais  ledit  escuyer,  comme 
honune  d'honneur  et  de  couraige,  dit  qu'il  acheveroit 
à  l'aide  de  Dieu  ;  et  recommencèrent  la  dix  neufiesme, 
vingtiesme  et  vingt  uniesme,  et  ne  se  trouvèrent 
point.  La  vingt  deuxiesme  atteindirent  tous  deux,  et, 
du  surplus,  parachevèrent  vingt  cinq  courses  de  lance 
sans  aultre  chose  faire  ;  et  ainsi  furent  icelles  armes 
achevées,  et  plus  n'y  eust  course  de  lance  pour  celluy 
pas,  et  furent  amenez  devant  Thoison  d'or,  leur  juge, 
et  touchèrent  ensemble,  et  s'en  retourna  chascun  à 
son  plaisir  ^ 

Lendemain^  se  comparut  l'entrepreneur  devant  le 
juge,  et  d'aultre  part  un  escuyer  de  la  conté  de  Bour- 
goingne,  nonuné  Jehan  de  la  Villeneufve ,  dit  Passe- 
quoy,  ung  bon  corps,  grant  et  puissant  de  sa  personne, 
et  fîit  accompaigné  du  seigneur  de  Ghampdivers^  et  de 
plusieurs  nobles  hommes  du  pays.  Se  retraïct  en  son 
pavillon  pour  soy  armer,  et  le  mareschal  de  lice  fit 
apporter  les  haches  à  l'escuyer  pour  choisir,  et,  en 
rapportant  l'aultre  à  l'entrepreneur,  l'avertit  que  son 

i.  Quoique  moins  détaillé,  le  récit  du  Livre  des  faits  est  iden- 
tique. La  date  seule  varie  ainsi  que  le  nom  du  jouteur. 

2.  Le  5  octobre,  d'après  le  Livre  des  faits  (ch.  uz,  p.  227), 
c'est-à-dire  entre  la  joute  du  seigneur  d'Épiry  et  celle  de  Gas- 
pard de  Dortans.  Celles  de  Jacques  d'Avanchier  vinrent  ensuite. 

3.  Guillaume,  seigneur  de  Ghampdivers. 

II  13 


194       BiÉMOmES  d'olivier  de  la  marghb. 

compaignon  avoit  requis  soixante  et  un^  cops  de 
hache.  Grys  et  cerimonies  faictes  et  passées,  yssirent 
les  champions  de  leurs  pavillons,  et  me  souvient  que 
l'entrepreneur  estoit  armé  et  paré  comme  aux  aultres 
fois  qu'il  combatit  de  la  hache  en  icelluy  pas, 
réservé  qu'il  n' estoit  point  armé  de  la  jambe  ne  de  la 
cuisse  droite,  et  me  fut  dit  deppuis  qu'il  le  faisoit 
pour  estre  plus  à  son  délivre,  se  son  compaignon  le 
joingnoit  au  corps.  Quant  à  l'escuyer,  il  estoit  armé 
de  sa  cotte  d'armes  vestue  ^,  et  de  son  chief  estoit 
armé  d'une  salade  de  guerre  et  d'un  hausse  colle  de 
maille  ;  marchèrent  l'ung  contre  l'aultre  moult  asseu- 
rement,  et  à  l'approucher  de  dix  ou  douze  pas,  mes- 
sire  Jaques  hasta  sa  marche  et  courut  sus  à  l'escuyer, 
et  contendit  de  luy  bailler  du  bout  d'embas  au  visaige  ; 
mais  l'escuyer  rabatit  le  cop  moult  froidement,  et  le 
chevaUer  voulut  de  rechief  recouvrer.  Ce  que  l'escuyer 
rabatit,  et  de  ce  cop  cuyda  donner  l'escuyer  sur  le 
bras  senextre  de  son  compaignon  du  maillet  de  sa 
hache;  mais  le  chevallier  rabatit  le  cop  et  gecta  le 
bout  d'embas  de  sa  hache,  et  de  la  dague  atteindit  Tes- 
cuyer  au  camail  du  hausse  colle  et  le  recula  loing  de 
luy.  Puis  rassemblèrent  ensemble  vigoureusement,  et 
de  grant  aspresse,  et,  à  se  rassembler,  atteindit  le 
chevallier  ledit  Passequoy  sur  sa  cotte  d'armes  de  la 
dague  d'embas,  et  l'escuyer  soubstenoit  asprement  et 
assailloit,  quand  il  veoit  son  advantaige,  et  tant  pour- 
suy virent  leur  bataille  que  les  soixante  un^  cops  de 

i.  Soixante-quinze  coups,  si  Ton  en  croit  le  Livre  des  faits.  (Id.) 
2.  Armoriée  de  ses  armes  :  De  sable  à  cinq  besans  d'argent  en 

sautoir.  (Livre  des  faits,  ibid.,  p.  228.) 

^  3.  f  Cinquante-cinq  coups  ou  environ.  »  (Livre  des  faits,  loc, 

cit.,  p.  228.) 


MâiOIRES  d'olivier  DE  LA  HARGHE.  495 

hache  furent  accomph'z,  et  lors  gecta  le  juge  son  baston 
et  furent  prins  en  combatant  de  leurs  basions,  et  furent 
emmenez  devant  le  juge  et  touchèrent  ensemble. 

Le  lundy^  suyvant  se  comparut  T  entrepreneur 
pour  la  huictiesme  fois  d'icelluy  mois,  et  d'aultre  part 
se  comparut  Gaspart  de  Dourtain,  ung  escuyer  de  la 
conté  de  Bourgoingne,  honune  puissant  et  renonuné^. 
Après  que  tous  deux  furent  armez  en  leurs  pavillons 
et  que  le  mareschal  eut  les  haches  livrées,  il  annonça 
à  l'entrepreneur  que  l'escuyer  avoit  requis  soixante  et 
qumze'  cops  de  hache.  Grys  et  cerimonies  furent 
faictz.  Si  s'assemblarent  les  champions,  les  haches 
empoignées,  et  me  souvient  que  messire  Jaques  de 
Lalain  estoit  armé  à  la  manière  accoustumée,  excepté 
qu'il  n'avoit  point  de  grève  ^  en  la  jambe  droite,  et 
l'escuyer  estoit  armé,  la  cotte  d'armes^  au  doz,  le 
bassinet  en  la  teste  et  sa  visière  close.  Si  se  ren- 
contrèrent devant  le  juge,  et  commença  la  bataille 
entre  eulx  forte  et  dure,  et  requeroit  chascun  son 
compaignon  en  signe  de  mortelz  ennemis;  et  advint 
que  messire  Jaques  de  Lalain  gecta  plusieurs  cops 
mortelz  après  la  visière  de  l'escuyer,  contendant  de 
l'enferrer  de  la  dague  de  dessoubs  ;  mais  l'escuyer, 
qui  moult  estoit  puissant,  rabatoit  et  se  defiendoit  de 
l'emprinse  de  son  compaignon,  et  d'ung  rabat  rompit 

i.  Le  vendredi  9  octobre  1450,  d'après  le  Livre  des  faits,  ch.  lx. 

2.  c  L'un  des  plus  puissans  hommes  de  toute  la  duché  et  comté 
de  Bourgogne.  »  (Id.,  ch.  lx,  p.  229.) 

3.  Soixante-quatre  coups,  d'après  le  Livre  des  faits, 

4.  Bottine  de  fer. 

5.  Armoriée  à  ses  armes  :  De  gueules  à  une  fasce  d'argent,  et 
trois  rondelles  de  lance  de  même,  et,  sur  ladite  fasce,  une  étoile  de 
gueules.  (Ibid,) 


196  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

la  dague  de  la  hache  dudit  messire  Jaques  ;  et  quant 
Tescuyer  s'aperceut  que  le  baston  du  chevallier  estoit 
empiré,  assaillit  moult  vigoureusement,   et  messire 
Jaques,  qui  moult  fut  asseuré  en  tous  ses  faictz,  mar- 
cha plus  près  de  son  compaignon,  et  rabatoit  Tassault 
de  l'escuyer  de  si  près,  qu'il  Tempeschoit  de  faire 
atteinte  ne  de  Tung  des  boutz  ne  de  Taultre  ;  et  après 
plusieurs  rabatz,  messire  Jaques  gecta  le  bout  rompu ^ 
et  fit  atteinte  au  col  du  bassinet  de  l'escuyer.  Mais  rien 
n'en  desmarcha  ledit  escuyer,  mais  continua  la  bataille 
entre  eulx  deux  forte  et  dure,  et  tournoierent  parmy 
la  lice,  chascun  gardant  sa  place  et  l'advantaige  du 
souleil,  et  ne  sauroye  dire  ne  juger  que  l'ung  gaignast 
sur  l'aultre  un  pied  de  la  lice  ;  et  finablement,  après 
avoir  longuement  combatu,  messire  Jaques  de  Lalain 
gecta  la  main  droite  à  la  hache  de  l'escuyer  et  la 
print  par  le  manche,  entre  la  main  senextre  et  le  bout 
d'embas,  et  prestement  gecta  le  juge  son  baston ,  et 
furent  prins  les  champions  et  emmenez  devant  le  juge  ; 
et  parla  messire  Jaques  moult  asseurement,  en  soy 
offrant  de  parachever,  se  faulte  y  avoit;  et  pareille- 
ment fut  levée  la  visière  de  l'escuyer,  et  fut  trouvé 
aussi  fraiz  que  quant  elle  luy  fut  close,  et  parla  promp- 
tement  devant  le  juge  en  grant  asseurance,  et  veoit 
on  bien,  à  son  parler,   que  l'aleine  ne  luy  estoit 
guieres  adommagée.  Si  touchèrent  ensemble,  et  depuis 
furent  bons  amys,  et  se  trouva  despuis  ledit  Gaspart 
avecques  ledit  messire  Jaques  en  la  guerre  de  Flandres, 
et  dont  ledit  messire  Jaques  se  loua  fort  dudit  Gas- 
part, comme  nous  lirons  cy  après  ;  et  tant  en  dy  à 

i.  c  La  dague  et  la  virole  de  dessous  churent  à  terre,  i  (Ibid,) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  197 

rhoiuieur  de  l'esouyer,  que  messire  Jaques  de  Lalain 
me  dit  par  plusieurs  fois  qu'il  avoit  trouvé  et  senti 
Gaspart  de  Douitain  homme  à  redoubter  sur  tous 
oeulx  qu'il  avoit  unques  combatu. 

Le  mecredy  suyvant,  qui  fut  le  quatorziesme  jour 
de  septembre^,  se  présenta  messire  Jaques  de  Lalain 
pour  la  neufîesme  fois  en  icelluy  mois,  et  fut  la  der- 
nière dudit  mois  et  d'ioelluy  pas,  et  n'ay  pas  souve- 
nance que  ledit  messire  Jaques  fist  unques  puis  armes 
en  champ  cloz.  Et  d'aultre  part  se  présenta  ung 
escuyer  de  la  duchié  de  Bourgoingne,  nommé  Jehan 
Pientois^y  et  s'armèrent  tous  deux  en  leurs  pavillons; 
furent  les  haches  présentées  pour  ce  que  l' escuyer 
avoit  fait  toucher  la  blanche  targe  et  avoit  requis 
cinquante  deux  cops  de  hache  ^.  Grys  et  cerimonies 
faictz,  saillit  l'entrepreneur  de  son  pavillon,  armé  et 
paré  des  couleurs  de  la  targe  touchiée,  conmie  il  avoit 
accoustumé,  et  n'avoit  ledit  entrepreneur  la  jambe 
droite  de  riens  armée.  Et  d'aultre  part  saillit  ledit 
Jehan  Pientois,  armé  comme  en  tel  cas  appertient,  la 
cotte  d'armes^  au  doz,  et  son  chef  armé  d'une  sal- 

i.  Le  jeudi  15  octobre,  d'après  le  Livre  des  faits, 

2.  Pitois,  d'après  le  Livre  des  faits,  ch.  lxv,  p.  235.  Jean  Pitois 
de  Montolon,  écnyer,  seigneur  de  la  Greuze,  de  Mercurey,  de  Ghar- 
recy,  de  Lavault  et  de  Mimandes,  cousin  germain  de  Claude  Pitois 
de  Sainte-Hélène,  ci-dessus  nommé,  vivant  encore  en  1472,  ou 
son  parent,  autre  Jean  Pitois,  chevalier,  seigneur  de  Ghaudenay- 
sur-Dheune,  de  Gresteul  et  de  Ghassaigne  en  partie,  qui  mourut 
sans  postérité  avant  le  28  septembre  1481.  (Voy.  d'Hozier,  Armo- 
riai général  de  France,  5«  reg.,  art.  Pitois,) 

3.  Soixante-trois  coups.  (Livre  des  faits,  p.  236.) 

4.  Armoriée  à  ses  armes  :  Écartelé  le  premier  quartier  d^azur  à 
une  croix  d'or  ancrée,  le  second  quartier  losange  d^or  et  d^azur. 
(Ibid.,  p.  236.) 


198  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

lade^  et  d'uDg  hausse  colle  de  maille,  assez  semblable- 
ment  que  Tentrepreneur,  et  certes  Fescuyer  marcha  ai 
moult  belle  ordonnance,  et  furent  les  champions  assez 
semblables  de  grandeur  ;  fièrement  s'assemblarent  de 
venue,  et  cuyda  l'escuyer  ferir  le  chevallier  de  la 
pointe  d'embas  de  la  hache.  Mais  le  chevallier  rabatit 
le  cop,  et  de  celle  venue  contendit  de  ferir  Tesouyer; 
mais  il  desmarcha  et  rabatit  le  cop,  et  ainsi  se  pour- 
suyvirent  l'ung  Taultre  par  plusieurs  cops  donnez  et 
feruz  d'ung  costé  et  d'aultre,  et  se  chaudioyent  moult 
fort  et  moult  fièrement  et  de  toute  leur  force.  Environ 
trente  cops  de  haches,  messire  Jaques  de  Lalain  aban- 
donna son  baston  ^  et  print  celluy  de  son  compaignon, 
et  le  tint  si  fort  que  Tescuyer  ne  peut  plus  s'en  aider; 
et  messire  Jaques  tenoit  en  sa  main  dextre  sa  haché 
empoingnée  près  du  maillet,  et  ferit  par  plusieurs  cops 
de  la  dague  de  dessus,  après  le  visaige  de  son  com- 
paignon, et  dont  Tescuyer  rabattit  plusieurs  cops  de 
son  poing  dextre  dont  il  avoit  cloz  le  gantelet,  et 
rabatoit,  comme  dit  est,  Tassault  du  chevallier  moult 
vigoureusement,  et  feroit  l'escuyer,  le  gantelet  cloz, 
de  toute  sa  force,  après  le  visaige  du  chevallier,  et 
lequel,  à  chascune  fois,  rabatoit  le  cop  du  cousté  et  du 
bras  dont  il  tenoit  la  hache  de  son  compaignon;  et 
tant  continua  leur  bataille  en  ceste  manière,  que  l'es- 
cuyer fut  blessé  à  sang  de  la  poincte  de  la  hache  au 
visaige,  et,  après  avoir  très  longuement  combatu, 
furent  prins  et  deppartiz  par  les  escoutes,  et  messire 
Jaques  dit  à  Fescuyer  :   €  Ce  n'est  pas  honneste 

1.  c  Avoit  un  harnas  de  tête...  fait  à  la  semblance  et  manière 
d*un  capel  de  fer  forgé.  »  {Ibid.) 

2.  De  la  main  gauche  seulement. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  199 

c  bataille  de  combattre  du  poing ,  comme  les  femmes  ^ .  » 
A  quoy  Tesouyer  respondit  :  <  Se  vous  n'eussiez  prins 
c  ma  hadie,  je  vous  eusse  combatu  de  mon  baston, 
c  et  sont  faictz  les  mains  à  l'homme  pour  assaillir  et 
c  pour  deffendre.  »  Et  à  tant  furent  les  paroUes  ronn 
pues  et  vindrent  devant  le  juge.  Et  parla  messire  de 
Lalain,  à  sa  presentacion,  moult  notablement,  disant 
qu'il  se  presentoit  pour  la  derreniere  fois,  ayant,  à 
l'aide  de  Dieu,  achevé  son  emprinse  et  accompli ,  soy 
offrant  d'en  faire  plus  avant,  s'il  sembloit  que  faire  le 
deust,  merdant  le  juge,  sa  bonne  assistance  et  son 
jugement;  et  pour  ce  que  avoit  icelluy  mois  de  sep- 
tembre^ encores  à  durer  quinze  ou  seize  jours,  et  ne 
sçavoit  si  nulz  ne  voudroyent  encoires  venir  au  secours 
de  la  dame  de  Plours,  il  demoureroit  tout  celluy  mois 
en  la  ville,  luy  priant  que  pareillement  luy  voulsist 
faire,  ce  que  le  juge  lui  accorda.  Et  pareillement  se 
présenta  l'escuyer  de  sa  part.  Si  s'embrassèrent,  et 
s'en  alla  l'escuyer  tout  armé  à  Nostre  Dame  des 
Carmes,  et  messire  Jaques  s'en  alla  desarmer  en  son 
pavillon,  et  dois  là  envoya  à  Thoison  d'or,  qui  avoit 
esté  son  juge,  une  longue  robe  de  drap  d'or,  fourrée 
de  bonnes  martres  soubelines^,  pour  recompenser 

i.  c  C'est  trop  fait  en  commère  de  combattre  du  gantelet,  tant 
qu'on  ait  baston  en  main.  »  (Livre  des  faits,  loe,  cit.,  p.  237.) 

2.  Octobre,  d'après  le  Livre  des  faits. 

3.  Cette  robe  lui  fut  portée  au  nom  de  la  dame  de  la  fontaine 
de  Plours  par  c  ung  notable  sage  docteur  en  médecine,  natif  du 
royaume  de  Sicile,  nommé  maistre  Gonçale,  »  accompagné  d'un 
valet.  {Ibid.,  p.  239.)  C'était  un  médecin  de  Charles  le  Témé- 
raire, conseiller  du  duc  et  prévôt  de  Fumes,  nommé  GonzaWe  de 
Vargas,  et  traducteur  de  V Office  d'armes  de  Diego  Yalera  (ms. 
n*  1388  de  la  Bibl.  royale  de  la  Haye). 


208  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

declairé.  Etcelluy  soir  fit  ledit  messire  Jaques  raccord 
de  Tristan  de  Toulongeon  et  de  Gérard  de  RossilloD, 
qui,  pour  ung  vert  débat,  par  jeunesse,  s'estoîent 
combatuz,  et  estoit  ledit  messire  Jaques  tant  aimé  et 
prisé  de  chascun,  que  jamais  son  conseil  n'eut  esté 
refusé. 

Ainsi  fut  le  banquect  achevé,  et  le  mistere  d'icelluy 
pas.  £t  le  derrenier  jour  que  le  pavillon  fut  tendu,  et 
que  l'heure  de  midi  fut  passée,  que  Ton  avoit  accoufr- 
tumé  de  destendre  ledit  pavillon,  tous  les  nobles 
hommes  et  serviteurs  de  Thostel  de  messire  Jaques 
vindrent  accompaigner  les  officiers  d'armes  qui 
dévoient  les  misteres  rapporter,  pour  là  derreniere 
fois,  à  cottes  d'armes  vestues,  et  le  plus  honnorable- 
ment  que  faire  se  pouvoit.  Et  premier  venoit  Leal,  le 
poursuyvant  dudit  messire  Jaques  de  Lalain,  qui  por- 
toit  la  licorne,  la  fontainne  et  les  trois  targes,  et 
après  venoit  Toulongeon,  le  herault,  qui  portoit  la 
dame  de  Plours,  et  après  venoit  Gharrolois,  le  herault, 
qui  portoit  la  representadon  de  la  glorieuse  viei^ 
Marie,  dont  ledit  pavillon  avoit  esté  paré  et  gardé 
toute  l'année.  Et  en  tel  ordre  vindrent  à  l'hostel  de 
l'entrepreneur,  qui  actendoit,  avecques  aucuns  de  ses 
amys,  la  fin  de  son  emprinse;  et  laissa  passer  par- 
devant  luy  la  licorne,  et  puis  devant  la  dame  de  Plours 
se  desfubla,  et  devant  la  vierge  Marie  s'agenoilla  terre 
à  terre  et  la  baisa  aux  piedz  moult  dévotement.  Et 
depuis  furent  portez  iceulx  misteres  à  Nostre  Dame  de 
Boulongne,  où  Ton  les  peult  encoires  veoir  et  trouver 
en  l'église,  sur  l'oratoire  du  duc  de  Bourgoingne.  Et 
tantost  après,  le  seigneur  de  Grequy  s'en  retourna  en 
Picardie,  où  il  n'avoit  esté  de  longue  espace  à  l'occa- 


HâlMHRES  d'OUVIER  DE  LA  MARGHB.  803 

sion  de  son  Toyaige,  comme  il  est  escript  cy  dessus,  et 
messire  Jaques,  son  nepyeur,  demoura  audit  lieu  de 
Ghalon,  où  les  seigneurs  du  pays  et  voisins  le  fes- 
toyèrent grandement  à  leur  povoir.  Car,  comme  il 
est  dit  dessus,  par  sa  vertu,  doulceur  et  courtoisie,  et 
aussi  par  les  biens  et  asseurance  qu'ilz  veirent  en 
Texecucion  d'icelluy  pas  monstre  par  ledit  messire 
Jaques,  tant  Taymoient  et  l'honnoroient  que  plus  l'on 
ne  pourroit.  Et  devez  croyre  que  les  dames  du 
pays  faisoient  de  gracieuses  devises  à  la  louenge  de 
luy,  et  Tappeloient  le  bon  chevallier^,  et  le  nommoient 
pour  ung  nouvel  Pontus  en  vertuz,  en  vaillance  et 
renommée.  Ainsi  faisoit  parler  de  luy  messire  Jaques 
de  Lalain,  et  eslevoit  sa  renonmiée  si  haultement  que 
nul  plus  de  son  temps.  Et  quant  le  mois  de  septembre 
fut  passé,  ledit  messire  Jaques  s'en  alla  à  Romme,  et 
de  là  à  Naples,  moult  notablement  accompaigné,  et 
porta  par  les  Ytalies  et  en  Naples  son  emprinse,  qu'il 
avoit  emprinse  à  porter  par  la  pluspart  des  royaumes 
chrestiens.  Mais  nul  ne  toucha  à  son  emprinse,  com- 
bien qu'à  la  court  du  Roy  de  Naples  l'on  y  vouloit 
toucher  ;  mais  le  Roy  Alphonse ,  qui  pour  lors  estoit 
Roy  d'Ârragon  et  de  Naples,  ne  le  voulut  souffrir,  pour 
l'amour  qu'il  avoit  au  duc  Philippe  de  Bourgoingne, 
à  qui  il  estoit  frère  d'armes.  Audit  lieu  de  Naples 
trouva  ledit  messire  Jaques  le  duc  Jehan  de  Gleves, 

i.  Il  donna  en  effet  aux  t  dames  et  damoiselles  de  la  cité  de 
Ghalon...  un  très  beau  banquet  i  suivi  de  c  danses  et  festoye- 
mens,  i  avec  «  vin  et  espices  »  dont  chacun  prit  à  son  plaisir 
{Livre  des  faits,  p.  245),  et  leur  adressa  dans  ce  banquet,  sous 
le  nom  de  la  Dame  des  Pleurs,  une  lettre  avec  cette  suscription  : 
«  A  mes  très  chères  et  honorées  dames  et  damoiselles,  les  citoyennes 
demeurantes  en  la  noble  cité  de  Ghalon.  •  (Ibid.,  p.  246.) 


204  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

nepveur  du  duc  de  Bourgoingne,  et  oelluy  qui  avoit 
;aoiTi  ledit  messire  Jaques,  lequel  duc  de  Gleves  rêve- 
Doit  de  Jérusalem,  où  il  avoit  esté  faict  chevallier,  et 
plusieurs  aultres  seigneurs  de  ses  pays.  Et  devez  sça- 
voir  que  le  Roy  d'Ârragon  le  festoya  et  receut  moult 
hoDDorablement,  tant  pour  Tamour  qu'il  avoit  à  la 
maison  de  Bourgoingne,  comme  pour  l'honneur  de  la 
personne  dudit  duc  de  Gleves,  qui  fut  de  soy  ung  des 
beaulx,  des  saiges  et  des  bien  adressez  princes  de  son 
temps.  Et  le  Roy  Alphonse  dessus  dit  fut  lai^e  prince, 
honnorable  et  habandonné.  Et  de  là  se  partit  le  duc 
de  Gleves,  et  avecques  luy  messire  Jaques  de  Lalain, 
et  s'en  retournèrent  devers  le  duc  de  Bourgoingne, 
qui  pour  lors  se  tenoit  au  pays  de  Brabant,  et  furent 
bienviengnez  et  bien  receuz^.  Et  à  tant  se  taist  ma 
mémoire  du  pas  de  la  dame  de  Plours^. 

GHAPITRE  XXII. 

Comment  le  duc  de  Bourgongne  fit  sa  feste  de  la  Toison 
à  Mans  en  Hainaut;  comment  les  Gandois  se  firent 
ennemis  d'iceluy  leur  seigneur^  et  comment  le  comte 
de  Charolois  fit  ses  premières  joustes. 

Ainsi  se  passa  l'an  cinquante  et  entrasmes  en  Tan 

1.  Snr  ce  premier  voyage  de  Jacques  de  Lalaing  en  Italie,  voy. 
le  ch.  Lxvi  ;  il  y  retourna  peu  après  avec  Jean  de  Groy,  comme  on 
va  le  voir  à  Tinstant. 

2.  Dans  ses  Mélanges  de  paléographie  et  de  bibliographie,  1880, 
p.  430,  M.  Léopold  Delisle  donne  Tindication  d'un  manuscrit  de 
la  Bibl.  nat.  contenant,  entre  autres  choses,  c  le  pas  fait  à  Ghaa- 
lon  sur  la  Sone  par  mess.  Jaques  de  Lalaing  que  l'on  nomme  le 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  SOS 

cinquante  ung,  que  le  duc  de  Bourgoingne  tint  sa 
feste  de  la  Thoison  à  Mons  en  Hainnault,  moult  haulte 
et  moult  solempnelle^.  Là  fut  en  personne  le  duc 
d'Orléans,  chevallier  dudit  ordre,  et  moult  d'autres 
contes,  barons  et  chevalliers,  et,  la  feste  tenue,  fut 
tenu  le  chappitre  de  l'élection,  et  fut  donné  le  collier 
au  duc  de  Gleves  dessusdit  et  à  messire  Jaques  de 
Lalain^,  au  seigneur  de  Lannoy,  et  à  aultres  grans 
personnaiges^.  Au  partir  d'icelle  feste  furent  envoyez 
en  embassade  messire  Jehan  de  Gry  et  messire  Jaques 
de  Lalain,  devers  le  Roy  d'Ârragon  dessusdit,  et,  à 
leur  retour,  devers  le  Roy  de  France^,  et  ce  pour 
adviser  aucung  bon  moyen  pour  la  deffense  de  la  foy 
diresUenne  ;  car  Ton  estoit  averti  que  le  Grant  Turc  se 
preparoit  à  grant  puissance  pour  entreprendre  contre 
les  seignories  de  l'Empereur  de  Gonstantinoble,  qui 
pour  lors  estoit  terre  chrestienne,  et  dont  la  cité  de 
Gonstantinoble  estoit  l'une  des  eslevées  en  renommée 
de  povoir,  beauté  et  richesse,  de  tout  le  monde.  Ges^ 

pas  de  la  Fontaine  de  Plours  ;  »  on  y  trouve  aussi  des  renseigne-* 
ments  sur  plusieurs  autres  pas  d'armes  décrits  par  Olivier  de  la 
Marche,  tels  que  celui  de  la  Belle  Pèlerine,  les  armes  faites  par 
le  seigneur  de  Ternant  «  à  rencontre  de  Galiot  de  Bardaxin  (sic), 
escuier,  •  etc.,  etc. 

i.  Mai  1451.  V.  Mathieu  d'Ëscouchy,  chap.  lv,  t.  I,  p.  346  et 
suiv.,  et  le  ms.,  fiibl.  nat.,  n*  5046  f.  fr. 

2.  V.  Mathieu  d'Escouchy  et  le  Livre  des  faits,  loc,  cii, 

3.  Outre  le  duc  de  Glèves,  Jean  de  Lannoy  et  Jacques  de  Lalaing, 
les  nouveaux  chevaliers  furent  Jean  de  Guevara,  comte  d' Ariane, 
Pierre  de  Gardone,  comte  de  Golizano,  et  Jean  de  Neufchàtel, 
seigneur  de  Montagu  (Gollut,  col.  1093  et  1094). 

4.  Voy.  le  Livre  des  faits,  chap.  lxvi,  in  fine;  Mathieu  d'Escou- 
chy, t.  n,  p.  9,  note,  et  Barante,  édit.  Gachard,  t.  II,  p.  117, 
note  2. 


306       MÉMOmBS  d'olivier  de  la  marche. 

tuy  Turc  fut  le  propre  filz  de  l'ÂmorauIt  Bays  ^  qui 
desconfit  le  duc  Jehan  de  Boui^oingne  en  Honguerye, 
josne  prince  vertueulx  en  sa  loy,  et  de  haulte  entre- 
prinse.  Et  le  bon  duc  Philippe,  qui  tousjours  avoit,  à 
son  povoir,  labouré  pour  la  deffense  de  la  foy  chre»- 
tienne,  et  tousjours  vouloit  continuer,  envoyoit  ses 
chevalliers  et  embassadeurs  là  où  il  cuydoit  prouf&ter 
d'aide  pour  ceste  matière.  Mais  tous  les  autres  princes 
furent  si  negligens,  ou  par  voulenté  divine  ou  par  leur 
mesme  coulpe,  que  riens  ne  fut  en  ce  pourveu  ;  dont 
il  advint  que  ladicte  cité  fut  prinse  et  destruicte,  TEin- 
pereur  mort  et  sa  noble  generadon  impériale  faillie 
et  esteincte,  et  le  povoir  des  infidelles  acreu  et  aug- 
menté, et  la  foy  chrestienne  fouUée,  grevée  et  amoiii- 
drie,  comme  cy  après  sera  veu  et  leu. 

Celle  saison ,  le  duc  de  Bourgoingne  se  partit  de 
son  pays  de  Brabant  et  alla  en  la  duché  de  Lucembourg, 
pour  renouveler  les  hommaiges  et  les  fidelitez  de  ceux 
de  Lucembourg,  dont  le  duc  estoit  nouvellement  sei- 
gneur et  gaigié.  Car  la  duchesse  estoit  trespassée*  ;  et 
combien  qu'ilz  fussent  en  la  main  du  duc  de  Bour- 
goingne, qui  les  tenoit  en  bonne  justice,  et  cessoient 
les  courses  de  liaulsaires,  et  rustres  voisins  leurs  pille- 
ries  ^,  de  longue  main  accoustumées  en  iceluy  pays, 
touteffois  les  aucungs  et  aucunes  villes  avoient  au  coeur 
le  duc  de  Zasses  et  les  Zassons  ;  et  estoit  bien  adverti 

i .  Erreur  déjà  relevée  précédemment.  Mahomet  U  fut  fils  d'Amù- 
rat  U,  fils  de  Mahomet  I*',  qui  fut  lui-môme  fils  de  Bajaxet  I«,  le 
vainqueur  de  Nicopolis. 

2.  Elisabeth  de  Gorlitz  était  morte  le  3  août  1451. 

3.  «  Que  les  voisins  haussaires,  rustres  et  pillars  cessassent  leurs 
courses  et  leurs  pilleries.  »  —  Haussairts,  arrogants. 


MlfiMOIRES  d'OLIVIBR  DE  LA  MARCHE.  S07 

le  duc  que  œux  de  Tyonville  n'avoieot  nulle  bonne 
voulenté  envers  luy  ;  et  pour  ce  alla  le  duc  à  Lucem- 
boui^,  et  renouvela  leurs  seremens,  et  tousjours  leur 
laissa  Cïornille,  son  filz  bastard,  qui  les  gouvernoit  et 
tenoit  en  moult  bonne  justice,  et  les  gardoit  et  garan- 
tissoit  de  toutes  fouUes  de  voisins.  Et  manda  le  duc  en 
Bourgoingne  le  seigneur  de  Toulongeon,  messire^ 
Claude  et  Tristan  de  Toulongeon,  frères,  lesquelz  luy 
menèrent  cent  lances  de  Bourgoingne  ;  et  le  duc  emmena 
le  conte  d'Estampes,  pour  lors  gouverneur  de  Picar- 
die, Ânthoine,  bastard  de  Bourgoingne,  le  seigneur 
de  Saveuses,  le  seigneur  d'Emeryes  *,  et  aultres,  qui 
enunenerent  environ  mille  arcbiers  de  Picardie  ;  et  alla 
le  duc  en  armes,  et  toute  sa  maison  ;  et  la  duchesse  et 
le  conte  de  Gharrolois  demeurèrent  à  Brucelles,  atten- 
dant la  venue  du  duc,  qui  demeura  environ  trois  mois  ; 
et  pendant  ce  temps  la  contesse  de  Boucquan  ^,  fille 
du  Roy  d'Ëscosse,  accouscha  d'ung  filz  à  la  Vere  en 
Zeellande  ;  et  alla  le  conte  de  Gharrolois  lever  l'enf- 
fent,  et  eut  dur  et  merveilleux  temps  en  la  mer.  Mais 
il  estoit  à  son  désir  ;  car  il  aymoit  et  desiroit  les  bat- 
teaulx  et  la  mer,  et  ne  luy  sembloit  nulz  ventz  ne  nulle 
fortune  dangereuse  ;  et  se  congnoissoit,  de  son  propre 
art  naturel,  au  gouvernement  des  batteaulx.  Et  ainsi  se 
passa  le  temps  jusques  au  retour  du  bon  duc,  son  père. 
En  celluy  temps  faisoit  le  Roy  Charles  la  guerre  en 
Normendie,  laquelle  guerre  le  Roy  chauidoya  moult 
fort  et  moult  asprement,  par  grant  sens  et  par  grant 

1.  c  Et  envoya  le  duc  en  Bourgogne,  vers  messire.  » 

2.  Antoine  Holin,  seigneur  d'Aymeries. 

3.  Marie  d'Ecosse,  mariée  à  Wolfart  de  Borselle,  comte  de 
Boucquam,  fils  de  Henri  de  Borselle,  seigneur  de  la  Vère. 


SOS  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  IIARCHB, 

hardement  ^  ;  et  avoit  le  Roy  François  trouvé  mamere, 

i.  1449-1450.  Voy.  sar  cette  guerre  Barante,  édit.  Gachard,  t.  Il, 
p.  76  et  suiv.;  Mathieu  d'Ëscouchy,  chap.  xxxiv  à  zxxvu;  Val- 
let  de  Viriville,  Hist.  de  Charles  Vil,  t.  III,  p.  146  et  suiv.  La 
lettre  suivante  inédite,  relative  à  cette  période,  nous  a  paru  asm 
intéressante  pour  être  publiée  m  extenso.  Elle  est  tirée  des 
Archives  de  la  G6te-d'0r,  Ck)rrespondance,  B  11942,  n*  250. 

c  Mes  très  chers  et  très  hennorés  seigneurs,  tant  affectueoseiiifliit 
comme  je  puis  je  me  recommande  à  vous,  et  vous  plaise  safoir 
que  darrenierement  quant  je  party  de  la  villa  de  Dijon  je  pané 
par  Langres  avecques  Simon  de  Genay,  procureur  de  la  Montaigne, 
en  la  présence  duquel  je  feiz  aux  officiers  de  Langres  la  responee 
qui  m'avoit  esté  chargée  de  leur  dire,  et  leur  recitay  bien  au  long 
par  deux  foiz,  de  quoy  furent  bien  esbays  et  bien  mal  contans.  fiai 
oultre  monseigneur  le  duc  envoyé  devers  le  Roy  monseigneur  de 
Groy  et  autres  seigneurs  pour  ambaxade,  et  m*ont  envoyé  lettres 
pardeça  que  les  voulsice  informer  de  ce  que  avoie  fait  devm  le 
Roy  en  icelle  matière  et  autres  dont  j'avoye  la  charge,  ce  que  j'ay 
fait  à  toute  diligence,  et  croy  que  à  ceste  foiz  ou  jamais  y  ania 
une  finale  conclusion,  et  si  les  poura  informer  ledit  Simon  de 
Genay  plus  à  plain,  se  besoing  est,  auquel  pareillement  j'ay  parlé 
en  passant  par  ceste  ville  de  Paris.  D'autre  par,  nous  avons  bean 
loisir  de  nous  reposer  en  parlement,  car  il  a  bien  ung  mois  que 
on  n'y  plaida,  et  sont  en  la  court  chacun  jour  en  conseil  pour  jogier 
ung  gros  procès  qui  est  entre  monseigneur  de  Bourbon  et  le  conte 
de  Monpenssier,  et  ne  sçay  quant  le  roole  de  monseigneur  la  duc 
poura  estre  expédié.  Au  surplus  Normendie  se  despesche  fort, 
car  il  n*y  a  plus  que  Gaan,  Gherebourg,  Falesze  et  Dompfront  à 
prandre,  car  Baieux  et  Briquebec  sont  rendus  de  nouvel ,  et  si 
est  présentement  le  siège  audit  Gaan.  On  dit  pardeça  que  le  duc 
de  Bretaigne  est  bien  malade  et  en  dengier  de  mort  et  a  le  Roy 
envoyé  querre  les  médecins  à  Paris.  Et  si  dit  on  que  Gilles  de 
Bretaigne  est  mort  enragié  du  desplaisir  qu'il  a  eu  de  la  destronee 
et  turie  qui  a  esté  faicte  sur  les  Angloix.  En  oultre  on  dit  que 
les  Angloix  ont  fait  en  Guiaine  une  grosse  destrousse  sur  les 
François,  et  y  sont  mort  comme  on  dit  plus  de  u°>.  Nos  vignes 
sont  à  moitié  gellées  pardeça  et  si  sont  du  tout  gellées  depuis 
Dijon  tirant  l'Auxerois,  Langres  et  Gyé  juques  à  Troyes.  Autre 
chose  ne  vous  sçay  que  rescripre  fors  que  je  feray  diligence  de 
recouvrer  les  sacz  de  maistre  Gravier  Aubry,  mais  je  ne  sçay  se 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  209 

et  de  longue  main,  de  mectre  le  débat  en  Angleterre, 
à  cause  du  gouvernement,  entre  le  duc  d'Yorc^  et  le 
duc  de  Sommerset*,  pour  ce  que  le  Roy  Henry  d'An- 
gleterre^, filz  du  vaillant  et  saige  Roy  Henry  dont  cy 
dessus  est  faicte  mencion,  estoit  ung  simple  person- 
naige  et  plus  adonné  à  Dieu  et  à  devocion  qu'à  def- 
fendre  et  croistre  son  royaulme  et  sa  seignorie;  et 
gouvernoit  la  Roy  ne  Marguerite,  sa  femme,  toute  Angle- 
terre ,  laquelle,  à  la  vérité,  fut  une  dame  sachant  et 
de  grant  esperit.  Geste  Royne  fut  fille  du  Roy  de  Cécile, 
et  de  la  maison  d'Anjou,  comme  cy  dessus  est  faicte 
mencion.  Et  par  celle  dissension  les  Angloix  perdirent 
ce  qu'ilz  avoient  en  France,  tant  en  Normandie  conmie 
en  Guienne,  en  peu  de- temps,  et  furent  desconfitz  à 
Fourmigny  ^par  monseigneur  Artus  de  Bretaigne,  conte 
de  Richement,  connestable  de  France,  et  par  monsei- 
gneur de  Glermont^,  filz  aisné  du  duc  de  Bourbon.  Et  par 


je  les  pouray  avoir  sans  argent  ne  pareillement  les  arestz  contre 
les  evesques.  Nostre  seigneur  Jhesucrist  vous  ait  en  sa  saincte 
garde  qui  vous  doint  bonne  vie  et  longue.  Escript  à  Paris  le 
m*  jour  de  juing  iiiio  l. 

Vostre  clerc  et  serviteur  Jehan  Singet,  licencié  en  loix, 

solliciteur  en  parlement  pour  monseigneur  le  duc. 
A  mes  tr^s  chers  et  très  honnorés  seigneurs  messeigueurs 
les  gens  des  comptes  de  mon  très  redoubté  seigneur 
monseigneur  le  duc  de  Bourgoingne  estans  en  sa  chambre 
des  comptes  à  Dijon. 
Recenes  par  le  messaigier  de  Dijon  le  mardi  tx«  jour  de  juing 
MGGGGL,  et  aussi • 

1.  Richard,  duc  d'York. 

2.  Edmond  Beaufort,  duc  de  Somerset  en  1448. 

3.  Henri  VI,  fils  de  Henri  V. 

4.  15  avril  1450.  Y.  Barante,  édit.  Gachard,  t.  H,  p.  81,  note  2, 
et  Yallet  de  Yiriville,  loc,  cit;  p.  196. 

5.  Jean  dit  le  Bon,  fils  aîné  du  duc  Gharles  I«r,  lui-même  duc 

n  U 


SIO  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

celle  division,  qui  par  trop  dura  et  continua  en  Angle- 
terre, telle  malheurté  et  fortune  cheut  sur  Angleterre, 
que  eulx  mesmes  firent  mourir  tout  le  noble  sang, 
toute  leur  noblesse,  et  mesmes  leur  Roy  et  souverain 
seigneur  ;  et  mirent  la  couronne  hors  de  la  lignée  de 
Lenclastre  ;  et  firent  Roy  en  la  maison  de  la  Ugnée 
d'Yorc,  desquelles  matières  touchant  Angleterre  je 
deviseray  bien  au  long  en  temps  et  en  lieu,  pour  ce 
que  j'ay  beaucoup  veu  et  congneu  dudit  cas.  Mais  des 
guerres  et  de  la  conqueste  de  Normandie  et  de  Giûenne, 
qui  en  cet  an  cinquante  et  ung^  se  faisoyent,  j'en  lair- 
ray  escripre  aux  nobles  et  saiges  croniqueurs  qui  en 
ont  sceuz  et  enquis  de  ce  ;  car  de  moy  je  n'en  ay  rien 
veu,  et  corromproye  mon  entreprinse  d'escripre  plus 
que  je  n'ay  veu,  et  dont  j'ay  labeur  assez  devant  la 
main,  grâce  à  Dieu,  qui  me  doint  le  temps  d'en  rendre 
bon  compte. 

En  celluy  an  cinquante  et  ung,  vint  par  deçà  madame 
Ysabel  de  Goymbres^,  et  Jehan  monseigneur,  son  firere, 
qui  vint  depuis  en  icelle  mesme  saison.  Iceulx  frère  et 
seur  furent  depuis  moult  bien  adressez  de  vertuz  et 
de  bonnes  meurs,  et  furent  enfans  au  duc  de  Goymbres 
mort  et  occiz  en  Portugal,  et  nepveur  et  niepce  à  la 
duchesse  Ysabel  de  Boui^oingne,  et  chassez  et  exilez 

de  Bourbon  en  1456.  C'était  la  première  bataille  où  assistait  ce 
jeune  prince. 

1 .  Cette  double  conquête  comprend  une  période  d'environ  cinq 
ans,  de  1449  à  1453. 

2.  Non  pas  Isabelle,  mais  Béatrix,  sœur  de  Jacques  de  Portu- 
gal, précédemment  cité.  Elle  était  fille  de  Pierre  de  Portugal,  duc 
de  Coïmbre,  troisième  fils  du  roi  Jean  I«',  et  d'Isabelle  d'Aragon. 
Sa  sœur  Isabelle  était  mariée  depuis  1447  à  Alphonse  V,  roi  de 
Portugal,  son  cousin  germain. 


MânomES  d'olivier  de  la  marche.       su 

de  leurs  seigneuries  et  heritaige,  comme  il  est  cy  des- 
sus escript  ;  et  les  receut  le  bon  duc  et  la  duchesse, 
ensemble  le  conte  de  Gharrolois,  leur  filz,  moult  doul- 
cement,  en  grant  pitié  de  leur  exil,  et  leur  alla  le  conte 
au  devant,  et  tous  les  princes  et  nobles  hommes  de  la 
maison  ;  et  comment  le  bon  duc  les  pourveut  et  s'en 
acquitta  sera  veu  cy  après.  Aultre  chose  n'avint,  en 
Tan  cinquante  et  ung,  qui  à  ramentevoir  face  ;  et  assez 
tost  après  se  fist  le  mariaige  de  monseigneur  de  Raves- 
tain  ^  nepveur  de  monseigneur  le  duc  Philippe,  et  de^ 
madame  Ysabel  de  Goymbres,  niepce  de  madame  de 
Bourgoingne;  et  se  marièrent  en  la  ville  de  l'Isle^,  où 
furent  faictes  joustes  et  tournoiemens  ;  et  certes  ce 
furent  gens  qui  firent  grant  chiere  ensemble,  et  mesme 
à  tous  ceux  qui  les  alloient  veoir. 

Or  est  besoing,  pour  declairer  les  choses  et  les 
adventures  que  j'ay  veues  en  l'an  cinquante  deux,  que 
je  reprenne  aucunes  causes  advenues  auparavant, 
et  dont  je  n'ay  point  voulu  ma  plume  travailler,  pour 
attendre  temps  et  lieu,  afin  de  reciter  aultres  choses 
qui  mieulx  emplissoient  et  causoient  les  saisons  et  les 
années,  dont  cy  devant  j'ay  rendu  compte  par  mes 
Mémoires  ;  et  à  présent  me  vient  à  poinct  et  à  règle  de 
les  ramentevoir.  Gomme  par  cy  devant  j'ay  escript, 
peut  clairement  apperoir  conune  le  bon  duc  tint,  sous 
la  main  de  Dieu,  longuement  ses  pays  en  paix  et 
à  repoz  ;  et  ne  treuve  point  que  ceulx  de  Gand  eussent 
*  aucung  travail  d'armes  ou  de  guerre  depuis  le  siège 
mis  par  le  duc  en  leur  fiance  devant  la  ville  de 

1.  Adolphe  de  Glèves,  frère  du  duc  Jean  l^. 

2.  c  Avec.  » 

3.  D'après  Moréri,  le  mariage  aurait  eu  lieu  en  1450. 


21  s  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

GalaixS  et  duquel  siège  je  ne  racompte  rien  en  mesdîtz 
Mémoires,  pour  ce  que  ce  sont  choses  advenues  avant 
mon  advenement,  et  dont  je  ne  parleroye  que  par  ouyr 
dire,  qui  seroit  contre  la  forme  de  mon  entreprinse. 
Et  à  ceste  cause  ^  multipliarent  tellement  les  Gantois  en 
peuple,  richesses,  augmentement  de  bourgeois  et 
d'aultres  biens  ^,  que  certes  il  n'estoit  point  bien  heu- 
reulx  en  Flandres  qui  n'estoit  amy,  bienvuillant,  bour- 
geois ou  subject  de  Gand;  et  tenoient  le  pays  de  Was^ 
et  celluy  des  Quatre  Mestiers  en  leur  sugection,  comme 
leurs  boui^eois  et  obeyssans  qu'ils  estoient,  et  quant 
ils  se  veirent  augmentez  de  gens,  de  faveur  et  de  biens, 
comme  dit  est,  ils  s'oublièrent  aucunement  à  l'occa- 
sion d'une  demande  de  certain  droit  sur  le  sel,  que 
leur  avoit  fait  demander  le  duc  deux  ou  trois  ans  au- 
paravant^, et  qu'ilz  avoient  refusez,  et  dont  le  duc 

1.  Juin  1436.  Ceux  de  Bruges  et  de  Gand  abandonnèrent  l'armée 
du  duc  sous  le  prétexte  que,  dans  une  sortie  exécutée  par  les 
assiégés,  la  noblesse  ne  les  avait  pas  soutenus. 

2.  «  A  cause  de  ce  repos,  t 

3.  Contrairement  à  cette  assertion,  M.  Gachard  cite  un  mémoire 
de  l'année  1440  où  les  échevins  se  plaignent  de  ce  que  le  pays 
est  fort  appauvri.  (Barante,  édit.  Gachard,  t.  Il,  p.  85,  note  1.) 

4.  Sur  le  pays  de  Waes,  voy.  les  Mémoires  historiques  du  P.  de 
Smet. 

5.  C'est  en  1446  que  le  duc  sollicita  le  consentement  des  Gan- 
tois pour  rétablissement  d'une  gabelle  sur  le  sel.  Sa  demande 
ayant  été  rejetée,  il  ne  donna  pas  suite  à  ce  projet.  Ce  n'était  là 
d'ailleurs  ni  la  première  ni  la  seule  cause  du  différend.  Il  remon- 
tait à  l'année  1439,  où  le  duc,  à  la  suite  de  graves  difficultés  qui 
s'étaient  élevées  entre  lui  et  les  Gantois  sur  certaines  matières  de 
juridiction  et  d'impôt,  leur  avait  enlevé  le  grand  conseil  de 
Flandres  pour  rétablir  à  Gourtray  ;  il  leur  fut  rendu  peu  après, 
puis  transféré  à  Termonde  en  1447  et  à  Ypres  en  1451.  Pour  toute 
cette  période,  voy.  Kervyn  de  Lettenhove,  Histoire  de  Flandre, 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  %\  3 

s'estoit  parti  mal  content  d'eulx,  et  n'alloit  plus  ne 
venoit  en  sa  ville  de  Gand,  ne  la  duchesse  ne  le  conte 
de  Gharrolois,  leur  filz  ;  et  touteffois  s'estoient  les 
matières  entretenues  .par  moyens,  tellement  que  le 
débat  n'estoit  point  plainement  ouvert  ;  et  fut  longue- 
ment apparence  que  le  tout  se  deust  appaiser.  Toutef- 
fois en  celluy  an  cinquante  et  ung,  les  Gantois  firent 
cbief  de  leur  conseil  ung  nommé  Daniel  Gersandres^, 
et  depputerent  maistre  Pierre  Boudin  et  maistre  Gilles 
Bonin^  et  aultres,  qui,  soubsumbre  de  leurs  privilèges, 
firent  loy  et  establirent  bourgmaistre  et  eschevins  à 
la  ville  de  Gand,  sans  y  appeler  le  prince  ou  ses  offi- 
ciers ;  ediffierent  et  mirent  en  loy  toutes  gens  à  leur 
main  et  desliberez  de  soubstenir  leur  opinion  contre 
leur  prince  et  contre  tous  aultres.  De  ces  choses  fut 
le  bon  duc  moult  malcontant,  mais  par  conseil  Ton 
dissimuloit,  soubs  umbre  des  entreprinses  qui  se  fai- 
soient  pour  Tappaisement.  Mais  en  celle  saison,  comme 
dit  est,  les  matières  agreverent  plus  fort  que  devant, 
pour  les  raisons  dessusdictes,  et  conmie  il  est  escript 
cy  dessus. 

2«  édit.,  t.  m,  p.  263  et  suiv.  ;  Causes  de  la  guerre  des  Gantois 
contre  le  duc  de  Bourgogne,  de  M.  Blommaert,  dans  le  Messager  des 
sciences  historiques  de  Belgique,  année  1839,  p.  419;  Barante,  édit. 
Gachard,  t.  II,  p.  83  et  suiv.;  Mathieu  d'Ëscouchy,  chap.  Lvni  et 
suiv.  ;  Ghastellain,  Chronique,  liv.  m,  2«  part.,  p.  221  à  364;  Du 
Glercq,  iiv.  H,  chap.  i*'  et  suiv.,  édit.  Michaud,  etc.,  etc. 

1.  Daniel  Sersanders,  superdoyen  des  métiers  ou  overdeken  en 
1448,  fut  réélu  échevin  de  la  Keure,  avec  Josse  Triest,  en  août 
1449  (Gachard,  p.  86,  note  5). 

2.  La  Marche  les  nomme  plus  loin  (ch.  xzvi)  Gilles  Boudin  et 
Antoine  Bonin,  aliàs  Bouin.  Gilles  Boudin  ou  Baudin  était  avo- 
cat de  la  Keure  à  Gand  (Gachard,  sur  Barante,  t.  II,  p.  103, 
note  3).  Keure  veut  dire  loi. 


214  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

Ainsi  se  dissimuloit  le  temps,  et  se  tenoit  le  bon 
duc  Philippe  et  la  duchesse  en  la  ville  de  Brucelles,  en 
grans  festiemens  de  joustes,  de  tournois,  de  banquectz 
et  aultres  plaisans  passe  temps.  Et  en  oest  an  cinquante 
un,  environ  la  Toussainctz,  fut  une  jouste^  cryée  et 
publiée  ;  et  à  celle  jouste  fit  le  duc  préparer  son  seul  filz 
et  héritier  monseigneur  Charles,  conte  de  Gharrolois, 
pour  jouster  pour  sa  première  fois,  et  lequel  n'avoit 
que  seze  à  dix  sept  ans  d'eage^  ;  et  se  préparèrent  les 
josnes  seigneurs  qui  avecques  luy  avoyent  esté  tiorriz 
pour  jouster  avecques  luy,  et  aussi  plusieurs  aultres 
princes,  chevalliers  et  escuyers,  rudes  jousteurs  et 
accoustumez  du  mestier.  Et  pour  ce  que  c*estoit  la 
première  fois  que  le  noble  conte  avoit  mis  la  lance  en 
l'arrest,  ne  porté  le  harnois  pour  execucion,  environ 
trois  jours  avant  la  feste  l'on  feist  essayer  le  conte  ;  et, 
par  deliberacion  des  seigneurs  et  des  dames  de  la 
court,  fut  ordonné  que  le  conte,  nouvel  homme  d'armes, 
courroit  sa  première  lance  contre  messire  Jaques  de 
Lalain.  Et  disoient  tous  que  contre  meilleur  chevalier 
ne  pourroit  faire  sa  première  espreuve,  et  que  ce  seroit 
heur  en  armes,  à  si  hault  personnaige,  d'atteindre  et 
d'estre  atteint,  pour  le  premier,  de  chevallier  renommé. 
Et  ainsi  eust  messire  Jaques,  le  bon  chevalier,  cest  hon- 
neur par  effect  de  courre  là  et  d'esprouver  la  noble 
personne  du  filz  de  son  souverain  seigneur,  et  son 
seigneur  apparent  advenir.  Et  furent  parez,  montez 

1 .  Cette  joute  eut  lieu,  d'après  M.  Gachard,  p.  90,  note  2,  le 
premier  dimanche  de  carême  1452.  Le  duc  accorda  à  son  fils 
360  livres  de  40  gros  pour  les  frais  qu'elle  lui  occasionna  {Compte 
de  la  recette  générale  des  finances  de  1452). 

2.  Né  le  10  novembre  1433. 


BIÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  215 

et  armez  au  parc  de  Brucelles,  et  furent  le  bon  duc  et 
la  duchesse  presens  à  celle  espreuve.  Lances  leur 
furent  baillées  ;  et  à  celle  première  course  le  conte  ferit 
messire  Jaques  en  l'escu  et  rompit  sa  lance  en  plu- 
sieurs pièces  ;  et  messire  Jaques  courut  hault^  et  semr 
bla  au  duc  qu'il  avoit  son  iSlz  espargné,  dont  il  fut  mal 
contant,  et  manda  audit  messire  Jaques  que  s'il  vou- 
loit  ainsi  faire,  qu'il  ne  s'en  meslast  plus.  Lances  leur 
furent  rebaillées,  et  ledit  messire  Jaques  de  Lalain 
laissa  ix)urre  sur  le  conte;  et  d'aultre  costé  vint  le 
conte  moult  vivement,  et  se  rencontrèrent  tellement 
qu'ilz  rompirent  leurs  lances  tous  deux  en  troussons  ; 
ei  ce  cop  ne  Ait  pas  la  duchesse  contante  dudit  mes- 
sire Jaques  ;  mais  le  bon  duc  s'en  rioit,  et  ainsi  estoient 
le  père  et  la  mère  en  diverse  oppinion.  L'ung  desiroit 
l'espreuve  et  t'aultre  la  seureté  ;  et  à  ces  deux  courses 
faillit  l'essay  du  noble  conte,  et  duquel  essay  furent 
les  saiges  moult  contans  et  rejouys,  pour  ce  qu'ilz 
virent  leur  prince  advenir  prendre  les  armes  et  soy 
monstrer  couraigeux  et  homme  pour  ensuyre  la 
noble  lignée  dont  il  estoit  issu.  Et  se  passa  le  temps 
jusques  au  jour  des  joustes,  qui  se  feirent  sur  le  mar- 
ché de  Brucelles;  là^  eust  girant  assemblée  et  grant 
noblesse,  et  fut  enunené  le  conte  Charles  sur  les  rangs, 
et  accompaigné  par  le  conte  d'Estempes,  son  cousin, 
et  par  plusieurs  aultres  princes,  chevaliers  et  nobles 
honunes;  et  le  tenoit  fort  de  près  le  seigneur  d'Auxi^ 
et  Jehan  de  Rosimboz,  seigneur  de  Formelles^,  ces 

1.  c  Là  où  il  y.  » 

2.  Il  était  premier  chambellan  du  comte  de  Gharolais. 

3.  FoumeUes,  d'après  M.  de  Beaucourt,  notes  sur  d'Escouchy, 
t.  n,  p.  556. 


SI  6  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

deux  qui  Tavoient  norry  ^  et  gouverné  dois  son  enffîaioe. 
Fut  couvert  et  paré  d'orfavrerie,  et  d'aultre  part  là 
vindrent  jousteurs  de  toutes  pars,  et  là  jousta  le  oonte 
de  Boucquam,  Philippe  de  Gry,  Jehan  de  la  Trimoilie, 
Charles  de  Ternant  et  plusieurs  autres  josnes  seigneurs 
et  nouveaux  jousteurs,  norriz  avecques  le  oonte  ;  et 
ainsi  commença  la  jouste,  et,  à  la  vérité,  le  conte 
rompit  seize  ou  dix  huict  lances,  donna  et  receut  de 
très  bonnes  atteintes,  et  fit  si  bien  le  debvoir  que 
chascun  luy  donna  le  bruict  dicelle  jouste,  et  luy  fut, 
le  soir,  présenté  le  prix  par  deux  princesses,  et  fut 
crié  Montjoye  par  les  heraulx  moult  haultement.  Et 
certes  ledit  conte  continua  la  jouste  longuement  depuis 
et  fut  tenu  pour  moult  puissant  et  rude  jousteur,  et 
gaigna  plus  de  bruict  à  la  jouste  que  grant  maistre 
que  Ton  sceut  ;  et  pour  ce  je  commence  à  emplir  et 
fournir  mes  Mémoires  de  luy  et  de  ses  faictz,  et  n*en 
parle  pas  par  ouyr  dire  ne  par  rappors  ;  mais,  comme 
celuy  qui  ay  esté  norry  avecques  luy  dès  son  enfiance, 
tant  au  service  du  bon  duc,  son  père,  comme  de  luy, 
je  toucheray  et  parleray  de  sa  nourriture,   de  ses 
mœurs,  condictions  et  usances,  depuis  le  temps  que 
je  le  veiz  premier,  qui  est  escrit  en  mes  Mémoires  cy 
dessus.  Quant  à  ses  condictions,  je  conmienceray  par 
le  pire  bout.  11  estoit  cbault,  actif  et  despit,  et  desi- 
roit,  en  sa  condiction  enffantine,  à  faire  ses  voulentez 
à  petites  corrections,  et  toutefiois  il  eut  Tentendement 
et  le  sens  si  grant ,  qu'il  résista  à  ses  complexions, 
tellement  qu'en  sa  jeunesse  ne  fut  trouvé  plus  doulx 
ne  plus  courtois  de  luy.  Il  ne  juroit  Dieu,  ne  nulz 

1.  «  Et  ces  deux  Tavoient.  » 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  217 

sainctz.  Il  avoit  Dieu  en  grant  cremeur^  et  révérence. 
Il  apprenoit  à  rescolle  moult  bien,  et  retenoit,  et  s'ap- 
plicquoit  à  lire  et  faire  lire  devant  luy,  du  commen- 
cement, en  joyeulx  comptes  et  es  faictz  de  Lancelot  et 
de  Gauvain,  et  retenoit  ce  qu'il  avoit  ouy  mieulx 
qu'aultre  de  son  eage,  et  de  sa  nature  desiroit  la  mer 
et  les  bateaulx  sur  toutes  riens.  Son  passe  temps 
estoit  de  voiler  à  esmerillons^,  et  chassoit  moult  volen- 
tiers,  quant  il  en  povoit  avoir  le  congié  ^.  Il  jouoit  aux 
eschetz  mieulx  qu'aultre  de  son  temps.  Il  tiroit  de 
l'arc  et  plus  fort  que  nul  de  ceulx  qui  estoyent  nourriz 
avecques  luy.  Il  jouoit  aux  barres  à  la  façon  de  Picar- 
die, et  escouoit^  les  aultres  par  terre  et  loing  de  luy  ; 
et  depuis,  en  fournissement  de  jours  et  de  force,  il  fut 
tenu  et  nommé  moult  bon  et  puissant  archier,  et 
moult  rude,  fort  et  adroit  joueur  de  barres.  Et  ainsi 
croissoit  le  conte  et  estoit  norri,  duict  et  appris,  et  de 
soy  queroit  et  s'adonnoit  à  tous  bons  et  honnestes 
exercites  ;  et  à  tant  me  tairai  de  la  nourriture  et  de 
l'exercite  du  conte  Charles,  et  retourneray  à  ce  qui 
advint  en  celluy  temps. 

Or  entrasmes  en^  l'an  cinquante  trois  ^,  et  tousjours 

1.  Crainte. 

2.  Chasser  au  vol  des  oiseaux. 

3.  Charles  le  Téméraire  chassait  à  cheval  depuis  sa  plus  tendre 
enfance.  En  1435,  alors  qu*il  avait  à  peine  deux  ans,  un  sellier  de 
Bruxelles,  Jean  Rampart,  lui  fournit,  pour  l'exercer  à  Téquita-^ 
tien,  un  cheval  de  bois  garni  d'une  selle,  bride  et  collier  (Archives 
du  Nord,  B  1954). 

4.  Jetait. 

5.  c  Approchasmes  de.  » 

6.  Cette  date  donnée  par  le  ms.  n'  2869  est  inexacte.  Sau- 
vage a  mis  c  cinquante-deux.  »  C'est,  en  effet,  comme  on  le  verra 
plus  loin,  en  1452  (n.  st.)  qu'eut  lieu  Tambassade  des  Gantois. 


SI  8  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

alloient  et  venoient  embassadeurs  des  Gantois  deven 
le  bon  duc,  feindant  tendre  à  apoinctement  ;  et  disâ- 
muloit  le  duc  leur  malice,  attendant  son  point,  et  qu'il 
vîst^  asseurer  son  faict  devers  le  Roy  françois,  avecques 
lequel,  par  moyens  d'aucungs  qui  gouvernoient  en 
France,  il  a  voit  tousjours  quelque  chose  à  refaire  ;  et 
mesmement  sembloit  au  Roy  que  le  duc  tenoit  le  party 
et  s'entendoit  avecques  son  fils,  monseigneur  Loys  de 
France,  daulphin  ;  lequel  s'estoit  party  de  la  maison 
du  Roy,  son  père,  et  contre  son  congié  se  tenoit  au 
Daulphiné^,  etfaisoit  alliances  contre  le  Roy  et  sesbien- 
vuillans,  et  se  maria  à  la  fille  du  duc  de  Savoye^,  et 
se  maintenoit  et  conduisoit  en  toutes  choses  à  sa  guise, 
sans  le  conseil  ou  plaisir  de  sondit  père  ;  et  recuilloit 
et  eslevoit,  par  dons  et  par  promesses,  tous  ceulx  qui 
vouloient  habandonner  son  père;  et,  à  la  vérité,  il 
assembla  au  Daulphiné  une  moult  grande  compaignie 
de  gens  de  bien,  et  leur  estoit  lai^e  et  habandonné  plus 
quaultre  de  son  temps;  et,  par  cette  separacion  du 
père  et  du  filz,  ledit  daulphin  ne  fut  point  es  con- 
questes  que  fit  le  Roy  françoys  en  Normandie  et  en 
Guienne  contre  les  Angloix.  Et  de  ceste  matière  je  me 
tairay  pour  le  présent,  combien  que  j'en  aye  person- 
nellement assez  veu,  car  tost  après  le  mariaige  faict 
dudit  daulphin  et  de  la  fille  de  Savoye,  je  allay  de 
gayeté  de  cueur  et  sans  charge  d'aultruy  en  SaVoye  et 
en  Daulphiné,  pour  \eoir  les  assemblées  des  deux 


1.  «  Eust.  • 

2.  La  retraite  de  Louis  en  Dauphiaé  datait  de  l*année  1446. 

3.  Charlotte,  fille  de  Louis  I*',  duc  de  Savoie.  Le  mariage,  con- 
clu en  mars  1451  contre  le  gré  de  Charles  Vn,  ne  fut  consommé 
que  plusieurs  années  après. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  819 

princes  et  leur  noble  court  ;  et  en  ce  temps,  ou  peu 
paravanty  la  noblesse  de  Savoy e  et  les  plus  grans  sei- 
gneurs se  meslerent  et  se  esmeurent  en  débat  les  ungs 
contre  les  aultres  ;  dont  la  pluspart  et  les  plus  grans 
furent  ensemble  contre  messire  Jehan  de  Gompais, 
seigneur  de  Thorain  ;  et  fut  outraigé  ledit  seigneur  de 
Thorain  de  sa  personne,  dont  le  duc  Loys  et  la  duchesse 
furent  moult  mal  contans,  et  portèrent  et  soustindrent 
ledit  de  Gompais.  Gestuy  de  Gompais  fut  celluy  qui  fit 
armes  à  Farbre  Gharlemaigne  contre  Anthoine  de 
Vauldrey,  conuneil  est  recité  en  ce  premier  livre.  Et 
par  le  débat  dessusdit  advint  que,  par  le  conseil  et 
aveu  dudit  daulphin,  les  seigneurs  de  Savoye  furent 
bannis  du  pays  et  la  place  de  Yarembon  rasée  et  abat- 
tue ;  et  dont  certes  le  pays  eut  moult  à  souffrir,  et  se 
mesla  pour  iceulx  seigneurs  le  Roy  et  le  duc  de  Bour- 
goingne,  car  plusieurs  en  y  avoit  qui  furent  subjectz 
du  Roy  et  aucungs  dudit  duc  ;  et  estoient  d'icelle  guerre 
contre  le  seigneur  de  Thorain,  le  seigneur  de  Barget, 
mareschal  de  Savoye  S  le  seigneur  d'Antremons^,  le 
seigneur  de  la  Queuille^,  les  seigneurs  de  Lureu^,  de 
Varembon^,  de  Varas^,  de  Ghaillanf^,  de  Virieu®,  de 

i.  Jean  de  Seyssel,  seigneur  de  Barjat  et  de  la  Rochette. 

2.  Jacques  de  Montbel,  comte  d'Ëntremonts. 

3.  Guillaume  de  Luyrieuz,  seigneur  de  la  Cueille  et  de  Savi- 
gny-en-Revermont. 

4.  Lancelot,  seigneur  de  Luyrieux. 

5.  François  de  la  Palu,  seigneur  de  Yarembon. 

6.  Gaspard,  seigneur  de  Yarax  et  marquis  de  Saint-Sorlln. 

7.  Jacques  de  Ghalant,  seigneur  de  Yarey. 

8.  Jacques  de  Montbel,  comte  d'Ëntremonts,  cité  plus  baut, 
était  alors  seigneur  de  Yirieu-le-Grand,  du  chef  do  sa  seconde 
femme,  Claudine  Rolin.  Il  y  a  donc  ici  une  faute  évidente  de  copiste, 


H/ii  MÉMOIRES  d'olivier  DE  lA  MARCHE. 

leur  ambassade  devers  le  duc;  et,  le  jour  du  grant 
vendredy,  luy  crièrent  mercy,  et  tenoient  numiere 
qu'ilz  ne  demandoyent  que  de  demourer  bons  sugectz; 
et  estoient  en  celle  embassade  des  plus  notables  reli- 
gieux de  Sainct  Bavon  et  de  Sainct  Pierre,  et  des  plus 
notables  bourgeois  de  Gand^  Biais,  à  la  vérité,  la 
chose  estoit  à  ce  venue  que  les  gens  de  bien  n'avoient 
à  Gand  plus  de  povoir  ne  d'authorité' en  icelle  ville, 
et  gouvernoient  les  meschans  et  les  gens  voluntaires; 
et  ceste  chose  congnoissoit  bien  le  duc,  et  que  le  par- 
don ne  le  traictié  ne  servoit  de  riens  à  estre  fait 
avecques  ceulx  qui  nul  pouvoir  n'avoient  ;  et  d'abon- 
dant sçavoit  et  oyoit  les  oultraiges  faictz  par  les  blana 
chapperons  sur  le  plat  pays  de  sa  conté  de  Flandres. 
Si  leur  respondit  qu'il  sçavoit  bien  qu'eulx,  qui  par- 
loyent  de  par  les  rebelles  de  Gand,  le  disoient  en  bonne 
intencion,  et  qu'ilz  vouldroient  les  choses  telles  et  ainsi 
qu'ilz  disoient;  mais  ceux  de  Gand  ne  demandoient 
point  grâce,  comme  Ton  doit  venir  à  son  prince  pour 
avoir  pardon  ;  mais  demandoyent  traictié,  Tespée  au 
poing,  en  grant  assemblée  et  en  armes,  comme  s*ilz 
envoyoient  devers  leur  voisin  ou  leur  compaignon. 
Parquoy  il  ne  veoit  nulle  cause  pour  leur  faire  response, 

i.  L'ambassade  se  composait  des  abbés  de  Saint-Bavon  (Philippe 
de  Poligny),  d'Eenaem,  de  Grammont,  de  Baudeloo,  de  NinoYe, 
de  Tronchiennes,  des  seigneurs  de  Praet  et  d'Escornaiz  et  de  dépa- 
tés  des  villes  de  Ck)urtray,  Grammont,  Audenarde,  Ninove,  Âlost, 
Termonde,  Hulst,  Axel  (V.  Gachard,  sur  Barante,  t.  U,  p.  91). 
Cette  ambassade  fut  reçue  par  le  duc  le  vendredi  saint  7  avril 
1452.  Le  14,  les  Gantois  écrivirent  à  leurs  envoyés  de  revenir 
{Registre  de  la  Collace),  Au  mois  de  janvier  précédent,  le  comte  de 
Saint-Pol  et  les  trois  membres  de  Flandre  avaient  déjà  tenté 
d'amener  un  accommodement  avec  Philippe  le  Bon. 


BiÉMomES  d'ouvier  de  la  marche.        sas 

et  que,  quant  ilz  vindroient  à  mercy  en  l'ordre  que 
sugectz  doivent  venir,  quelque  offense  qu'ilz  eussent 
faicte  par  cy  devant,  il  leur  tieodroit  terme  de  prince 
misericors,  et  auroit  regard  à  non  punir  ou  grever  les 
bons  pour  le  péché  des  mauvais,  et  sur  ce  point  se 
retraïct  le  duc  en  sa  chambre,  et  n'eurent  autre  res- 
ponse  de  luy. 

Ce  mesme  jour  du  bon  vendredy  ^  que  les  embas- 
sadeurs  crioient  mercy,  les  Gantois  envoyèrent  aucungs 
de  leurs  gens  au  vilage  de  Gavre^,  sur  l'Escaut;  et 
espierent  que  le  chastelain  estoit  au  service  et  au 
moustier,  et  ne  se  doubtoit  on  de  rien^.  Si  entrèrent 
les  Gantois  au  chastel,  qui  est  bon  et  fort  ^,  fermèrent 
la  porte  et  prindrent  les  biens  et  la  maison  ;  et  demoura 
le  chastelain  hors,  en^  très  grant  dangier  de  sa  vie. 
Geluy  chastel  est  au  seigneur  de  Laval,  qui  est  ung  grant 
baron  en  Bretaigne  ^,  et  hiy  vient  par  partage  de 
Flandres,  dont  ceulx  de  Laval  sont  descenduz  d'une 
fille ^.  En  ce  temps  et  par  soubtil  moyen,  prindrent 

1.  V.  Chronique  de  Ghastellain,  liv.  m,  2«  part.,  chap.  i,  t.  II, 
p.  226,  édit.  Kervyn  de  Lettenhove. 

2.  Gavre,  village  et  baronnie  à  trois  lieues  de  Gand,  où  se  trou- 
"vait  un  château-fort.  Ce  lieu  a  été  depuis  érigé  en  principauté  pour 
le  comte  d'Egmont  en  1554.  La  place  était  occupée  en  1452  par 
des  gens  du  duc  de  Bourgogne.  (V.  Mathieu  d'Ëscouchy,  chap.  lxi, 
1. 1,  p.  385.) 

3.  D'après  Mathieu  d'Escouchy,  loc.  cit.,  les  gens  de  Gand 
épièrent  le  moment  où  le  châtelain  de  Gavre  était  à  l'église  et,  se 
présentant  à  la  porte  du  château,  feignirent,  pour  s'y  introduire, 
d'amener  des  prisonniers  do  la  part  du  duc. 

4.  Le  7  avril  1451  (v.  st.)  (Math.  d'Escouchy,  t.  I,  p.  386,  n.  1); 

5.  Gui  XiV,  premier  comte  de  Laval,  mort  le  2  septembre  1486. 

6.  Béatriz  de  Gavre,  comtesse  de  Faukemberg  en  Flandre,  femme 
de  Gui  IX  de  Laval  en  1298,  morte  en  1316. 


9ISI&  MÉMOIRES  d'olivier  DE  lA  MARCHE. 

les  Gantois  le  chastel  de  Poucques  ^  et  ceUuy  d'Escan- 
dreberch^,  qui  marchit  à  Hainnault.  Les  nouvelles 
venues  au  duc  de  Bourgoingne,  il  fit  haster  ses  man- 
demens  et  ses  gens  d'armes  par  tous  ses  pays  ;  et  deqà 
estoit  le  conte  d'Estampes  en  Picardie,  qui  faisoit  lever 
les  gens  d'armes.  Le  duc  de  Gleves  assembla  ceulx  de 
son  pays,  pour  venir  servir^  le  duc,  son  oncle.  Le  mares- 
chal  de  Bourgoingne  ^  levoit  les  Bourguignons  ;  le  conte 
de  Sainct  Fol  et  messire  Jehan  de  Gry,  seigneur  de 
Ghimay,  levoient  les  Hannuyers^  et  les  Namurrois, 
et  aucungs  de  Flandres  et  de  Picardie.  Le  conte  de 
Nassau^,  messire  Philippe  de  Hornes,  seigneur  de 
Bausignies,  et  aultres  levoient  les  Brabançons.  Ceux 
de  Hallewin'^,  messire  Symon  de  Lalain,  Loys,  sei- 
gneur de  Gruthuse^,  et  aultres  levoient  la  noblesse  de 
Flandres.  Le  seigneur  de  la  Yere  et  le  seigneur  de 
Breda  ^  levoient  les  Hollandois  et  Zeellandois  ;  et  ainsi 
se  levoit  l'armée  et  se  faisoit  l'assemblée  des  gens 
d'armes  de  toutes  pars  ^^  ;  et  le  duc  et  ceulx  de  smi 

1.  Poucke. 

2.  Schendelbeke,  à  une  lieue  de  Grammont 

3.  c  Secourir.  • 

4.  Thibaut  de  Neufchâtel. 

5.  Les  habitants  du  Hainaut. 

6.  Probablement  Jean,  comte  de  Nassau-Wiesbaden,  l'an  des 
plus  grands  capitaines  de  son  temps,  mort  en  1480. 

7.  De  son  mariage  avec  Jacqueline  de  Wich  Wautier  IV,  seigneur 
de  Hallwin,  mort  en  1441,  avait  laissé  cinq  fils  :  Jean,  Antoine, 
François,  Jacques  et  Josse,  tous  vivants  à  cette  époque. 

8.  Louis  de  Bruges,  seigneur  de  la  Gruthuse. 

9.  Jean  II,  comte  de  Nassau-Dillembourg  et  baron  de  Bréda. 

10.  Gfr.  Ghastellain,  liv.  III,  2«  part.,  chap.  m  et  iv,  p.  233  et  suiv. 
Le  maréchal  de  Bourgogne  manda,  de  par  le  duc,  aux  nobles  du 
comté  d'  c  eulx  mectre  en  point  et  eulz  tenir  prestz  ponr  aler  en 
sa  compaignie  devers  mondit  seigneur,  »  dès  qu'on  le  leur  ferait 


.'i:h,',  • 


LES  d'olivier  DR  LA  MARGHE.  225 

hostel  se  préparaient,  chascun  qui  mieuix  mieulx  ^ .  Et 
au  regard  de  monseigneur  Charles  de  Bourgoingne, 
conte  de  Charrolois,  il  travailla  toute  celle  quaresme  ;  et 
l'avoit  on  envoyé  faire  honneur  de  sa  personne  à  mes- 
sire  David  de  Bourgoingne,  son  frère  naturel,  lequel 
fut  lors  sacré  evesque  de  l'evesché  de  Terouenne  ^  ;  et 
de  là  fut  renvoyé  à  Bergues  sur  la  mer,  et  jusques  en 
Zeellande,  pour  l'accord  d'aucung  ayde  faicte  au  duc, 
son  père  ;  et  certes  ne  luy  ne  la  plus  part  de  ses  josnes 
serviteurs  ne  furent  pas  prestz  du  premier  jour,  et 
ne  sçavoient  guieres  qu'il  falloit  pour  le  faict  de  la 
guerre,  qui  leur  estoit  nouvelle  chose  ;  et  disoit  on  que 


savoir  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B  1722,  fol.  143).  En  môme 
temps  le  duc  de  Galabre,  très  désireux  d'obliger  son  nouvel  allié, 
demandait,  pour  le  cas  où  les  hommes  d'armes  de  Bourgogne,  se 
rendant  en  Flandre,  prendraient  leur  chemin  par  les  pays  de  Bar 
et  de  Lorraine,  •  que  l'on  Ten  advertist,  affin  qu'il  leur  feist  don- 
ner passaige  et  conduicte  par  les  plus  cours  chemins  que  faire  se 
pourroit  •  (môme  B,  fol.  114). 

1.  On  trouve  aux  comptes  de  la  recette  générale  de  Bourgogne, 
pour  les  années  1452,  1453,  1454  et  1455,  des  renseignements  inté- 
ressants sur  les  emprunts  qui  avaient  été  contractés  par  le  duc 
«  pour  emploier  en  la  conduite  de  son  armée  à  la  réduction  de 
ses  rebelles  et  desobeissans  subgez  de  Gand.  >  La  liste  des  pré- 
teurs dont  le  remboursement  fut  pris  en  dépense  par  Je  receveur 
au  compte  de  1455  est  assez  longue.  On  y  voit  figurer  notamment 
le  prince  d'Orange,  8,000  fr.  ;  révoque  de  Ghalon,  2,750  fr.  ;  les 
Chartreux  de  Dijon,  1,000  fr.  ;  la  chapelle  ducale  de  la  mônje  ville, 
600  fr.  ;  l'abbé  de  Giteaux,  412  fr.  ;  Guillaume  de  Sercey,  bailli 
de  Ghalon,  1 ,375  fr.  ;  Odot  de  Molain  {sic,  probablement  Màlain), 
2,750  fr.,  etc.,  etc.  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B  1729,  fol.  77  et 
8uiv.  —  Voir  aussi  B  1722,  fol.  53,  et  B  1725,  fol.  88.) 

2.  David,  fils  bâtard  de  Philippe  le  Bon,  évoque  de  Thérouane  le 
13  septembre  1451,  transféré  à  Utrecht  en  1455  contre  le  vœu  du 
chapitre  ;  le  duc,  son  père,  dut  employer  la  force  pour  l'introduire 
dans  son  évéché. 

n  45 


SISI6  MÉMOIRES  d'olivier  DE  lA  MARCHE. 

le  bon  duc  et  la  duchesse,  pour  ce  qu'ils  veoient  Top- 
gueil  des  Gantois  et  la  bataille  preste,,  et  aussi  plu- 
sieurs saiges  et  doubtifz  des  pays,  qui  les  en  priaîeDt 
et  conseilloient,  eussent  bien  voulu  que,  sous  umbre 
de  soy  apprester  et  mectre  en  tel  estât  qu'il  appar- 
tenoit,  le  conte  fust  demouré  à  Brucelles^,  jusques  à 
ce  que  la  bataille  eust  esté  passée.  Hais  ledit  conte,  à 
qui  le  cueur  croissoit  avecques  les  jours,  fit  faire  ses 
apprestz  à  toutes  diligences  et  jura  par  sainct  George, 
qui  fut  son  plus  grant  serrement,  qu'il  iroit  plustost 
en  son  pourpoint,  qu'il  n'accompaignast  son  seigoeur 
et  père  à  soy  venger  de  ses  rebelles  sugectz  ;  et  ainsi 
s'appresta  le  conte  de  Gharrolois,  ses  gens,  et  ceulx 
de  la  maison  du  duc. 

Le  duc  veant  les  Gantois  obstinez  de  plus  en  plus 
fort  en  leur  orgueil,  envoya  le  seigneur  de  Temant, 
accompaigné  des  nobles  hommes  qu'il  peust  assem- 
bler en  la  court,  et  selon  qu'il  les  trouva  premiov 
prestz,  en  la  ville  d'Âllost,  et  y  mena  environ  cinquante 
gentilz  hommes  et  deux  cens,  que  varlets  de  guerre, 
que  archiers  ;  et  trouva  ledit  seigneur  de  Ternant  les 
bourgeois  et  les  habitans  de  ladicte  ville,  bons  et  des- 
liberez  à  garder  et  deffendre  leur  ville  contre  les  Gan- 
tois, et  à  maintenir  la  querelle  de  leur  prince  et  sei- 
gneur ;  et  les  rigla  le  noble  chevallier  à  eulx  deppar- 
tir  par  quenestabliez^  et  par  dizaines,  pour  prendre  les 
deffenses  des  murailles,  ainsi  qu'elles  furent  ordon- 
nées et  baillées  par  luy  et  par  les  commis  de  ladicte 
ville,  et  fit  garder  les  portes  et  les  cle&  par  les  gens 

i.  Le  duc  resta  à  Bruxelles  jusqu'au  15  avril  1452.  Le  IS,  il  le 
rendit  à  Atb  et  le  21  à  Grammont  (V.  Ghastellain,  loc.  dt.,  p.  234). 
2.  Gonnétablies,  compagnies,  escouades. 


MÉMOIRES  D*OLiyiER  DE  LA  MARCHE.  9SK1 

de  la  court  du  duc,  qu'il  avoit  emmenez  avecques  luy  ; 
et  d'aultre  part  envoya  le  duc  à  Âudenarde  messire 
Symon  de  Lalain,  seigneur  de  Montigny ,  et  le  seigneur 
d'Escometz  ^ ,  qui  estoient  aymez  et  congneuz  en  Âude- 
narde ;  et  pour  asseurer  plus  le  peuple,  y  menèrent 
iceulx  deux  seigneurs  leurs  femmes  et  leurs  mesgnies^ 
et  avoient^,  de  leur  charge,  bien  soixante  lances  et 
trois  cens  archiers,  qu'à  pied  qu'à  cheval  ^  ;  et  certes 
tout  le  peuple  et  tous  les  bourgeois  d'ancienneté  ont 
esté  bons  et  loyaulx  pour  leur  conte  et  seigneur, 
comme  plus  à  plain  se  peut  veoir  et  lire  pour  toutes 
les  croniques  par  avant  escriptes.  Moult  joyeulx  furent 
ceulx  d' Audenarde,  quand  ilz  veirent  que  le  duc  leur 
envoyoit  tels  deux  notables  personnaiges ,  pour  les 
aider  et  deffendre  contre  les  ennemis.  Et  se  pour- 
veurent  d'armures  et  d'artilleries,  et  de  tant  que  mes- 
tier  leur  estoit,  sans  y  riens  espargner  ne  regrecter. 

Or  lairrons  à  parler  du  duc  et  de  son  appareil,  et 
reviendrons  aux  Gantois  et  à  ce  qu'ilz  feirent  ;  et  peut 
on  ligierement  entendre  que  ce  peuple,  esmeu  et  des- 
reiglé,  estoit  parmy  Gand  en  merveilleux  nombre, 

i.  Amoul  de  Gavre,  seigneur  d'Escomaix.  —  Escornaix,  baron- 
nie  au  territoire  d'Alost,  près  Audenarde,  qui  a  appartenu  aux 
Lalaing. 

2.  c  Mesnages.  » 

3.  «  Envoyèrent.  • 

4.  D'après  Mathieu  d'Escouchy,  le  duc  n'avait  envoyé  Simon  de 
Lalaing  à  Audenarde  qu'avec  •  ung  petit  nombre  de  gens,  »  et 
c  luy  sixiesme  de  gentilzhommes,  »  comme  récrivit  le  duc  au  roi 
le  28  avril  (voy.  loc,  di,,  p.  387  ;  Ghastellain,  loc,  cit,,  p.  257,  et  VEx- 
celUnte  Chronique  de  Brabant,  imprimée  à  Anvers  en  flamand, 
1530).  Le  peuple  de  Gand  partit  le  14  avril  1452  pour  aller  prendre 
Audenarde.  Le  duc  en  fut  informé  le  lendemain  et  gagna  aussitôt 
Ath  par  Bruxelles  (Lettre  au  roi  déjà  citée). 


S28  MÉMOIRES  d'olivier  DE  lA  MARCHE. 

armez  et  embastonnez  ;  et  quant  ilz  se  trouvoient  à 
un  marché  dix  ou  douze  mille  assemblez,  il  leur  sem- 
bloit  qu'en  tout  le  monde  Ton  ne  trouveroit  pas  encoires 
autant  de  gens,  ne  n'acomptoient  à  puissance  d'aultre, 
et  parloient  et  murmuroyent  tous  ensemble  et  crioient, 
disans  pourquoy  on  ne  les  employoit  contre  le  duc  de 
Bourgoingne;  et  tant  brayrent  et  cryerent  que  uDg 
nommé  Lievin  Bonne  S  qui  estoit  autant  à  dire  en 
françois  Lievin  Fève,  du  mestier  des  maçons,  eraprint 
de  les  conduyre  et  mener  devant  Audenarde,  et 
appourta  en  une  besace  de  grandes  cle&  et  leur  fit  à 
croire  et  entendre  que  c'estoient  les  clefz  des  portés 
de  ladicte  ville  d'Âudenarde.  Si  fut  crééhoulman^  sur 
eulx  et  obéi  comme  si  ce  feust  leur  seigneur  naturel  ;  et 
le  quatorziesmejourd'avril  Tan  cinquante  trois ^,  après 
Pasques,  vindrent  les  Gantois  devant  Audenarde,  à  si 
grant  nombre  qu'il  sembloit  que  tout  le  monde  fust 
là  assemblé,  et  marchèrent  en  très  belle  ordonnance, 
et  menoient  grant  charroy  de  vivres  et  d'artillerie.  Et 
quant  mcssire  de  Lalain  sceut  leur  venue,  il  fist  armer 
tous  ceulx  de  la  ville  et  monter  à  cheval  les  hommes 
d'armes  qu'il  avoit  amenez,  et  luy  mesme  passa  le 
pont  de  l'Escault  et  la  porte  avec  deux  cens  archiers 
à  pied  et  ce  qu'il  avoit  de  gens  à  cheval  ;  et  se  ferit 

1.  Lievin  Boone.  —  Il  fut  décapité  le  30  avril  par  ordre  du 
peuple  avec  Jean  Willaey,  Laurent  Willaey  et  Evrard  van  Bote- 
lare  {Registre  de  la  Collace  cité  par  Gachard,  t.  II,  p.  95,  note  5). 

2.  Hoo/lmann,  capitaine.  Hosman  dans  Mathieu  d'Esconchy, 
t.  II,  p.  386. 

3.  c  Deux.  >  Bonne  correction  de  Sauvage.  Ge  fut  en  effet  le 
14  avril  1452  que  les  Gantois  se  présentèrent  devant  Audenarde 
(Gachard  sur  Barante,  t.  II,  p.  92,  note  8). —  IjC  jeudi  13,  d'après 
d'Escouchy,  t.  I,  p.  387. 


BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  %%9 

sur  les  premiers  qui  venoient  sans  grant  ordre,  et  eu 
prit,  tua  et  navra  plusieurs,  avant  que  les  Gantois  se 
feussent  rasseurez,  mais  ilzfaisoient  marcher  une  corn- 
paignie  de  picquenares  et  d'archiers,  où  ilz  pouvoient 
estre  quatre  ou  cinq  mille  hommes,  qui  se  tenoient 
serrez  et  en  ordre.  Si  marchèrent  roidement  contre 
ledit  messire  Symon  et  rembarrèrent  luy  et  ses  gens 
de  cheval,  et  les  soubstindrent  les  archiers,  qui  estoient 
à  pied,  et  du  long  de  la  doubve  du  foussé  tiroient  fort 
et  souvent,  et  si  bien  fut  la  saillie  dudit  messire  Symon 
conduicte  qu'il  retraïct  tous  ses  gens  sans  perte  et  fît 
fermer  la  porte  de  celluycousté,  car,  à  la  vérité,  il  veoit 
si  grant  peuple  venir  à  rencontre  de  la  ville  et  en  tel 
ordre  qu'il  jugea  ligierement  qu'il  auroit  le  siège.  Et 
certes  les  Gantois  furent  bien  trente  mille  combattans 
et^  testes  armées,  qui  tous  cuidoyent  que  Lievin  van 
Bonne,  leur  houlman  et  conducteur,  leur  deust  ouvrir 
les  portes  de  la  ville,  et  qu'il  eust  les  clefz,  comme  il 
leur  avoit  dit;  mais  ilz  trouvèrent  aultre  destourbier 
qu'ilz  ne  pensoient,  car  ledit  messire  Symon  et  le  sei- 
gneur d'Escornetz  pourveurent  les  murailles,  les  tours 
et  crenaulx  de  tout  ce  qui  pouvoit  estre  nécessaire 
pour  soubstenir  et  attendre  siège  et  assault  ;  et  certes 
les  bourgeois  et  les  habitans  d'Âudenarde  furent  tous 
reconfortez  et  resoluz  d'attendre  ce  que  povoit  adve- 
nir et  de  tenir  loyalement  et  de  grant  couraige  le  party 
de  leur  prince,  dont  ilz  furent  moult  à  louer. 

Celle  nuict  se  logèrent  les  Gantois  devant  Aude- 
narde  et  menoîent*  grant  cry  et  grants  huées,  en  menas- 

i.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 
2.  «  Moyennant,  i 


S30  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  lA  MARCHE. 

sant  fort  la  ville  et  les  habitans  ;  et  leur  sembloit  que 
grant  tort  leur  estoit  faict  que  prestement  on  ne  leur 
livroit  la  ville  à  faire  leur  plaisir  ;  et  le  lendemain  ils 
feirent  un  pont  sur  l'Escault,  entre  ladicte  ville  et  le 
villaige  de  Hainne  ^  qui  sied  au  plus  près  dudit  Âude- 
narde,  et  par  ce  pont  passèrent  bien  quinze  mille  ocmi- 
batans,  et  allèrent  assiéger  la  porte  par  où  Ton  va  à 
risle  et  à  Tournay .  Si  trouvèrent  ladicte  porte  bien  pour- 
veue  d'artillerie  et  pouldre,  et  d'arbalestes  ;  parquoy 
ilz  ne  peurent  mectre  leur  siège  si  près  de  ladicte  porte 
qu'ilz  eussent  bien  voulu  ;  et  ainsi  se  logèrent  les  Gan- 
tois devant  Âudenârde,  et  mirent  leur  siège  deçà  et 
delà  ;  et  par  deux  pontz  qu'ilz  feirent  sur  TEscault  au 
lieu  dessusdit,  ilz  pouvoient  secourir  et  ayder  les  ungs 
les  aultres,  et  se  cloïrent  et  fortiffierent,  de  chascun 
costé,  de  fossez  et  de  paliz  ;  et  sembloit  à  veoir  leur 
contenance  que  jamais  ne  se  deussent  lever,  pour 
chose  qui  leur  advinst,  qu'ilz  n'eussent  la  ville  à  leur 
bon  plaisir;  et  ne  feit  pas  à  demander  si  messire 
Symon  de  Lalain  travailloit  pour  la  seureté  de  sa  gar- 
nison et  de  son  honneur;  et  pour  pourveoir  à  Tas- 
sault  de  cestuy  orgueilleux  peuple,  si  fît  crier  que 
toutes  femmes  apportassent  pierres  et  cailloux  sur  les 
murs,  et,  pour  exemple,  fît  venir  une  noble  dame,  sa 
femme,  et  seur  germaine  du  seigneur  d'Escornetz,  et 
plusieurs  nobles  femmes,  ses  parentes,  et  aultres,  et 
tout  ce  jour  portèrent  hottes  et  paniers,  les  unes  sur 
leur  doz  et  aultres  sur  leurs  testes  ;  et  toutes  aultres 
femmes,  bourgeoises  et  marchandes  et  aultres,  y  accou- 
rurent ;  et  devez  sçavoir  que  moult  bien  furent,  et  en 

1 .  Heyne,  à  une  demi-lieue  d'Audenarde,  sur  le  chemin  de  Gand. 


BfÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  231 

peu  de  temps,  les  murailles  et  les  deffenses  garnies  et 
estoffées  de  ce  qu'il  y  falloit^ .  Or  lairrons  nous  ung  peu 
le  siège  d'Audenarde  et  retournerons  au  duc  et  à  son 
armée,  et  deviserons  comment  il  deppartit  sa  dicte 
armée  aux  deux  costez  de  la  rivière  de  l'Escault,  et 
ce  qu'il  en  advint. 


CHAPITRE  XXIV. 

Comment  le  siège  d'Audenarde  fut  levé  par  bataille  que 
gaignerent  les  gens  du  duc  de  Bourgongne  contre 
les  Gandois. 

Quant  le  duc  de  Bourgoingne  entendit  que  les  Gan- 
tois avoient  assiégé  la  ville  d'Audenarde  ^,  il  se  partit 
hastivement  de  Brucelles  et  fît  tirer  des  coffres  de  son 
espargne  grans  deniers  et  grant  avoir  pour  payer  ses 
gens  d'armes  ;  et  furent  iceulx  deniers  deppartiz  aux 
trésoriers  et  clercs  à  ce  commis  pour  faire  payemens 
de  toutes  pars  ^  ;  et  se  tira  le  duc  et  le  conte,  son  fîlz, 

i.  Il  fit  aussi  brûler  les  faubourgs  et  la  flamme  de  cet  incendie 
fut  aperçue  de  plus  de  quatre  lieues  à  la  ronde  (Meyer  ;  Mathieu 
d'Escouchy,  chap.  lxii,  t.  I,  p.  387). 

2.  Il  fut  averti  le  15  avril  par  un  message  de  Simon  de  Lalaing 
(V.  Mathieu  d'Escouchy,  t.  I,  p.  388,  note  i)  et  quitta  Bruxelles 
le  môme  jour  (Gachard,  sur  Barante,  t.  II,  p.  93,  note  2). 

3.  Le  duc  ne  s'occupait  pas  seulement  de  payer  ses  gens  d'armes, 
mais  il  préparait  aussi  une  expédition  luxueuse,  selon  son  habi- 
tude. On  trouve  dans  le  8«  compte  de  Jean  de  Poupet  pour  Tan- 
née 1453,  fol.  213  :  c  A  Jehan  de  Bouloingne,  paintre,  varlet  de 
chambre  de  Monseigneur,  la  somme  de  tx  livres  xii  solz,  pour  la 
fachon  d'une  cotte  d'armes  pour  Monseigneur,  pour  xlviii  penon- 
ceaulx  armoiez  de  ses  armes  pour  mettre  sur  plusieurs  chariotz  de 


23&       nÉMomËs  d'olivier  de  ia  marche. 

pour  ses  enffiins  veoir  mourir,  il  ne  vouloit  perdre  sa 
loyaulté,  sod  honneur  ne  ses  amys^. 

Ainsi  se  continua  le  siège  d'Audenarde,  et  croissoîtet 
multiplioit  tousjours  le  povoir  des  Gantois,  car,  comme 
dit  est,  le  peuple  du  plat  pays  de  Flandres  avoit  ceulz 
de  Gand  en  telle  estime,  par  crainte  et  par  folle  amour, 
que  tous  accouroient  à  leur  aide.  Et  Tarmée  du  doc 
de  Bourgoingne  se  levoit  et  se  tiroit  aux  champs  ;  et 
se  partit  le  duc  de  Hast  pour  aller  à  Grantmont  ',  qui 
est  une  grosse  bourgade,  non  guieres  forte;  et  là 
est  adoré  le  corps  sainct  Andrieu  ;  et  sur  le  diemin 
aborda  avecques  luy  le  conte  Loys  de  Sainct  Pol,  son 
frère  messire  Jaques  de  Lucembourg,  messire  Jehan 
deCry,  seigneur  de  Ghimay,  pour  lors  grant  baiDy  de 
Hainnault,  et  lesquelx  avoient  bien  deux  mille  archiov 
et  cinq  cens  hommes  d'armes  ;  et  le  duc  avoit  avecques 
luy  Adolf  monseigneur,  frère  du  duc  de  Gleves, 
rinfant  domp  Jehan  de  Goymbres  et  Gomille,  bastard 
de  Bourgoingne,  qui  pour  lors  n'avoit  chai^  de  gens 
d'armes  que  de  ceulx  de  son  hostel,  pour  ce  que  Ton 
attendoit  les  Bourguignons,  que  le  mareschal  estoit  aie 
querre  ;  et  luy  devoit  on  bailler  cent  lances,  avecques 
ceulx  de  Lucembourg,  qui  encoires  n'estoient  pas 
arrivez.  Et  s'estoient  tirez  plusieurs  cappitaines  éL 
ceulx  de  Thostel  devers  le  duc  ;  et  povoit  avoir,  tout 
comprins,  en  sa  compaignie,  quatre  mille  combattans; 
se  logea  audit  lieu  de  Grantmont,  et  tous  les  jours 

1 .  Ce  trait  d'héroïsme  ii*est  rapporté  ni  par  Blathieu  d'Esconchy 
ni  par  Ghastellain. 

2.  Grammont,  ville  de  la  Flandre  orientale  (Belgique),  à  30kil. 
d'Âudenarde.  Elle  avait  été  précédemment  prise  et  mise  «  à  sac- 
quemant,  »  c'est-à-dire  pillée  (Ghastellain,  t^td.}. 


nÉMomES  d'ouvier  de  la  marche.        235 

envoya  chevaulcheurs  pour  visiter  le  siège,  par  plu- 
sieurs petites  compaignies,  les  unes  après  les  aultres, 
et  rapportoient  leur  avis  de  la  puissance  de  leurs 
ennemis  et  la  manière  de  leurs  forts  et  de  leur  siège. 
Et  pour  revenir  au  conte  d'Estampes,  qui  avoit  sa 
diarge  levée,  il  se  tira  pour  prendre  son  chemin  à 
Vaitreloz  ^  ;  si  fîit  adverty  que  grant  nombre  de  Fla- 
mans,  tenans  le  parti  des  Gantois,  s'estoient  assem- 
blez au  Pont  des  Pierres^  et  vouloient  garder  et 
deffendre  le  passaige  de  la  rivière  du  Lis^.  Si  fit  pres- 
tement marcher  celle  part  le  seigneur  de  Saveuses^, 
qui  tousjours,  quelque  viel  qu'il  fust,  vouloit  estre  des 
coureurs  et  des  premiers.  Robert  de  Miramont  et 
aultres  le  suyvirent  et  quelques  josnes  gens  de  Thos- 
tel  du  conte  et  ceulx  qui  desiroient  d'eulx  esprouver  ; 
et  prestement  mirent  pied  à  terre  jusques  à  cinq 
cens  combatans  et  commencèrent  à  tirer  ces  archiers 
de  Picardie  et  de  Hainnault  et  à  marcher  sur  les  Gan- 
tois; et  en  peu  d'heure  gaignerent  le  pont  sur  eulx. 
Si  se  mirent  Gantois  à  la  fuyte  et  les  hommes  d'armes 
les  poursuyvirent  à  cheval,  qui  les  abatoient;  et  les 
archiers  et  les  gens  de  piedz  leur  coppoient  les  gorges 
comme  moutons  ;  et  se  boutèrent  bien  deux  cens  vil- 
lains  en  une  église^,  et  deffendoient  l'entrée  de  la 

1.  Waterloo  en  Flandre,  entre  Tournay,  Lille  et  Gourtray. 

2.  Le  Pont  d'Espierres,  au-dessous  de  Tournay  sur  TEscaut, 
anjourd'hui  le  pont  des  Arches. 

3.  Le  passage  était  entre  Espierres  et  un  château  nommé  Hol- 
chin  par  J.  du  Glercq. 

4.  Philippe,  seigneur  de  Saveuses  (Beaucourt,  sur  d'Escouchy, 
t.  I,  p.  417,  et  t.  n,  p.  560),  et  non  Bon  de  Saveuses,  comme 
l'avance  M.  Gachard  (op.  cit.,  t.  H,  p.  93,  note  7). 

5.  V.  Ghastellain,  loc.  ciL,  t.  Il,  p.  237;  cent  vingt  à  cent  qua- 
rante, d'après  Math.  d'Escouchy,  1. 1,  p.  390. 


236        BiÉMOiRES  d'olivier  de  la  marche. 

porte,  à  longues  picques,  moult  vigoureusement.  Là 
furent  hommes  d'armes  à  pied  ^  qui  poussoyent  de  leurs 
lances  et  n'avoient  point  l'avantaige  ;  car  les  picques 
et  les  glaives  des  Flamans  estoient  plus  longs.  Là 
s'abordèrent  les  archiers  et  ne  dura  pas  longuem^it 
Tassault  du  traict,  quant  les  villains  habandonnerent  la 
porte  et  s'enfuirent  garentir,  les  ungs  au  clodiier,  les 
aultres  derrière  les  autelz,  chascun  qui  mieulx  mieulx, 
mais  tout  ce  ne  leur  valut,  car  ilz  furent  poursuyviz, 
et  tous  occiz. 

Ainsi  gaigna  le  conte  d'Estampes  le  passaige  du  Pont 
des  Pierres  *  et  alla  loger  à  Vatreloz  et  à  Lennoy,  et 
envoya  visiter  le  siège  de  jour  et  de  nuict  par  diverses 
compaignies^,  pour  mieulx  entendre  leur  convive  et 
ouyr  les  opinions.  L'une  fois  y  alloit  le  seigneur  de 
Saveuses  et  autrcffois  le  seigneur  de  Haulbourdin;  et 
tant  visitèrent  et  entendirent  du  faict  de  leurs  enne- 
mis^, que,  sans  guieres  arrester,  conclusion  fut  prinse 
et  desliberée  de  les  assaillir  de  leur  costé  ;  et  par  ung 
matin,  qui  fut  le  vingt  sixiesme  jour  d'avril,  se  des- 
logèrent  et  tirèrent  contre  Audenarde  ;  et  avoit  la 
charge  de  l'avant  garde  Anthoine,  bastard  de  Bour- 
goingne  ^,  qui  portoit  pour  enseigne  un  grant  esten- 
dart  blanc,  à  une  barbacane  de  brodure,  moult  bien 

i.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

2.  21  avril  1452. 

3.  Le  comte  d'Ëtampes  avait  avec  lui  3,000  hommes  environ. 
(D'Escouchy,  t.  II,  p.  392.)  Il  envoya  à  la  découverte  30  lances  et 
GO  archers  (Chastellain,  loc.  cit,,  p.  239). 

4.  Robert  de  Miraumont,  l'un  des  chefs  de  ces  éclaireurs,  esti- 
mait le  nombre  des  Gantois  à  20,000  ou  22,000  hommes  (Mathieu 
d'Escouchy,  p.  393). 

5.  Gfr.  Mathieu  d'Escouchy,  p.  394. 


HÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  237 

aocompaigné  ;  et  le  suyvoient  le  seigneur  de  Saveuses 
et  moult  d'aultres  seigneurs  et  nobles  hommes  ;  et 
conduisoit  son  faict  et  sa  compaignie,  George  de  Rosim- 
boZy  un  moult  notable  escuyer.  Et  quand  les  Gantois 
veirent  le  premier  estendart  venir,  ils  n'en  tindrent  pas 
grant  compte  et  cuydoient  avoir  une  petite  compai- 
gnie  qui  les  deust  ligierement  escarmoucher  ;  mais 
prestement  ilz  veirent  deux,  trois  et  quatre  estendars 
et  grosse  compaignie  de  gens  d'armes  et  grans  fumées 
de  chevaulx,  et  la  pouldre  si  haulte  et  si  grande  qu'ilz 
furent  tous  esmerveillez  ;  et  touteffois  se  mirent  en 
bataille  et  en  ordre  au  long  de  leurs  tranchées^,  et 
firent  sçavoir  de  l'aultre  part  du  siège  que  chascun  se 
preparast,  car  ilz  veoient  les  ennemis  et  doubtoient  de 
la  bataille.  Or  furent  les  compaignies  les  unes  devant 
les  aultres,  et  les  archiers  lioient  et  actachoient  leurs 
chevauh:  les  ungs  aux  aultres  ;  et  furent  tantost  grand 
nombre  à  pied  et  plusieurs  hommes  d'armes  avecques 
eulx  ;  et  le  conte  d'Estampes,  qui  encoires  n'estoit 
chevalier,  requit  au  bastard  de  Sainct  PoP,  seigneur 
de  Haulbourdin,  qu'il  le  fist  chevallier.  Ce  que  ledit 
seigneur  de  Haulbourdin  fist  par  moult  honnorable 
façon  ;  et  quant  le  conte  fut  chevallier,  il  fit  cheval- 
liers de  sa  main  Anthoine,  bastard  de  Bourgoingne,  le 
seigneur  de  Moreul  ^,  Philippe  de  Hornes,  seigneur  de 
Bausignies,  Anthoine  Rolin,   seigneur  d'Emeries,  le 


1.  Us  étaient  sortis,  dit  Mathieu  d'Escouchy,  page  392,  à 
rapproche  de  i'avant-garde ,  au  nombre  de  800  à  1,000  com- 
battans. 

2.  Et  non  le  sire  de  Saveuses  comme  l'avance  Barante,  t.  II, 
p.  94,  en  citant  faussement  Du  Glercq  et  d'Ëscouchy. 

3.  Walerand  de  Boissons,  seigneur  de  Poix  et  de  Moreuil. 


S38  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

seigneur  de  RubempréS  le  seigneur  de  Grevecueur', 
le  seigneur  du  Bois^,  Jehan,  seigneur  de  Miraumont, 
Robert  et  Pierre  de  Miraumont,  fireres^,  et  moult 
d'aultres  nobles  honunes,  et  crojf  que  ce  jour  fm&À 
faictz  plus  de  deux  cens  chevalliers^. 

Or  vous  compteray  du  noble  chevallier  mesnre 
Jaques  de  Lalain,  qui  ne  queroit  et  ne  entendoit  à  faire 
et  exécuter  de  sa  main  que  oeuvre  dievaleureuae.  Si 
regarda  faire  les  dievalliers  npuveaulx  et  leur  rmnoofr- 
tra  qu'il  estoit  à  celle  heure  lieu  et  temps  de  gaigner 
honnorablement  leurs  espérons  dorez  et  qu'il  avoît 
choisi  ung  endroit  sur  les  ennemis  que  la  clostore 
estoit  de  petite  force,  et  le  fossé  peu  prof<md  ;  et  que 
combien  que  les  Gantois  fussent  grant  peuple  à  oelïaj 
costé,  si  tost  qu'ilz  verroient  que  l'on  leur  coarroit 
sus  asprement,  ilz  n'oseroient  la  place  tenir;  et  que 
bien  heureulx  seroient  s'ilz  pourroient  rompre  la  preaie 
de  ce  peuple,  et  qu'il  vouloit  estre  avecques  les  nou- 
veaux chevalliers.  A  ce  s'accordèrent  iceulx  cheval- 
liers, qui  furent  tous  bien  montez  et  armez,  et  suivis 
chascung  d'ung  varletà  cheval  seulement.  De  celle  oom- 
paignie  fut  le  seigneur  de  Bausignies,  le  seigneur  de 

1.  Antoine  U,  seigneur  de  Rubempré,  prit  en  effet  part  à  la 
guerre  de  Gand,  mais  il  avait  été  fait  chevalier  à  Pont-Audemer 
(Beaucourt,  sur  d'Ëscouchy,  t.  n,  p.  559),  et  ne  figure  pas  sur  la 
liste  de  ce  dernier  auteur,  p.  396. 

2.  Antoine,  seigneur  de  Grèvecœur. 

3.  Jean,  seigneur  du  Bois;  ne  figure  pas  sur  la  liste  de  Mathieu 
d'Escouchy. 

4.  Ne  figurent  ni  Tun  ni  l'autre  sur  la  liste  de  Mathieu  d'Es- 
couchy. 

5.  60  ou  environ,  dit  Mathieu  d'Escouchy,  qui  donne  la  liste  de 
la  plupart  d'entre  eux. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  239 

Grevecueur,  le  seigneur  du  Bois,  le  seigneur  de  Belle- 
fouriere^,  le  seigneur  de  Herin^,  et  aultres. 

Et,  comme  dit  est,  ledit  messire  Jaques  avoit  choisi 
une  grosse  compaignie  de  Gantois,  qui  estoient  en 
bataille  sur  une  terre  labourée  et  s'estoient  fortiffiez 
au  front  du  grant  chemin  qui  va  d'Audenarde  à  Cour- 
tray .  Si  se  serrèrent  les  chevalliers  l'ung  près  de  l'aultre 
et  couchèrent  leurs  lances,  et  se  ferirent  au  millieu 
de  la  presse.  Les  Gantois  baissèrent  leurs  picques  et 
leurs  glaives  ;  et  certes  au  passer  ilz  recuillirent  les 
chevalliers  si  très  durement  et  navrèrent  plusieurs  de 
leurs  chevaulx,  les  ungs  de  coups  de  picques  et  les 
aultres  de  grans  couteaulx  tranchans  et  pesans.  Les 
chevalliers  passèrent  oultre  moult  vaillamment  et 
rompirent  leurs  ennemis  à  leur  endroit  ;  mais  tantost 
se  remirent  ensemble,  et  messire  Jaques,  qui  fut  has- 
tif  de  repasser,  redonna  de  l'esperon  et  se  ferit  au  troup- 
peau,  l'espée  au  poing,  comme  ung  lyon.  Si  fut  le  bon 
dievallier  enveloppé  des  Gantois  ;  et  il  les  combatoit 
de  sa  main  et  de  son  cheval,  et  plusieurs  en  abatit  par 
terre  ;  et  certes  à  celle  heure  les  nouveaulx  chevalliers 
s'esprouverent  moult  honnorablement,  et  estoit  chas- 
con  d'eulx  si  empressé  des  ennemis  que  l'ung  ne  po- 
voit  l'aultre  secourir  ne  aider  ;  et  en  celle  bataille  advint 
que  messire  Jaques  de  Lalain,  qui  faisoit  merveilles 
d'armes  et  de  vaillances  et  qui  soubstenoit  ce  que  corps 
en  povoit  porter  ne  sou£Prir,  si  se  trouva  enserré  de 
deux  ou  de  trois  costez,  et  estoit  arresté  et  cloz  et  en 
dangier  d'estre  tué  par  la  main  des  Gantois,  quant  ung 


1.  Perceval,  seigneur  de  Belleforière. 

2.  Antoine  de  Hérin. 


S40  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

varlet,  serviteur  du  seigneur  de  Bausignies,  que  Ton 
nommoit  le  Bourguignon,  sans  armeure  ou  aide,  s'ad- 
ventura  et  ferit  son  cheval  des  espérons,  une  javeline 
en  sa  main  ;  et  si  bien  exploicta  que  du  poictrail  de 
son  cheval  il  rompit  les  picques  de  l'ung  des  costei 
qui  tenoient  le  bon  chevallier  enserré,  et  rompit  la 
presse  à  l'entour  de  luy .  Or  advint  qu'à  celle  rescousse 
le  varlet,  qui  s'estoit  si  vaillamment  prouvé,  receut 
un  coup  sur  la  teste  d'une  masse  crestelée  ^  et  fiit 
abatu  de  son  cheval  au  millieu  de  la  presse  et  receut 
plusieurs  coups.  Et  quant  messire  Jaques  veit  le  vai^ 
let  en  dangier,  il  se  ferit  au  plus  espès  de  la  presse, 
l'espée  au  poing,  et  mit  le  corps  et  la  vie  en  adventure 
pour  secourir  celluy  qui  l'avoit  osté  de  dangier;  et 
eust  si  bonne  fortune  que  les  nouveaulx  chevalliers, 
ses  compaignons,  s'estoient  desmeslez  ;  et  moult  bien 
le  firent  et  chevaleureusement  et  sur  tous  le  seigneur 
de  Bausignies,  qui  avoit  moult  de  coups  receuz,  et  bien 
y  parut  à  son  cheval,  qui  est  oit  playé  et  navré  moult 
durement.  Si  vindrent  tous  à  celle  rescousse  et  moult 
abatirent  de  Gantois  et  rescouyrent^  le  varlet,  qui  ne 
fut  point  occiz,  mais  il  eut  moult  de  playes  et  d<mt  il 
fut  longuement  malade^;  et  à  celle  cause,  et  pour  le  bon 
regnom  de  luy,  le  bon  duc  le  retint  varlet  de  corps  en 
son  escuyrie;  et  deppuis,  plus  de  vingt  ans  après,  il 
mourut  contre  les  François  devant  Gorbie,  archier  des 
ordonnances,  soubs  ma  charge,  et  fut  tousjours  tenu 
pour  ung  bon  et  vaillant  compaignon. 

Or  me  fault  revenir  au  surplus  de  l'adventure  de 

1 .  Entaillée  en  forme  de  dents. 

2.  •  Recouvrèrent,  i 

3.  Cet  épisode  n'est  pas  raconté  par  Ghastellain. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  %k\ 

celluy  jour.  Le  conte  d'Estampes  fit  descendre  ses 
archiers  et  aucungs  hommes  d'armes  ;  et  les  hommes 
d'armes  à  cheval  tenoient  une  helle^  à  la  main  dextre, 
très  grosse  et  très  fîere  ;  et  les  Gantois,  qui  plus  suy- 
voient  leur  outrecuidance  qu'ilz  n'avoient  regard  à 
quelz  gens  ilz  avoient  affaire,  marchèrent  sur  nos  gens 
à  toute  puissance  ;  mais  quant  ilz  sentirent  ces  flèches 
d'archiers  qui  leur  perçoienthaubers  et  pansiers^,  ceulx 
qui  veirent  les  premiers  ou  leurs  prouchains  ainsi 
navrer,  choir,  mourir  et  affoler,  si  se  rompirent  incon- 
tinent et  se  mirent  à  la  fuite  comme  les  moutons 
devant  les  loups  ;  et  les  hommes  d'armes,  qui  estoient 
à  cheval,  les  poursuyvoient  et  abatoient,  tellement 
que  les  archiers  les  rateindoient  et  en  prenoient  et 
ocdoient  à  leur  plaisir  ;  et,  ad  ce  que  j'ay  ouy  nom- 
brer,  avant  qu'ilz  peussent  repasser  le  pont  qu'ilz 
avoient  faict,  il  y  en  eust  plus  de  trois  mille  occis  et 
tuez  en  la  place  ;  et  se  n'eust  esté  que  les  gens  de  che- 
val ne  s'osèrent  adventurer  sur  ledit  pont,  qui  n'estoit 
faict  que  pour  gens  de  pied,  certes  le  murdre  et  la 
tuerie  eust  esté  moult  grande  ;  et  devez  entendre  que 
messire  Symon  de  Lalain  et  ceulx  d'Audenarde  furent 
moult  joyeulx  quant  ilz  se  veirent  desassiegez  et  hors 
de  la  servitude  du  peuple.  Si  ouvrirent  leur  porte, 
firent  armer  et  monter  leurs  souldoyers  ;  si  entra  le 
conte  d'Estampes  et  la  seigneurie,  à  grande  joye,  en 
la  ville  d'Audenarde,  et  prestement  fut  l'aultre  porte 
ouverte;  et  passa  messire  Jaques  de  Lalain  outre  la 
rivière,  à  la  poursuyte  de  ses  ennemis^  ;  et  le  suy- 

i.  Formaient  une  aile. 

2.  Cuirasse,  cotte  de  fer  qui  protège  le  ventre  ;  en  italien,  panziera, 

3.  Cfr.  Chastellain,  liv.  III,  ch.  v,  p.  248. 

n  16 


34S       MÉMOIRES  d'olivier  de  la  marghb> 

virent  moult  de  josnes  gens  et  de  gens  de  biens,  oomme 
Evrard  de  Digoine,  Guyot  Dusie^,  Sibuet^  PeUerin, 
messire  Anthoine  de  Herin  et  plusieurs  aultres;  et 
trouvèrent  que  l'aultre  siège  des  Gantois  fut  levé,  de 
peur  et  de  l'effroy  que  leur  feirent  les  fiiyans  de  Faultre 
part ,  et  s'enfuyoit  chascung  qui  mieuh:  mieulx,  tirant 
et  retournant  à  Gand. 

Or  vous  lairray  de  la  fiiite  des  Gantois  et  de  la  chasse 
qui  ne  porta  pas  grant  fruit,  pour  ce  qu'ilz  se  trou- 
vèrent peu  de  gens  et  nulz  archiers,  et  retournerày  au 
duc  de  Bourgoingne,  qui  estoit  à*  Grantmont,  et  com- 
ment il  exploicta  quant  il  sceut  les  nouvelles  du  siège 
levé^. 


CHAPITRE  XXV. 

Comment  le  duc  de  Bourgongne  défit  ceux  qui  fuyayent 
du  siège  d'Audenarde  vers  Gand;  et  comment  plur 
sieurs  rencontres  et  escarmouches  se  firent  entre  les 
Bourgongnons  et  les  Gandois  durant  cette  guerre. 

Vérité  fut  que  celluy  jour,  et  si  tost  que  le  conte 
d'Estampes  fut  en  Audenarde  et  qu'il  eust  les  Gantois 
mis  en  fuyte,  il  envoya  à  toute  diligence  son  herault, 

i .  Ou  plutôt  d'Usie. 

2.  Thibaut  dans  Mathieu  d'Escouchy,  Cyvoy  dans  Oa  Gleroq, 
Cyboy  dans  Ghastellain,  t.  II,  p.  273. 

3.  Le  28  avril,  le  duc  écrivit  au  roi  pour  Tinstraire  de  la  levée 
du  siège  d' Audenarde  et  des  avantages  remportés  sur  les  Gantois, 
persuadé,  lui  disait-il,  f  que  de  vostre  grâce  avez  ces  choses  à 
plaisir.  »  (Voy.  D.  Plancher,  t.  IV,  p.  274  ;  Ghastellain,  t.  II, 
p.  237,  note  1,  et  Barante,  édit.  Gachard,  t.  U,  p.  92,  note  5.) 


HÉMomES  d'olivier  de  la  hàrghe.       Sis 

nommé  Dordam\  au  lieu  de  Grantmont,  pour  pourter 
les  nouvelles  du  siège  levé  ;  et  fît  le  herault  si  grant 
diligence,  qu'il  vint  de  haulte  heure  devers  le  duc  ;  et 
si  y  a,  d'Audenarde  à  Grantmont,  cinq  lieues'.  Et 
quant  le  duc  fut  adverti  du  siège  levé,  il  fît  sonner 
ses  trompettes,  pour  estre  chascun  à  cheval  à  toute 
diligence  ;  et  se  mirent  les  routes  aux  champs  et  au 
chemin  chascun  qui  mieulx  mieulx,  pour  tirer  à  la 
porte  de  Gand  et  du  cousté  où  les  fugitifz  Gantois  du 
siège  dévoient  rentrer  en  leur  ville.  Le  conte  de  Sainct 
Pol  et  messire  Jehan  de  Gry  avoient  l'avant  garde,  et 
se  partirent  les  premiers  ;  et  pour  ce  que  par  bonne 
advanture  je  fuz  des  premiers  armez  de  l'hostel  du 
conte  de  Gharrolois,  à  qui  je  fuz  serviteur,  il  m'en- 
voya devant  pour  sçavoir  des  nouvelles  de  ce  qui 
povoit  advenir  par  celle  chevauchée.  Si  m'acompagnay 
d'ung  ancien  escuyer  bourguignon,  nommé  Philippe 
d'Arlay,  qui  beaucoup  avoit  veu  de  la  guerre,  et 
chevaulchasmes  si  dilligemment  parmy  l'avant  garde, 
que  nous  passasmes  plusieurs  enseignes,  cornettes  et 
guidons,  et  rateindismes  le  premier  guidon,  qui  estoit 
audit  messire  Jehan,  qui  estoit  accompaigné  d'environ 
cinq  cens  archiers  et  vingt  hommes  d'armes  ;  où  je 
recongneuz  messire  Jehan  de  Rubempré,  qui  moult 
fort  chevaulchoit  celle  route,  pour  ce  qu'ilz  avoient 
nouvelles  qu'à  ung  molin  à  vent,  à  l'entrée  des  mala- 
dreries  de  Gand,  ancungs  Gantois  se  rassembloient  ; 
Ce  que  estoit  vrai.  Et  certes  quant  la  compaignie  y 

i.  Gfr.  Ghastellain,  loc,  cit,,  p.  248. 

2.  Lautens  de  Gand,  qui  cherche  toujours  à  diminuer  les 
prouesses  des  Bourguignons,  dit  qu'on  peut  faire  le  trajet  en 
quatre  heures. 


Si4  BfÉMOIRES  d'OLIVIBR  DE  LA  MARCHE. 

aborda»  ilz  estoient  jà  rassemblez  plus  de  huict  cens 
hommes  de  pied  à  une  enseigne  de  Nostre  Dame,  et 
disoit  on  que  c'estoitle  mestier  des  tisserandz.  Ardiiers 
mirent  incontinent  pied  à  terre  de  Taultre  part  du 
grand  chemin  ;  et,  selon  qu'ilz  abordoient,  ilz  se  met- 
toient  en  bataille,  et  certes  je  regarday  bien  à  loisir  la 
contenance  desditz  Gantois  ;  mais  ilz  estoient  si  effrayez 
et  si  desreiglez,  que  peu  se  mirent  en  ordonnance  pour 
combatre^,  mais  par  monceaulx;  et  si  tost  que  les 
archiers  se  trouvèrent  deux  cens  à  terre,  ilz  crièrent  : 
c  Nostre  Dame,  Bourgoingne  !  »  et  coururent  sus  aux 
Gantois,  moult  fièrement  ;  et  les  Gantois,  pour  toute 
deffense,  s'enfuyrent  par  la  maladrerie  et  par  le  faux- 
bourg,  contre  Gand  ;  et  bien  le  pouvoient  faire,  car 
ilz  furent  assailliz  sur  costiere,  parquoy  ilz  avoient  le 
chemin  de  la  ville  à  leur  commandement.  Les  honunes 
d'armes  commencèrent  à  approucher  et  les  gens 
d'armes  à  cheval  ;  et  dura  la  chasse  et  la  tuerie  des 
Gantois  jusques  aux  portes  de  la  ville,  et  plusieurs 
furent  dedans  les  derrenieres  barrières  et  par  dedans 
les  maisons  du  fauxbourg  de  la  maladrerie.  Plusieurs 
Gantois  estoient  mussez  soubz  les  lictz  et  es  chambres, 
planchiers  et  ceUiers,  chascun  qui  mieulx  mieulx,  pour 
garantir  sa  vie  ;  mais  les  archiers  et  gens  de  pied  char- 
choient  les  maisons  et  les  prenoient  et  occioient  sans 
mercy  et  sans  rançon  ^  ;  et  n'est  pas  à  doubter  que  la 

i.  Meyer  cite  cependant  la  vaillance  d'un  boucher,  nommé  Cor- 
neille Sneysson,  qui,  blessé  aux  deux  jambes  et  tombé  sur  les 
genoux,  ne  cessa  pas  de  combattre  d*une  main,  tandis  que  de 
l'autre  il  tenait  sa  bannière,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  tué. 

2.  Les  Gantois  ou  leurs  alliés  perdirent  «  au  lever  da  siège 
d'Audenarde,  •  dit  Ghastellain,  loc.  cit.,  p.  250,  bien  deux  mille 
hommes. 


MÉMomBS  d'ouyier  de  la  marche.       S45 

ville  de  Gand  ne  fust  en  grand  effroy  de  œste  chose. 
Sonnèrent  leur  beffroy  et  coururent  à  la  porte  à  moult 
grant  nombre  de  gens ,  et  le  duc  de  Bourgoingne,  le 
conte  de  Gharrolois,  son  filz,  et  toute  la  bataille  se 
mirent  en  ordonnance  au  moulin  à  vent  dessusdit,  en 
attendant  ceuhc  qui  chassoient  les  ennemis  ;  et  estoit 
jà  basse  vespre,  et  bien  tart  quant  tous  furent  reve- 
nuz  et  rassemblez.  Si  prit  le  duc  conseil  qu'il  estoit  de 
faire,  et  fîit  conseillé  d'aller  à  Gavre,  pour  essayer  se 
ceulx  de  la  place  se  vouldroient  rendre  au  duc  pour 
Tesbaïssement  du  siège  levé,  et  fut  toute  nuict  quant 
le  duc  y  arriva  ;  et  se  logea  chascun  sans  grant  ordre 
pour  celle  nuict,  les  ungs  es  maisons,  les  aultres  es 
jardins  et  es  champs,  et  toute  nuict  tirèrent  ceulx  du 
chastel  sur  nos  gens^,  et  par  le  villaige,  de  canons  et 
de  serpentines,  dont  ilz  estoient  bien  pourveuz,  et  ne 
voulurent  ne  ouyr  ne  parlementer.  Et  le  lendemain 
bien  matin,  le  duc  fit  sonner  les  selles  ;  et  fiit  envoyé 
messire  Robert  de  Miraumont  et  messire  Pierre ,  son 
frère,  accompaignez  de  deux  cens  archiers,  le  chemin 
de  Gand,  pour  sçavoir  se  les  Gantois  estoient  point 
yssuz,  et  le  duc  s'en  retourna  le  droit  chemin  de  Sainct 
Âdrian  de  Grantmont,  et  là  se  logea  et  y  demeura  par 
aucungs  jours. 

Sur  la  fin  d'avril,  le  duc  et  le  conte,  son  filz,  se  tirè- 
rent à  Audenarde  ;  et,  le  premier  jour  de  may,  le  conte 
d'Estampes,  le  seigneur  de  Ravastain,  le  bastard  de 
Bourgoingne,  messire  Anthoine  le  bastard,  le  seigneur 
de  Haulbourdin  et  plusieurs  aultres  cappitaines  firent 
une  course  devant  Gand^  et  vindrent  assez  matin 

1.  Gfr.  Ghastellain,  loc,  cit, 

2.  Cfr.  Mathieu  d'Escouchy,  cb.  lxv,  t.  !•',  p.  397. 


S46  BIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

devant  la  ville,  et  furent  gaignez  deux  ou  trois  forts 
boulovars  sur  eulx.  Mais  finablement  les  Gantois,  à 
grosse  puissance  de  gens  et  d'artillerie,  gardèrent 
leurs  prouchains  fors;  et  ne  fut  faict  aultre  exploict 
pour  celluy  jour,  sinon  qu'ilz  perdirent  plusieurs  vil- 
lains,  prins  et  tuez;  et  advint  que,  tandis  que  Ton 
escarmouchoit  devant  la  ville,  aucungs  des  Gantois  se 
retraïrent  en  une  maison  close  de  fossez,  que  siet  sûr 
les  marestz  ;  ilz  furent  suyvis  et  assailliz  par  gens  de 
toutes  pièces,  qui  les  poursuyvirent  ;  et  à  celluy  assautt 
messire  Jehan,  seigneur  de  Miraumont,  fut  atteint  d'un 
trait  d'arbaleste  à  la  gorge  dont  il  mourut^;  et  fîit 
dommaige,  car  il  estoit  ung  notable  et  vaillant  che- 
vallier. 

Assez  tost  après  le  duc  se  tira  à  Termonde  et  ordonna 
ses  garnisons  fortes  et  puissantes  ^.  Le  conte  de  Sainct 
Pol  et  le  seigneur  de  Gimay  furent  envoyez  à  Âllost. 
Le  conte  d'Estampes  demeura  à  Audenarde  et  le  mares- 
chai  de  Bourgoingne  fut  ordonné  à  Gourtray  et  eust 
bien  trois  cens  lances  de  Bourguignons  ;  et  furent  les 
chiefz  le  seigneur  de  Ray  ^,  le  seigneur  de  Bauchamp, 

1.  V.  Mathieu  d'Ëscouchy,  loc,  etï.,  p.  398.  U  fut  tué  le  i***  mai 
dans  une  sortie  faite  par  les  Gantois.  {Registre  de  la  Collace;  Bar 
rante,  édit.  Gachard,  t.  H,  p.  95,  note  7.) 

2.  Gela  fut  décidé  dans  un  conseil  de  guerre  tenu  à  Audenarde 
le  4  mai  1452.  (Math.  d'Escouchy,  ch.  lxvi,  p.  400.) 

3.  D'après  l'abbé  Guillaume  (HUt,  généaL  des  sires  de  Salins,  1. 1, 
p.  77,  note),  Jean,  seigneur  de  Ray,  Beaujeu,  Gourcelles,  Seveuz, 
etc.,  partagea  ses  biens  entre  ses  enfants  en  1458  et  donna  en  1463 
au  duc  dénombrement  de  ses  terres  de  Ray  et  de  Beaujea.  C'est 
donc  très  probablement  de  lui  qu'il  est  question  ici  (1452)  sous  le 
titre  de  seigneur  de  Ray^  et  non  de  son  fils  Antoine,  comme  le 
prétend  le  même  auteur,  p.  78,  note.  Il  sera  question  plus  loin  de 
ce  dernier  qu'Olivier  de  la  Marche  désigne  d'ailleurs  sous  son  pré- 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S47 

le  seigneur  d'Espiry  et  aultres  ;  et  le  duc,  veant  la 
rivière  de  l'Escault  estre  grande  et  porfonde  devant 
Termonde  et  que  là  convenoit  passer  par  bateaulx 
pour  aller  courre  devant  Gand  et  pour  approucher 
ses  ennemis  d'icelluy  costé,  fît  mander  ouvriers  de 
toutes  pars  pour  faire  un  pont  sur  tonneaulx,  à  cordes 
et  à  planches;  et  pour  garder  et^  deffendre  ledit 
pont,  fît,  oultre  l'eaue,  faire  un  gros  boulovart  de  bois 
et  de  terre,  et  là  se  logèrent  le  seigneur  de  Ternant 
et  le  seigneur  de  Uumieres,  tous  chevalliers  de  la 
Thoison  d'or,  sachans  et  expérimentez  en  armes,  et 
avoient  la  charge  et  conduicte  tant  de  l'ouvrage,  comme 
de  la  garde  d'icelluy  costé. 

Le  jour  de  l'Ascension  Nostre  Seigneur  ^,  au  poinct 
du  jour,  passèrent  le  pont  le  seigneur  de  Lannoy,  le 
seigneur  de  Humiercs,  messire  Jaques  de  Lalain  et 
messire  Jehan,  bastard  de  Renty,  accompaignez  de 
plusieurs  josnes  chevalliers  et  nobles  hommes,  qui 
desiroient  d'eulx  esprouver  contre  les  ennemis,  et 
tirèrent  à  un  gros  villaige  à  trois  petites  lieues  près  de 
là,  que  l'on  appelle  Locres^.  Gelluy  jour  conduisoit 
les  archiers  ledit  messire  Jehan,  bastard  de  Renty,  et 
avoit  avec  luy  la  pluspart  des  archiers  du  duc,  dont  il 
estoit  cappitaine.  Si  passa  une  grande  eaue  qu'il  fault 
passer  à  ung  pont  de  bois,  et  entra  au  villaige  et  mist 
les  Gantois  en  fuyte,  qui  ne  se  doubtoient  point  de  sa 
venue;  et  aucungs  se  retraïrent  en  l'église,  et  tantost 

nom  d'Antoine  et  qui  fut  fait  chevalier  à  Gavre.  (  Voy.  Beaucourt, 
«ur  d'Escouchy,  t.  II,  p.  551.) 

i .  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

2.  18  mai  1452.  V.  Ghastellain,  liv.  III,  ch.  vu,  t.  U,  p.  251. 

3.  Lokeren,  ville  de  la  Flandre  orientale,  à  23  kil.  de  Gand. 


Sis  MÉMOIRES  d'OLIVIBR  DE  LA  MARGRB. 

passèrent  les  autres  chevalliers  et  leurs  routes^  .Si  com- 
mencèrent les  archiers  à  fourrer  et  à  piller  le  villaige, 
et  les  aultres  à  assaillir  ceulx  qui  estoient  retraïctz  au 
clochier  du  mousUer  ;  et  demourerent  en  tel  desroy, 
sans  ordre  et  sans  guet,  près  de  deux  heures  ;  et  tan- 
dis les  cloches  des  villaiges  gantois  sonnèrent  Teffiroy, 
et  les  Gantois  fugitifz  coururent  es  aultres  gros  villaiges 
et  se  rassemblèrent  plus  de  trois  mille  honmies,  et 
vindrent  marcher  en  deux  compaignies,  les  uns  droit 
au  villaige  et  les  aultres  sur  costiere,  à  la  couverte  des 
hayes  et  des  plessis^  ;  et  tant  feirent  qu'ilz  gaignerent 
le  pont  par  où  les  gens  du  duc  estoient  entrez  audit 
villaige  ;  ilz  mirent  le  feu  en  leurs  propres  maisons  et, 
à  l'advantage  du  vent ,  surprindrent,  bruslerent  et 
occirent  plusieurs  de  nos  gens,  et  la  pluspart  mirent 
en  desroy  et  en  fuyte  ^  ;  et  quant  ilz  cuyderent  regai- 
gner  la  rivière  par  le  pont,  ils  trouvèrent  les  Gantois 
qui  leur  couroient  sus  à  longues  picques  et  avec  aii)a- 
lestes,  et  effondroient  chevaulx  et  tuoient  gens  sans 
marcy  ou  respit  ;  et  les  gens  du  duc  repassèrent  la 
rivière,  qui  moult  estoit  grande  et  périlleuse,  à  naoul^ 
de  cheval  et  à  pied,  à  moult  grant  dangier,  et  les  die- 
valliers  qui  la  conduicte  avoient,  mirent  moult  grant 
peine  de  rassembler  et  de  reallier  leurs  gens.  Et 
pour  ce  que  bienfaict  ne  doict  estre  tenu  selé  en  sa 
vérité,  il  fault  bien,  à  ce  besoing,  que  je  parle  du  bien- 
faict et  de  la  vaillance  que  fit  ce  jour  le  bon  chevallier 
messire  Jaques  de  Lalain.  Il  couroit  en  sa  personne  là 

i.  Routes,  compagnies,  troupes. 

2.  Jardins  clos. 

3.  Cfr.  Ghastellain,  loc.  cit.,  p.  255. 

4.  A  la  nafçc. 


MÉMOIRES  D'OLrVIER  DE  LA  MARCHE.  S49 

OÙ  il  veoit  la  plus  grant  presse  d'ennemis  et  le  plus 
grant  besoing  pour  ses  gens  secourir.  Il  combattoit 
Tespée  au  poing,  conune  ung  chevallier  sans  peur  et 
sans  double,  passa  et  reppassa  la  rivière  par  plusieurs 
fois,  et  saulva  si  grant  nombre  de  gens  de  mort  et  de 
péril,  que  tous  luy  donnèrent  l'honneur  de  la  journée  ; 
et  disoient  au  retour  tous  les  compaignons,  en  géné- 
ralité, que  la  chevallerie  de  messire  Jaques  de  Lalain 
les  avoit  préservez  de  mort^.  Cinq  chevaulx  eust  occis 
soubs  luy  celluy  jour,  et  quant  il  cuyda  avoir  tout 
achevé  et  mis  ses  gens  à  saulveté  devant  luy,  comme 
le  bon  pasteur  faict  ses  brebis,  il  sceut  que  son  frère 
Philippe  de  Lalain  estoit  encloz  des  ennemis.  Si 
retourna  et  fut  suyvi  d'aucungs,  et  à  force  d'armes 
rescouyt  son  frère  des  ennemis.  Et  qui  me  demande- 
roit  qui  furent  ceulx  qui  le  suy virent,  et  dont  il  se 
loua  fort  de  leur  bonne  compaignie  pour  celluy  jour, 
certes  je  le  sçay  par  ledit  messire  Jaques  ;  et  fut  Gas- 
part  de  Dourtan,  ung  escuyer  bourguignon,  qui  fit 
armes  à  luy  en  Bourgoingne,  Jehan  Rasoir,  escuyer  de 
Hainnault,  son  serviteur,  qui  fit  armes  aussi  en  Bour- 
goingne contre  Michault  de  Certaines,  comme  il  est 
escript  cy  dessus,  et  un  fol  joyeux,  qui  estoit  au  conte 
de  Gharrolois,.  nommé  Andrieu  de  la  Plume  ;  et  de  ces 
trois  se  loua  fort  le  chevallier,  pour  celluy  jour,  sur 
tous  aultres.  Finablement  se  partit  la  journée  à  foulle 
et  à  perte  de  nos  gens,  mais  touteffois  perdirent  les 
Gantois  trop  plus  de  gens,  sans  comparaison,  que  ne 
feirent  les  nostres,  et  le  duc  de  Bourgoingne,  qui  bien 

1 .  Gfr.  CShastellain,  loc.  cit.,  p.  259.  D'après  le  Begistre  de  la 
Collaee,  cité  par  Gachard,  op.  cit.,  t.  H,  p.  96,  note  2,  soixante- 
dix  des  gens  du  duc  périrent  dans  cette  affaire. 


250  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

sçavoit  que  ses  gens  avoient  eu  à  souffrir,  les  attendit 
au  boulovart  oultre  la  rivière,  et  là  fit  appourter  son 
souper  ;  et  souperent  avecques  luy  les  chevalliers  qui 
avoient  esté  à  la  journée ,  et  fît  seoir  messire  Jaques 
de  Lalain  emprès  luy  et  au  dessus  de  luy,  et  dit  qu'il 
vouloit  tenir  les  anciennes  bonnes  coustumes,  qui 
estoient  que  l'on  debvoit  honorer  le  meilleur  dieval- 
lier  du  jour. 

Le  duc  de  Bourgoingne,  veant  que  le  pont  qu*il 
avoit  fait  faire  estoit  fort  assez  pour  passer  grant  année, 
et  que  les  tonneaulx,  les  cordes  et  les  planches  levoient 
et  soubstenoient  tel  faiz  que  l'on  leur  vouloit  bailler, 
si  prit  conseil  de  faire  passer  et  courir  plus  grande 
puissance,  et  assez  tost  après  la  journée  devant  dicte, 
le  seigneur  de  Gry  eust  la  charge  et  fut  chief  pour  cel- 
luy  jour,  et  menoit  et  conduisoit  l'estendart  du  duc 
de  Bourgoingne,  et  le  pourtoit  pour  celluy  jour,  Ifail- 
lart  de  Fleschin,  ung  escuyer  de  Picardie,  escuyer  d'es- 
cuyrie  du  duc,  et  fut  accompaigné  icelluy  estendard 
par  Adolf ,  monseigneur  de  Gleves,  nepveur  du  duc,  par 
Gornille,  bastard  de  Bourgoingne,  le  seigneur  de  Ter- 
nant,  messire  Jaques  de  Lalain  et  moult  d'aultres  sei- 
gneurs, qui  passèrent  le  pont  par  un  mardy  ^,  et  pour 
ce  qu'on  fut  adverti  que  les  Gantois  estoient  en  grant 
nombre  en  ung  villaige  my  chemin  de  Termonde  et 
de  Gand,  nommé  Hovermaire^,  et  gardoient  un  hault 
et  puissant  boulovart  qu'ilz  avoient  fait  pour  garder 
et  deffendre  icelluy  vilaige  de  Hovermaire,  si  mardia 
la  corapaignie  celle  part;  et  le  conte  de  Sainct  Pol, 
messire  Jehan  de  Gry,  messire  Jaques  de  Lucemboui^, 

1 .  Probablement  le  23  mai. 

2.  Overmeire,  à  15  kil.  de  Termonde. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S51 

et  plu«eurs  aultres,  grandement  et  noblement  accom- 
paignez,  eulx  mandez  et  advertiz  par  le  duc  de  Bour- 
goingne,  se  partirent  de  leur  garnison  d'Âllost  et 
vindrent  à  Termonde  et  passèrent  le  pont  en  moult  bel 
ordre,  suyvant  la  première  compaignie  ;  et  le  seigneur 
de  Gry  et  sa  route  tiroit  tousjours  avant;  et  furent 
ordonnez,  par  manière  d'avancheurs^,  le  seigneur  de 
Temant  et  messire  Jaques  de  Lalain,  accompaignez  de 
Midiault  de  Ghaugy,  d'Anthoine  de  Lomay  et  aultres. 
Si  trouvèrent  les  Gantois  sur  leur  boulovart  en  grant 
nombre  et  en  grant  appareil  de  deffense,  et  me  sou- 
vient que  le  seigneur  de  Temant,  en  sa  personne, 
monstra  la  compaignie  des  *  ennemis  et  dit  :  c  Beaulx 
c  seigneurs,  velà  les  ennemis  et  rebelles  de  nostre 
€  prince.  Or  y  perra^  ce  jourd'huy  qui  bien  le  fera,  i 
Et  prestement  furent  pointes  de  soulliez  couppées,  et 
honmies  d'armes  et  archiers  se  mirent  à  pied,  qui 
mieulx  nueulx.  Là  furent  chevalliers  nouveaulx  faictz 
en  grant  nombre  par  le  seigneur  de  Gry  :  Adolf  ,  mon- 
seigneur de  Gleves,  Gomille,  bastard  de  Bourgoingne, 
Philippe  de  Gry,  fils  du  seigneur  de  Gimay ,  Jehan  de 
la  Tremoille,  seigneur  de  Dours  ;  Guy  de  Brimeu,  sei- 
gneur d'Hymbercourt  ;  Philippe  de  Grevecueur,  sei- 
gneur d'Ëscordes,  Gharles,  fils  du  seigneur  de  Ternant, 
Philippot^de  Jaucourt,  seigneur  de  Villarnoul,  et  grant 
nombre  d'aultres,  dont  et  des  noms  ^  je  n'ay  peu  rete- 

i.  «  Avantcoureurs.  > 

2.  c  Monstra  les.  > 

3.  Il  paraîtra,  on  verra. 

4.  Philibert,  d'après  La  Ghenaye-Desbois,  Dict.  de  la  noblesse, 
t.  Vin,  p.  206.  Son  oncle  Philippe  ou  Philippot,  mort  sans 
alliance,  n*était  pas  seigneur  de  Villarnoul. 

5.  c  Les  noms  desquels.  >  Ces  noms  sont  donnés  par  Ghastel- 


25S  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

nir  et  sçavoir;  et  selon  que  chevalliers  nouveaolx 
estoient  faictz,  ilz  marchoient  contre  ledit  boulovart, 
qui  fut  promptement  assailli.  Hais  les  Gantois,  quant 
ilz  virent  venir  enseignes  et  gens  les  ungs  après  les 
aultres  et  que  Ton  les  assailloit  si  bauldement,  ilz  se 
mirent  à  la  fuyte  et  abandonnèrent  les  deffenses,  et 
furent  chassez  pesle  mesle,  et  plusieurs  en  y  eust  oc- 
ciz,  mais  ilz  avoient  grant  advantaige,  tant  pour  ce 
qu'il  falloit  gaigner  et  monter  ledit  boulovart  sur  eulz 
conmie  pour  ce  qu'ilz  estoient  legierement  armez,  et 
le  chauld  estoit  grant,  et  le  sablon  pesant  et  ehaold  à 
marcher  et  fort  au  desavantaige  de  nos  hommes 
d'armes  ;  et  certes  l'ung  des  premiers  hommes  que  je 
veiz  sur  le  boulovart  fut  messire  Jaques  de  Lalain. 
Messire  Adolf  de  Gleves  et  messire  Gomiile,  bastard 
de  Bourgoingne,  montèrent  promptement  sur  ledit 
boulovart  sans  attendre  et  sans  marchander,  et  poun- 
suyvirent  les  ennemis  moult  longuement  à  pied,  et 
me  souvient  que  Guillaume  de  Sainct  Songne,  ung 
moult  notable  escuyer  qui  gouvemoit  et  avoit  norry 
ledit  bastard  de  Bourgoingne,  courut  audevant  et  l'ar- 
resta  et  luy  dist  :  <  Gonmient,  monseigneur,  voulez 

<  vous,  par  vostre  verdeur  et  jeunesse ,  mectre  ceste 

<  noblesse  en  dangier,  qui  vous  suit  en  pesantes  armes, 

<  par  telle  chaleur  et  à  pied  qu'il  faut  les  plusieurs  por- 

<  ter  et  soubstenir  par  les  bras?  Vous  debvez  estre  le 

<  chastel  et  lé  fort  où  tous  les  aultres  se  doibvent  ras- 
«  sembler  et  fortifïîer  ;  et  l'on  ne  vous  peult  consuyr 
c  ne  ratteindre,  et  certes,  se  les  ennemis  retoumoient 
€  et  vous  trouvoient  en  tel  travail  et  desroy,  ceste 

lain,  loc.  cit.,  p.  264.  Il  doit  être  consulté  pour  cette  escarmouche 
d'Overmeire. 


MEMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S53 

c  vaillance  vous  serait  tournée  à  honte«  par  le  dom- 
€  maige  que  à  vostre  cause  pourroit  avoir  la  compai- 
c  gnie.  » 

Le  bon  chevallier,  qui  moult  obeissoit  à  celluy  qui 
Favoit  norry,  s'arresta,  et  se  rassembla  chascung  à 
l'entour  de  luy,  et  tandis  fut  le  boulovart  rompu,  et 
passa ^  messire  Jehan  de  Gry  à  cheval,  qui  estoit  venu 
en  la  seconde  compaignie,  et  passa  son  enseigne  et  sa 
compaignie,  et  chassa  jusques  à  Gand  ;  et  furent  les 
chevaulx  ramenez  à  ceulx  qui  estoient  descenduz  à 
pied  ;  et  tandis  que  ces  choses  se  faisoient,  les  Gan- 
tois estans  à  Locres  ^  en  grant  nombre,  sachans  que 
leurs  compaignons ,  estans  à  Hovermaire ,  avoient  à 
spufifirir,  se  partirent  bien  trois  mille  hommes  et 
vindrent  celle  part  ;  et  cuyderent  enclorre  la  compai- 
gnie par  derrière,  cuydant^  qu'encoires  durast  Tas- 
sault  au  boulovart,  et  si  bien  advint  que  la  compaignie 
qui  avoit  assailli  estoit  desjà  à  cheval,  et  le  conte  Loys 
de  Sainct  Pol  et  sa  compaignie,  qui  ne  s'estoient  bou- 
gez de  la  bataille,  ne  rompu  leur  ordre,  pour  chose 
qui  fust  advenue,  fut  assez  tost  adverti  de  la  revenue 
des  Gantois,  tant  pour  la  pouldre  qui  se  levoit  en  leur 
chemin,  comme  par  aucungs  chevaulcheurs  qui  se 
perceurent  d'eulx.  Si  se  mit  chascun  en  debvoir  et  en 
ordre  pour  recevoir  iceulx  Gantois.  Fièrement  mar- 
chèrent lesditz  Gantois  et  reculèrent  ce  qu'ilz  trou- 
vèrent de  nos  gens,  et  avoient  archiers  et  arbales- 
triers  qui  tiroient  devant  leur  bataille.  Si  trouvèrent 
ung  grant  fossé,  où  ilz  s'arresterent,  se  mirent  en 

1.  c  A  cheval  monta.  > 

2.  Lokeren. 

3.  c  Pensans.  • 


254  MÉMOIRES  d'OUYIER  de  la  MARCm. 

bataille  et  attendirent  les  ungs  les  aultres,  et  nos  gens 
approucherent  et   entrèrent   partie  en   ung  diamp 
devant  eulx,  et  de  costé  furent  envoyez  environ  œnt 
archiers,  qui  tirèrent  tous  à  une  fois  sur  costiere;  et 
conunença  le  bu  et  le  cry  de  toutes  pars,  et  preste- 
ment se  rompirent  lesditz  Gantois  et  se  mirent  en 
fuyte  ;  et  certes  il  en  mourut  bien  à  celle  reDCOotre 
quinze  cens  ^  ;  et  fut  un  droit  enoysellement'  et  ung 
gibier  pour  les  josnes  et  nouveaulx  chevalliers,  dont 
plusieurs  y  en  avoit  qui  estoient  nouveaulx  gens 
d'armes  ;  et  s'en  retourna  la  compaignie  à  Termoode 
celle  nuit,   menant  grant  proye  de  prisonniers,  de 
bagues  et  bestial  conquis  sur  les  ennemis  ^.  Le  vingt 
cinquiesme  jour  de  may  ^,  le  conte  d'Estampes  estant 
à  Audenarde,  fort  accompaigné  de  la  noblesse  et  puis- 
sance de  Picardie,  fit  une  emprinse  pour  aller  gaigoer 
sur  les  Gantois  le  villaige  de  Neve  ^  en  Flandres,  que 
les  Gantois  et  le  peuple ,  leur  aidant  et  bienveuillant, 
avoient  moult  fort  fortiflfié  ;  et  y  estoient  grant  nombre 
de  villains  assemblez.  Si  fit  le  conte  ouvrir  les  portes 
devant  le  jour  et  marcha  l'enseigne  de  messire  Anthoine, 
bastard  de  Bourgoingne,  la  première  ;  et  vindrent  bien 
matin  es   barrières  de  Neve  ;  descendirent  à  -pied 

1.  «  Qaatre  à  cinq  cents,  »  dit  Ghastellain,  p.  268. 

2.  Chasse  aux  oiseaux. 

3.  Trente  prisonniers,  conduits  à  Termonde,  furent  décapités  par 
ordre  du  duc.  Douze,  d'après  d'Ëscouchy,  chap.  lxxiy. 

4.  D'après  Math.  d'Escouchy,  1. 1,  p.  417  et  418,  et  Ghastellain, 
p.  269,  le  comte  d'Estampes  quitta  Audenarde  le  24  mai  etarrita 
le  lendemain  devant  Nevele. 

5.  Nevele,  ville  de  la  Flandre  occidentale  (Belgique),  à  13  kil. 
de  Gand.  —  La  cause  de  cette  expédition  fut  le  récent  incendie 
du  bourg  de  Yive  par  les  Gantois.  Ce  bourg  appartenait  au  comte 
d'Ëtampes. 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  S55 

avecques  les  archiers  le  seigneur  de  Herin,  Guyot 
Dusie,  Errard  de  Digoine,  Sibuet  Pellerin  et  plusieurs 
aultres  josnes  gens,  qui  tousjours  queroyent  à  eulx 
monstrer ,  où  qu'ilz  se  trouvassent  ;  et  fut  l'escarmouche 
si  bien  et  si  hardiement  entreprinse  et  conduicte, 
qu'ilz  rebouterent  les  ennemis  et  entrèrent  audit  vil- 
laige  à  puissance  d'armes^;  et  s'enfuyrent  les  Gantois  à 
petite  perte  de  leurs  gens.  Si  conmiencerent  archiers 
et  compaignons  à  piller  et  fourrer  les  maisons,  pour 
butiner  et  pour  gaigner  ;  et  se  desreiglerent  tellement 
que  les  enseignes  demeurèrent  toutes  seuUes,  excepté 
d'aucungs  gens  de  bien,  à  qui  le  desreigle  et  la  pillerie 
desplaisoit  moult;  mais  aultre  chose  n'y  pouvoient 
faire,  et  tandis  se  rassemblèrent  les  Gantois  fugitifz, 
avecques  les  aultres  qui  leur  venoient  au  secours  ;  et 
vindrent  par  la  porte  par  où  estoient  entrées  les 
enseignes  du  conte  d'Estampes,  et  quant  ilz  les  veirent 
venir,  aucungs  qui  bien  sçavoient  le  desreigle  des 
gens  d'armes  parmy  le  villaige,  farmerent  la  barrière 
qiii  estoit  devant  ung  pont  faict  en  haste  sur  ung  grant 
fossé  parfond  qui  clooit  ledit  villaige.  Mais  incontinent 
y  veindrent  le  seigneur  de  Herin  et  Jehan  de  Chassa, 
dit  le  Benestreu,  et  ung  grant  tas  de  josnes  gens  plains 
de  feu  et  de  couraige,  qui  sans  grant  conseil  ouvrirent 
la  barrière  et,  sans  attendre  archiers  ou  ayde,  mar- 
chèrent dehors  et  coururent  sus  aux  premiers  escar- 
moucheurs  des  Gantois  et  les  reculèrent  jusques  à 
l'umbre  d'une  grosse  censé,  où  Gantois  s'estoient 
embuschez  à  grant  nombre.  Si  saillirent  sur  iceulx 
honunes  d'armes  et  en  occirent  et  blessèrent  ;  et  recu- 

i.  Gfr.  Ghastellain,  loc.  cit.,  p.  269,  et  Mathieu  d'Escouchy, 
ch.  Lxxiu,  1. 1,  p.  416  et  suiv. 


S56  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

lerent  ceulx  qui  se  peurent  saulver  si  lourdement  par 
le  pout  qu'aucuQgs  furent  noyez  et  aultres  en  grant 
dangier.  Là  fut  tué  Sibuet  Pellerin,  qui  moult  vaillam- 
ment s'estoit  monstre  celluy  jour^.  Gelluy  Pellerin 
estoit  ung  escuyer  du  Daulphiné  qui  avoit  esté  norry 
en  la  maison  du  duc  de  Bourgoingne,  et  son  paige 
avecques  moy,  et  mon  compaignon  ;  et  estoit  appa- 
rent,  s'il  eust  vescu,  d'estre  fort  renommé  de  vaillance. 
Là  fut  occiz  le  seigneur  de  Herin,  nonmié  messire 
Anthoine  ^,  ung  chevallier  de  Picardie  vaillant  et  moult 
bon  corps,  Jehannequin  le  Provost^,  Chariot  de 
Moroges  et  aultres  ^  ;  et  là  furent  blessez,  et  en  grant 
dangier,  Errard  de  Digoine,  Guyot  Dusie,  Jehan  de 
Chassa  et  moult  d'aultres,  et  lesquelz  furent  plus  saul- 
vez  par  Tayde  de  Dieu  que  par  aultre  cause  ;  et  de  ce 
cop  se  boutèrent  les  Gantois  dedans  le  villaige,  en 
regaignerent  et  conquirent  bien  la  moitié,  avant  que 
Ton  y  sceut  remédier.  Le  conte  d'Estampes  fit  sonner 
à  Testendard  par  ses  trompettes  et  ne  povoit  ses  gens 
rassembler  ;  et  fit  Philippot  Bourgeois,  ung  escuyer  de 
Nivernoisqui  portoitl'estendard  du  conte,  moult  bon  et 
asseuré  debvoir  ;  et  là  se  rassemblèrent  les  enseignes 
de  messire  Anthoine ,  bastard  de  Bourgoingne  ; 
de  messcigneurs  de  Haulbourdin,  de  Saveuses,  d'Eme- 

1.  V.  Ghaslellain,  loc.  cit.,  p.  273. 

2.  Chastellain  l'appelle  Antoine  de  Hérines.  Son  vrai  nom  était 
Hérin. 

3.  Rollequin  Le  Prévost,  d'après  Chastellain  et  Mathieu  d'Es- 
couchy. 

4.  Vingt-huit  ou  trente  combattants,  dit  Mathieu  d'Escouchy, 
p.  420.  D'après  le  Registre  de  la  Collace,  invoqué  par  M.  Gachard 
(t.  II,  p.  96),  les  Bourguignons  auraient  perdu  200  hommes  tnés 
devant  Nevele  et  les  Gantois  autant. 


BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S57 

ries,  de  Rubempré,  de  Miraumont,  de  Neufville, 
d'Aplaiocourt  et  aultres  ;  et  marchereot  vaillamment 
icelles  enseignes,  sans  attendre  ou  regarder  qui  les 
suyvoit.  Si  reprint  chascun  cueur  et  hardement  et 
marchèrent  vaillamment^  archiers  et  hommes  d'armes, 
et  rebouterent  et  desconfîrent  de  rechef  les  Gantois  ; 
et  de  celle  recharge  receurent  les  Gantois  une  moult 
grant  perte  ^,  car  aucungs,  qui  ne  sçavoient  où  saulver 
ne  garentir,  se  retraïrent  en  grant  nombre  sur  une 
mote  close  d'eaue  et  de  marestz  ;  et  furent  tellement 
bersaillez^  de  traict  qu'ilz  se  vindrent  rendre,  pour  tout 
garant,  es  mains  de  leurs  ennemis,  et  furent  tous  occiz 
sans  mercy.  Moult  fut  le  conte  desplaisant  des  gens 
de  bien  qu'il  avoit  perduz  celluy  jour,  et  aussi  furent 
les  aultres  seigneurs  qui  les  congnoissoyent,  mais  il  les 
convint  passer  et  porter  par  la  fortune  de  la  guerre. 
Si  fut  trouvé  par  conseil  que  l'on  ne  pouvoit  les  corps 
emmener  ;  et  furent  miz  en  une  maison  et  v  fut  bouté 
le  feu,  et  par  tout  le  vilaige  de  Nevel  *  ;  et  se  remist 
le  conte  au  chemin,  pour  retourner  à  Audenarde  ;  mais 
les  villains  du  pays  avoient  les  arbres  abatuz  sur  les 
chemins  et  s'estoient  assemblez  et  armez  ;  et  tout  le 
jour  firent  desroy  et  effroy  ou  devant  ou  derrière  la 
compaignie,  et  bien  le  pouvoient  faire,  car  tout  le  pays 
est  tout  fossillé^,  à  l'advantaige  des  gens  de  pied  et  au 


1.  Mot  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

2.  Huit  cents  à  mille  combattants,  d'après  Mathieu  d'Escouchy, 
p.  421. 

3.  Blessés. 

4.  Mortuos  suos  colligi  jussit  in  quoddam  horreum  quod  cum 
toto  pago  incendit  (Chron,  Trunchin.,  p.  630). 

5.  Rempli  de  fossés. 

n  47 


358  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

desadvantaige  de  ceulx  de  cheval.  Là  fut  tué  ung 
escuyer  maistre  d'hostel  du  conte,  nommé  Jannin 
Dinde  S  et  moult  de  gens  et  de  chevaulx  navrez  et 
blessez  ^,  et  ainsi  se  passa  la  journée. 

Ainsi  se  faisoit  la  guerre  entre  le  duc  et  les  Gantois, 
ses  rebelles,  et  y  eust  moult  d'emprinses  et  de  ren- 
contres faictes  d'ung  costé  et  d'aultre,  et  moult  de  gens 
pillez  et  tuez  par  petites  compaignies^  dont  ensemble 
se  trouveroit  par  grant  nombre.  Et  se  tindrent  assez 
près  de  la  Hamette  et  de  Renais  ^,  par  les  Ikhs  et  par 
les  fortes  bayes,  aucungs  Gantois,  qui  se  nommoient 
les  compaignons  de  la  Yerde  Tente  ^,  qui  firent  moult 
de  maulx  et  de  pillaiges  sur  les  gens  du  duc  ;  et  pour 
ce  que  le  pays  de  Was,  qui  sied  entre  le  Lis  et  TEs- 
cault  ^,  et  aussi  le  pays  des  Quatre  Mestiers  ^,  esUHt  le 
droit  pays  et  la  droite  sourse  et  la  fremignere''  où 
estoit  et  dont  naissoit  le  plus  grant  povoir  de  ceulx  de 

1.  A  lias  d'Inde,  maître  d'hôtel  du  comte  d'Ëtampes. 

2.  Il  s'agit  ici  du  combat  de  Leystrate,  livré  le  jour  môme  de 
la  prise  de  Nevele,  d'après  Ghastellain  (chap.  xi),  le  lendemain,  si 
Ton  s'en  rapporte  à  M.  Gachard  (t.  II,  p.  %,  not«  4).  Math.  d'E»- 
couchy  prétend  que  les  Gantois  perdirent  dans  cette  affaire  envi- 
ron 100  combattants,  et  les  Bourguignons  six  à  huit  personnes 
seulement  ;  selon  le  Registre  de  la  Collace,  les  Gantois  l'auraient  an 
contraire  emporté  et  tué  à  leurs  adversaires  près  de  300  hommes. 
(Gfr.  Gachard,  loc.  cit.,  etKervyn  de  Lettenhove,  Hist.  de  Flandre, 
t.  III,  p.  309.)  — Ghastellain  (ch.  xi,  p.  276)  parle  d'une  perte  totale 
de  1 ,000  hommes  pour  les  Gantois  dans  les  trois  escarmouche-s  dont 
il  vient  d'ôtro  question,  et  Math.  d'Escouchy  de  1,200  à  1,400 
(t.  II,  p.  422),  ce  qui  paraît  bien  exagéré. 

3.  Appelé  aussi  en  langue  vulgaire  Ronsse. 

4.  V.  Chronique  flamande,  Anvers,  1530. 

5.  Plutôt  entre  le  territoire  de  Termonde  et  les  Quatre-Métiers. 

6.  On  appelait  les  Quatre-Métiers  les  villes  d'Hulst,  de  Boa- 
choute,  d'Assenède  et  d'Axel. 

7.  €  Fourmilière,  i 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S59 

Gand,  le  duc  se  deslibera  de  passer  l'Ëscault,  pour 
entrer  en  icelluy  pays  à  toute  puissance. 

Si  fit  au  lieu  de  Tenremonde  son  appareil  et  son 
mandement.  Et  vint  le  duc  Jehan  de  Gleves,  son  nep- 
veur,  moult  bien  accompaigné  de  nobles  hommes  et 
de  crannequiniers  d'Allemaigne.  Et  par  ung  mardi 
dnquiesme  jour  de  juing,  furent  envoyez  les  mares- 
chaux  des  logis,  fourriers  et  aultres^  et  fut  chief  le  sei- 
gneur de  Gontay  -^  pour  lors  maistre  d'hostel  de  la 
duchesse  de  Bourgoingne,  ung  moult  notable,  vail- 
lant et  diligent  chevallier,  et  lequel  estoit  lieutenant 
pour  le  mareschal  de  Bourgoingne,  et  fut  envoyé 
avecques  luy  pour  le  logis  du  conte  de  Gharrolois  ;  et 
pour  chascun  seigneur  y  avoit  gentilz  hommes  envoyez, 
ung  ou  plusieurs,  pour  faire  les  logis.  Gelluy  mardi, 
nous  passasmes  l'eaue  devant  Riplemonde  et  pas- 
sasmes  environ  trois  cens  combatans,  et  trouvasmes 
ung  escuyer  gascon  qui  se  nommoit  Bertrandon^,  et 
lequel  estoit  cappitaine  du  chastel  dudit  Riplemonde. 
Gelluy  nous  dist  tout  hault  :  <  Beaulx  seigneurs,  la 
€  nuict  approche  et  vous  estes  près  de  vos  ennemis  ; 
€  et  suis  asseuré  qu'à  Themesie  ^  a  deux  mille  Gantois 

1.  Afin  de  préparer  le  passage  de  l'Escaat  par  le  duc.  Ghastel- 
lain  dit  que  le  seigneur  de  Gontay  et  un  chevalier  nommé  Fran- 
çois TAragonnais  allèrent  garder  le  logis  le  12  juin  (V.  liv.  III, 
chap.  XVI,  t.  U,  p.  298).  Mais  Olivier  de  la  Marche,  qui  était  parmi 
les  maréchaux  des  logis,  doit  inspirer  plus  de  confiance.  —  En 
1452,  le  5  juin  tombait  un  lundi  ;  il  faut  donc  lire  le  lundi  5  ou 
plutôt  le  mardi  6,  puisque  le  combat  de  Basele,  qui  fut  livré  le 
lendemain,  eut  lieu  un  mercredi. 

2.  Guillaume  Le  Jeune,  seigneur  de  Gontay. 

3.  Bertrandon  de  la  Broquière. 

4.  Tamise,  en  flamand  Teinsche,  gros  village  sur  la  rive  gauche 
de  TËscaut,  à  17  kil.  de  Termonde. 


260  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

c  qui  n'attendent  que  nouvelles  de  vostre  descente  ; 

<  d'aultre  part,  cy  au  plus  près,  en  ce  villaige  que  pou- 

<  vez  veoir,  a  très  grosse  puissance  aprestée  contre 

<  vous.  Si  pensez  de  vous  clorre  et  asseurer  pour  vous 

<  deffendre,  si  besoing  en  avez,  car,  pour  chose  qu'il 

<  en  adviengne,  je  n'ouvriray  le  chastel  que  mon  prince 

<  m'a  baillé  en  garde,  si  je  n'ay  aultres  nouvelles, 

<  lettres  et  enseignemens  de  luy .  »  Si  se  misrent  les 
principauhc  ensemble.  Là  estoit  messire  François  l'Ar- 
ragonnois,  pour  lors  maistre  de  l'artillerie,  qui  avdt 
par  bateauhc  emmené  dix  ou  douze  serpentines,  à 
ligiers  chariotz.  Là  estoit  messire  Jaques,  seigneur  de 
Harchies,  le  seigneur  de  Rabaudanges  ^  et  aultres.  Si 
parla  le  premier  le  seigneur  de  Gontay  et  dist  :  c  Beaubc 

<  seigneurs,  combien  que  le  villaige  soit  tout  bruslé 
c  et  vague,  il  nous  y  convient  choisir  une  place  et  la 
€  clorre  sur  les  ennemis  de  ce  que  nous  avons  d'ar- 

<  tillerie,  et  faire  ung  feu  et  demourer  en  armes  tous 

<  ensemble  ceste  nuict.  >  Si  fut  faict  et  la  place  prinse 
devant  l'église,  et  ordonnez  et  miz  gens  de  bien  à  pied 
et  à  cheval  pour  escoutes.  Et  les  Gantois,  qui  estoient 
à  Yasselle  ^,  si  près  de  nous  que  à  veue  de  villaige, 
firent  grant  guet  de  leur  costé  et  ne  furent  pas  adver^ 
tiz  de  nostre  convive.  Et  pour  celle  nuict  ne  fut  rien 
emprins  les  ungs  sur  les  aultres.  Et  le  lendemain^,  au 
plus  matin,  le  conte  de  Sainct  Pol  et  le  seigneur  de 
Gimay,  qui  conduisoyent  l'avant  garde,  passèrent  en 
leurs  personnes.  Et  le  seigneur  de  Gontay  et  plusieurs 

1 .  Alard,  seigneur  de  Rabodengues  ou  Rabodenges. 

2.  Baersselle  ou  Basele,  village  à  un  quart  de  lieue  de  Rapel- 
inonde,  dit  Ghastellain,  p.  301. 

3.  Mercredi  7. 


BféMomES  d'olivier  de  la  marche.        261 

aultres  leur  allèrent  au  devant.  Si  demanda  le  conte 
audit  seigneur  de  Gontay  où  son  logis  estoit  deslivré, 
lequel  luy  respondit  et  monstra  que  l'on  avoit  desli- 
vré son  logis  à  l'entrée  du  villaige  de  Vasselle  en  cer- 
taines maisons,  mais  il  convenoit  voisiner  avecques 
les  ennemis,  qui  estoient  en  grant  nombre  audit  Vas- 
selle.  Lors  dit  le  conte  de  Sainct  Pol  que  si  près  ne 
pouvoient  loger  sans  débat.  Si  renvoya  les  charrieres 
et  les  bateaulx  où  il  estoit  passé,  et  de  ses  gens  pour 
faire  passer  hastivement  mille  archiers  à  pied  et  trois 
cens  lances  à  deux  chevaulx  pour  hommes  d'armes, 
pour  le  plus.  Et  tandis  allèrent  le  conte  et  le  seigneur 
de  Gimay  ouyr  messe,  et  furent  ceulx  qu'ilz  avoient 
ordonnez  tantost  passez,  car  ilz  avoient  quatre  grans 
charrieres  et  d'aultres  batteaulx  à  passer  gens  de  pied. 
Si  fut  prestement  sonné  et  commandé  que  chascun 
s'apprestast  pour  combatre  les  ennemis  ;  marchèrent 
les  enseignes  qui  furent  passées,  et  ces  archiers  à  pied 
qui  moult  desiroient  de  grever  leurs  ennemis.  Et 
quant  les  Gantois  sentirent  venir  et  veirent  approucher 
les  compaignies,  ilz  se  retraïrent  à  garder  ung  gros  bou- 
lovart  qu'ilz  avoient  faict  et  eslevé  sur  le  grant  che- 
min ^  ;  mais  peu  y  aresterent  que  les  archers  ne  le 
fissent  desemparer.  Et  en  y  eust  plusieurs  mors  et 
prins,  et  les  aultres  s'enfuyrent,  mais  grande  partie 
d'eulx  furent  si  près  hastez  et  suyviz,  qu'ilz  se 
retraïrent  en  une  petite  maison  close  d'eaue  et  aultres 
en  un  moustier.  En  ces  deux  lieux  et  à  une  fois  furent 
Gantois  assailliz  et  dura  l'assault  plus  de  trois  heures. 

1.  Avec  de  Tartillerie  et  des  «  pavais  »,  ditChastellain,  ch.  xvi, 
p.  300.  Le  pavais  était  un  grand  bouclier  qui  protégeait  les 
canonniers. 


26S  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

Et  le  conte  de  Sainct  Pol,  qui  tousjours  doubtoît  la 
rencharge  des  Gantois,  entretenoit  les  hommes  d'armes 
soubs  l'estendard  le  mieulx  qu'il  pouvoit  ;  mais  les 
josnes  gens  estoyent  fors  ^  à  tenir  en  ordre  et  se  desro- 
boient  pour  aller  assaillir  avecques  les  archiers,  et 
tellement  que  les  enseignes  demourarent,  telle  fois 
fut,  petitement  accompaignées  ;  et  le  conte  dist  par 
plusieurs  fois  :  <  Nous  nous  mectons  en  desordre 

<  contre  la  doctrine  de  la  guerre  et  peult  estre  sont 

<  noz  ennemiz  plus  près  que  nous  ne  pensons.  Ghas- 

<  cun  se  veult  advancer  et  cuyde  bien  faire,  mais  je 

<  dy  qu'il  acquiert  assez  honneur  qui  se  garde  de  honte.  » 
Le  seigneur  de  Gimay  mectoit  grant  peine  de  recuil- 
lir  ses  gens,  et  advint  que  l'église  et  le  chastel  furent 
si  fièrement  assailliz  que  les  Gantois  demandèrent  les 
cappitaines  pour  eulx  rendre,  et  allèrent  celle  part  le 
conte  et  le  seigneur  de  Gimay.  Et  tandis  les  Gantois 
qui  se  tenoient  à  Themesie,  et  aultres,  se  assemblèrent 
environ  trois  mille  et  avoient  plusieurs  chariotz  de 
petite  artillerie  et  ligiere,  et  abordèrent  droit  devant 
l'estendard  des  hommes  d'armes  et  trouvèrent  la 
compaignie  en  petit  ordre.  Si  monstrerent  les  Gantois 
à  une  foulle  moult  fièrement  et  se  arresterent ,  pour 
le  creux  d'ung  grant  chemin.  Là  veiz  je  Guy  de  Ben- 
thun,  qui  portoit  l'estendard  du  conte  de  Sainct  Pol, 
marcher  sur  les  ennemis,  sans  regarder  qui  le  suyvoit; 
et  endura  et  soubstint,  sans  desmarcher,  moult  vail- 
lamment, et  fut  moult  longuement  sans  grant  secours 
ou  aide.  Touteffois  chascung  recourut  à  son  enseigne, 
et  revint  le  conte  à  son  estendard,  qui  fiit  suyvi  de 

1.  Difficiles. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  263 

ses  gens  ;  et  d'aultre  part  le  seigneur  de  Gimay  rallia 
les  archiers  et  vint,  à  la  couverte  des  bayes  du  villaige, 
donner  sur  costiere  de  ses  ennemis.  Si  fut  marchié 
sur  eulx  bauldement,  d'ung  costé  et  d'aultre  ;  et  com- 
bien que  les  Gantois  eussent  grant  ordre  et  grant  vou- 
loir,  touteffois  si  se  mirent  ilz  prestement  en  ronpture 
et  desconfiture.  Et  furent  gaignez  leur  cbariotz  et  artil- 
lerie, dont  ilz  avoient  assez  emmené  avecques  eulx,  et 
se  continua  la  cbasse  loing  et  longuement.  Le  duc  de 
Bourgoingne,  qui  fut  de  l'aultre  part  de  la  rivière^, 
ouyt  le  bu  et  la  noise  qui  se  faisoit  à  Tescarmouche 
d'une  part  et  d'aultre.  Si  entendit  que  les  premiers 
avoient  à  besongner^,  et  se  bouta  en  une  petite  na- 
selle,  luy  et  son  fils,  le  conte  de  Gharrolois,  et  son  nep- 
veur  le  duc  de  Gleves,  et  messire  Gornille,  bastard  de 
Bourgoingne.  Et  passa  Teaue,  et,  selon  que  les  gens 
d'armes  passoient,  ilz  les  faisoient  mectre  en  bataille, 
pour  soubstenir  ce  que  besoing  faisoit.  Et  tousjours 
passoient  gens  d'armes  à  force  et  à  puissance  ;  et  chassa 
le  conte  de  Sainct  Pol  jusques  à  ce  que  le  seigneur  de 
la  Hauverdrie  ^  et  aultres  luy  certifièrent  qu'ilz  avoient 
veu  les  Gantois  entreras  barrières  et  fermetezde  Gand^. 
Et  certes  les  Gantois  perdirent  celluy  jour  bien  deux 


1.  Du  côté  du  Brabant*  Il  ne  faisait,  dit  Ghastellain,  qu'arriver 
à  Rupelmonde. 

2.  Il  était  alors  quatre  heures  de  raprès-midi,  et  le  duc  n'avait 
encore  ni  bu  ni  mangé,  parce  qu'on  était  au  mercredi  et  qu'il 
avait  coutume  de  jeûner  au  pain  et  à  Teau  ce  jour-là  et  trois 
autres  jours  par  semaine.  (Ghastellain,  loc,  cit,,  p.  300.) 

3.  Lyon,  seigneur  de  la  Hovarderie. 

4.  Dans  son  orgueil  patriotique,  Lautens  de  Gand  ne  croit  pas 
que  les  faits  se  soient  passés  ainsi.  Il  fait  encore  la  môme  obser- 
vation plus  loin. 


264  MÉMOIRES  d'OUVIËR  DE  LA  MARCHE. 

mille  hommes  et  le  bon  duc  recuillit  les  seigneurs  et 
les  compaignons  moult  agréablement. 

Durant  l'escarmouche  passoyent  les  gens  d'armes, 
comme  dit  est.  Le  conte  d'Estampes,  qui  pour  ce  jour 
faisoit  l'arriére  garde,  fut  adverti  que  aucuns  Gantois 
vouloient  rompre  une  digue,  par  quoy  l'eaue  pouvoit 
grever  et  nuire  l'armée,  comme  l'on  disoit.  Si  fist 
passer  des  archers  en  petit  nombre,  qui  rompirent 
icelle  emprinse,  et  en  tuèrent  et  prindrent.  Et  ainsi  se 
passa  celle  journée,  et  dura  le  passage  des  gens 
d'armes  celluy  jour,  et  la  pluspart  du  jeudy  ^  ;  et  estoit 
la  compaignie  grosse  et  belle,  car  le  duc  de  Gleves 
vint  servir  le  duc,  son  oncle,  à  quinze  cens  chevaulx*, 
gens  bien  montés  et  armez  à  la  façon  et  guise  d'Âlle- 
maigne  ;  et  disoit  on  l'armée  du  duc  de  Boui^oingne 
de  huict  à  neuf  mille  combatans,  et  non  plus. 

Le  vendredy^  au  poinct  du  jour,  fut  faicte  ung 
alarme;  et  se  tira  chascun  à  son  enseigne,  armé  et 
embastonné  comme  il  appertient  ;  et  fut  ordonné  que 
chascun  seroit  à  pied,  excepté  les  chevaulcheurs  et 
descouvreurs,  au  nombre  de  cent  chevau  ligiers,  pour 
sçavoir  des  nouvelles  et  convive  des  ennemis.  Se  tira  le 
duc  et  ses  enseignes  en  une  grande  place  qui  est  entre 
Vasselle  et  Ruplemonde^,  et  sur  la  venue  de  œulx  de 

1.  I^e  jeudi  8  juin. 

2.  Cfr.  Chastellain,  loc.  cit.,  p.  301. 

3.  Le  vendredi  9  juin  1452  (Gfr.  Chastellain,  chap.  xvii).  I^Es- 
couchy,  t.  U,  p.  3,  donne  un  court  récit  du  combat  de  Basele  et 
passe  sous  silence  celui  de  Rupelmonde  qui  eut  lieu  deux  jonrs 
après  et  auquel  la  Chronique  de  Chastellain  donne  aussi  le  nom  de 
bataille  de  Bar  selle. 

4.  Un  peu  en  arrière  par  rapport  à  l'avant-garde.  C'était  le  corps 
d'armée  principal. 


BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  BIARGHE.  265 

Gand  * .  Hervé  de  Meriadet  portoit  celluy  jour  l'esten- 
dard  du  duc,  et  le  conduisoit  le  bastard  de  Bour- 
goiogne,  qui  moult  bien  le  sçavoit  faire.  Et  combien 
que  le  conte  Charles  fust  josne  et  en  sa  première 
armée,  touteffois  il  marchoit  ou  l'espée  ou  le  baston 
au  poing;  et  tenoit  gens  en  ordre  et  en  bataille,  et  se 
faisoit  doubter  et  obéir  ;  et  monstroit  bien  que  le  cueur 
luy  disoit  et  apprenoit  qu'il  estoit  prince,  né  et  eslevé 
pour  aultres  conduire  et  gouverner.  Fiere  chose  fut  à 
voir  telle  assemblée,  telle  noblesse  et  tel  peuple; 
dont  seulement  la  fierté  de  l'ordre,  la  resplendisseur 
des  pompes  et  des  armures,  la  contenance  des  esten- 
dars  et  des  enseignes,  estoit  souffisant  pour  esbahir  et 
pour  troubler  le  hardement  et  la  folle  emprinse  du 
plus  hardi  peuple  du  monde;  et  demourerent  les 
batailles  en  ordre  jusques  il  fut  haulte  heure,  que  les 
chevaulcheurs  rapportèrent  que  ce  n'es  toit  riens.  Si 
se  retraïct  chascun  en  son  logis.  Et  certiffie  que,  avant 
qu'il  fust  midy,  l'on  eust  deux  où  trois  alarmes  en  Tost, 
suivans  l'ung  l'aultre  ;  et  sailloient  les  enseignes  hors 
du  logis,  et  les  gens  armez  à  pied  et  à  cheval  ;  et,  à  ce 
que  j'entendis  depuis,  ce  fut  par  les  chevaulcheurs, 
qui  veirent  saillir  ceulx  de  Gand  et  leur  charroy  ^,  se 
mettans  en  ordre  autour  de  leur  ville  ^  pour  venir  com- 

1.  Ghafitellain  (ch.  xvii)  dit  que  le  duc  de  Glèves  fut  chargé  de 
garder  la  route  par  laquelle  les  Gantois  pouvaient  venir  sur 
Rupelmonde.  Il  avait  avec  lui  Adolphe  de  Glèves,  son  frère,  le 
comte  de  Homes,  les  seigneurs  de  I^alaing  et  de  Temant,  et 
Simon  de  Lalaing,  auquel  était  confié  Tétendard  du  comte 
d'Étampes,  chef  de  Tarrière-garde. 

2.  Au  nombre  de  13  à  14,000  combattants,  dit  Ghastellain,  avec 
c  bannières,  charrois,  pavois,  couleuvrines  et  artillerie.  »  (Loc. 
cit.,  p.  301.) 

3.  Ge  récit  a  paru  invraisemblable  à  certains  commentateurs, 


S66       MéMomES  d'olivier  de  la  marche. 

batre  leur  seigneur,  et  dout  messire  Loys  de  Mamines^ 
fit  le  vray  rapport,  comme  vous  orrez  cy  après. 

Gelluy  jour,  environ  une  heure  après  midy,  le  duc, 
qui  fut  adverti  que  les  Gantois  à  tout  effort  estoient 
yssuz  de  Gand  pour  venir  leur  seigneur  assaillir  et 
combatre,  se  mit  aux  champs,  les  archiers  à  pied  et 
les  aultres  à  cheval  ;  et  fut  le  champ  prins  entre  Ruple- 
monde  et  Yasselle;  et  laissa  le  duc  approdiar  les 
Gantois,  et  venir  jusques  au  villaige,  et  le  plus  avant 
que  faire  se  peust.  Le  conte'  de  Sainct  Pol  et  messire 
Jehan  de  Grouy  eurent  la  première  escarmoudie  ;  et  le 
duc  de  Bourgoingne  envoya  le  duc  de  Gleves  et  sa 
compaignie  tenir  le  visaige  à  la  venue  de  Themesie,  où 
l'on  disoit  que  s'estoit  assemblé  grant  nombre  de 
Gantois  ;  et  doubtoit  on  qu'ilz  ne  vinssent  à  puissance 
de  oosté  ou  par  derrière  ;  et  à  ceste  cause  fut  mise  la 
bataille  du  duc,  par  deux  ou  trois  fois ,  à  rechange  de 
place.  Là  fit  le  bon  duc  chevalliers  de  sa  main,  Jehan* 
de  Portugal,  filz  du  duc  de  Goymbres,  Philippe  Pot, 
seigneur  de  la  Rochelle^,  Guillaume  Raolin,  seigneur 
de  Beauchamp,  Guillaume  de  Sainct  Songne,  Midiau 
de  Ghaugy,  Ânthoine  et  Philippe,  bastards  du  duc 
Anthoine  de  Brabant^,  et  moult  d'aultres.  Là  vciz  je 


qui  font  observer  que  l'armée  du  duc  de  Bourgogne  était  alors  à 
huit  grandes  lieues  de  Gand.  Us  pensent  qu'il  s'agit  ici  de  la  Tille 
de  Tamise. 

1 .  Louis  de  Mamines  avait  été  chargé  de  faire  enterrer  les  morts 
du  combat  de  Basele.  C'est  pendant  qu'il  se  livrait  à  cette  opérai 
tion  qu'il  aperçut  les  Gantois  approcher.  (V.  Ghastellain,  loc,  dt.) 

2.  «  L'infant  Jehan.  » 

3.  Lisez  :  la  Rocfie. 

4.  Antoine  et  Philippe  étaient  bâtards,  non  pas  du  duc  Antoine 
de  Brabant,  tué  à  Azincourt,  mais  de  son  second  fils  Philippe, 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S67 

messire  Loys  de  la  Yieville,  seigneur  de  Sains,  rele- 
ver bannière;  et  le  présenta  le  roy  d'armes  de  la 
Thoison  d'or;  et  ledit  messire  Loys  tenoit  en  une 
lance  le  pennon  de  ses  plaines  armes  ;  et  dist  ledit 
Thoison  :  c  Mon  très  redoubté  et  souverain  seigneur, 
€  vecy  vostre  humble  subject  messire  Loys  de  la 
€  yiesville,  yssu  de  ancienne  bannière  à  vous  sugecte  ; 
€  et  est  la  seigneurie  de  leur  bannière  es  mains  de  son 
€  aisné  ;  et  ne  peut  ou  doibt,  sans  mesprendre ,  por- 
€  ter  bannière  quant  à  la  cause  de  la  Yiesville ,  dont 
€  il  est  yssu  ;  mais  il  a  par  partaige  la  seigneurie  de 
€  Sains,  anciennement  terre  de  bannière.  Parquoy  il 
€  vous  suppUe,  considérée  la  noblesse  de  sa  nativité 
€  et  les  services  faictz  par  ses  prédécesseurs,  qu'il  vous 
€  plaise  de  le  faire  banneret  et  le  relever  en  bannière  ; 
€  et  il  vous  présente  son  pennon  armoyé^  souffisam- 
€  ment  acoompaigné  de  vingt  cinq  hommes  d'armes 
€  pour  le  moins,  comme  est  et  doit  estre  l'ancienne 
€  coustume.  »  Le  duc  luy  respondit  que  bien  fust  il 
venu,  et  que  voulentiers  le  feroit.  Si  bailla  le  roy 
d'armes  ung  cousteau  au  duc,  et  prit  le  pennon  de  ses 
mains;  et  le  bon  duc,  sans  oster  le  gantelet  de  la  main 
senextre,  fit  ung  tour  autour  de  sa  main,  de  la  que- 
hue  du  pennon,  et  de  l'aultre  main  couppa  ledit  pen- 
non^, et  demoura  quarré;  et,  la  bannière  faicte,  le 
roy  d'armes  bailla  la  bannière  audit  messire  Loys,  et 
luy  dit  :  c  Noble  chevallier,  recevez  l'honneur  que 

qui  fnt  dnc  de  Brabant  après  son  frère  aine  Jean  en  1426,  et  mou- 
rut le  4  août  1430. 

1.  Fascé  d'or  et  d'azur,  à  trois  annelets  de  gueules  rangés  en  chef 
et  brochant  sur  les  deux  premières  fasces. 

t,  Ghastellain  rapporte  aussi  cette  particularité,  ch.  xvii. 


Sl68  BIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

c  VOUS  faict  aujourd'huy  vostre  seigneur  et  prince  ;  et 
c  luy  soyez  aujourd'iiuy  bon  chevallier  et  conduysez 
c  vostre  bannière  à  Thonneur  de  vostre  lignaige.  >  Et 
fut  ainsi  le  seigneur  de  Sains  relevé  en  bannière  ;  et 
prestement  se  présenta  messire  Jaques,  seigneur  de 
Harchies,  en  Hainnault,  et  porta  son  pennon  souffi- 
sanunent  accompaigné  de  gens  d'armes,  siens  et 
d'aultres,  qui  Taccompaignoient.  Geluy  messire  Jaques 
requit  à  son  souverain  seigneur,  comme  conte  de 
Hainnault,  qu'il  le  fîst  banneret  en  la  seigneurie  de 
Harchies;  et,  à  la  venté,  bien  luy  devoit  estre  accordé, 
car  il  estoit  ung  très  vaillant  chevallier  de  sa  personne, 
et  avoient  luy  et  les  siens  honnorablement  servi  en 
toutes  guerres.  Si  luy  fut  accordé  ;  et  fut  faict  banne- 
ret celluy  jour  le  seigneur  de  Harchies.  Et  de  ces  deux 
bannières  je  faiz  différence  d'aultant  que  Tung  relevé 
sa  bannière,  et  l'aultre  entre  en  bannière;  et  tous  deux 
sont  nouveaulxbannerets  celluy  jour,  comme  dit  est  ;  et 
ay  voulontiers  ceste  chose  escripte  affin  que  ceulx  qui 
après  viendront  saichent  ce  que  j'ay  apprins  et  com- 
prins  des  cérémonies  appartenantes  à  noblesse,  pour 
en  cuillir  le  fruit  et  laisser  le  mauvais.  Ainsi  se  firent 
chevalliers  et  bannières  ;  et  le  conte  de  Gharrolois  fai- 
soit  chevalliers  en  sa  première  bataille,  et  apprenoit 
œuvres  de  prince  à  faire.  Là  feist  il  chevallier  Jehan 
de  Rosymboz,  seigneur  de  Formelles,  son  second 
chambellan,  et  Beaudoin  de  Noyelles,  son  maistre 
d'hostel ,  et  moult  d'aultres  dont  il  ne  me  souvient. 
Le  conte  d'Estampes  et  messire  Anthoine,  bastard  de 
Bourgoingne,  tenoient  une  moult  grosse  arrière  garde, 
ainsi  que  sur  costiere ,  pour  joindre  et  pour  secourir 
se  besoing  faisoit  ;  et,  comme  dit  est,  sur  l'avant  garde 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S69 

cheut  rescarmouche,  et  se  trouvèrent  les  Gantois  en 
moult  grant  nombre.  Si  œmmencerent  trompettes  à 
sonner,  artilleries  à  pouldre  de  toutes  pars  à  tirer,  et 
archiers  à  huer,  à  marcher,  et  à  tuer^  de  moult  grant 
couraige  ;  là  s'avança  messire  Jaques  de  Lucembourg 
chevaleureusement,  sur  ung  coursier  bon  et  puissant  ; 
mais  le  cheval  fut  abatu  soubs  luy  par  les  Gantois,  et 
y  eust  de  grands  armes  faictes  à  le  secourir  et  res- 
courre.  Fièrement  fut  la  première  poincte  combatue  ; 
et  les  Gantois  ne  peurent  le  traict  ne  le  faiz  des  gens 
d'armes  porter  ne  souffrir  ;  et  se  misrent  à  la  fuyte  et 
desroy,  et  se  misrent  les  dereniers  et  seconds  à  fiiyr, 
de  Tefifroy  des  premiers.  Advint  que  messire  Cornille, 
bastard  de  Bourgoingne,  quant  il  veit  les  Gantois 
branler,  se  desroba  de  la  bataille  où  il  estoit  avecques 
le  duc,  son  père,  et  fut  suivy  des  josnes  gens  de  sa 
chambre  en  petit  nombre,  comme  Jaques  Dorsan^, 
Pierre  Chenu,  Thierry  de  Charmes,  Jehan  de  Long- 
champ,  et  peu  d'aultres;  et  vint  passer  le  chevallier  à 
ung  passaige,  si  rencontra  les  Gantois  à  grosse  flotte, 
qui  s'enfuyoient  ensemble  et  serrez.  Si  ne  regarda  pas 
le  noble  chevallier  ne  quel  nombre  ne  quels  gens, 
mais  coucha  sa  lance  et  les  rompit,  et  en  abatit  plu- 
sieurs de  celluy  rencontre  ;  et  fut  suyvi  couraigeuse- 
ment  des  nobles    hommes    dessusditz.    Mais    ainsi 
advint  que  fortune,  qui  a  les  yeulx  bandez,  et  qui  ne 
congnoist  ne  ne  veult  grant  ne  petit  congnoistre,  ains 
de  sa  perverse  condiction  et  propriété  irraisonnable 
ressemble  l'aigle  ou  l'oiseau  de  proye  qui  se  Sert  parmi 
les  coulombs,  et  ne  quiert  ne  demande  que  des  meil- 

1.  •  Tirer.  » 

2.  Lisez  :  éPOrsans, 


270  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

leurs  pour  sa  pasture  et  proye,  ainsi  fortune  guida  la 
picque  ou  la  lance  aiguë  d'un  viUain  maudit  et  (fea- 
loysJ  ;  et  fut  atteint  le  noble  chevallier  en  la  boudie 
d'un  cop  en  monstant,  tellement  qu'il  eut  la  teste  per- 
cée en  dessus,  et  luy  cheut  le  sang  et  la  cervelle  en  la 
bouche,  et  prestement  mourut.  De  grans  armes  fir^dt 
les  nobles  homnïes  dessusditz,  et  grans  diUgences; 
et  moult  y  eut  de  Gantois  piteusement  oods,  tant 
pour  la  desconfiture  que  pour  la  vengeance  d'icelle 
mort;  et  fut  l'endemain  certifiié,  par  gens  à  ce  com- 
mis, que  l'on  avoit  compté  sur  le  heu  plus  de  trois 
mille  hommes^  mors.  L'honneur,  la  journée  et  la  vic- 
toire demeura  au  duc  ;  mais  il  fit  si  grant  perte,  et 
la  maison  de  Bourgoingne,  en  la  mort  du  bastard,  que 
la  vengeance  de  cent  mille  villains  mors  à  ceste  cause 
ne  saurait  la  perte  satisfaire.  Grant  deuil  et  grant 
regretz  fit  le  bon  duc  à  part  de  son  bastard,  que 
moult  aymoit^.  Si  fit  le  conte  de  Charrolois,  et  messire 
Ânthoine,  bastard  de  Bourgoingne,  son  frère;  et  de 
là  en  avant  ne  fut  plus  appelé  ledit  messire  Ânthoine 
par  son  nom,  mais  bastard  de  Bourgoingne  seulle- 
ment.  Ainsi  se  deppartit  celle  journée;  et  le  corps  de 
messire  Cornille  fut  envoyé  à  Brucelles,  et  le  fit  enter- 
rer la  duchesse  à  Saincte  Goule  ^,  moult  honnoraUe- 

i.  Six  mille,  dit  Ghastellain.  Mais  ce  chiffre  est  très  exagéré. 

2.  Ghastellain  s'exprime  presque  dans  les  mômes  termes,  p.  306. 

3.  Sainte-Gudule.  Gornille  fat  inhumé  dans  le  chœur  de  Sainte- 
Gudule,  près  des  enfants  légitimes  du  duc,  mais  dans  un  tom- 
beau séparé.  Il  était  fils  de  Gatherine  Scaers  et  laissa  lui^^néiiM 
deux  fils  naturels,  Jean  et  Jérôme.  Le  duc,  son  père,  l'avait  gra- 
tifié par  plusieurs  donations  distinctes  des  terres  d'Elverdingue  et 
de  Vlamertingue  en  Flandre,  de  Flessingue  et  de  Beveren  ;  cette 
dernière  fut  donnée  après  sa  mort  au  bâtard  Antoine,  son  frère, 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  271 

ment;  car  elle  raimoit  moult  pour  ses  bonnes  vertus; 
et  fut  mise  sur  luy  sa  bannière,  son  estendard  et  son 
pennoD  ;  et  depuis  me  dist  Thoison  d'or  qu'il  n'apper- 
tenoit  à  honmie  ces  trois  choses  estre  mises  en  parure 
sur  sa  sépulture,  s'il  n'estoit  mort  en  bataille  ;  mais 
bien  l'ung  ou  les  deux  et  non  point  les  trois  ensemble. 
Gelluy  jour  fut  blessé  le  seigneur  de  Gimay  au  pied, 
et  messire  Jaques  de  Lalain  eut  la  jambe  faulcée  d'une 
picque  ;  et  demourerent  pour  aucungs  jours  au  chas- 
tel  de  Ruplemonde,  et  jusques  à  ce  qu'ilz  se  peurent 
ayder.  Et  fut  la  bataille  de  Ruplemonde  le  vendredy. 
Et  le  lendemain  vindrent  les  HoUandois  à  grant 
nombre  de  bateaulx,  et  furent  bien  trois  mille  com- 
batans;  et  les  menoient  et  conduisoient  le  seigneur 
de  la  Vere*,  le  seigneur  de  Brederode  ^,  et  le  seigneur 
de  Lannoy  ^,  gouverneur  de  Hollande  ^  ;  et  fut  très  belle 


qui  prit  dès  lors  le  titre  de  bâtard  de  Bourgogne,  sans  y  ajouter 
son  prénom.  (Barante,  édit.  Gachard,  p.  99,  note  1.) 
i.  Henri  de  Borselle,  seigneur  de  la  Vère. 

2.  Renaud,  seigneur  de  Brederode. 

3.  Jean  U,  seigneur  de  Lannoy. 

4.  Barante  cite  encore  parmi  leurs  chefs  les  seigneurs  de  Was- 
senaer,  d'Heemstède  et  de  Boetslaer.  —  Dès  l'ouverture  des  hos- 
tilités, le  duc  avait  eu  soin  de  fermer  aux  Gantois  la  voie  des  com- 
munications maritimes.  Au  compte  de  la  recette  générale  de 
Bourgogne  pour  1454  (Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B 1728,  fol.  65),  on 
trouve  mention  de  deniers  payés  à  messire  Jofifroy  de  Thoisy,  sei- 
gneur de  Mimeures,  chevalier,  c  pour  reste  de  ses  gaiges  et  soub- 
dées  jusques  en  la  fin  de  juillet  darrenier  passé,  d'une  galiote 
armée  de  iin^^  x  hommes  et  d'une  berge  et  d'un  brigandin,  armez 
chacun  de  xxx  hommes,  qu'il  souloit  avoir  et  entretenir  soubz  lui 
en  armes  sur  la  mer  pour  Tempeschement  de  la  venue  des  vivres 
et  marchandises  ou  temps  de  la  guerre  de  mondit  seigneur 
nagaères  à  ceulx  de  Gand,  pour  les  réduire  à  son  obéissance.  »  — 
Au  compte  de  Tannée  suivante  (B  1729,  fol.  79)  Simon  de  Lalaing 


272  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

chose  à  les  veoir  venir  par  la  rivière  de  TEscault  ;  et 
out  une  manière  d'aller  en  armes  et  en  guerre  qui  est 
telle,  que  tous  les  jours  les  nobles  hommes  ont  les 
cottes  d'armes  vestues,  et  pourtent  les  banneretz  leurs 
bannières  desployées,  et  les  autres  leurs  penoos 
armoyez,  desployez;  et  toute  celle  guerre,  dès  qu'ik 
descendirent  de  leurs  bateaulx,  si  allèrent  à  pied  ou  à 
chariotz,  en  tel  estât  qu'il  est  escript  cy  dessus. 

Assez  tost  après  se  partit  le  duc  de  Riplemonde^, 
et  tira  en  ung  gros  villaige  que  l'on  appelle  Eursel  *  ; 
et  là  cuydoit  trouver  les  Gantois  ;  mais  ilz  estoient  tel- 
lement espouventez  de  la  bataille,  que  tous  ceux  de 
ce  quartier  là  s'estoient  retirez  à  Gand  pour  eux  garen- 
tir;  si  fît  le  duc  bouter  le  feu  par  plusieurs  villaiges' 
en  son  pays  rebelle,  et  envoya  messire  Ânthoine,  bas- 
tard  de  Bourgoingne,  le  seigneur  de  Bausignies,  mes- 
sire Jaques  de  Lalain  et  les  Hollandois  ou  pays  des 
Quatre  Mestiers.  Si  sceurent  les  Gantois  que  le  bastard 
de  Bourgoingne  estoit  logié  en  leur  seigneurie,  comme 

reçoit  lo  reste  de  la  somme  de  4,830  livres  10  sols  i  den.  à  loi 
due  tant  pour  ses  gages  et  voyages^  qu'à  cause  c  de  certain  nombre 
de  gens  de  guerre  que,  par  Tordonnaiice  de  mondit  seigneur,  il  a 
entretenus  soubz  lui  par  aucun  temps  en  garnison  en  la  ville  de 
PEscluse.  » 

i.  Le  lundi  suivant  (Ghastellain,  liv.  ni,  chap.  zvni,  t  II, 
p.  307),  qui  coïncide  au  42  juin. 

2.  Eversale,  village  à  deux  lieues  de  Rupelmonde.  Ghastellain 
dit  que  le  duc  alla  coucher  à  Waesmunster,  où  il  séjourna  huit 
jours. 

3.  Notamment  le  village  de  Kemseke,  appartenant  à  un  gen- 
tilhomme nommé  Martin  Villain,  qui  avait  refusé  de  recevoir 
dans  son  château  une  garnison  bourguignonne  et  qui  Tavait  ainsi 
laissé  prendre  par  les  Gantois.  Piètre  Vasque  de  Saavedra  reçut 
le  7  novembre  1453  la  place  et  la  forteresse  d'Arqués,  près  Kem- 
seke, confisquée  sur  Martin  Villain.  (Archives  du  Nord,  B  1607.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  273 

ilz  disoient.  Si  eust  ung  coustelier  qui  faisoit  couteaulx 
et  canivëtz  à  la  marque  du  wibrekin,  qui  en  françois 
est  appelé  ung  foret  à  perser  vin.  Gelluy  coustelier 
esleva  les  Gantois  en  grant  nombre,  et  vindrent  courre 
sus  auxdits  seigneurs,  qui  se  mirent  en  bataille,  et  leur 
coururent  sus,  et  les  desconfîrent,  et  moult  en  occirent 
etprirent  *  ;  et  les  fugitifz  de  celle  journée  rencontrèrent 
les  Hollandois,  qui  estoient  logez  à  Eursel,  lesquelx 
les  desconfirent  pour  la  seconde  fois  celluy  jour;  et 
fut  prins  le  coustelier  et  pendu  ;  et  de  tous  ceulx  que 
Ton  prenoit,  on  en  faisoit  justice  de  main  de  bour- 
reaul  ;  et  congnut  ledit  coustelier,  en  sa  mort,  que  les 
Gantois  luy  avoyent  donné  la  conté  et  le  pays  de  Was  ; 
mais  il  en  print  piteuse  possession.  Ainsi  faisoit  le 
duc  de  Bourgoingne  la  guerre  contre  les  Gantois,  ses 
rebelles;  et  destruysoit  son  propre  pays  par  celluy 
accident  de  sang  et  de  feu  ;  car  l'on  mectoit  ce  qui  estoit 
atteint  tout  à  sang  et  à  justice,  et  brusloit  on  tout  le 
plat  pays  ;  dont  si  grant  nombre  de  maisons  et  de 
viUaiges  furent  ars  et  bruslez,  qu'il  montoit  en  nombre 
à  une  grant  province  ;  et  combien  que  le  duc  fust  en 
ce  déplaisir  et  haine  contre  les  Gantois  et  leurs  adhe- 
rans,  touteffois  se  tenoient  es  bois  et  es  marestz  plu- 
sieurs pauvres  gens,  et  en  grant  quantité,  qui  se 
venoient  rendre  à  la  marcy  de  leur  prince  ;  et  il  leur 
pardonnoit  libéralement,  et  les  envoyoit  à  saulveté, 
selon  qu'ilz  se  rendoient. 

i .  La  Marche  anticipe  un  peu  ici  sur  Tordre  des  dates  ;  il  s'agit 
en  effet  du  combat  livré  devant  Hulst  le  29  juin.  La  déroute  des 
Gantois  y  fut  causée  par  la  trahison  de  Liévin  de  Smet,  hooft- 
man  d'Assenède  qui  portait  la  bannière  de  Gand  et,  au  début  de 
l'action,  passa  à  l'ennemi  en  criant  :  Vive  Bourgogne  !  (Gtichard, 
sur  Barante,  t.  II,  p.  103,  n.  4  ;  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  lxxxvi.) 

II  18 


S74  MÉMOIRBS  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 


CHAPITRE  XXVI. 

Comment  le  Roy  Charles  septième  envoya  ses  ambassor 
deurs  vers  le  due  de  Bourgongne  et  les  Gandais,  pour 
cuider  faire  paix  entre  eux;  et  comment  les  Gandois 
continuèrent  en  obstination  et  rébellion. 

En  ce  temps  le  Roy  Charles,  qui  desjà  avoit  fait  sa 
conqueste  en  Normandie,  et  desiroit  de  retourner  eu 
Guieime  et  en  Bourdelois  contre  les  Ângloix,  pour  ce 
qu'il  desiroit  de^  soy  servir  du  conte  de  Sainct  Pol,  et 
aultres  gens  d'armes  qui  estoient  ensoingnez  en  la 
guerre  de  Gand,  et  aussi  que  les  Gantois,  qui  se  veoient 
mal  en  leur  folle  emprinse,  en  avoient  le  Roy  requis 
et  supplié,  si  '  envoya  le  Roy  son  ambassade  devers  le 


i.  c  ...  Anglois,  et  en  cette  guerre.  » 

2.  Denis  Sauvage  et  les  éditeurs  postérieurs  ont  déplacé  cette 
phrase  sous  prétexte  de  la  rendre  plus  claire.  —  Une  des  pre- 
mières démarches  faites  par  les  Gantois  pour  obtenir  Tinterven- 
tion  du  roi  est  une  lettre  du  24  mai  1452,  publiée  dans  D.  Plancher, 
t.  IV,  preuves,  p.  cciu.  Cependant  M.  Kervyn  de  Lettenhove  penie 
qu'il  y  en  a  eu  d'antérieures  dès  1451.  — De  son  côté,  le  duc  Phi- 
lippe avait  fait  à  la  cour  de  France  des  ouvertures  touchant  l'af- 
faire des  Gantois.  Il  a  été  question  plus  haut  d'une  lettre  àa 
28  avril  1452  par  laquelle  il  annonce  au  roi  la  levée  du  siège  d'An- 
denarde  ;  on  en  peut  citer  une  autre  datée  de  Termonde  le  29  juil- 
let 1451,  où  il  est  fait  allusion  à  des  négociations  antérieures 
remontant  peut-être  au  mois  de  mai  de  la  môme  année  (Mathieu 
d'Ëscouchy,  édit.  Beaucourt,  t.  III,  Pièces  justificatives,  p.  407). 
Voy.  enûn  (M.,  p.  413)  les  Remontrances  et  Requestes  présentéei 
au  roi  de  la  part  du  duc  le  20  janvier  1452  (n.  st.),  par  Guiot  Pot 
et  Nicolas  Le  Bourguignon,  ses  ambassadeurs,  et  la  réponse  du 
roi  qui  est  imprimée  dans  D.  Plancher,  preuves,  t.  IV,  p.  ccm. 


MÉMOIRES  d'OUVIBR  DE  LA  MARCHE.  S75 

duc,  et  depputa  chief  d'icelle  ambassade  le  œnte 
mesme  de  Sainct  Pol,  combien  qu'il  fust  en  l'armée, 
comme  dit  est,  le  procureur  du  Roy,  et  maistre 
GuiUaume  de  Pouppincourt^  Si  vindrent  devers  le  duc 
en  son  pays  de  Was^,  et  là  où  il  estoit  logié  aux 
champs,  et  les  receut  le  duc  moult  honnorablement^; 
et,  après  avoir  ouy  leur  commission,  il  fut  content  que 
lesditz  ambassadeurs  allassent  à  Gand,  et  veissent  et 
ouyssent  les  raisons  de  ses  ennemys  ;  mais  le  conte 
de  Sainct  Fol  n'y  voulut  point  aller  ^.  Si  allèrent  le 
procureur  du  Roy  et  ledit  de  Pouppincourt  celle  part, 
et  furent  bien  recuiUiz  des  Gantois  de  prime  face^, 
pour  ce  qu'ilz  cuydoyent  que  le  Roy  les  envoyoit 
devers  eulx  pour  embrasser  le  faict  des  Gantois^ 
contre  le  duc.  Si  firent  plaintes  injurialles  des  termes 
que  leur  avoit  tenu  leur  conte  ;  comment  il  leur  avoit 
voulu  rompre  leurs  privilèges  et  franchises,  et  mectre 

1.  Ou  plutôt  Jean  de  Popincourt,  alors  avocat  au  parlement  de 
Paris.  (Voy.  Beaucourt  sur  d'Escouchy,  t.  II,  p.  549,  et  Ghastel- 
lain,  t.  II,  p.  332.)  Les  ambassadeurs  royaux  étaient,  d'après 
Mathieu  d'Escouchy  (t.  U,  p.  10),  le  comte  de  Saint-Pol,  M«  Jean 
Dauvet,  procureur  général  du  roi,  Louis  de  Beaumont  et  M«  Guy 
Bernard,  archidiacre  de  Tours  et  maître  des  requêtes  de  l'hôtel. 
Jean  de  Popincourt  ne  vint  qu'après.  V.  les  instructions  qui  leur 
avaient  été  données  le  5  juin  4452  dans  les  Œuvres  de  Ghastellain, 
édit.  Kervyn  de  Lettenhove,  t.  II,  p.  308,  note,  et  dans  VBistoirt 
de  Flandre,  du  même,  1"  édit.,  t.  IV,  p.  510. 

2.  Le  20  juin,  d'après  la  relation  des  ambassadeurs  datée  du  22 
(D.  Plancher,  t.  IV,  preuves,  p.  ccv  et  ccvi). 

3.  Gfr.  Mathieu  d'Escouchy,  t.  II,  p.  11,  et  Ghastellain,  loc.  cit., 
p.  309. 

4.  Mathieu  d'Escouchy  fait  le  même  récit. 

5.  Le  23  juin.  Gfr.  D.  Plancher,  loc.  cit.,  et  Mathieu  d'Escou- 
chy, ibid. 

6.  •  Pour  embrasser  leur  faict.  » 


876  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

tribut  sur  le  sel  ;  comment  il  leur  avoit  lairs  bour- 
geois prins,  occis  et  exécutez  d'espée  et  de  corde, 
par  main  de  bourreaulx  et  aultrement;  comment  il 
brusloit  et  essilloit  les  maisons  et  les  demourances  de 
leurs  subjectz  et  bourgeois,  et  leurs  heritaiges;  et 
sembloit,  à  ouyr  leur  proposition  et  remonstrance, 
que  le  duc  eust  grant  tort,  de  retour,  qu'il  ne  laissoit 
et  ^  souffrait  les  seigneurs  de  Gand  possesser  seigneu- 
rieusement  du  drait  et  seigneurie  de  conte,  comme 
si  eulx  mesmes  fussent  seigneurs  et  praprietaires,  ou 
voisins  de  leur  prince  ;  et  congneurent  assez  tost  les 
embassadeurs  du  Roy  leur  rébellion,  obstination^  et 
voulenté,  combien  que,  comme  saiges,  ilz  entendirent 
le  proposé  des  Gantois  froidement  et  par  plusieurs 
journées^. 

En  ce  temps  s'estoit  tiré  le  duc  à  Yasmustre  ^,  ung 
gras  villaige  qui  siet  sur  l'Escault  ;  et  iîit  envoyé  de  là 
le  conte  d'Estampes  faira  une  chevauchée  par  le  pays  ; 
et  fit  ce  jour  une  si  grant  chaleur  de  souleil,  que 
plusieurs  des  chevaulx  de  la  compaignie  du  conte 
moururent  celluy  jour^.  Le  conte  fit  rompre  plusieurs 
boulovars  faictz  par  les  Gantois,   et  vint  instituer 

1.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

2.  Un  mot  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

3.  Olivier  de  la  Marche  ne  dit  pas,  comme  Mathieu  d'Escouchy 
et  Ghastellain,  que  les  ambassadeurs  de  Charles  VU  adressèrent 
des  remontrances  aux  Gantois.  Il  ne  dit  pas  non  plus,  comme 
M.  Kervyn  de  Ijettenhove,  qu'ils  leur  promirent  Tappui  du  roi 
ou  tout  au  moins  de  sa  justice.  Il  leur  attribue  avec  plus  de  vrai- 
semblance une  attitude  purement  diplomatique. 

4.  Waesmunster,  gros  bourg  de  la  Flandre  orientale  (Belgique), 
à  9  kil.  de  Termonde,  sur  la  Durme  et  non  sur  TEscaut,  comme 
le  dit  Olivier  de  la  Marche. 

5.  Gfr.  Ghastellain,  loc.  cit.,  chap.  xix,  p.  312. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S77 

devant  Morbecque  ^  ;  mais  il  trouva  que  les  Gantois 
avoient  fortifïié  le  villaige,  qui  est  cioz  de  marestz  et 
de  marescages,  et  avoient  encioz  en  leur  fortification 
Tabbaye  de  Los^  en  Flandre,  qui  est  une  grosse 
abbaye  de  l'ordre  de  Gisteaul3c,  et  n'avoit  que  une 
entrée  bien  barrée,  et  fossillée  de  grands  fossez  et  de 
pertuis  tout  à  l'entour,  à  manière  de  piesges,  pour 
garder  que  Ton  n'y  peust  approcher  à  cheval  ;  et  s'es- 
toient  les  Gantois  de  là  environ  retirez  en  ce  lieu  en 
grant  nombre,  et  le  gardoient  et^  deffendoyent  d'artil- 
lerie et  de  puissance.  Si  ne  fiit  point  le  conte  conseillé 
d'assaillir  le  villaige,  et^  s'en  retourna,  luy  et  sa  com- 
paignie,  moult  grevez  de  la  chaleur.  Et  le  lendemain 
y  fut  envoyé  le  conte  de  Gharrolois,  noblement  et 
puissamment  accompaigné  du  duc  de  Gleves  et  aultres 
princes  et  seigneurs  ^  ;  et  certes  la  chaleur  du  jour  fut 
si  grande  et  si  extresme,  que  je  veiz  pescher  l'eaue 
trouble  aux  sallades,  et  boyre  l'eaue  d'ung  fossé,  et  le 
puiser  jusques  à  la  boue  ;  et  moururent  gens  et  che- 
vaulx  de  chault,  comme  le  premier  jour.  Le  conte 
vint  devant  Morbecque,  et  trouva  le  lieu  fort  et  gardé, 
comme  il  est  dit  dessus.  Si  fut  prins  conseil  par  les 
princes  et  seigneurs  ;  et  furent  tous  d'opinion  que  l'on 
s'en  retournast,  sans  aultre  emprinse  faire  pour  celle 
fois  ;  et  pensoient  et  pesoient  la  personne  du  conte  et 
sa  première  course^.  Mais  le  jeune  prince  tenoit  opi- 

1.  Moerbeke,  ville  de  la  Flandre  orientale  (Belgique),  à  20  kil. 
de  Gand. 

2.  Abbaye  de  Baudeloo. 

3.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

4.  «  Âins.  » 

5.  Avec  deux  mille  combattants,  dit  Gbastellain,  ch.  xix,  p.  312. 

6.  Gbastellain  se  sert  de  termes  identiques. 


278  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

nioD  contraire,  et  disoit  que  les  villains,  de  leur  fort 
lieu,  ne  faisoient  point  à  craindre;  et  se  mist  en  tous 
les  devoirs  que  vaillant  prince  se  peut  mectre.  Hais  les 
seigneurs  d'Âuxi  et  de  Formelles  luy  remonstroient 
qu'il  se  contentast  de  l'opinion  des  saiges  cappitaines 
expérimentez  que  le  duc,  son  père,  avoit  envoyez 
avecques  luy,  comme  les  seigneurs  de  Ternant,  de  6re- 
qui  et  de  Humieres,  et  qu'il  ne  fist  pas  chose  pour- 
quoy  l'on  dist,  s'il  en  mesadvenoit,  que  par  sa  jeit- 
nesse  et  verdeur  il  eust  mis  le  cas  de  son  père  en 
dangier.  Le  conte  ne  se  vouloit  contenter,  et  bien  luy 
sembloit  bonne  l'exécution  à  cela  ;  et  au  moins  reque- 
roit  qu'il  couchast  celle  nuict  devant  les  ennemis,  éi 
que  l'on  renvoyast  querre  de  l'artillerie  et  gens,  si 
mestier  faisoit,  pour  assaillir  le  villaige  le  lendemain 
au  matin  ^.  Mais  le  conseil  ne  fut  pas  de  celle  opinion, 
et  s'en  retourna  le  conte  sans  autre  exécution;  dont 
il  larmoyoit  de  despit  et  de  couraige;  et  s'il  n'eust 
doubté  la  désobéissance  du  duc,  son  père,  il  ne  s'en 
fust  pas  ainsi  revenu^. 

En  celluy  lieu  de  Wasemustre  revindrent  les  embas- 
sadeurs  du  Roy^,  et  fut  le  bon  duc  bien  joyeulx  qu'ils 
congneurent  la  grande  desraison  des  Gantois.  Si  se 

i.  Le  seigneur  de  Gréqui  exprimait,  d'après  Ghastellain,  le 
môme  avis. 

2.  Un  second  projet  d'attaque  contre  le  village  de  Mœrbeke 
ayant  également  été  abandonné  (25  juin),  le  duc  s'en  montra 
a  moult  troublé  et  courroucé,  »  à  ce  point  qu'il  fit  replier  et  ren- 
trer son  étendard  qui  était  arboré  à  la  fenêtre  de  son  logis,  «  en 
soi  complaignant  que  sadite  emprise  estoit  rompue,  mais  il  ne 
savoit  par  qui.  »  (Ghastellain,  loc,  cit.,  ch.  xx,  p.  315.) 

3.  Le  26  juin,  le  duc  promit  aux  ambassadeurs  d'accorder  une 
trêve  de  trois  jours,  les  27, 28  et  29,  aux  Gantois.  La  veille,  il  avait 
ordonné  au  contingent  hollandais  d'aller  occuper  la  ville  d'Hulst. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  279 

partit  le  duc  de  Wasemustre,  et  cbevaulcha  par  les 
pays  de  Flandres,  à  grosse  armée  et  en  grant  ordre, 
et  faisoit  tout  brusler  et  destruyre^;  et  venoient 
pauvres  gens  du  plat  pays  en  grant  nombre  eulx 
rendre  à  sa  mercy  ;  et  il  leur  pàrdonnoit  moult  debon- 
nairement.  Et  au  regard  de  Morbecque,  messire 
Ânthoine,  bastard  de  Bourgoingne,  qui  poursuyvit  et 
desconfit  les  Gantois  au  pays  de  Quatre  Mestiers, 
comme  il  est  escript  cy  dessus^,  entra  à  Morbecque 
par  le  costé  de  Gand,  non  fortifiîé,  et  dont  ilz  ne  se 
doubtoient;  et  pilla  et  brusla  le  villaige^,  et  rompit 
tous  les  forts,  et  enchâssa  les  Gantois  à  Gand,  en  print 
et  occit  plusieurs  ;  et  le  duc  tira  ses  gens  près  d'un 
villaige  nommé  Long  Pont^,  près  de  la  rivière  de 
TEscault.  Là  se  logea  le  duc  emmy  les  champs,  en 
t«3tes,  pavillons  et  loges  faicles;  et  print  chascun 
paine  de  soy  bien  loger  et  mectre  à  couvert,  tant 
pour  la  pluye  comme  pour  le  souleil,  et  pour  la  cha- 
leur qui  moult  fut  grande  celle  saison;  et  tous  les 
jours,  ou  bien  souvent,  se  faisoient  courses  devant 
Gand  par  les  compaignies  ;  et  se  levoit  l'escarmouche 
sur  eulx  à  petites  compaignies,  pour  les  cuyder  tirer 
aux  champs  ;  mais  ilz  se  tenoient  en  leurs  forts  et  près 


i.  c  Par  ainsi  en  ce  voyage  furent  ars  mieulx  de  ini  mil  manoirs.  » 
{Chron.  anon.  Corp,  Chron,  Flandr.,  t.  III,  p.  496.) 

2.  Antoine,  bâtard  de  Bourgogne,  était  entré  à  Hulst  le  27  juin. 
(V.  Ghasteliain,  loc.  cit.,  p.  315.) 

3.  Le  l*'  juillet.  (V.  Ghasteliain,  loc.  cit.,  p.  325.)  Le  duc  avait 
donc  respecté  la  trêve  de  trois  jours  qu'il  avait  promise.  Les  Gan- 
tois la  violèrent  au  contraire  le  28  juin  à  Axel  (V.  Ghasteliain, 
ch.  xx),  et  le  lendemain  devant  Hulst. 

4.  Le  passage  du  Long-Pont,  à  une  lieue  de  Gand,  près  de  la 
Durme. 


880  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHB. 

de  leur  ville,  si  qu'on  ne  povoit  guieres  gaignor  sur 
eulx  ou  prouffiter  à  les  envahir  par  telle  manière, 
mais  beaucop  perdre.  Le  passetemps  pour  josnes  gens 
qui  desiroient  d*eulx  adventurer  estoît  bel  ;  car  il  n'y 
avoit,  de  Tost  jusques  à  Gand,  que  deux  lieues  et 
beau  pays;  et  durant  ce  temps  les  Gantois,  qui  se 
veoient  fort  serrez  en  leur  ville,  destruictz  par'  le  plat 
pays,  et  chargez  du  peuple  fugitifz,  femmes  et  enfans, 
si  requirent  licence  de  renvoyer  devers  les  embassa- 
deurs  du  Roy  pour  rentrer  en  moyen  pour  la  pacifi- 
cacion  de  ceste  guerre.  Si  retournèrent  lesditz  embas- 
sadeurs^  à  Gand,  et  fînahlement  aoorda  le  duc  unes 
trêves,  qui  fut  prinse  d'ung  costé  et  d'aultre  pour  six 


1.  Les  ambassadeurs  restèrent  à  Termonde  pendant  la  course 
du  duc  dans  le  pays  de  Waes.  (Ghastellain,  liv.  lU,  ch.  xxni,  L  U, 
p.  327.)  De  là,  ils  négociaient  soit  avec  Philippe  le  Bon,  soit  aYec 
les  Gantois  qui  leur  envoyaient  des  députés.  La  formule  de  sou- 
mission rédigée  par  les  habitants  de  Gand  n'ayant  pas  été  agréée 
par  les  ambassadeurs,  quoique  les  membres  du  conseil  de  Tille 
aient   déclaré  y   persister  le  il  juillet,  les   représentants  de 
Charles  VU  se  rendirent  de  leur  personne  à  Gand  et  firent  adop- 
ter, le  15  du  môme  mois,  le  texte  de  la  formule  qu'ils  avaient 
eux-mêmes  préparée.  Le  19  juillet,  le  duc  accorda  une  trêve  con- 
ditionnelle de  six  semaines.  Puis,  deux  jours  après,  voyant  que 
la  condition  apposée  à  la  suspension  d'armes  n^était  pas  acceptée 
par  les  Gantois,  il  finit  par  consentira  une  trêve  sans  réserve,  qui 
fut  publiée  le  22  juillet.  (V.  Ghastellain,  loc.  cit.,  p.  331  ;  CoUectùm 
des  documents  inédits,  publiée  par  M.  Gachard,  t.  H,  p.  118  et  suiv.  ; 
note  de  M.  de  Beaucourt  sur  Mathieu  d'Ëscouchy,  t.  II,  p.  14.)  — 
Yoy.  aussi  sur  ces  négociations  et  les  faits  qui  s'y  rapportent  une 
lettre  adressée  par  les  Gantois  au  roi  Charles,  le  26  juillet  1452, 
et  deux  lettres  des  ambassadeurs  aux  Gantois,  datées  la  première 
de  Termonde,  le  9  juillet,  la  seconde  de  Lille,  le  30  août  de 
la  môme  année.  (D.  Plancher,  t.   IV,  preuves,  n»»  clvui,  eux 
et  CLX.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S81 

sepmaines  seullement,  et  la  trêve  œndictionnée  par 
la  manière  qui  s'eDSuyt^  : 

Premièrement,  que  se  la  paix  ne  se  povoit  trouver 
durant  icelluy  temps,  les  Gantois  dévoient  payer  et 
satisfaire  au  duc  de  Boui^oingne  tous  les  interestz  et 
despens  par  luy  portez  et  soubstenus  à  l'occasion  de 
celle  guerre.  Item^  que  durant  icelluy  temps  ilz  ne 
dévoient  amener  ou  faire  amener  en  la  ville  de  Gand 
nulz  vivres  ne  renvitaillemens  aultres  que  ceuk  qui  y 
estoyent  à  l'heure  et  au  temps  de  la  trêve  prinse.  Item^ 
ne  povoient  ne  dévoient  entrer  en  nulles  villes  de 
Flandres  ou  des  autres  pays  du  duc,  sans  saufcon- 
duit.  Et  sur  ces  poinctz  leur  fut  baillé  saufconduit  pour 
cinquante  hommes  de  la  ville  de  Gand,  leurs  deppu- 
tez  ;  et  dont  furent  les  chiefz  et  principaux,  maistre 
Gilles  Boudin^  et  maistre  Anthoine  Bonin^  ;  et  ce  pour 
venir  à  l'Isle,  où  journée  leur  fut  baillée  pour  jour- 
noyer  avec  les  conmiis  de  par  le  duc  de  Bourgoingne, 
soubs  le  moyen  des  embassadeurs  du  Roy  françois,  et 
ceuU  dont  cy  dessus  est  faicte  mencion^.  Et  advint 


1.  La  trêve  fut  publiée  à  Lille  le  22  juillet.  (V.  Math.  d'Es- 
couchy,  loc.  cit,,  p.  15,  note,  et  Ghastellain,  ibid.) 

2.  Gilles  Baudins,  avocat  de  la  Keure,  le  même  probablement 
qu'Olivier  de  la  Marche  nomme  plus  haut  (p.  213)  Pierre  Boudin. 
(Voy.  Gachard,  sur  Barante^  t.  U,  p.  103,  note  3,  et  105,  note  2.) 

3.  La  Marche  lui  donne  plus  haut  le  prénom  de  Gilles.  Il  ne 
figure  d'ailleurs  ni  sous  l'un  ni  sous  Tautre  nom  dans  la  liste  des 
députés  publiée  par  M.  Gachard,  loc.  cit. 

4.  Le  29  juillet.  A  cette  réunion  assista  Jean  de  Popincourt, 
mandé  par  les  Gantois  pour  plaider  leur  cause.  (Ghastellain,  loc. 
cit.,  ch.  XXIV,  p.  332;  Mathieu  d'Escouchy,  t.  H,  p.  21.)  —  Les 
députés  de  Gand  y  étaient  au  nombre  de  douze  (Registre  de  la  Col- 
lace)  et  non  de  cinquante,  comme  le  disent  J.  du  Glercq,  La  Marche 


282  MÉMOIRES  d'olivier  DE  lA  MARCHE. 

que  le  roy  d'armes  de  Flandres  fut  envoyé  à  Gand  pour 
porter  la  trêve,  seellée,  &icte  et  requise  à  leur 
requeste  par  les  embassadeurs  dessusditz  ;  et  tandis 
que  Tofficier  d'armes  alloit  parler  à  œulx  qui  la  ville 
gouvernoient,  un  grant  nombre  de  garsons  et  de 
peuple,  sans  conseil  ou  aultre  commission,  prinrent 
le  varlet  du  herault,  qui  pourmenoit  ses  chevaulx,  et 
sans  respit,  confession  ou  aultre  cérémonie,  Fallerent 
pendre  et  estrangler,  au  contrevenge  de  la  mort  de 
leur  coutelier,  dont  cy  dessus  est  escript^.  0  noble  et 
ancienne  gantoise  puissance,  pucelle  triomphant  de- 
vant le  povoir  des  haultz  Roys  et  princes,  par  ta  police, 
gouverne  et  magnificque  obéissance,  est  aujourd'buy 
en  grant  péril  ta  gloire,  ton  renom  et  ton  pucelage, 
qui  est  ou  povoir  et  soubs  les  mains  de  ribaultz,  pil- 
lars  et  gourmans,  norriz  et  empoisonnez  de  vices, 
sans  vergongne,  entendement  ou  raison,  comme  il 
appert  au  cas  advenu  présentement  recité,  et  dont  je 
plains  la  paine  des  lisans,  pour  la  honte  des  facteurs! 
Les  tresves  criées  et  faictes,  le  duc  et  son  armée 
s'en  retourna,  cessa  de  faire  la  guerre,  ordonna  ses 
garnisons  à  Audenarde,  Gourtray,  Allost  et  en  tous 
les  voisinaiges  de  Gand,  rompit  au  surplus  son  armée, 
et  envoya  les  gens  d'armes  en  leurs  hostelz,  et  print 
son  chemin  par  Teremonde,  où  il  ordonna  le  bastard 
de  Bourgoingne,  bien  accompaigné.  Messire  Adolfde 
Gleves  fut  à  Gourtray,  attendant  que  le  mareschal  de 
Bourgoingne  fust  venu  avecques  les  Boui^ignons,  se 

et  M.  de  Barante.  (Voy.  leurs  noms  dans  Barante,  édit.  Gachard, 
t.  II,  p.  105,  note  2.) 

i .  Gfr.  J.  du  Glercq,  liv.  Il,  chap.  ii,  édit.  Michaud.  Cet  incident 
n'eut  pas  de  suite,  le  héraut  ayant  été  respecté. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  283 

besoing  faisoit.  Le  seigneur  de  Gimay,  grant  bailly  de 
Hainnault,  fut  ordonné  en  Hainnault,  et  messire  Jaques 
de  Lalain  à  Audenarde.  Le  seigneur  de  Sains  et  Anthoine 
de  Wisoc  furent  à  Allost  ;  et  Loys,  seigneur  de  la  Gru- 
thuse,  se  tenoit  à  Bruges,  cappitaine  de  la  ville,  qui 
moult  prudamment  se  gouverna,  à  l'honneur  et  prouf- 
fit  du  duc  et  au  gré  du  peuple.  Et  le  duc  de  Gleves 
s'en  retourna  et  remmena  les  Glevois  en  son  pays. 
De  Teremonde  vint  le  duc  à  Brucelles,  là  où  il  trouva 
la  duchesse  et  les  dames  ^ .  Si  recommença  on  à  faire 
diieres  et  festiemens;  car  le  bon  duc  fut  prince 
joyeulx  et  envoysé^  plus  qu'aultre.  Et  de  là,  tira  la 
seigneurie  à  l'Isle^. 

Ou  mois  d'aoust  se  tenoit  le  conseil  et  le  parlement 
pour  la  paix  au  lieu  de  Tlsle,  par  les  embassadeurs 
du  Roy,  entre  les  commis  du  duc  de  Bourgoingne  et 
les  depputez  de  Gand.  Hais  finablement  ils  n'apoin- 
terent  et  ne  firent  aucune  chose  ;  et  se  partirent  les- 
ditz  depputez,  sous  umbre  d'aller  remonstrer  au 
peuple  de  Gand  aucuns  pointz  qu'ilz  n'avoient  pouvoir 
de  passer  ou  accorder,  conmie  ilz  disoient  ;  et  lais- 
sèrent l'ung  des  messagers  de  Gand  seuUement  pour 
garder  leur  logis  ;  mais  au  jour  qu'ilz  avoient  baillé  de 
revenir,  ilz  ne  revindrent  point,  ne  ne  mandèrent 
aucune  chose.  Parquoy  les  embassadeurs  du  Roy  de 
France,  veans  leur  obstinacion  et  voulenté  perverse 
contre  leur  seigneur,  donnèrent  sentence  par  grant 
advis  et  deliberacion,  où  furent  comprins  les  pointz 
cy  escriptz.   Premièrement,    condampnerent   iceulx 

1.  Gfr.  Ghastellain,  ch.  xxiii,  p.  332. 

2.  Gai,  réjoui. 

3.  Gfr.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  lxxxvii. 


284  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

embassadeurs  les  Gantois  de  closre  et  fermer  la  porte 
de  Gand,  par  où  ilz  saillirent  pour  venir  mectre  le  siège 
devant  Audenarde  contre  leur  seigneur  ;  et  ce  seule- 
ment ung  jour  la  sepmaine,  et  à  tel  jour  qu*ilz  firent 
leur  saillie.  Secondement,  ordonnèrent  que  la  porte^, 
par  où  ilz  saillirent  pour  venir  combatre  leur  seigneur 
personnellement  à  Riplemonde,  seroit  perpétuellement 
close  et  murée.  Tiercement,  qu'ilz  mectroient  jus, 
sans  les  relever,  les  blancs  chapperons;  n^auroieut 
plus  boui^eois  forains,  et  ne  feroient  plus  bannisse- 
mens,  sans  dire  et  publier  les  causes,  et  pourquoy. 
Qu'ilz  ne  creeroient  ou  feroient  plus  la  loy  de  la  ville 
par  la  puissance  de  leurs  mestiers  ;  mais  il  y  auroit 
quatre  hommes  ordonnez  par  le  duc,  conte  de  Flandres, 
leur  seigneur,  et  par  le  conunung  quatre.  Ordon- 
nèrent et  jugèrent  en  oultre  que  les  bannières,  toutes, 
sans  nulles  excepter,  soubs  lesquelles  ilz  faisoient  leurs 
assemblées,  seroient  mises  en  un  co£Pre  fermé  de  cinq 
clefz,  dont  Tune  garderoit  le  bailly,  l'aultre  le  premier 
eschevin  ;  le  grant  doyen  auroit  la  garde  de  la  tierce 
clef;  et  les  aultres  deux  seroient  mises  es  mains  de 
deux  preudhommes  esleuz  par  le  commung  de  la  ville 
de  Gand  ;  et  fut  dit  qu'ils  ne  s'escriproient  plus  sei- 
gneurs de  Gand.  Iterriy  que  les  houemens,  bourg- 
maistres,  eschevins,  et  les  plus  notables  de  la  ville, 
au  nombre  de  deux  mille  honrunes,  viendroient  en 
chemise  une  lieue  hors  de  ladicte  ville  de  Gand  crier 
mercy  à  leur  seigneur,  et  que  les  officiers  domes- 
ticques  du  duc,  leur  seigneur,  ne  seroient  point  sub- 
gectzà  la  jurisdicion  des  Gantois,  mais  seroient  envoyez 

1 .  ff  L'Ospitale-porte,  »  dit  Ghastellain,  p.  335. 


néMOmES  d'olivier  de  la  marche.        SI85 

au  duc  ;  et  au  regard  de  la  congnoissance  que  preten- 
doient  avoir  ceux  de  Gand  sur  ceux  du  pays  d'Âllost, 
de  Teremonde  et  d'Audenarde,  fut  appoincté  et  dit 
que,  dedans  l'an  révolu,  les  embassadeurs  ordonne- 
roîent  de  celle  jurisdicioD,  si  elle  demoureroit  ou  non. 
Et  au  regard  des  despens  qu'avoit  fait  le  duc  de  Bour- 
goingne  par  leur  rébellion,  ilz  furent  condampnez  à 
deux  cens  cinquante  mille  ridres,  et  jour  et  terme  mis 
pour  les  payer^.  Lesquelles  choses  le  bon  duc,  qui 
toujours  vouloit  la  grâce  de  Dieu  et  du  monde  pour 
luy,  accorda  et  consentit';  mais  les  Gantois,  obstinez 
en  leur  persévérant  malice,  furent  dix  jours  sans 
accorder  ou  contredire  ceste  sentence  ^  ;  et  quant  les 
embassadeurs  congneurent  qu'ilz  n'auroient  aultre  res- 
ponse  des  commissaires  de  Gand,  si  renvoyèrent  un 
herault  au  roy  d'armes  du  Roy  audit  lieu  de  Gand. 

1.  Chastellain  donne  le  texte  de  la  sentence  prononcée  par  les 
ambassadeurs  de  Charles  VII  (chap.  xxv,  t.  II,  p.  334),  et  aussi 
Biatb.  d'Escouchy,  t.  U,  p.  23  et  suiv. 

2.  Le  duc  de  Bourgogne  était  si  joyeux  d'un  accommodement 
satisfaisant  pour  lui  qu'il  donna  6,000  livres  au  sénéchal  de  Poi- 
tou, à  l'archidiacre  de  Tours  et  au  procureur  général  du  roi  c  pour 
avoir  aidé  à  la  paix  avec  ceulx  de  Gand,  >  et  plus  tard  8,000  liv. 
(W.  note  de  M.  Kervyn  de  Lettenhove  sur  Chastellain,  loc.  cit., 
p.  333.)  La  sentence  arbitrale  fut  publiée  au  cloître  de  Saint- 
Pierre  de  Lille,  le  4  septembre  1452.  (Math.  d'Escouchy,  t.  II, 
p.  23.)  A  Dijon,  on  paya  assez  grassement  un  individu  qui,  reve- 
nant d'un  voyage  c  par  lui  fait  es  pays  de  Flandres,  »  en  avait 
apporté  aux  gens  du  conseil  et  des  comptes  c  bonnes  et  joyeuses 
nouvelles  de  la  sentence  donnée  et  proférée  au  profQt  et  hon- 
neur de  monseigneur  le  duc  par  les  ambaxeurs  du  Roy  à  ren- 
contre des  Gantoys.  »  (Archives  de  la  Côte-d'Or,  B  1722,  fol.  193.) 

3.  Le  8  septembre,  la  Collace  repoussa  d'une  voix  la  sentence 
arbitrale.  Le  21  du  même  mois,  les  Gantois  protestèrent  contre 
elle  par  une  lettre  adressée  à  Charles  VII.  Du  reste,  ils  avaient 
repris  les  armes  dès  le  17  septembre. 


986  MÉMOIRES  d'OUYIBR  DR  lA  MARGHK. 

Mais  nonobstant  la  cotte  d'armes  des  fleurs  de  lis,  il 
fut  en  danger  de  sa  vie,  et  ne  peust  présenter  ses 
lettres  ;  mais  fut  tout  joyeulx  d'estre  quitte  des  maios 
des  Gantois,  et  s'en  revint  sans  aultrediose  faire  ^.  Les 
embassadeurs,  veans  ceste  chose,  prindrent  congé  du 
duc  de  Boui^oingne  et  s'en  retournèrent  en  France. 
Les  Gantois,  obstinez  et  perseverans,  s'esmeurent 
de  rechief  ,  et  firent  cappitaine  de  la  Yerde  Tente  *  ung 
nommé  le  bastard  de  Blanc  Ëstrain'.  Gelluy  assembla 
tous  les  mauvais  garsons  de  Gand  et  saillit  de  la  ville^, 
prit  Hulst  et  Ascelle^,  et  vint  à  puissance  devant  la 
ville  d'Allost  ;  et  quant  messire  Loys  de  la  Yieville, 
seigneur  de  Sains,  et  messire  Anthoine  de  Wisoc,  qui 
avoyent  la  garde  de  la  ville,  virent  les  Gantois  venir 
en  si  grant  nombre,  ilz  deflPendirent  que  leurs  gens  ne 
saillissent  en  aucune  manière,  et  mirent  les  gardes 
ordonnez  aux  portes  et  murailles.  Les  Gantois  approu- 
cherent  la  muraille  et  livrèrent  l'assault;  mais  ils 
furent  durement  recuilliz  de  traict  à  pouldre,  d'arba- 
lestes,  de  cailloux  et  de  pierres,  et  ne  prouflSta  riens 
leur  assault  ;  ainçois  perdirent  plusieurs  de  leurs  gens, 
et  furent  reculiez  de  l'assault.  Si  s'arresterent  Gantois 


i .  V.  J.  du  Clercq,  liv.  Il,  chap.  n,  édit.  Michaud. 

2.  La  compagnie  de  la  Verde-Tente  était  ainsi  appelée  parce 
qu'elle  tenait  les  champs  et  les  bois  (Chron,  anon.  Corp.  Cknm, 
Flandr,,  t.  III,  p.  448).  Elle  comptait  deux  ou  trois  mille  hommes. 

3.  V.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  Lziczvm,  et  Ghastellain,  ch.  zxri. 

4.  L'expédition  du  bâtard  de  Blanc-Estrain  date  du  17  sep- 
tembre 1452,  d'après  une  note  de  M.  de  Beaucourt  sur  Math. 
d'Escouchy,  t.  II,  p.  19.  Ghastellain,  p.  346,  parle  de  ce  per- 
sonnage à  propos  de  Tincendie  du  village  d'HelIeselies,  près  <ie 
Renaix,  qui  eut  lieu  ie  9  juin  de  Tannée  suivante. 

5.  Axel. 


hémoires  d'olivier  de  la  marche.        887 

à  UD  boulovart  qui  n'estoît  pas  encoires  parfaict,  et  Tas- 
saillirent  si  fièrement  que  l'on  cuyda,  telle  fois  fut, 
qu'ilz  le  deussent  emporter  et  gaigner.  Si  fut  renfort 
baillé  pour  ledit  boulovart  garder,  et  furent  Gantois 
reboutez  à  leur  honte  et  perte  ;  et  à  la  defiTense  dudit 
boulovart  fut  tué  ung  escuyer  de  la  ville  de  Gand, 
nommé  Lie  vin  d'Estelam^  ;  mais  combien  qu'il  ftist 
Gantois,  il  n'en  tenoit  point  le  party,  et  avoit  esté 
norry  paige  du  duc,  et  estoit  en  son  service  et  en  celle 
garnison,  pour  sa  première  armée,  avecques  Jehan 
de  Bosquehuse,  et  Philippe,  bastard  de  la  Yiesville, 
qui  avoient  esté  norriz  ensemble  ;  et  fut  cestuy  assaut 
le  treiziesme jour  de  novembre^. 

Ainsi  se  partirent  les  Gantois  de  devant  AUost,  à 
peu  de  prouffit,  et  s'en  retournèrent  à  Gand  ;  et  assez 
test  après,  les  Gantois  saillirent  de  leur  ville,  et 
vindrent  à  puissance  brusler  Harlebecque  et  autres 
villaiges  au  plus  près  de  Courtray.  Les  nouvelles 
vindrent  au  duc  de  Bourgoingne,  qui  estoit  à  l'Isle, 
que  les  Gantois  estoient  aux  champs  et  brusloient  son 
pays.  Si  fit  partir  à  toute  diligence  messire  Adolf  de 
Cleves,  son  nepveur,  qui  pour  lors  estoit  devers  luy, 
et  ce  qu'il  peust  finer  et  lever  de  gens  d'armes,  tant 

i.  Peut-être  Steelant. 

2.  Septembre?  Sur  les  expéditions  des  Gantois  dans  Tintervalle 
qui  s'écoula  entre  la  rupture  de  la  trêve  et  la  bataille  de  Gavre,  voir 
une  note  de  M.  Gachard  sur  Barante,  t.  II,  107.  On  y  trouve  la  liste 
des  villes  ou  bourgades  qui  furent  occupées,  détruites  ou  brûlées  par 
eux.  En  même  temps  ils  se  plaignaient  au  roi  du  «  très  rigoureux  et 
malvais  appointement  >  rendu  contre  eux  par  ses  ambassadeurs, 
au  mépris  de  leurs  privilèges,  franchises  et  libertés,  et  des  obstacles 
que  le  duc  continuait  à  mettre  au  ravitaillement  de  Gand.  (D. 
Plancher,  t.  IV,  preuves,  n*  clxi.) 


288       MÉMomfiS  d'olivier  de  la  mai^ghe. 

à  la  court  comme  aultre  part;  et  à  toute  diligence 
poursuy virent  les  Gantois;  mais  ledit  messire  Adolf 
ne  les  trouva  pas,  car  si  tost  qu'ilz  eurent  leur 
emprinse  faicte,  ils  se  retraïrent  en  leur  ville. 

Le  bastard  de  Bourgoingne,  qui  estoit  demouré  en 
sa  garnison  de  Teremonde,  désira  de  faire  une  course 
devant  Gand.  Si  fit  son  apprest  le  plus  secrètement 
que  faire  le  peust  ;  mais  touteffois  sceurent  les  Gantois 
sa  venue  et  le  jour  qu'il  debvoit  courir,  qui  fut  le 
vingt  cinquiesme  d'octobre,  et  firent  partir  secretem^at 
trois  mille  hommes  par  la  porte  qui  va  en  Anvers,  et 
perdirent  chemin  plus  d'une  lieue  ;  et  le  bastard  de 
Bourgoingne  vint  le  grant  chemin,  à  estendard  des- 
ployé ,  et  trouva  les  Gantois  à  si  grosse  puissance  hors 
de  la  ville,  et  en  tel  arroy  que  ses  gens  se  mirent  en 
desroy,  et  ne  peurent  le  faiz  soubstenir  ;  et  quant  ledit 
bastard  congneut  que  ses  gens  ne  demandoient  qu'à 
eulx  retirer,  il  prit  vingt  lances  et  les  ardbiers  de  son 
corps  seullement,  et  fit  marcher  contre  la  ville  de 
Teremonde,  le  chemin  qu'il  estoit  venu;  et  soubstint 
en  sa  personne,  avecques  les  vingt  lances,  la  poursuite 
des  Gantois,  qui  avoient  grant  nombre  d'Ângloix 
avecques  eulx,  qui  s'estoient^  partiz  de  la  garnison  de 
Galays  pour  venir  les  Gantois  servir  ;  et  fit  sa  retraicte 
si  bien  et  si  à  poinct,  que  les  Gantois,  qui  s'estoyent 
partiz  pour  luy  clorre  le  chemin,  ne  peurent  venir  à 
temps  ;  et  les  autres  Gantois,  qu'il  trouva  devant  la 

i.  «  Estans.  »  Les  Anglais  étaient  arrivés  dès  le  11  juin  ta 
secours  des  Gantois;  quelques-uns  assistèrent,  le  21,  au  combat  de 
Moerbeko.  On  avait  annoncé  à  Gand  qu'il  en  viendrait  six  ou  sept 
mille,  mais  ils  ne  dépassèrent  pas  le  nombre  de  cinq  cents. 
(fihron.  d'Adrien  de  But.) 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  289 

ville,  le  poursuyvoyent  aigrement  à  cheval  et  à  pied, 
cuydans  clorre  ledit  bastard  entre  les  deux  compai- 
gnies;  mais  par  bonne  conduicte  il  échappa  de  ce 
péril. 

Ainsi  se  continuoit  la  guerre;  et  le  mareschal  de 
Bourgoingne  ^  emmena  les  Bourguignons  environ  trois 
cens  hommes  d'armes  nobles  hommes,  et  grande  sei- 
gneurie du  pays.  Si  furent  mis  à  Gourtray,  et  ledit 
mareschal,  qui  moult  sçavoit  et  congnoissoit  de  la 
guerre,  sceut  et  s'aperceut  que  si  tost  que  les  gens  du 
duc  faisoient  une  emprinse  contre  ceulx  de  Gand,  ils 
estoient  mansuys  par  les  cloches  des  villaiges,  qui 
advertissoyent  de  l'ung  à  l'aultre.  Si  s'appensa  de  y 
remédier;  si  fit  une  emprise,  et  manda '^  à  messire 
Jaques  de  Lalain,  qui  estoit  à  Audenarde;  et  chevaul- 
cherent  ensemble  et  en  ordre,  bruslerent  Escloz^  et 
tous  les  villaiges  de  ce  quartier  ;  et  fit  abatre  les  cloches 
des  clochiers  pour  eschever  les  dangiers  dessusditz, 
et  trouvei^nt  petit  empeschement  ;  et  s'en  retourna 
ledit  mareschal  à  Gourtray,  et  messire  Jaques  à  Aude- 
narde. 

Assez  tost  après  le  mareschal  de  Bourgoingne  fit 
une  course  devant  Gand  ;  et  n'avoit  point  seullement 
les  Bourguignons  avecques  luy,  mais  très  bonne  bande 
de  Picards  et  de  Hannuyers,  que  conduisoient  les  sei- 
gneurs d'Emerics,  de  Hiraumont^,  messire  Gauvain 

1.  Thibaut  de  Neufchâtel,  seigneur  de  Blamont. 

2.  «  Mandant.  > 

3.  Eecklot,  ville  de  la  Flandre  orientale  (Belgique),  sur  la  Liève^ 
à  16  kil.  de  Gand.  —  Sur  cet  épisode,  dont  Ghastellain  et  d'Ëscou- 
chy  ne  parlent  pas,  voy.  J.  du  Clercq,  édit.  Buchon,  liv.  II,  ch.  xxxii. 

4.  Jean,  seigneur  de  Miraumont,  avait  été  tué  dans  une  escar- 
mouche le  {«r  mai  précédent  (voy.  plus  haut,  p.  246).  Il  s'agit 

II  19 


290       iféMOiRES  d'olivier  de  la  marche. 

Quieret  et  aultres;  et  en  bel  ordre  dievauldia  le 
mareschal  devant  Gand,  et  mist  ses  coureurs  et  ses 
escarmoucheurs  devant,    pour  cuyder  attraire   les 
Gantois.  Mais  ilz  se  tindrent  en  leurs  forts,  si  que  peu 
pouvoit  on  sur  eulx  prouffiter.  Si  prit  conseil  de 
remectre  les  compaignies  au  retour;  et  quant  les 
Angloix,  qui  lors  estoient  au  service  de  ceulx  de  Gand, 
comme  dit  est,  les  virent  ainsi  retourner,  ils  sortirent 
dehors,  et  avecques  eux  aucuns  des  Gantois  à  cheval  ; 
et  pouvoient  estre  cinquante  combattans,  gens  de 
faict;  et  ne  pourchassoient  point  la  compaignie,  car 
elle  leur  estoit  trop  forte,  et  Tordre  de  l'arriére  garde 
bien  gardé  ;  mais  pensoient  bien  qu'aucungs  oompai- 
gnons  s'escarteroient  à  petite  compaignie  pour  gai- 
gner.  Ce  qui  advint;  car  douze  archiers  s'estoient 
escartez,  et  se  trouvèrent  encloz  des  Gantois  assez 
près  d'ung  pont  que  les  Gantois  avoyent  gaigné  sur 
eulx.  Si  ruèrent  les  douze  archiers  baudement  pied  à 
terre,  et  se  trouvèrent  doz  contre  doz,  et  tirèrent  de 
leurs  flèches,  qui  blessèrent  le  cheval  de  F  Angloix; 
lequel  cheval  de  TAngloix  de  la  blessure  recula  par  les 
Gantois,  si  qu'il  rompit  la  presse  ;  et  quant  les  ardiiers 
se  virent  despressez,   ilz  chargèrent  hardiment,   si 
qu'ilz  reculèrent  les  Gantois  et  les  Angloix.  Si  s'advisa 
l'ung  des  douze  archiers  d'ung  cornet  de  diasse  qui 
pendoit  à  son  col,  et  sonna  hault  une  fois  ou  deux, 
comme  s'il  appelast  secours.  Les  Gantois,  qui  cuidoient 
que  le  secours  fust  près,  et  qu'il  ne  falloit  que  les 
appeler,  ce^  qu'ilz  avoient  ouy,  se  mirent  à  la  voye,  et 

probablement  de  son  frère  Robert,  qui  fut  seigneur  de  Miranmont 
après  lui. 
i.  c  Ainsi.  » 


MÉMOTRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S191 

laissèrent  les  archiers,  qui  prestement  réparèrent  le 
pont  et  se  remirent  en  ordre  ;  et  finablement  je  n'ay 
point  sceu  que  les  douze  archiers  perdissent  aucune 
chose,  fust  cheval  ou  aultre chose,  ne  que  nul  d'eulx  eust 
blessure  ne  inconvénient  qui  à  ramentevoir  fasse;  et 
ainsi  s'en  revindrent  à  Courtray.  Et  ay  recité  ceste 
avantnre  pour  ramentevoir  le  bien  faict  du  petit  et  du 
grant,  et  aussi  pour  monstrer  à  tous  gens  d'armes  que 
peu  advient  que  villes,  chasteaulx  ou  gens  soient  prins 
ou  rués  jus,  tant  qu'ilz  se  vuillent  tenir  ou^  deffendre. 
Le  second  jour  de  décembre,  messire  Philippe  de 
Lalain,  ung  josne  chevallier,  frère  de  messire  Jaques, 
et  lequel  se  tenoit  avecques  son  frère  en  la  garnison 
d'Audenarde,  désirant  de  soy  advancer  et  faire  con- 
gnoistre,  esleva  grant  partie  de  la  garnison,  et  entre- 
print  une  course  devant  Gand  le  plus  secrètement  que 
faire  peust;  mais  les  Gantois  avoient  tant  d'amis  et 
d'espies  par  toutes  les  villes  et  par  le  pays,  que  l'on 
povoit  peu  faire  de  chose  dont  ils  ne  fussent  avertiz. 
Si  fut  mainsuy^  en  son  emprinse,  et  saillirent  les  Gan- 
tois à  grosse  puissance  et  mirent  embuschés  sur  le 
passaige  qu'il  devoit  passer.  Mais  ainsi  advint  qu'ung 
paige  de  la  compaignie  dudit  messire  Philippe  queroit 
son  maistre,  qui  estoit  devant  du  nombre  des  chevau- 
cheurs.  Ledit  paige  faillit  de  trouver  son  maistre  et 
passa  tout  oultre  lesditz  chevaucheurs,  et  trouva  les 
aguetteurs  des  Gantois  qui  le  prindrent  et  luy  cou- 
pèrent la  gorge  ;  et  le  trouvèrent  mort  sur  le  chemin 
les  gens  dudit  messire  Philippe,  et  congneurent  bien 


1.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

2.  Épié,  suivi  secrètement. 


294  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARGBE. 

seil  ;  et,  pour  les  Gantois,  ung  chevallier  nommé  mes- 
sire  Jehan  de  Woss^  et  le  prieur  des  Chartreux.  Mais 
celle  journée'  ne  peust  prendre  e£Pect,  à  la  deflPaulte  des 
Gantois;  et  quant  ledit  prieur  et  le  chevallier,  qui 
estoient  là  envoyez  de  par  ceulx  de  Gand,  virent  l'obsti- 
nation, Toultrecuydance  et  le  mauvais  et  desreglé  cou- 
rage des  Gantois,  ilz  ne  voulurent  plus  retourner  à 
Gand  et  demeurèrent  à  Bruges. 

Le  mois  de  février  suy  vant,  environ  le  dix  septiesme 
jour^,  les  Gantois  furent  advertiz  que  le  maresdial  de 
Bourgoingne '^  et  la  pluspart  des  grans  cappitaines 
estoient  à  Tlsle  devers  le  duc,  et  n'estoient  pas  à  Ciour- 
tray.  Si  firent  une  yssue  de  leur  ville  à  grosse  com- 
paignie,    et  marchèrent  contre   Gourtray  ;   et   n'en 

1.  D'après  J.  du  Cilercq,  il  ne  s'agirait  pas  ici  de  Jean  de  Vos, 
qui  venait  d'être  nommé  capitaine  de  Gand,  mais  bien  de  Bau- 
douin de  Wos,  le  chevalier  que  les  Gantois  avaient  mis  à  la 
torture  un  an  auparavant  et  qui  n'avait  pu  sauver  son  existence 
qu'au  prix  de  toute  sa  fortune.  (Du  Glercq,  ch.  xxxvi.) 

2.  Février  1453  (n.  st.).  Voy.  Barante,  édit.  Gachard,  t.  II, 
p.  108. 

3.  1453  (n.  st.).  Le  18  d'après  J.  du  Glercq,  ch.  xxxvu.  L'an- 
née commença  le  l^'  avril.  —  Dès  le  mois  de  janvier  les 
Gantois  avaient  entamé  avec  le  duc  des  négociations  qui  res- 
tèrent infructueuses.  Il  en  fut  de  môme  de  celles  dont  le  roi 
Charles  VII  prit  Tinitiative  en  décembre  1452  et  qui  duraient 
encore  à  la  fin  de  mai  1453.  (Voyez  les  instructions  de  ses 
ambassadeurs  en  date  du  11  décembre  1452,  dans  D.  Plancher, 
t.  IV,  pr.  n*  GLxii,  et  plusieurs  autres  pièces  mentionnées  par 
M.  de  Beaucourt,  dans  son  édition  de  Math.  d'Escouchy,  t.  II, 
p.  80  et  81  ;  voy.  aussi  Gachard  sur  Barante,  t.  II,  p.  107,  note  4.) 

4.  On  disait  que  le  maréchal  de  Bourgogne  avait  beaucoup 
gagné  à  la  guerre  et  s'était  fait  faire  à  Tournai  pour  plus  de  mille 
marcs  de  belle  argenterie.  Il  ne  répugnait  donc  pas  à  la  continua- 
tion des  hostilités.  Mais  il  n'avait  pas  fait  d'autre  prouesse,  si  ce 
n'est  rincendie  du  pays  de  Gand. 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LÀ  MARCHE.  S95 

sceurent  ceulx  de  la  garnison  nulles  nouvelles,  jusques 
ilz  veirent  la  fumée  et  le  train  à  près  d'une  lieue  dudit 
Gourtray.  Si  se  partirent  les  plusieurs  sans  ordre  et 
sans  commandement,  et  tirèrent  au  devant  des  Gan- 
tois. Là  fut  l'escarmouche  bien  faicte  et  bien  escar- 
mouchée;  mais  les  Gantois,  qui  moult  estoient  puis- 
sans,  gaignoyent  tousjours  place;  et  non  pour  tant 
firent  à  l'escarmouche  les  Bourguignons  bien  leur 
devoir,  et  en  y  eust,  ardiiers  et  honmies  d'armes,  qui 
mirent  pied  à  terre  ;  et  si  ce  n'eussent  esté  les  saiges 
gens  d'armes,  qui  avoient  veu  de  la  guerre,  qui  les 
firent  remonter  et  qui  soubstindrent  jusques  ilz  fiirent 
remontez,  certes  il  y  eust  eu  grant  perte  ;  touteflPois  il 
y  en  demeura,  mais  à  petit  nombre.  Si  se  retraïct  la 
garnison,  et  les  Gantois  marchèrent  tousjours  jusques 
aux  barrières  et  à  l'entrée  des  faulxbourgs.  Là  s'ar- 
resterent  honmies  d'armes  et  archers,  qui  de£Pen- 
dirent  ledit  faulxbourg,  tellement  que  les  Gantois  s'en 
partirent  sans  rien  faire  de  leur  prouffict  et  eurent 
grant  nombre  de  gens  mors  et  blessez. 

Moult  se  firent  d'emprinses  et  de  rencontres,  celluy 
yver,  d'une  part  et  d'aultre,  et  tant  que  de  tous  je  ne 
puis  avoir  l'entendement  ne  la  mémoire  ;  mais  je  recite 
voulentiers  ce  que  j'en  puis  sçavoir,  en  continuant  mon 
oeuvre.  Le  second  jour  de  mars,  le  bastard  de  Bour- 
goingne  de  gayeté  de  cueur  s'estoit  parti  ^  de  Terre- 
monde,  et  faisoit^  une  chevauchée  par  le  pays,  tant  en 
intencion  de  rencontrer  les  ennemis,  s'ilz  estoient  par 
bonne  adventure  aux  champs,  comme  aussi  pour  don- 
ner crainte  ausditz  ennemis  et  rompre  leurs  emprinses 

1.  c  Partit.  » 

2.  c  Fit.  B 


296  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

et  courses ,  par  lesquelles  le  pays  de  Flandres  et  la 
environ  a  voit  moult  à  porter  et  souffrir.  Si  advint, 
par  bonne  adventure,  que  les  advanceurs  dudit  ba&- 
tard  rencontrèrent  les  Gantois,  qui  de  rien  ne  s'«i 
doubtoient  et  retournoient  en  leur  ville,  à  tout  butin 
et  proye  qu'ilz  avoient  pillé  et  robe  celle  nuict  par  le 
pays.  Le  rapport  faict,  le  bastard  de  Boui^oingne  donna 
dedans  sans  les  marchander;  et  moult  en  occit  et 
print,  et  tousjours  perdoient  les  Gantois^  et  tousjours 
leur  croissoit  le  cueur  et  la  haine  qu'ilz  avoyent  contre 
leur  seigneur. 

Ainsi  se  passa  celluy  yver,  à  courses  et  emprinses 
de  guerre  d'une  part  et  d'aultre,  et  le  cinquiesme 
jour  de  mars,  la  duchesse  de  Bourgoingne  se  partit  de 
risle  pour  aller  à  Bruges^ .  Si  en  furent  les  Gantois  ad ver- 
tiz,  et  par  nuict  misrent  une  grosse  embusche  entre 
Bruges  et  Rollcrs  et  Broussalles,  en  pays  couvert,  qui 
est  près  d'une  grant  plaine  que  l'on  nomme  Burles- 
cans^.  Mais  la  duchesse  advertie  ne  print  pas  le  grant 
chemin  accoustumé,  mais  se  fist  conduire  par  la  basse 
Flandres  et  alla  à  Bruges  saulvement;  et  d'icelle 
emprinse  advint  que  messire  Symon  de  Lalain,  estant 
à  l'Escluse,  et  sachant  que  la  dame  devoit  passer, 
pour  eschever*  le  dangier  et  le  péril  d'elle  et  de  sa 
compaignie,  se  mist  aux  champs,  à  estendard  des- 
ployé et  à  bonne  puissance  de  gens  de  cheval  ;  et  y 

1.  Les  Gantois  eurent  au  contraire  presque  toujours  l'avantage 
dans  les  rencontres  partielles  qui  signalèrent  la  fin  de  l'année  1452 
et  les  premiers  mois  de  Tannée  suivante.  (Voy.  Beauoourt  sur 
d'Escouchy,  t.  Il,  p.  80,  note  1.) 

2.  Cf.  J.  du  Glercq,  ch.  xxxvrii. 

3.  Buscampvelt. 

4.  Éviter. 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  S97 

estoit  en  sa  personne  le  seigneur  de  Maldegam  ^ .  Gel- 
luy  seigneur  chevauchoit  devant,  pour  ce  que  luy  et 
ses  gens  sçavoient  le  chemin  et  adresse  comme  ceulx 
qui  en  estoient.  Et  advint  que  ce  jour  le  temps  estoit 
noir,  chargé  d'une  grande  bruyne,  si  qu'ilz  s'embat- 
tirent*  au  dangier  de  Tembusche,  avant  qu'ilz  s'en 
sceussent  percevoir.  Si  fut  le  seigneur  de  Maldegam 
prestement  assailly  ;  et  quant  messire  Symon  enten- 
dit l'affaire  en  quoy  estoit  le  seigneur  de  Maldegam,  il 
fit  sesarchiers  descendre,  et  luy  mesme  se  mit  avecques 
et  vint  moult  couraigeusement  au  secours  de  ses  com- 
paignons  ;  mais  les  Gantois,  qui  grant  nombre  estoient, 
l'encloyrent  de  toutes  pars.  Vaillamment  se  deffendit 
messire  Symon  et  ses  gens,  moult  bien  se  prouva  de 
sa  personne  ;  et  ses  hommes  d'armes,  qui  estoient  à 
cheval,  se  fourrèrent  dedans  les  ennemis  sans  peur  et 
sans  crainte  ;  et  si  bien  se  maintindrent,  combien  que 
les  Gantois  estoient  quatre  pour  ung,  qu'ilz  rompirent 
la  presse  et  se  rassemblèrent  ensemble;  si  que  les 
Gantois  furent  contens  de  les  laisser  paisibles  ;  et  fut 
l'escarmouche  si  fièrement  combatue,  que  l'estendard 
dudit  messire  Symon  fut  abatu,  et  perdit,  mors  sur  la 
place,  quatre  hommes  d'armes  et  douze  ou  seze 
archiers  ;  et  firent  les  Gantois  moult  grant  joye  et  moult 
grant  hu  de  l'estendard  qu'ilz  avoient  gaigné  ;  et 
dedans  briefz  jours  après  prirent  Englemonstier^,  et 
y  firent  moult  de  maulx  et  de  dommaiges. 


i.  Philippe,  seigneur  de  Maldeghem. 

2.  S*embarra88èrent. 

3.  Ingelmunster ,  ville  de  la  Flandre  occidentale,  à  12  kil.  de 
Gourtray,  qui  appartenait  alors  au  comte  d'Ëtampes.  —  CSf.  J.  du 
Glercq,  loc.  cit. 


^ 


298 


HÉMOIRSS  d'olivier   M  LA.  MABCHB. 


A  la  requeste  des  Gantois  se  tiot  une  wiltre  jt 
en  espérance  de  paix,  auUeudeSedin*,  prèsde 
et  là  fut  pour  le  duc  de  Boui^ingne  le  Goote 
tampes  ',  et  le  coDseil  de  viogt  depputez  pour  le 
tois,  mais  riens  n'y  fiU  faict  ny  conclu  qui  toui 
aucun  effect^.  En  celluy  temps  uog  compaigooi 
çois,  qui  estoit  venu  servir  les  Gantois  poiu*  p< 
nommé  Pierre  Moireau,  pour  son  coiniiienceiiM 
une  emprinse,  et  emmena  foison  de  Gantois  < 
devantTeremonde,  et  fit  ses  ordonnances,  et  marc 
Gantois  en  moult  bel  ordre;  et  le  baslard  de 
goingne,  adverty,  saillit  hors  de  ladicte  viUe  de 
monde  et  les  rencontra  plus  tost  qu'ilz  ne  cuyd 
et  finablement  les  Gantois  furent  desconfitz, 
chassa  le  bastard  jusques  aux  barrières  de  Gand, 
prenant  et  meshaignant*  ses  ennemis,  et  leur  fn 
un  grant  dommaige  celluy  jour. 

La  guerre  se  continua  et  exécuta,  entre  le  C 
Bourgoingne  et  les  Gantois,  fiere  et  cruelle,  i 
que  lesdits  Gantois  prenoient  de  Bourguignons 
ceubt  du  party  du  duc,  ilz  les  mectoient  à  l'espé 
rançon  et  sans  mercy,  et  ce  qui  estoit  prins  dei 
tois  estoit  mis  à  mort,  ou  par  faict  de  guerre  c 
justice  et  de  main  de  bourreaul  ;  et  se  passa  Ta 
quante  deux  en  telle  pestilence  au  pays  de  Fia] 
que  moult  en  fut  de  vefves  et  d'orfelins,  et  se  . 

1.  Béclin,  chef-lieu  de  canton  de  rarrondisBement  et  à 
de  Lille. 

2.  Philippe  le  Bon  cherchait  à  traiter,  parce  que  le  I 
d'argent  lui  rendait  ditîicile  le  recrutement  de  son  armée, 
donnait  de  la  hardiesse  aux  Gantois.  V.  plus  loin. 

3.  Gtr.  J.  d'u  Clarcq,  liv.  Il,  ch.  xxxix. 

4.  Fatiguant,  maltraitant. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  S|99 

Dua  la  pestilence  et  la  mortalité  à  Gand  si  grande  et  si 
merveilleuse  que  tant  d'hommes,  de  femmes  et  d'enf- 
fans  moururent  en  celluy  temps  à  Gand  de  maladie  et 
d'epidimie,  que  c'est  une  merveille  du  nombre;  et 
m'en  taiz,  en  doubte  d'estre  reprins. 

CHAPITRE  XXYII. 

De  plusieurs  escarmouches  et  rencontres  entre  le  du^ 
de  Bourgongne^  comte  de  Flandres^  et  les  Gandois. 

Or  deviseray  je  de  l'an  cinquante  trois  et  des  adven- 
tures  d'icelluy,  en  continuant  mon  œuvre  et  ma 
matière,  qui  vault  bien  d'estre  parseverée.  Et  Ait  vray 
que  l'an  cinquante  trois,  le  troisiesme^  jour  d'avril 
après  Pasques,  Pierre  Moireaul  dessusdit,  soy  vuillant 
venger  du  reboutement  que  luy  fit  le  bastard  de  Bour- 
goingne  à  sa  première  conduicte  des  Gantois,  assem- 
bla desdits  Gantois  tant  et  si  largement  qu'il  en  pou- 
voit  finer,  et  marcha  de  rechief  contre  Teremonde; 
et  croy  qu'à  celle  heure  n'y  estoit  point  le  bastard  de 
Bourgoingne,  mais  estoit  à  court  devers  le  duc.  Si 
fut  messire  George  de  Rosimbos,  seigneur  de  Fillaines, 
adverty,  lequel  estoit  lieutenant  du  bastard  de  Bour- 
goingne; et  feit  entrer  au  boulovart  d'oultre  l'eaue 
trois  cens  archiers  et  cinquante  honmies  d'armes,  et 
apprester  l'artillerie  ;  et  les  Gantois  marchèrent  moult 
fièrement  et  vindrent  de  tel  couraige  que,  pour  doubte 
du  traict  à  poudre,  ilz  ne  laissèrent  qu'ilz  ne  veinssenl 

1.  Le  14  avril,  d'après  J.  du  Glercq,  loc,  cit 


300  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

livrer  Tassault  audit  boulovart,  main  à  main  ;  et  dura 
ledit  assault,  aspre  et  fier,  bien  trois  heures;  et  furent 
ceulx  du  boulovart  une  fois  ou  deux  rafresdiiz  et  ren- 
forcez de  ceulx  de  la  garnison  ;  et  finablement  se  par- 
tirent Gantois  et  se  retrayrent  à  leur  grant  perte,  car 
les  archiers  saillirent  sur  les  levées  de  la  rivière,  et 
moult  en  occirent  ;  mais  la  chasse  ne  fut  pas  longue, 
pour  ce  que  moult  grant  nombre  furent  les  Gantois  ; 
et  doubtoient  les  cappitaines  de  la  garnison  qu'il  n'y 
eust  embusche. 

Le  lendemain,  qui  fut  le  quatriesme^  jour  d'avril,  les 
Gantois  firent  une  autre  emprinse,  et  à  grosse  puis- 
sance coururent  en  Haynnault  jusques  au  plus  près 
d'Anguyen,  passèrent  près  de  Tournay,  firent  moult 
de  maulx  et  de  dommaiges  en  leur  chemin,  et  s'en 
retournèrent  sans  nul  contredit;  et  bien  le  peureot 
faire,  car  les  mesnaigiers'  avoient  habandonné  leurs 
garnisons  pour  aller  visiter  leurs  maisons  et  leurs  mes- 
naiges  ;  et  n'y  avoit  nulz  gens  d'armes  assemblez  au 
pays  qui  eussent  peu  faire  à  la  puissance  des  Gantois 
nulle  résistance.  Et  quant  le  duc  de  Bourgoingne  veit 
la  continuacion  de  ses  ennemis  et  rebelles,  il  fit  de 
nouvel  son  mandement  et  manda  gens  d'armes  par 
tous  ses  pays,  pour  estre  prestz  au  quinziesme  jour  de 
may  ^  ;  et  en  ce  temps,  à  la  requeste  des  nations  à 
Bruges  demourans,  le  duc  accorda  une  journée  à  l'Isle, 

4.  Le  19  avril,  d'après  J.  du  Clercq,  liv.  II,  ch.  xl. 

2.  Souldoyers  à  gages  ménagers,  ils  existaient  donc  avant  Gharies 
le  Téméraire,  auquel  on  attribue  généralement  leur  création. 

3.  Le  duc  avait  convoqué  ses  hommes  d'armes  et  vassaux  ponr 
le  15  avril,  mais  il  prolongea  le  délai  d*un  mois  (J.  du  Giercq, 

ch.  XLl). 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  301 

OÙ  furent  des  plus  notables  de  Gand,  et  fut  la  paix 
comme  conclute^ .  Mais  le  peuple  n'en  voulut  rien  tenir, 
[et]  crioient  parmy  Gand  :  c  La  guerre,  la  guerre  !  L'on 
€  verra  qui  seront  les  loyaux  Gantois,  qui  combattront 
€  pour  leur  franchise  !  » 

En  ce  temps  aucungs  Lucembourgeois ,  qui  tous- 
jours  avoient  tenu  en  leur  couraige  le  party  du  Roy 
Lancelot  de  Honguerye  *,  veans  le  duc  empesché  contre 
les  Gantois,  malicieusement  cuyderent  faire  leur  prouf- 
fit  et  prendre  le  temps  à  leur  advantaige  ^  ;  s'esmeurent 
et  rebellèrent  et  firent  rebeller  avec  eux  la  ville  de 
Tionvilie  ^,  qui  est  la  meilleure  de  la  duchié  après  la 
ville  de  Lucembourg,  et  mirent  les  officiers  du  duc  de 
Bourgoingne  dehors,  et  ceulx  qu'ilz  pensèrent  qui 
estoient  du  party  du  duc.  Si  fut  advisé  d'envoyer 
devant  pour  le  secours  du  pays,  et  pour  ce  que,  par  le 
trépas  du  noble  chevalier  messire  Cornille,  bastard  de 
Bourgoingne,  le  seigneur  de  Cry^  avoit  eu  le  gouver- 

1.  Gfr.  Ghastellain,  ch.  xxiv,  in  fine,  et  J.  du  Glercq,  liv.  U, 

Ch.  ZLIII. 

2.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  xciii,  parle  aussi  du  roi  de  Hongrie, 
mais  il  ajoute  le  duc  Guillaume  de  Saxe,  seul  nommé  par  Meyer.' 

3.  «  Et  pourtant.  » 

4.  La  garnison  de  Thion ville,  qui  n'avait  pas  cessé  de  tenir 
depuis  dix  ans  pour  les  héritiers  de  Luxembourg  (V.  J.  du  Glercq, 
liv.  II,  ch.  xLiv),  aurait  profité,  d'après  Barante  (édit.  Gachard, 
t.  U,  p.  108),  des  embarras  occasionnés  à  Philippe  le  Bon  par  la 
révolte  des  Gantois  pour  recommencer  la  lutte  vers  les  fêtes  de 
Pâques  4453.  En  1442,  Guillaume  de  Saxe,  avec  confirmation  d'Eli- 
sabeth, reine  de  Hongrie,  avait  cédé  Tengagère  de  cette  ville  et 
de  plusieurs  bourgs  et  châteaux  environnants  à  l'archevêque  de 
Trêves,  avec  ordre  aux  officiers,  bourgmestres  et  habitants  de 
reconnaître  ce  prélat  pour  leur  seigneur  gagier.  (Publications  de 
l'Institut  royal  grancMucal  de  Luxembourg,  t.  XXVIII,  p.  84.) 

5.  Antoine  de  Groy,  comte  do  Porcien. 


302       BiéMomES  d'ouvier  de  la  marghk. 

nement  d'icelle  duchié^  futadvisé  que  Ton  y  aivoy- 
roit  deux  des  nepveurs  dudit  seigneur  de  Gry,  mouh 
bons  chevalliers;  et  fut  l'ung  messire  Ânthoine  de 
Rubempré,  et  Taultre  messire  Jehan  de  Rubempré, 
seigneur  de  Bievres  ;  et  leur  furent  baillez  cinq  cens 
archiers  et  soixante  lances,  et  gardèrent  la  firontiere  à 
Arlon  et  à  Vireton  et  aultres  places  voisines  ;  et  i 
l'aide  du  seigneur  de  Souleuvre,  du  seigneur  de  Rol- 
1ers  ^,  de  Bourset  et  aultres  ^,  qui  ne  tindrent  point  le 
party  des  rebelles,  se  conduysirent  iceubc  deux  dhe- 
valliers  frères  si  notablement  en  leur  conunission, 
qu'il  n'y  eust  depuis  rien  conquiz  ne  perdu  sur  le  duc 
de  Bourgoingue  ;  et  à  Lucembourg  se  tenoit  messire 
Guillaume  de  Sainct  Songne  et  Guillaume  de  Grenant^, 
et  pour  ce  que  ledit  messire  Guillaume  y  avoit  eu  gou- 
vernement et  estoit  congneu  des  seigneurs,  nobles 
hommes  du  pays,  et  aultres  du  temps  du  bastard  de 
Bourgoingne,  messire  Cornille  trespassé,  et  dont  ledit 
messire  Guillaume  avoit  le  gouvernement,  et  Tavoient 
trouvé  saige  et  véritable ,  et  à  celle  occasion  par  bons 
moyens  il  entretint  plusieurs  bonnes  maisons,  villes 
et  personnes  qui  ne  tournèrent  point  ;  et,  qui  plus  fut, 
il  ramena  des  plus  obstinez  à  la  mercy  du  duc  ^  et  fit 
moult  de  biens  à  l'advantaige  du  duc,  pendant  icelluy 

1.  V.  Mathieu  d'Escouchy,  t.  II,  p.  44;  J.  du  Glercq,  loc.  dt. 

2.  Jean  de  Hallwin,  seigneur  de  Roullers. 

3.  Mathieu  d'Ëscouchy  ajoute  à  ces  noms  ceux  du  seigneur  de 
Moreuil,  hailli  d'Amiens,  de  Jean  de  Groy,  bailli  de  Hainaut, 
frère  d'Antoine,  et  des  seigneurs  de  Hames  et  de  Beau^ir. 

4.  Grevant  dans  Sauvage  et  les  éditions  postérieures;  Grevan 
dans  Ghastellain. 

5.  Notamment  les  places  de  Girsch,  près  d*Arlon,  de  Selingen, 
de  Martué,  de  Masbourg,  près  de  Nassogne,  de  la  Roche,  sur  la 
rive  droite  de  TOurthe,  de  Puttelange-lez-Rodemach,  de  Remisch, 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  303 

temps  ;  et  nous  tairons  pour  le  présent  d'icelle  guerre^, 
pour  retourner  à  celle  de  Gand. 

Pour  continuer  ma  matière  commencée,  les  Gan- 
tois, parseverans  à  leur  obstinacion,  firent  tousjours 
la  guerre  à  leur  povoir  à  rencontre  de  leur  prince  et 
seigneur;  et  firent  moult  d'emprinses,  de  courses, 
d'entrefaictes  et  de  maulx  au  plat  pays  de  leurs  voi- 
sins, et  tousjours  perdoient  gens  par  cenz  et  par 
miliers.  Et  le  vingt  cinquiesme  jour  de  juing  ^,  s'as- 
semblèrent ceulx  de  la  Verde  Tente  en  grant  nombre, 
et  coururent  à  l'entour  d'Allost^  et  boutèrent  feuz, 
tuans  et  pillans.  Si  furent  rencontrez  par  le  seigneur 
de  Gimay,  grand  bailly  de  Haynault,  qui  avoit  assem- 
blé aucunes  garnisons  avecques  les  siens,  lequel  les 
deffit  et  en  fit  telle  occision  que  depuis  la  Verde  Tente 
ne  fut  si  forte  qu'elle  estoit  par  avant. 

Quant  le  bon  duc  eut  assayé  le  couraige  et  l'inten- 

de  Houssy.  Le  Luxembourg  fut  soumis  en  un  mois  à  l'obéissance 
du  duc.  (V.  Mathieu  d'Escouchy,  t.  II,  ch.  xciii.) 

1.  Elle  fut  de  'courte  durée.  On  trouvera  dans  une  note  du 
ch.  xxxY  un  résumé  des  événements  qui  suivirent  et  mirent  fin  à 
la  longue  querelle  du  Luxembourg. 

2.  Ou  le  16  juin  1453.  V.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  en,  note, 
t.  n,  p.  81.  Le  15,  d*après  Moyer. 

3.  Olivier  do  la  Marche  fait  ici  une  confusion,  à  moins  qu'on 
ne  doive  lire  Ath  au  lieu  d'Alost,  ce  qui  est  plus  probable.  Il  y 
avait  eu,  le  8  mai  1453,  une  première  sortie  des  Gantois,  qui  se 
portèrent  au  nombre  de  14,000  et  200  chevaux  vers  Alost  et  furent 
vigoureusement  repoussés  par  Louis  de  la  Viéville.  V.  ci-devant, 
p.  286,  et  J.  du  Clercq,  ch.  xlh.  Au  mois  de  juin  suivant  les  compa- 
gnons de  la  Verte-Tente  se  dirigèrent  vers  Ath  en  Hainaut  et  furent 
rencontrés  par  Jean  de  Groy,  seigneur  de  Ghimay,  qui  les  mit  en 
déroute.  C'est  dans  cette  dernière  expédition  que  le  bâtard  de  Blanc- 
Estrain  fut  blessé.  0.  de  la  Marche  en  fixe  la  date  au  25  juin,  J. 
du  Clercq  (liv.  U,  ch.  xlv)  et  Meyer,  au  15.  Voyez  aussi  Chastellain, 
ch.  XXIV,  t.  II,  p.  346,  qui  semble  indiquer  la  date  du  9  juin  1453. 


HÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  IIARGHE.  305 

furent  encloz  en  ladicte  place  bien  deux  cens  Gantois  ; 
et  assez  près  de  là  y  àvoit  une  autre  tour  petite,  close 
d'eaue,  en  laquelle  tour  ^  s'estoient  retraïctz  environ 
vingt  compaignons.  Et  tandis  que  le  mareschal  de 
Bourgoingne  ordonnoit  le  siège  et  les  approuches, 
aucungs  adventuriers  furent  advertiz  d'icelle  tour  et 
des  Gantois  retraïctz  en  icelle.  Si  leur  fut  prestement 
livré  l'assault  par  plusieurs  hommes  d'armes,  qui  pres- 
tement entrèrent  au  fossé  et  commencèrent  à  assail- 
lir ;  et  les  Gantois  se  deffendirent  moult  hardiement* 
Les  archiers  tiroient  flèches  si  dru  et  si  souvent  que 
les  Gantois  povoient  à  grant  peine  venir  à  leurs  def- 
fenses;  mais  nonobstant  ilz  se  deffendoyent  aspre- 
ment.  Les  hommes  d'armes  estoient  en  lieu  tous  armez, 
qu'ilz  ne  leur  povoient  rien  faire,  si  non  recevoir  les 
coups  de  pierres  et  de  bricques  que  leur  ruoient  les- 
ditz  Gantois;  car  en  la  tour  n'avoit  qu'une  entrée 
d'ung  huys  très  estroit,  hault  en  la  tour,  bien  cloz  et 
bien  serré.  Si  fut  une  eschelle  apportée  et  dressée 
devant  la  porte,  en  intencion  de  la  rompre  ;  et  le  pre- 
mier qui  monta  dessus  fut  Jaques  de  Fallerans,  ung 
moult  vaillant  escuyer,  et  monta  jusques  à  la  porte  ; 
mais,  par  une  fente,  ung  Gantois  luy  donna  si  grant 
cop  d'une  picque,  qu'il  le  porta  jus  de  l'eschelle  et 
l'abatit  tout  plat  au  fossé  :  mais  il  fut  par  ses  compai- 
gnons tantost  relevé  et  n'eut  aultre  mal  ne  blessure. 
Si  monta  incontinent  l'eschelle  Estienne  de  Sainct 
Moris,  cousin  germain  dudit  Jaques  de  Fallerans.  Il 
avoit  l'espée  au  poing  et  monta  jusques  au  plus  hault, 
et  contendoit  de  copper  ladicte  picque  dont  ledit  Gan- 


i.  Mot  omis  par  les  précédents  éditeurs. 

u  20 


306  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARGHR. 

lois  deffendoit  moult  fièrement  la  porte.  Plusieurs  oops 
d'aguet  et  d'avis  ^  rua  le  Gantois  de  la  picque,  pour 
cuyder  Tescuyer  atteindre,  qui  se  soubstenoit  vaillam- 
ment et  contendoit  d'entrer  en  la  tour  et  de  gaigner 
l'entrée  à  son  povoir.  Mais  le  villain,  qui  combatoit  à 
son  advantaige,  rua  un  cop  de  toute  sa  force,  attendit 
ledit  escuyer  au  visaige  et  luy  perça  la  jouhe  et  la 
teste  en  costiere,  et  porta  l'escuyer  ou  fossé,  tel 
atoumé  que  l'on  cuydoit  qu'il  flist  mort.  Finablemeot 
l'assault  dura  si  longuement  que  le  seigneur  de  Mon- 
tagu  et  aultres  cappitaines  vindrent  à  l'assault  ;  et  fiit 
deffendu  que  plus  nully  ne  montast  l'esdielle  pour  oe 
que  trop  grant  desadvantaige  avoient  les  assaillans; 
et  fust  l'eschelle  ostée,  et  fit  on  apporter  largement 
paille  ;  et  soubstenoient  les  hommes  d'armes,  à  leurs 
lances,  les  faiz  de  la  paille  liez  et  allumez  de  feu,  par- 
quoy  l'on  brusia  ladicte  porte.  Et  tandis  ung  escuyer, 
nonmié  Jehan  de  Florey,  leva  l'eschelle  d'ung  aultre 
carre  ^  de  la  tour,  et  du  bout  d'une  hache  mina  telle- 
ment les  bricques  de  la  tour  qu'il  y  fît  ung  troul  si 
grant  qu'il  valoit  ung  nouvel  huys  ;  et  quant  les  Gan- 
tois, qui  avoyent  deffendu  plus  de  trois  heures,  se 
veirent  ainsi  pressez  de  toutes  pars,  ilz  monstrerent 
signe  de  parler,  et  finablement  se  rendirent  à  voulenté 
et  furent  mis  es  mains  du  prevost  des  mareschaulx, 
et  depuis  penduz  à  ung  arbre^. 

Ainsi  fut  le  siège  mis  devant  le  chastel  de  Scandel- 
becque,  la  tour  prinse  ;  et  se  logea  le  duc,  les  princes 

1.  Coups  donnés  à  l'embuscade,  à  vue  de  nez.  D'aguet,  loc.  adv. 
encore  employée  au  xvi*  siècle  par  Régnier  et  Brantôme. 

2.  Carre,  face  de  la  tour  entre  deux  angles. 

3.  Cet  épisode  manque  complètement  dans  Ghastellain. 


AfÉMomES  d'olivier  de  là  harghe.        307 

et  gens  d'armes  de  toutes  pars.  Et  fut  Tartillerie  affustée 
et  les  approuches  faictes,  et  auxdictes  approuches  Ait 
tiré  du  traict  tout  oultre  le  visaige  d'ung  escuyer 
nommé  Jehan  Rasoir,  serviteur  de  messire  Jaques  de 
Lalain,  et  n  en  mourut  point.  Aussi  fut  blessé  ung 
moult  bel  et  vertueulx  josne  chevallier  nommé  messire 
Jean  du  Bois ,  seigneur  de  Hannekin  ;  et  eust  le  pied 
senestre  percé  d'une  coulevrine.  Plusieurs  y  eust  bles- 
sez et  navrez,  qui  sans  grant  cause  s'approchoient  et 
decouvroient  devant  le  traict,  dont  je  me  passe  pour 
abréger;  et  fut  l'artillerie  du  duc  si  bien  diligentée 
que  les  Gantois,  eulx  veans  encloz  de  toutes  pars, 
commencèrent  à  parlementer  ;  et  firent  traicter  par 
leur  curé  et  se  rendirent  à  la  voulenté  du  duc,  corps, 
vie  et  biens.  Et  ne  demoura  le  siège  que  cinq  jours 
entiers,  et  furent  tous  penduz,  réservé  le  prestre, 
leur  curé,  et  ung  qui  se  disoit  cappitaine  de  Gavre, 
qui  fut  gardé  pour  les  causes  que  vous  pourrez  ouyr 
cy  après  ;  et  fut  le  cappitaine  pendu  au  pont  leviz,  qui 
estoit  noble  homme  et  Tung  des  beaulx  hommes  que 
l'on  pou  voit  veoir^.  Et  ainsi  prit  le  duc  le  chastel  de 
Scandelbecque^. 

Le  duc  fit  retourner  son  artillerie  ^  et  print  conseil 
d'aller  assiéger  le  chastel  de  Poucques,  et  tira  celle 
part^.  Et  le  mareschal  de  Bourgoingne,  accompaigné 

i.  Jean  de  Waesberge. 

2.  La  prise  de  Schendelbeke  eut  lieu  le  27  juin  (Y.  Ghastellain, 
loc.  cit.,  p.  358);  c  environ  la  Saint -Jean -Baptiste  »  d'après 
Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cii,  t.  Il,  p.  80. 

3.  Le  30  juin.  Le  i»'  juillet,  le  duc,  venant  d'Audenarde,  alla 
coucher  à  Gourtray.  (V.  Ghastellain,  loc,  cit.,  et  Mathieu  d'Escou- 
chy,  t.  n,  p.  84,  note  4.) 

4.  Le  2  juillet,  {fd.)  Poucques  esta  trois  lieues  de  Gand  environ. 


308  MÉMOIHES  d'olivier  DE  LA  MARGHB. 

des  Bourguignons,  de  messire  Jaques  de  Lalain,  des 
seigneurs  de  Beauchamp  et  d*Emeries  et  aultres  cap- 
pitaines,  tirèrent  contre  le  chastel  de  Gavre,  pour  œ 
que  oelluy  qui  se  disoit  cappitaine  de  Gavre,  comme 
dit  est,  promist  audit  mareschal  de  luy  faire  rendre 
la  place.  Si  fut  mené  parler  à  ses  compaignons,  mais 
ilz  tindrent  petit  de  compte  de  luy  et  de  son  povoir, 
et  tirèrent  après  luy  canons  et  aultres  traictz.  Et  s'en 
revint  le  mareschal  de  Bourgoingne  sans  aultre  chose 
exploicter  pour  celle  fois,  sinon  qu'il  fit  pendre  le 
Gantois  à  ung  arbre  ;  et  coucha  celle  nuict  et  la  com- 
paignie  en  ung  villaige  assez  près  dudit  lieu  de  Gavre; 
et  le  lendemain  retourna  l'avant  garde  devers  le  duc 
de  Bourgoingne. 

Le  bon  duc,  qui  desiroit  de  soy  venger  de  ses 
rebelles  et  qui  vouloit  exécuter  l'esté,  qui  estoit  bel  et 
sec,  si  se  tira,  au  deppartir  de  Scandelbecque,  devant 
le  chastel  de  Poucques.  Si  fut  le  chastel  avironné  de 
toutes  pars,  et  de  plaine  venue  la  bassecQurt  bruslée 
et  arse,  voire  leur  pont,  gisant  jusques  au  pont  leviz, 
qu'ilz  avoient  à  grant  haste  dressé  contre  et  pour  la 
deffense  de  leur  porte;  comme  affin  que  l'on  n'en- 
trast  pelé  mesie  par  le  pont.  Si  fut  l'artillerie  dressée 
grosse  et  petite,  contre  ung  pan  de  mur  entre  deux 
tours  ;  lequel  pan  de  mur  estoit  maçonné  d'une  salle 
et  aultres  chambres,  et  voyoit  on  bien  par  les  fenes- 
traiges  que  celuy  pan  ne  pouvoit  avoir  guieres  grant 
force.  Et  aussi  le  lieu  et  le  terroir  estoit  convenable  à 
asseoir  artillerie  obstant  les^  marcaiges  des  aultres 
costez,  et  furent  en  peu  de  temps  les  tours  et  les 

1.  <(  Au  regard  des.  » 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  309 

murailles  fort  empirées.  Mais  en  faisant  icelle  bapture, 
il  advint  que  par  ung  matin  messire  Âdolf  de  Gleves, 
le  bastard  de  Bourgoingne  et  aultres  jeunes  seigneurs 
allèrent  visiter  l'artillerie  et  une  bombarde  nommée  le 
Bei^ere,  qui  moult  bien  faisoit  la  besongne;  et  se 
tenoient  pavesez^  et  couvertz  du  mantel  de  celle  bom- 
barde. Et  vint  celle  part  le  bon  chevallier  messire 
Jaques  de  Lalain,  et  advint  que  ledit  messire  Jaques^ 
se  tira  hors  de  la  couverte,  et  voulut  regarder  du  con- 
vive^ de  la  place  et  de  la  baterie,  et  se  bouta  derrière 
deux  tonneaux  plains  de  terre,  et  par  dessus  avoit 
deux  pavais^  dressez.  Le  chevalier  estoit  grant,  et 
regarda  entre  les  deux  pavais,  et  à  ce  moment  ceux 
du  chastel  boutèrent  le  feu  en  ung  veuglaire^  qu'ilz 
avoient  nouvellement  affusté  au  plat  de  la  porte.  Si 
fut  la  fortune  telle,  que  la  pierre  rompit  les  deux 
pavais,  et  assena  le  noble  chevallier  en  la  teste  et  luy 
emporta  tout  le  front,  depuis  le  nez  en  sus,  et  cheut 
mort  le  chevallier  à  la  terre  ^  ;  et  de  ce  cop  et  doulou- 
reuse atteinte  n'oublia  pas  Fortune  sa  diverse  nature, 
qui  est  telle  qu'elle  ne  peult  souffrir  les  fleurs  ne  les 
fhiictz  sur  la  terre  souvent  venir  à  meurison  ou  prouf- 

1.  Protégés  par  les  pavais. 

2.  Six  mots  omis  par  les  éditeurs  précédents,  et  remplacés  par  : 
<  qui  se  tira....  i 

3.  La  situation. 

4.  Grand  bouclier  qui  protégeait  les  canonniers.  (Y.  Du  Gange, 
y  pavesium,) 

5.  Sorte  de  canon  se  chargeant  par  la  culasse,  en  fer  forgé  et 
avec  dos  chambres  de  rechange.  Il  lançait  des  boulets  de  pierre  et 
avait  un  tir  assez  rapide.  Il  était  plus  petit  que  la  bombarde. 

6.  V.  le  récit  développé  de  cette  mort  dans  Ghastellain,  liv.  m, 
ch.  xxviii,  t.  II,  p.  362.  V.  aussi  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cm, 
t.  II,  p.  84,  et  J.  du  Glercq,  liv.  U,  ch.  xlvii. 


310  MÉMOIRES  d'OLTVIER  DE  LA  MARCHE. 

fict,  sans  leur  envoyer  vents,  gelées,  vermines  ou 
temps  impetueulx ,  tendant  tousjours  à  ses  fins  très 
mauldictes,  qui  est  de  prendre  la  fleur  sans  fruict  ou 
le  fruict  sans  meurison,  et  finablement  de  tout  armi- 
ner  et  destruire  ce  qui  naist  et  croist  entre  le  ciel  et 
la  terre.  Mais  celle  fois  cette  mauldicte  forsenée 
Fortune  faillit  à  son  atteinte  ;  car  elle  heurta  au  front 
du  noble  chevallier  à  telle  heure  et  à  tel  bruict,  que  la 
renommée  de  ses  vertuz  et  de  son  sens  et  de  sa 
chevallerie  vivra  et  demourera  en  estre  et  en  mémoire, 
non  pas  seuUement  par  les  souvenances  des  vivans  et 
de  leurs  recors,  mais  autant  que  les  escriptures  faictes 
et  à  renouveler  auront  cours  et  durée  en  ce  monde; 
car  je  sçay  bien  que  le  roy  d'armes  de  la  Thoison 
d'or,  George  Ghastelain,  nostre  grant  historiographe, 
ne  plusieurs  aultres  qui  se  meslent  et  entremettent 
d'escripre,  n'oublieront  point,  en  leurs  ramente- 
vances  et  escriptz,  cestuy  messire  Jaques  de  Lalain, 
dont  l'employ  de  leur  récit,  en  ceste  partie,  fera  hon- 
neur et  prouflit  à  leurs  œuvres  et  matières. 

Ainsi  mourut  messire  Jaques  de  Lalain,  et  dont 
l'ame,  par  la  miséricorde  de  Dieu  et  par  l'apparence 
de  la  vie  du  bon  chevallier,  donne  espoir  de  prendre 
le  chemin  de  paradis^.  Et  fut  le  corps  emporté  en  une 
église,  et  ensevely,  et  mis  sur  ung  chariot  le  mieulx 
et  le  plus  honnorablement  que  l'on  le  peult  faire,  et 
l'accompaignerent  les  nobles  honmies  de  sa  compai- 
gnie,  et  chevauchoient  après  le  corps  à  cornette  des- 
ployée,  comme  s'ilz  fussent  par  luy  condiiictz  et  menez 


1 .  Ghastellain  rapporte  que  Jacques  de  Lalaing  s'était  confessé  le 
matin  môme  de  sa  mort. 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MilRGHE.  31 1 

en  bataille.  Et  avecques  gens  d'église  fut  mené  à  Lalain 
en  Hainnault,  où  estoit  messire  Guillaume  de  Lalain, 
père  dudit  messire  Jaques,  ung  ancien  notable  cheval- 
lier, chevallier  d'honneur  de  la  duchesse  de  Bour- 
goingna,  et  madame  Jehannette  de  Grequi,  sa  mère, 
qui  piteusement  recuillirent  leur  filz,  mais  touteffois  se 
monstrerent  saiges  et  constans,  en  portant  leur  deuil 
paciemment,  congnoissans  que  du  plaisir  de  Dieu  chas- 
cun  se  doibt  contenter.  Fut  enterré  en  l'église  de 
Lalain,  oii  depuis  j'ay  veu  sa  sépulture,  moult  solenp- 
nelle^.  Et  ne  fait  pas  à  demander  si  le  duc  de  Boùr- 
goingne  et  le  conte  de  Gharrolois  furent  desplaisans  de 
ceste  maie  aventure,  avec  toute  la  chevallerie  et  com- 
munauté de  l'armée;  voyre  fut'  regretté  et  plaint  de 
tous  les  lieux  où  il  estoit  en  congnoissance.  Et  fine 
cy  ce  que  je  puis  reciter  et  mectre  par  mémoire  du 
très  vertueulx  chevallier  messire  Jaques  de  Lalain, 
priant  Dieu,  par  sa  grâce,  qu'il  veille  que  je  le  voye 
escript  au  livre  de  vie  avecques  les  parfaictz. 
Le  siège  de  Poucques  dura  neuf  jours  ^,  et  fut  abatu 


i.  Dans  l'église  Sainte -Aldegonde  et  dans  la  chapelle  Notre- 
Dame,  à  gauche  de  l'autel.  La  sépulture  était  en  roarhre  noir, 
haute  de  trois  pieds,  avec  une  statue  de  pierre  grise  couchée,  les 
pieds  reposant  sur  un  canon  court.  Trente-deux  hérauts  portant 
bannières  au  blason  des  divers  quartiers  dû  défunt  entouraient  le 
preux  chevalier.  Cette  statue  est  aujourd'hui  au  musée  de  Douai, 
mais  elle  a  été  mutilée  à  partir  des  genoux.  En  1794,  des  hussards 
cantonnés  à  Lalaing  déterrèrent  le  cercueil  et  en  répandirent  les 
ossements,  dont  il  ne  reste  plus  de  trace.  V.  note  de  M.  Kervyn 
de  Lettenhove,  au  t.  VIII  des  Œuvres  de  G.  Ghastellain,  p.  257. 

2.  c  Car  il  fut  mesmes.  • 

3.  Ce  détail  est  confirmé  par  une  lettre  dn  duc,  du  13  juillet, 
rapportée  par  M.  Gachard,  Collection  de  documents  inédits,  t.  II, 
p.  131,  et  par  une  autre  lettre  qu'adressa  le  7  juillet  le  comte 


312  BIÉM0IRE8  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

ung  grant  pan  de  mur  rez  à  rez  du  fossé,  et  le  fossé 
estoit  de  petite  eaue.  Si  se  reudirent  les  Gantois  à  la 
voulenté  du  duc,  furent  prinz  et  liez  et  tous  peoduz, 
sans  rançon  ou  répit  ou  miséricorde,  excepté  un 
ladre,  qui  leans  se  trouva  encloz,  et  deux  ou  tnHS 
josnes  enfans,  et  les  gens  d'église  ^  Et  ce  faict,  fit  le 
duc  remonter  son  artillerie,  et  tira  à  Gourtray  pour 
prendre  conseil  qu'il  estoit  besoing^  de  faire,  et  là 
séjourna  douze  jours  ^,  cuydant  trouver  manière  que 
son  filz  Charles  n'allast  plus  avant  en  icelle  guerre, 
pour  ce  qu'il  congnoissoit  la  fiere  obstinadon  des 
Gantois  et  esperoit  avoir  la  bataille,  et  doubtoit  pour 
son  seul  filz  et  héritier.  Et  pour  ce  l'envoya  visiter  la 
duchesse,  sa  mère,  qui  de  le  retenir  fit  son  devoir,  luy 
remonstrant  qu'elle  en  estoit  requise  du  duc  et  de  ses 
pays^.  Mais  il  respondit  couraigeusement  qu'il  ne 
demoureroit  point,  et  qu'il  vauldroit  mieulx  à  ses 

d'Ëtampes  à  son  frère  le  comte  de  Nevers,  devant  Poncques.  (Ms. 
fonds  franc.,  n»  2894,  f>  1.)  Ghastellain  (ch.  xxtz,  p.  364)  dit  par 
erreur  que  la  place  se  rendit  le  5.  Rappelons  qae  le  siège  avait 
commencé  le  2. 

1.  Ils  furent  pendus  aux  arbres  qui  entouraient  la  place.  (Ma- 
thieu d*Escouchy,  loc.  cit.) 

2.  Mot  omis  dans  les  éditions  précédentes. 

3.  Douze  jours  aussi  dans  J.  du  Glercq,  liv.  II,  ch.  xlvui  (cb.  m 
édit.  Michaud).  Quinze  jours  d'après  Math.  d'Esoouchy,  t.  II, 
p.  86.  Ces  deux  chiffres  sont  inexacts,  si,  comme  Olivier  de  la 
Marche  le  dit  un  peu  plus  loin,  le  duc  quitta  Gourtray  le  16  juillet. 

4.  J.  du  Glcrcq  fait  le  même  récit,  ajoutant  que  le  duc,  pour 
déterminer  son  tils  à  se  rendre  près  de  la  duchesse,  lui  avait  fait 
entendre  qu'elle  était  c  moult  malade  ».  I^a  duchesse  de  Bourgogne 
tint  cependant,  l'année  précédente,  un  langage  plus  courageux  à 
son  fils,  qu'elle  engagea  à  suivre  partout  son  père  ;  elle  ne  voulait 
pas  qu'il  y  eût  en  a  son  cueur  une  seule  estincelle  de  lâcheté.  » 
(Ghastellain,  loc.  cit.,  ch.  xii,  t.  II,  p.  278.) 


BfÉMOmES  d'olivier  de  la  marche.        313 

pays  advenir  le  perdre  jeune,  que  d'avoir  seigneur 
sans  couraige.  Et  finablement  revint  le  jeune  conte  à 
Ciourtray  avant  le  partement  du  duc,  son  père. 

Le  seiziesme  jour  de  juillet,  le  duc  de  Bourgoingne 
se  partit  de  Gourtray  et  alla  devant  Gavre,  et  le  assié- 
gea et  la  avironna  de  toutes  pars^.  Et  fit  descendre 
bombardes,  mortiers  et  engins  volans;  furent  les 
approches  faictes  si  près  que  faire  se  peut ,  et,  à  la 
vérité,  la  place  de  Gavre  ne  fut  guieres  empirée  de 
bombardes  ne  d'engins,  fors  le  dessus  des  pans  et  des 
tours  qui  furent  abatuz.  Et  advint,  après  avoir  duré 
le  siège  six  ou  sept  jours^,  que  le  cappitaine  du  chas- 
tel  ^,  qui  se  nommoit  Jehan  de  Bois,  veant  que,  pour 
monstrer  feu  ou  enseignes,  son  secours  ne  venoit  point 
de  Gand,  congnoissant  la  variacion  du  peuple  gantois, 
et  se  sentant  batu  et  estonné  de  toutes  pars,  si  s'ap- 
pensa  d'adventurer  son  cas  et  prit  avecques  luy  six 
ou  sept  hommes,  ses  feables  et  gens  de  faict,  et  fit 
une  saillie  par  le  plus  obscur  de  la  nuict,  et  frappa 
hardiment  sur  les  premiers  qu'il  trouva  es  tranchées 
et  es  approches,  qui  furent  en  petit  nombre  et  qui  ne 

1.  Le  18  juillet,  d'après  la  relation  de  Jean  de  Cerisy.  V.  Math. 
d'Ëscouchy,  loc.  cit.,  p.  86,  note.  Le  16>  dans  J.  du  Glercq,  iiv.  U, 

Ch.  XLIX. 

2.  Et  non  pas  seize  à  dix-huit  jours,  comme  le  dit  Math. 
d'Escoachy,  t.  II,  p.  86.  Le  siège,  commencé  au  plus  tôt  le  16  juil- 
let, se  termina  en  effet  le  23  au  matin  par  la  reddition  du  château. 

3.  Arnould  van  der  Speecken  (Meyer),  ou  van  Speete,  d'après  le 
Registre  de  la  Collace,  doyen  des  maçons  de  Gand.  (Gachard  sur 
Barante,  t.  Il,  p.  110,  note  2.)  Jean  du  Bois  était  son  lieutenant 
et  il  sortit  de  Gavre  avec  lui,  d'après  Barante.  D*après  J.  du 
Glercq,  Iiv.  II,  ch.  l  et  u,  le  héros  de  cet  épisode  étdit  un  Anglais 
nommé  Jean  de  Vos,  le  même  que  La  Marche  nomme  plus  loin 
Jean  Ost. 


314  MÉMOIRES  D'OLIVffiR  DE  LA  HARGHB. 

se  doubtoieDt  de  rien,  et  finablement  mit  iceulx  en 
Alite  et  desroy  et  feit  un  grand  efiroy  sur  rartillerie^ 
Mais  luy,  qui  avoit  ailleurs  son  emprinse  progettée,  ne 
poursuyvit  point,  et  passa  la  rivière  de  l'Escault  à 
nou^  et  ses  gens,  et  s'en  tira  à  Gand  saulvement.  Et 
n'est  pas  à  oublier  comment  il  amassa  ceulx  de  h 
ville,  et  leur  dist  qu'il  s'estoit  adventuré  pour  sauver 
ses  compaignons  qui  estoient  assiégez  à  Gavre,  et  qui 
desjà  estoient  en  grande  nécessité  de  vivres  et  de  bas- 
tures;  ne  n'avoit  moyen  pour  les  secourir  que  par 
bataille,  qui  leur  estoit  par  eulx  promise,  et  leur  dist 
que  le  duc  de  Bourgoingne  n'avoit  guieres  de  gens  et 
que  son  armée  estoit  moult  amoindrie  par  ses  gens, 
qui  l'abandonnoient  et  se  desroboient  tous  les  jours 
de  la  compaignie,  et  dont  il  estoit  bien  acertené  par 
prisonniers  qu'il  avoit  prins  sur  le  siège.  Là  fut  ung 
Angloix  nommé  Jehan  Ost^.  Icelluy  Angloix  avoit 
grant  authorité  avecques  les  autres  Angloix  tenans  le 
party  de  Bourgoingne,  et  avoit  promis  d'admen^  les 
Gantois  en  bataille  ;  car  le  duc  de  Bourgoingne  veoit 
moult  son  prouffit  de  les  combatre  aux  champs,  et 
desiroit  moult  de  les  y  trouver  pour  soy  venger  et 
abréger  sa  guerre.  Si  dit  cest  Angloix  tout  hault  que 
pieça  il  leur  avoit  bien  dit  que  le  duc  de  Bourgoingne 
n'avoit  guieres  de  gens,  et  que  l'on  ne  devoit  point 
laisser  perdre  ceulx  qui  estoyent  assiégez  à  Gavre, 


\.  Mathieu  d'Escouchy  raconte  au  contraire  que  ce  capitaine 
sortit  du  ch&teau  de  Taveu  tacite  des  assiégeants  ;  il  leur  aurait 
même  promis,  d'après  du  Glercq,  de  leur  amener  dans  deux  jours 
les  Gantois  eh  bataille. 

2.  A  la  nage. 

3.  Jean  Fox. 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  31 5 

n'une  si  bonne  place,  et  leur  dist  qu'il  vouloit  estre  le 
premier  au  front  de  la  bataille,  et  les  asseura  moult 
de  la  victoire.  Si  fut  le  peuple  ligier  à  esmouvoir  et 
saillirent  hors  de  la  ville  de  Gand  en  deux  compaignies, 
dont  en  la  première  compaignie  eust  vingt  cinq  mille 
honunes  esleuz  et  nombrez,  sans  les  gens  de  cheval, 
Angloix  et  aultres,  et  conduisoit  les  chevaucheurs 
d'icelle  première  compaignie  ledit  Jehan  Ost  pour  les 
Ângloix,  et  ung  jeune  homme  gantois,  nommé  Jehan 
van  Nielle,  pour  lesditz  Gantois;  et  avoient  canons  et 
serpentines  à  chariots  et  artillerie  à  pouldre  assez  et 
largement.  Après  iceulx  saillirent  une  grosse  compai- 
gnie* de  gens  où  il  povoit  y  avoir  vingt  mille  hommes 
et  plus.  Geulx  saillirent  sans  ordre  et  sans  commande- 
ment, et  marchèrent  après  les  premiers,  conrnie  une 
arrière  garde  * . 

CHAPITRE  XXVIII. 

De  la  bataille  de  Gavre^  gaignée  par  le  duc  de  Bout- 
gongne  sur  les  Gandois  ;  et  comment  paix  fut  faicte 
entre  luy  et  eux. 

Si  lairrons  un  peu  à  parler  des  Gantois,  et  retour- 
nerons au  siège.  Et  fut  vray  que,  quant  le  cappitaine 
de  Gavre  se  fut  parti  du  chastel  par  la  manière  dessus 
escripte,  ceulx  qui  demourerent  audit  chastel  com- 
mencèrent à  murmurer  et  à  s'esbahir,  et  disoient  que 
leur  cappitaine  et  aultres  leurs  compaignons  les  avoient 

1.  20  à  30,000  hommes  en  tout,  dit  Ghastellain,  ch.  xxix,  p.  366, 
et  30  à  40  Anglais  à  cheval. 


316  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

trahiz  et  habandonnez,  et  commencèrent  à  parlemen- 
ter, et  aulcuns  se  voulurent  avaler  par  la  muraille, 
pour  eulx  rendre  à  nostre  party  ;  et,  pour  abréger, 
se  rendirent  à  la  voulenté  du  duc  de  Boui^ingne.  Si 
furent  tous  prinz  et  emprisonnez  et  le  chastel  sai«, 
qui,  à  la  vérité,  n'estoit  gueres  empiré  de  l'artillerie, 
car  les  murs  sont  bons  et  de  pierre  de  taille,  et  ce 
qui  plus  les  grevoit  furent  mortiers  et  engins  volans 
dont  ils  furent  baudement  serviz.  Et  le  lendemain,  au 
matin,  furent  tous  pendus  iceulx  Gantois  et  autres 
tenans  leur  party  ;  car  il  y  avoit  des  Ângloix  avecques 
eux  et  aulcuns  fugitifs  criminels  des  pays  du  duc,  et 
nommément  un  trompette  nonuné  Aloguet,  qui  dvcnt 
servi  le  bon  chevallier,  que  Dieu  absolve,  mesure 
Jaques  de  Lalain,  et  se  partit  de  luy  pour  ses  démérites  ^ 
Ainsi  furent  penduz  ceulx  qui  furent  trouvez  au 
chasteau  de  Gavre,  et  fut  par  un  mardi  vingt  deuxiesme 
de  juillet^,  et  estoit  si  matin,  que  les  plusieurs  qui 
regardoient  faire  la  justice  n'avoient  point  encoires 
ouy  de  messe.  Et  ainsi  et  à  celle  heure  que  Ton  pen- 
doit  ledit  Aloguet,  et  ainsi  que  le  dernier  de  tous,  à 
mon  advis  bien  quarante  hommes^,  vindrent  nouvelles, 

1 .  Sur  la  prise  du  ch&teau  de  Gavre  et  rexécotion  qui  suivit,  voy. 
Mathieu  d'Escouchy,  ch.  crv,  Ghasteliain,  liv.  lU,  ch.  xxx,  la  relâp 
tien  de  Jean  de  Gerisy  et  la  lettre  de  Philippe  le  Bon  au  roi,  du 
25  juillet  1453,  aux  Pièces  justificatives  de  Mathieu  d'Escouchy^ 
t.  m,  p.  425. 

2.  Ghasteliain  dit  le  23  juillet,  ce  qui  est  confirmé  par  le  duc, 
dans  sa  lettre  du  25,  qui  parle  du  lundi  matin  23.  (Voy.  aussi 
Gachard  sur  Barante,  t.  II,  p.  ili,  note  2.)  Le  22  tombait  le 
dimanche.  La  date  du  23,  au  matin,  est  donc  exacte  pour  la  red- 
dition du  château;  la  bataille  eut  lieu  dans  Taprès-midi  du 
même  jour.  Cependant  J.  du  Glercq  dit  qu'elle  eut  lieu  le  22. 

3.  Mot  omis  dans  les  éditions  précédentes. 


MÉMOIHES  d'olivier  DE  LA  BfAROHE.  317 

à  petit  effiroy,  que  les  Gantois  estoient  yssus  de  Gand 
pour  venir  combatre  leur  seigneur.  Si  courut  chascun 
aux  armes,  et  fut  ordonné  messire  Symon  de  Lalain 
pour  aller  au  devant  à  cinquante  chevaux,  pour  veoir 
leur  convive.  Ce  qu'il  fit  bien,  et  de  leur  estât  et 
maintien  fit  ce  jour  par  plusieurs  fois  sçavoir ,  conmie 
celluy  qui  bien  le  savoit  faire  et  qui  se  congnoissoit  au 
mestier.  Ordonnances  furent  faictes.  Et  premièrement 
print  Tavant  garde  place,  que  conduisoit  le  mareschal 
de  Boui^oingne  et  le  seigneur  de  Gimay,  et  furent 
avecques  eulx  de  grans  seigneurs  et  de  grans  person- 
nages de  Bourgoingne,  de  Picardie  et  de  Hainnault  ; 
et  furent  d'icelle  avant  garde  envoyez  devant,  comme 
sur  ung  aelle,  à  la  main  dextre,  les  seigneurs  de  Beau- 
champ  et  d'Espiry  qui  avoient  à  charge  cent  lances^ 
de  Bourguignons  ou  environ.  A  la  main  senestre, 
tirant  à  la  rivière  de  l'Escault,  fut  ung  aultre  aelle  de 
environ  mille  archers  de  pied,  et  les  conduisoit  mes- 
sire Jaques  de  Lucembourg*.  Et  entre  ces  deux  com- 
paignies  estoit  un  conte  de  Petite  Pierre^,  Allemand, 
qui  estoit  venu  servir  le  duc  en  icelle  armée,  qui  a  voit 
cent  chevaux  et  non  plus,  tant  hommes  d'armes 
comme  cranequiniers.  En  l'avant  garde  furent  ban- 
nières desployées,  et  toutes  enseignes  et  parures,  à 
qui  mieulx  mieulx;  et  plus  derrière  estoit  la  bataille, 
où  estoit  le  duc  de  Bourgoingne,  le  conte  de  Gharrolois, 
son  fils,  le  conte  d'Estampes,  messire  Adolf  de  Gleves, 
messire  Jehan  de  Goymbres,  le  bastard  de  Bourgoingne 
et  moult  d'aultres  grans  personnaiges.  Là  furent  ban- 

i.  Quatre-vingts,  dit  Ghastellain,  p.  367. 

2.  Avec  sa  compagnie  de  cent  lances,  ajoute  Ghastellain. 

3.  Jacques,  comte  de  Luzelstein. 


318  MÉMOIHES  D'OLTVIESi  DE  LA  MARCHE. 

nieres  desployées  en  grant  nombre,  et  portoit  le  8«- 
gneur  de  Haulbourdin  la  bannière  du  duc,  et  le  sei- 
gneur de  Grevecueur  celle  du  conte  de  Gharrolois» 
Bertrandon^  portoit  le  penon,  et  Hervé  de  Meriadet 
portoit  l'estendart.  Ce  jour  furent  moult  de  cheval- 
liers faictz,  comme  messire  Jaques  de  Lucembourg, 
Thibault  de  Neufchastel,  mareschal  de  Bourgoingne, 
Loys,  seigneur  de  la  Gruthuse ,  qui  ce  jour  fit  Tar- 
riere  garde  à  grosse  compaignie  de  Flamens,  et  aultres. 
Là  furent  chevalliers  les  seigneurs  de  Rougemont^,  de 
Soye^,  de  Rupt  et  le  seigneur  de  Goux^,  qui  depuis  fut 
chancellier  de  Bourgoingne,  le  seigneur  de  Chandi- 
vers,  Tristan  de  Toulongeon,  seigneur  de  Scey,  et  si 
grant  nombre  d'aultres,  que  je  ne  sçay  le  tout  ramen- 
tevoir^.  Si  lairrons  à  parler  de  Tordre  de  la  bataille, 
et  reviendrons  à  l'execucion^,  qui  fut  telle,  que  mes- 

1 .  Bertrandon  de  la  Broquière,  célèbre  par  son  voyage  en  Orient, 
capitaine  de  Rupelmonde  en  1445. 

2.  Thibaut,  seigneur  de  Rougemont,  Jean,  seignenr  de  Rupt, 
et  Guillaume,  seigneur  de  Ghampdivers,  dont  les  noms  suivent, 
nous  sont  déjà  connus  pour  avoir  pris  part  aux  joutes  du  pas  de 
Tarbre  Charlemagne  ;  le  second  ne  figure  ni  sur  la  liste  des  cheva- 
liers faits  à  Gavre,  qu'a  publiée  M.  de  Beaucourt,  ni  sur  celle  de 
J.  du  Glercq;  ce  dernier  passe  aussi  sous  silence  Guillaume  de 
Ghampdivers. 

3.  Jean  de  Bauffremont,  seigneur  de  Soye. 

4.  Pierre,  seigneur  de  Goux  ;  on  l'a  vu  précédemment  assister  le 
juge  du  camp  au  pas  de  la  fontaine  de  Plours. 

5.  V.  la  liste  des  chevaliers  faits  à  la  bataille  de  Gavre  dans 
Mathieu  d'Escouchy,  édit.  Beaucourt,  t.  III,  p.  424,  aux  Pièces 
justificatives  ;  Clerc,  Essai  sur  Vhistoire  de  la  Franche^amté,  t.  H, 
p.  486;  Ghastellain,  loc.  cit.,  et  J.  du  Glercq,  liv.  II,  ch.  un. 

6.  Quoique  le  récit  d'Olivier  de  la  Marche  soit  tr^  détaillé,  on 
peut  consulter  aussi  Ghastellain,  loc.  cit,,  ch.  xxxi  ;  Mathieu  d'Es- 
couchy, loc.  cit.;  la  relation  déjà  citée  de  Jean  de  Gerisy,  dans  la 
Collection  Gachard,  p.  317;  J.  du  Glercq,  liv.  II,  cb.  lui  et  uv, 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  319 

sire  Symon  de  Lalain,  qui  coDduisoit  les  chevaucheurs, 
chevaucha  le  plus  diligCDWient  et  par  le  meilleur  ordre 
qu'il  peust  contre  les  ennemys,  et  rencontra  en  sa 
personne  les  chevaucheurs  gantois,  et  venoit,  tout 
devant,  Jehan  Ost,  Angloix,  qui  avoit  promis  de 
mectre  aux  champs  le  peuple  gantois.  Ledit  Angloix 
leva  la  main  en  signe  de  seureté  et  s'avança  audit 
messire  Symon,  et  luy  dist  :  c  J'ameine  les  Gantois, 
c  comme  je  l'ay  promis.  Si  me  faictes  conduire  au  duc 
c  de  Bourgoingne,  car  je  suis  son  serviteur  et  de  son 
c  party.  >  Messire  Symon  bailla  deux  hommes,  qui 
l'Angloix  conduisirent  à  saulveté;  et  Jehan  van  Nielle, 
qui  conduisoit  les  chevaucheurs  gantois,  et  leurs  gens 
de  cheval  marchoient  et  gaignoyent  tousjours  place  sur 
messire  Symon  de  Lalain ,  qui  les  f aisoit  escarmoucher  en 
retrayant  et  en  tirant  hors  d'ung  grant  chemin  cou- 
vert d'une  grosse  haye,  et  par  celle  haye  ne  povoient 
veoir  Gantois  les  batailles  ne  les  gens  d'armes.  Si 
commencèrent  Gantois  à  passer  au  champ,  à  pied  et 
à  cheval,  et  se  mectoient  ces  picquenaires^  en  bataille, 
et  en  peu  d'heure  se  trouvèrent  si  grant  nombre  *  et 

et  quatre  lettres  adressées  ou  communiquées  aux  officiers  de  la 
ville  de  Baume-les-Dames  par  le  procureur  du  duc  de  Bourgogne 
au  bailliage  d'Amont,  qui  ont  été  publiées  dans  la  Revue  des 
Sociétés  savantes  des  départements,  7«  série,  tome  VI,  p.  209  et 
suiv.  Elles  contiennent  un  récit  de  la  bataille  de  Gavre  et  de  la 
capitulation  de  Gand,  et  sont  datées  du  23  juillet  au  8  août  1453. 

1.  Soldats  armés  de  piques. 

2.  L'auteur  anonyme  des  lettres  adressées  aux  officiers  de 
Baume-les-Dames  (v.  note  plus  baut)  dit  que  les  Gantois  étaient 
au  nombre  de  20,000  ;  de  28,000  d'après  Math.  d'Escouchy  ;  de 
36  à  46,000  d'après  la  lettre  citée  plus  baut  que  le  duc  écrivit  à 
Charles  VII  le  25  juillet  ;  ce  prince  ajoute  qu'il  en  rentra  à  peine 


320  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

si  sarrez,  que  à  grant  peine  veoit  oo  le  jour  par  entre 
les  picques  et  les  glaives  ;  et  advint  que  Jehan  de  h 
Guysele,  ung  escuyer  de  Hainnault,  en  escarmoudiant 
sur  les  Gantois  de  cheval,  chargea  sur  ung  honune 
d'armes;  mais  la  gourmette  de  son  cheval  rompit,  si 
ne  le  peust  tenir  qu'il  ne  fust  des  gens  de  pied  prins, 
encloz  et  assommé.  Là  aborda  Tartillerie  des  Gantois, 
et  par  trois  fois  et  à  trois  reposées  marchèrent  les 
Gantois,  gaignant  place  et  champ  sur  les  escarmou- 
cheurs  ;  n'onques  les  batailles  ni  les  ordonnances  ne 
se  bougèrent.  Bien  fut  vray  que  le  mareschal  de  Bour- 
goingne  manda  au  seigneur  de  Beauchamp  et  au  sei- 
gneur d'Espiry  qu'ilz  reculassent  leurs  enseignes  et 
leurs  compaignies  pour  plus  avant  attraire  les  Gantois; 
mais  le  seigneur  de  Beauchamp  respondit  que  Ton 
Tavoit  trop  advancé  pour  reculer  ;  et  combien  que  la 
response  meust  de  hault  et  vaillant  couraige,  et  que 
tout  bien  prinst  de  celle  chose,  si  fiit  il  conseillé  de 
prier  mercy  au  duc  de  la  désobéissance  qu'il  avoit 
faicte  à  son  mareschal  ;  et  ce  veuil  je  bien  escripre 
pour  monstrer  aux  jeunes  gens,  qui  mes  Mémoires 
liront,  que,  selon  l'arbre  de  bataille,  nulle  chose  n'est 
extimée  bien  faicte  contre  le  commandement  du  cbief 
ne  de  ses  lieutenans. 
L'artillerie  des  Gantois  tiroit  à  grant  force  * .  Si  fut 


3  à  4,000  dans  la  ville,  tandis  que,  de  son  côté,  les  pertes  furent 
peu  considérables.  (Gachard  sur  Barante,  t.  II,  p.  IH,  note  2.) 

i .  ff  Ils  batoient  fort  de  leur  artillerie,  qui  estoit  grosse  de  wal- 
gaires  sur  charrioz,  »  dit  une  lettre  datée  de  Gavre,  du  23  juillet 
1453,  et  adressée  aux  officiers  de  Baume-les-Dames  par  le  pro- 
cureur du  duc  au  bailliage  d'Amont,  le  31  juillet  de  la  même 
année  (Bévue  des  Sociétés  savantes  précitée). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  321 

advisé  d'envoyer  de  la  ligiere  artillerie  devant  les 
premières  compaignies,  et  si  tost  que  ladicte  artillerie 
fut  assise  et  qu'elle  commença  à  tirer,  les  Gantois 
s'ouvrirent  et  se  desreglerent  de  leur  ordre.  Si  char- 
gèrent les  seigneurs  de  Beauchamp  et  d'Ëspiry  dedans 
moult  vivement.  Là  fut  chevallier  messire  Philippe  de 
Lalain,  frère  du  bon  chevallier  messire  Jaques,  dont 
ci  dessus  est  assez  escript,  et  à  celle  charge  fut  tué 
d'ung  canon  un  escuyer  bourguignon,  nommé  Jehan 
de  Poligny.  Or  reviendrons  aux  mille  archiers  qui 
estoient  à  pied,  soubs  la  conduicte  de  messire  Jaques 
de  Lucemboui^,  nouveau  chevallier.  Le  chevallier  et 
sa  bande  marchèrent  et  coururent  au  devant  leurs 
ennemis  moult  vaillamment,  crians  et  tirans  de  force 
et  de  couraige  ;  et,  à  la  vérité,  là  cheut  la  grant  puis- 
sance des  Gantois;  car  tous  tirèrent  contre  la  rivière. 
Là  eust  grant  presse  et  dure  deffense ,  et  là  fut  tué 
d'une  picque  ung  escuyer  flamang,  nonmié  Olivier  de 
Launoy,  homme  de  bien  et  fort  renommé.  Là  abondit^ 
l'avant  garde,  les  bannières  et  les  estendars.  Si  furent 
les  Gantois  rompus  et  mis  en  fuyte  ;  et  s'enfuyt  Jehan 
van  Nielle  et  ses  gens  de  cheval,  et  nagèrent  la 
rivière,  et  là  entroient  les  Gantois,  armez  de  leurs 
jaques,  haubergeons,  panciers  et  hunettes,  et  s'advan- 
turerent  de  nouer*,  en  tel  estât,  la  rivière  ;  mais  les 
archiers  les  tuoient,  neayent  et  assommoient  comme 
bestes,  sans  mercy  et  rançon,  et,  en  nageant  parmy 
l'eaue,  on  les  tiroit  de  flèches,  si  que  peu  se  sauvèrent 
par  naiger^.  Et  le  duc  de  Bourgoingne,  qui  moult 

1.  Crest-à-dire  c  vint  d'un  bond.  » 

2.  Passer  à  la  nage. 

3.  La  lettre  précitée  dit  que  deux  cents  Gantois  se  noyèrent 

II  i\ 


322  IfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  HARCBB. 

estoit  loing  de  l'avant  garde,   fit  crier  :  c  Nostre 
Dame  !  BourgoiDgne  !  >  et  marcha  avecques  sa  bataille; 
et  furent  les  archiers  moult  travaillez  d'avoir  si  loing 
marché  à  pied,  et  furent  les  bannières  et  les  enseignes 
premières  sur  les  ennemis,  que  les  archiers  de  la 
bataille  ;  et  durant  le  temps  que  les  premiers  estoient 
ensoingnez  à  ceulx  qui  avoient  prins  le  bort  de  la 
rivière,  une  grosse  compaignie  de  Gantois  se  trouva 
retraicte  d'advanture  en  un  preaul  assez  grant  et  spa- 
cieux. Geluy  preauU  estoit  cloz  de  la  rivière  de  l'Escault 
en  tournoyant,  et  par  devant  avoit  une  grosse  baye 
d'espines  fosselée  et  moult  forte  à  passer  ;  et  n'y  avdt 
que  deux  entrées  très  estroictes  par  où  l'on  peust 
devers  eulx  passer.  Les  Gantois  qui  là  se  trouvèrent 
bien  deux  mille  hommes,  et  ne  peurent  plus  avant  eux 
retrayre  ne  fuyr  par  la  rivière,  prirent  cueur  et  misrent 
en  deffense  moult  vigoureusement.  Là  s'avancèrent 
messire  Pierre  de  Miraumont,  Jacques  de  Fallerans,  le 
Moyne  de  Neufville^,  et  aultres  nobles  hommes  d'armes. 
Mais  certes  ils  furent  durement  recuilliz  de  picques  et 
de  masses  crestelées^  par  lesditz  Gantois  ;  et  furent  leurs 
chevaulx  enfondrez  et  occis,  et  les  honmies  d'armes 
abatuz  et  navrez  moult  dangereusement.  Là  s'arresta 
le  duc  de  Bourgoingne,  son  filz  et  toutes  les  bannières 
de  la  bataille.  Le  duc  de  Boui^oingne  veant  ses  enne- 
mis et  rebelles  devant  ses  yeux,  donna  de  l'esperoo, 
sans  aultre  conseil  prendre,  et  entra  dedans  le  preaul. 
Il  estoit  richement  armé  et  monté,  et  moult  bel  et  die- 

dans  la  rivière  de  Quaux.  Mais  ne  serait-ce  pas  deux  mille? 

1.  Pré.  V.  Ghasteilain,  loc.  cit.,  p.  371,  et  J.  du  Glercq,  ch.  lit. 

2.  Huguenin  de  Neuville,  dit  Le  Moine. 

3.  Masses  d*armes  garnies  de  crêtes  en  fer. 


mAmoires  d'olivier  de  la  marche.        383 

valeureux  dievalier;  et  certes  quant  les  Gantois  le 
veirent  venir,  ilz  le  recongnurent  et  s'arresterent  tous 
devant  sa  noble  personne,  mais  le  venin,  confit  en 
longue  obstinacion  qu'ilz  avoient  au  cueur,  fut  subite- 
ment maistre  de  la  raison.  Si  luy  coururent  sus  moult 
asprement  ;  et  le  bon  duc ,  qui  fut  Tung  des  vaillans 
chevaliers  de  son  temps,  se  ferit  entre  eulx,  non  pas 
comme  prince  ou  personnaige  de  prix  ou  d'extime  tel 
qu'il  estoit,  mais  comme  un  homme  chevaleureux, 
tout  plain  de  hardement  et  de  prouesse  ;  et  les  Gantois 
feroient  sur  le  noble  prince  de  grant  et  de  félon  cou- 
raige  et  luy  navrèrent  son  cheval  en  plusieurs  lieux. 
Là  estoit  Bertrandon,  le  penon  au  poing,  près  de 
son  maistre,  pour  enseigner  et  monstrer  le  prince  où 
il  estoit  ^  Là  vint  le  seigneur  de  Haulbourdin,  atout  la 
bannière,  et  Hector^  deMeriadec,  atout  Testandar.  Là 
entra  le  noble  conte  de  Gharrolois  qui  moult  aigre- 
ment chassoit  enseignes  et  gens  d'armes  au  secours 
du  duc,  son  père,  et  aborda  des  premiers  en  la  place, 
et  fut  blessé  d'une  picque  au  pié  par  dessoubs.  Là  veiz 


4 .  D'après  Guillaume  Fillastre  (Histoire  de  la  Toison  d'or),  Ber- 
trandon, voyant  le  péril  où  se  trouvait  le  duc,  <  coucha  sa  lance 
à  laquelle  pendoit  le  pennon  et,  contraignant  le  cheval  des  espé- 
rons, frappa  ses  ennemys,  criant  à  haulte  voix  :  «  Traistres, 
traistres  !  tuerez- vous  vostre  prince  ?»  A  cette  voix  fut  en  plus 
grand  danger,  car  ceûlx  qui  cuydoyent  besongner  à  ung  simple 
chevalier,  oyant  que  ce  estoit  leur  prince,  dirent  :  o  C'est  ce  que 
nous  querons.  »  Et  à  ceste  heure  se  doubla  leur  courage;...  mais 
le  prince...  ne  se  mue  et  se  tient  ferme  et  se  combat  si  longue- 
ment comme  près  d'une  heure.  »  Selon  Ghastellain,  au  contraire, 
lorsque  les  Gantois  virent  «  la  grant  vaillance  du  duc,  ils  le  reco- 
gnnrent  et  se  mirent  à  genoux  en  luy  cryant  mercy  à  haulte  voix, 
disant  tous  :  «  Hélas  !  nous  nous  rendons.  » 

2.  Hervé. 


384  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

je  messire  Anthoine  de  Vauldrey  donner  au  travers  des 
Gantois  moult  chevaleureusement.  Là  entrèrent  les  ban- 
nières du  conte  de  Gharrolois  et  des  autres  princes 
et  seigneurs,  et  sur  ce  poinct  abordèrent  les  archiers 
de  la  bataille,  qui  estoyent  venus  à  pied  et  de  loing.  Si 
commencèrent  à  lancer  et  à  traire,  de  moult  grant 
couraige.  Là  veiz  à  pied  deux  hommes  d'armes  de  nom, 
et  de  plus  ne  m'en  souvient  ;  l'un  fut  messire  Jaques 
de  FoucquesoUes  qui  portoit  le  guidon  de  messire 
Thibaut  de  Lucemboui^,  seigneur  de  Fiennes,  et  l'autre 
fut  messire  Philibert  de  Jaucourt,  seigneur  de  Villar- 
nou.  Ces  deux  marchèrent  chevaleureusement  sur  les 
ennemis.  Si  commencèrent,  du  traict  des  archiers,  les 
Gantois  à  perdre  gens  et  place,  et  reculèrent  pour 
adosser  la  rivière  ;  et  combatoient  et  deffendoyent 
Gantois  moult  vaillamment,  et  moult  navrèrent  et 
blessèrent  de  gens  et  de  chevaulx  ;  et  certes  ung  Gan- 
tois, villain  et  de  petit  estât,  et  sans  nom  pour  estre 
recongneu,  fit  ce  jour  tant  d'armes,  tant  de  vaillance 
et  d'oultraige,  que  se  telle  adventure  estoit  advenue  à 
ung  homme  de  bien,  ou  que  je  le  sceusse  nommer,  je 
m'acquiteroie  de  porter  honneur  à  son  hardement  ;  car 
vaillance  est  entre  les  bons  si  privilégiée  et  de  telle 
aucthorité,  qu'elle  doit  estre  manifestée,  publiée  et 
dicte  de  petite  personne  ou  de  petit  estât  comme  des 
plus  grans.  Ainsi  dura  ceste  bataille,  en  cestuy  endroit, 
longuement  ;  car,  comme  dit  est,  le  lieu  estoit  fort  d'en- 
trée et  de  closture,  et  se  vendoient  Gantois  pour  leur 
dernier  jour.  Mais  finablement  le  preail  fut  tel  que  les 
Gantois  furent  occis  sur  la  place,  sans  ce  qu'ung  seul 
en  reschapast,  par  prison  ou  aultrement.  Et  certes  la 
bataille  ne  se  combatoit  plus  aultre  part,  car  les  Gan- 


MÉMOIRES   d'olivier  DE  LA  MARCHE.  325 

tois  estoient  tous  desconfitz;  et  n'aborda  point  la 
seconde  compaignie,  qui  se  partit  de  Gand,  comme  il 
est  escript  cy  dessus,  à  la  bataille  ;  mais  s'enfuyrent  de 
l'effroy  des  fugitifz,  et  furent  chassez  par  aucunes  com- 
paignies  de  l'avant  garde,  qui  moult  en  prinrent  et 
occirent^.  Si  iîit  tard,  et  se  retraïct  chascun  en  son 
l(^s;  et  furent  les  bannières  mises  sans  reployer 
devant,  qui  estoit  moult  belle  chose  à  veoir  le  reflam- 
boy  de  diverses  armes  des  nobles  princes  et  seigneurs 
qui  bannières  portoient.  Et  sitost  que  le  bon  duc  fut 
en  son  logis  retourné  ^  et  après  avoir  rendu  louenges 
à  Dieu  de  sa  haulte  victoire ,  il  manda  son  conseil  ;  et 
servoit  alors  de  premier  chambellan  le  seigneur  de 
Gharny;  et  messire  Pierre,  seigneur  de  Goux,  fut  là  le 
principal  du  conseil  pour  les  clercs.  Si  dit  le  bon  duc 
tout  hault  telles  paroles  ou  semblables  :  c  Gelluy  Dieu 
€  qui  nous  a  aujourd'huy  pourveus  de  victoire  me 
c  doint  grâce  à  ce  jour  de  le  recongnoistre  et  de  faire 
c  chose  qui  luy  soit  aggreable.  Et  congnoissant  icelluy 

• 

r  Ghastellain  {loc.  cit.,  p.  375)  fixe  la  perte  des  Gantois,  tant 
morts  que  blessés,  à  20  ou  30,000  hommes,  chiffre  qu'il  donne 
ailleurs  pour  celui  des  combattants  (voy.  ci-devant,  p.  315,  note  1) 
et  qui  a  néanmoins  été  adopté  par  Michelet  ;  J.  du  Glercq  (liv.  II, 
eh.  LFv)  à  plus  de  20,000  «  tant  noyés  que  occis  »  ;  Jean  de  CSerisy 
la  limite  à  17  ou  18,000  hommes,  et  Mathieu  d'Escouchy  à  14  ou 
17,000  environ.  C'est  le  nombre  dont  se  rapproche  le  plus  la  lettre 
anonyme  communiquée  aux  magistrats  de  Baume-les-Dames  par 
le  procureur  au  bailliage  d'Amont,  que  nous  avons  citée  plus 
haut.  Elle  parle  en  effet  de  13  à  14,000  hommes.  Voir  aussi  la 
lettre  de  Philippe  le  Bon  citée  ci-devant,  p.  319,  note  2.  — 
Ghasiellain  prétend  que  l'armée  bourguignonne  ne  perdit  que 
cinq  gentilshommes,  Jean  de  Gerisy  dix  ou  douze,  J.  du  Glercq 
seize. 

2.  Où  il  fut  désarmé  par  Mériadec  et  Jean  Coustain  (Ghastel- 
lain). Il  n'avait  bu  ni  mangé  pendant  toute  la  journée  (Id,). 


326  BIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

Dieu  mon  créateur  Jésus  Christ  tout  piteux  et  mise- 
rîcors,  en  ensuyvant  son  plaisir  et  commandement, 
combien  que  par  la  divine  aide  j*ay  la  main  au  dessus 
de  mes  rebelles  les  Gantois,  touteffois  je  veuil  user 
de  grâce  et  de  miséricorde  ;  ne  oncques  je  n'ais  pitié 
d'eulx  ne  de  leur  cas  qu'à  ceste  heure.  Si  veux  que 
lettres  soient  faictes  adressant  à  la  ville  de  Gand 
contenans  que,  sans  avoir  regard  à  Tadvantaige  que 
j'ay  par  la  victoire,  mais  pour  l'honneur  de  Dieu 
seuUement,  tout  tel  et  semblable  traicté  que  je  leur 
ay  acordé  à  l'Isle  et  ailleurs  en  leur  plus  grande 
prospérité,  je  le  vuil  tenir  et  accomplir^.  > 
Si  furent  sur  ce  lettres  faictes,  moult  bien  causées 
et  devisées^  ;  car  certes  ledit  messire  Pierre  de  Goux 
fut  l'ung  des  adroitz  honunes  de  conseil  qui  fust  en 
son  tâmps.  Et  lendemain^,  au  poinct  du  jour,  son- 
nèrent les  trompettes  à  mectre  selles  et  puis  à  cheval, 
et  se  partit  le  duc,  son  filz  et  toute  la  seigneurie, 
atout  leurs  bannières  au  vent,  et  tirèrent  contre  Gand 
en  moult  bel  ordre.  Messire  Gauvain  Quieret,  seigneur 

1 .  Aux  personnes  qui  lui  conseillaient  de  détraire  Gand,  Phi- 
lippe le  Bon  répondit  :  c  Ceux  de  Gand  sont  mon  peuple.  La  ville 
est  mienne  ;  laquelle  destruite,  je  ne  sçay  vivant  qui  en  feist  une 
pareille,  v  (Guillaume  Fillastre,  Histoire  de  la  Toison  d'or.) 

2.  V.  le  texte  de  ces  lettres  dans  Ghastellain,  loc.  cit.  Elles  sont 
datées  c  aux  champs  en  nostre  host,  le  mardi  xxrv*  jour  de  juillet 
l'an  mil  nilc  LUI  i ,  c'est-à-dire  le  lendemain  de  la  hataille  et 
non  le  jour  môme,  comme  on  pourrait  Tinduire  du  texte  de  notre 
chroniqueur  et  de  la  date,  certainement  fautive,  donnée  par  J.  de 
Gensy.  Gachard  sur  Barante,  t.  II,  p.  113,  note  3,  cite  une  copie 
de  ces  lettres,  également  en  date  du  24,  qui  est  conservée  à  la 
Bibl.  nat. 

3.  Le  25  juillet  (Math.  d'Ëscouchy,  édit.  Beaucourt,  t.  U, 
p.  91,  note  2).  Le  24,  d'après  J.  du  Giercq,  ch.  lv. 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  327 

de  Dreul,  conduisoit  les  coureurs^,  et  estoit  avecques 
luy  le  roy  d'armes  de  Flandres^,  vestu  de  sa  cotte 
d'armes,  et  portoit  les  lettres,  et  estoit  introduict 
pour  les  présenter  à  ceulx  de  Gand.  Le  mareschal  de 
Bourgoingne  et  le  seigneur  de  Gimay  menoient  l'avant 
garde,  le  duc  et  la  bataille  suyvoient,  et  le  conte 
d'Estampes  faisoit  l'arriére  garde.  Et  quant  les  cou- 
reurs aprocherent  la  ville  de  Gand,  ilz  s'arresterent 
pour  veoir  la  convive  de  la  ville,  et  à  cest  endroit 
convient  que  je  devise  comment  se  conduirent  les 
Gantois,  quant  ilz  sceurent  la  desconfiture  de  leurs  gens. 
Vérité  fut  que  des  plus  ligiers  du  pied  ou  des  mieux 
montés,  fîigitifz  de  la  bataille,  vindrent  à  Gand  en 
petit  nombre  les  premiers,  et  dirent,  à  grant  effroy  et 
à  grant  peur,  les  nouvelles  de  leur  desconfiture.  Si 
coururent  ceulx  qui  gouvernèrent* et  qui  avoiÂit  auc- 
thorité  lors  en  la  ville,  et  vindrent  aux  portes  de  leur 
ville  et  les  fermèrent,  et  gardèrent  à  puissance  que 
les  fîigitifz  n'y  rentrassent,  pour  ce  qu'ilz  doubtoient 
qu'ilz  ne  fussent  si  aigrement  poursuyviz  que  les  Bour- 
guignons n'entrassent  pelle  mesle.  Ge  qui  estoit  bien 
possible,  car  se  n'eust  esté  le  destourbier  du  prel  dont 
cy  dessus  est  escript,  il  estoit  plus  creable  que  aultre- 
ment  que  qui  eust  poursuiz  la  chose,  l'on  eust  entré 

1.  Ghastellain,  ch.  xxxii,  désigne  les  seigneurs  de  Wavrin  et  de 
Bocqueaux  et  Toison  d*or  comme  ayant  été  envoyés  aux  Gantois 
en  ambassadeurs. 

2.  Il  ne  faut  pas  le  confondre  avec  Toison  d'or  (V.  Ghastellain, 
loc.  cit.).  Saint-Remy  alla  trouver  les  Gantois  après  le  roi  d'armes 
de  Flandres^qui  avait  porté  la  lettre  ducale  du  24,  et  s'entretint 
avec  M*  Jean  du  Chesne,  Tun  des  conseillers  de  la  ville,  qui  lui 
répéta  les  propos  déjà  tenus  auparavant  au  roi  d'armes,  et  que  Ton 
trouvera  ci-après. 


328  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

en  la  ville,  ou  par  la  manière  dicte,  ou  par  l'espou- 
ventement  en  gênerai  de  tous  les  Gantois  ;  donc  pour 
ces  causes  furent  les  portes  de  Gand  farmées.  Et  certes 
les  coureurs  virent,  à  la  porte  de  la  ville,  plus  de 
quatre  mille  hommes  sans  harnois  et  sans  bastons 
qui  s'estoient  sauvez  de  la  bataille,  et  ne  les  vouloit 
on  remectre  en  ladicte  ville.  Si  s'approucherent  peu  k 
peu  les  coureurs  pour  sçavoir  que  vouloit  dire  ce 
grant  peuple,  et  veirent  qu'il  estoit  vague  comme 
bestes  et  ne  falloit  que  les  tuer.  Si  monstrerent  signe 
et  vindrent  aucuns  audit  seigneur  de  Dreul,  qui  luy 
dirent  la  convive.  Et  par  iceulx  furent  mandez  ceulx 
de  Gand  à  la  barrière,  et  leur  porta  le  herault  les 
lettres,  qu'ilz  receurent  moult  humblement  et  en 
grant  révérence;  et  tindrent  leur  parlement  en  la 
ville  sur  lesdictes  lettres,  et  assez  brief  firent  response 
au  roy  d'armes,  qu'ilz  supplicient  à  leur  seigneur,  en 
l'honneur  de  la  passion  de  Nostre  Seigneur,  qu'il  se 
voulsist  retraire  en  son  logis  de  Gavre  pour  celle 
nuict,  et  que  lendemain  ilz  iroient  devers  luy,  et  en 
telle  façon  qu'il  seroit  bien  content  d'eubc,  luy  mer- 
ciant  de  la  grâce  qu'il  leur  faisoit  par  ses  lettres.  Le 
bon  duc  acorda  la  requeste,  et  s'en  retourna  celle  nuid 
chascun  en  son  logis  ^  Si  vindrent  devers  le  duc  l'abbé 

1.  Le  26  juillet,  le  roi  d'armes  de  Flandres,  qui  avait  été  reteau 
à  Gand  pendant  la  nuit,  fut  chargé  par  les  Gantois  de  demander 
au  duc  un  sauf-conduit  de  huit  jours  pour  trente  ou  quarante  des 
leurs,  une  trêve  du  même  temps,  la  faculté  d'ensevelir  leurs 
morts  et  la  grâce  des  prisonniers,  qui  seraient  seulement  mis  à 
rançon.  Le  duc  accorda  le  sauf-conduit,  mais  non  la  trêve,  déclara 
qu'il  avait  ordonné  l'inhumation  des  morts  et  ne  répondit  pas  quant 
aux  prisonniers.  En  effet,  un  sauf-conduit  fut  délivré  à  27  éche- 
vins  dont  Ghastellain  donne  les  noms.  V.  aussi  Jean  de  Cerisy, 
loc.  ciL,  fo  321  et  suiv. 


MÉMOIRES  d'OLIYIER  DE  LA  MARCHE.  329 

de  Sainct  Bavon,  le  prieur  des  Chartreux  et  aultres 
grans  personnages  S  et  n'accordèrent  pas  seulement 
au  duc  ce  qu'il  avoit  demandé  selon  les  premiers 
traictez,  mais  soubsmirent  le  tout  à  sa  voulenté.  Et  fit 
le  duc  en  ceste  chose  petit  changement  et  tint  ce  qu'il 
avoit  dit,  comme  prince  de  vérité  qu'il  estoit  ;  et  fut 
Famendise  honnorable  mise  par  escript,  ensemble  les 
traictez',  le  pardon  et  toutes  choses,  et  fut  jour  prins 

!.  Le  27  (voy.  Beaucourt  sur  d'Escouchy,  t.  U,  p.  91  et  92,  et 
Gachard  sur  fiarante,  t.  II,  p.  113,  note  4),  et  non  le  25,  comme  le 
dit  J.  du  Glercq  (loc.  cit,),  ni  le  26,  comme  on  le  lit  dans  les 
lettres  de  pardon  du  duc  (Math.  d'Escouchy,  t.  II,  p.  92).  La  date 
du  27  est  certaine,  puisque  le  sauf-conduit  accordé  aux  députés 
des  Gantois  est  daté  de  ce  jour  même.  Ges  lettres  désignent  comme 
tels  l'abbé  de  Tronchiennes,  le  prieur  des  Ghartreux,  D.  Baudouin 
de  Fosseux,  religieux  de  Saint-fiavon,  Jean  Moraen,  Jean  du 
Ohesne,  de  Quercu,  sus-nommé,  Jean  de  Raed,  Antoine  Sersan- 
ders,  Jean  van  den  Moere,  Jean  van  den  Poêle  et  Guillaume  de 
Pottier.  (Voy.  Math.  d'Escouchy,  t.  U,  p.  94.)  Ges  députés  cher- 
chèrent à  obtenir  des  conditions  plus  douces,  mais  finirent  par 
accepter  toutes  celles  que  leur  imposa  le  duc.  La  procuration 
donnée  par  les  échevins  des  deux  bancs  et  le  commun  peuple  le 
27  juillet  désigne  en  outre  Simon  Borluut,  Baudouin  Ryn,  Phi- 
lippe Sersanders,  Jean  Ryn,  Liévin  Dwingheland,  doyen  des 
tisserands,  et  Daniel  van  der  Dyke,  doyen  des  métiers  (Archives 
du  Nord).  Voir  aussi  Gachard  sur  Barante  {loc.  dt.). 

2.  V.  ce  traité  dans  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cv,  t.  II,  p.  92  et 
suiv.,  et  dans  J.  du  Glercq,  pro  parte,  liv.  II,  ch.  lvi.  Il  est 
daté  du  30  juillet  1453.  M.  Gachard  (sur  Barante,  t.  II,  p.  113, 
note  4,  et  Collection  de  documents  inédits,  t.  II)  a  publié  les  articles 
du  cahier  contenant  les  offres  de  la  ville  qui  avaient  été  apportées 
au  duc  le  27  juillet,  et  qu'il  ne  pouvait  manquer  d'accepter,  les 
ayant  dictées  lui-môme.  Le  i3  octobre,  il  maintint  les  bourgeois 
dans  leurs  ])rivilèges,  sauf  certaines  coutumes  dont  il  prononçait 
de  nouveau  Tabolition.  — Le  traité  du  30  juillet  existe  en  double 
aux  Archives  de  la  Gôte-d'Or  |B  11927)  sous  le  titre  de  Sentence 
et  perdon  contre  les  habilans  de  la  ville  de  Gand,  rebelles  et  deso^ 
beissans  à  l'encontre  de  leur  prince  et  seigneur,  Voy.  aussi,  relati- 


330        BiÉMOmES  d'olivier  de  la  marche. 

pour  acomplir  ces  choses  escrîptes.  Et  parlerons  de 
Texecucion  de  cette  paix  de  Gand  et  des  cérémonies 
tenues  à  Famende  honnorabie  faicte  pai'  les  Gantois. 
Le  dernier^  jour  de  juillet,  le  duc  et  son  armée  en 
moult  bel  ordre,  et  tousjours  demourans  les  bannières 
desployées,  se  tira  contre  Gand  et  s'arresta  à  une 
petite  lieue  de  la  ville,  et  sur  le  grant  chemin  qui 
vient  de  la  porte  dessoubs  Sainct  Pierre  pour  tirer  à 
Audenarde,  et  fit  mectre  le  front  de  sa  bataille  au  droit 
du  chemin  et  en  manière  d'ung  esle  ;  à  dextre,  son 
avant  garde ,  et  son  arrière  garde  au  senextre ,  et 
est  oit  moult  belle  chose  à  veoir^.  Le  duc  fut  armé  de 
toutes  armes  et  fut  monté  sur  le  cheval  que  les  Gantois 

vement  à  la  paix  de  Gand,  l'analyse  donnée  par  M.  Gachard  (sur 
Barante,  appendice  au  t.  II,  p.  701)  de  huit  pièces  importantes 
tirées  des  Archives  de  Lille,  toutes  datées  des  mois  de  juillet, 
septembre  et  octobre  1453. 

1.  Il  y  a  c  premier  »  dans  le  texte,  ce  qui  est  une  erreur  évi- 
dente. Les  lettres  de  pardon  du  duc  présentent  à  cet  égard  uns 
équivoque  assez  étrange  ;  elles  sont  datées  du  pénultième  juillet 
et  portent  que  l'amende  honorable  a  eu  lieu  le  même  jour  vingt- 
neuf.  (Voy.  Math.  d'Escouchy,  t.  Il,  p.  108  et  111.)  Dans  un  post- 
scriptum  de  sa  lettre  au  roi,  du  25  juillet,  Philippe  le  Bon  dit  que 
l'amende  honorable  doit  avoir  lieu  le  lendemain  :  mais  ce  jM»t- 
scriptum  n'est  pas  daté.  La  lettre  de  Gavre  du  31  juillet  fixe  la  date 
de  cette  amende  honorable  d'une  manière  certaine.  (Voy.  la  note 
suivante.)  Le  lundi  (lisez  mardi)  dernier  juillet  dans  J.  du  Glercq, 

Ch.  LVIII. 

2.  c  Ge  jourduy  mondit  seigneur  estans  en  armes^  acompai« 
gnié  de  xxv  à  xxx  mille  chevalx,  est  aie  devant  sa  ville  de  Gand, 
de  laquelle  sont  yssus  les  osmans,  les  conseilliers,  les  eschevins, 
les  doyens  grans  et  petiz  à  ii">  hommes,  c'est  à  savoir  lesdits 
osmans  et  conseilliers  tous  nudz  en  leurs  chemises  et  en  leurs  petiz 
drapz  et  les  autres  dessoingz  et  nudz  testes.  >  Lettre  «  de  Gavre 
du  dernier  jour  de  juillet.  »  (Revue  des  Sociétés  savantes,  Uns.  cit., 
p.  213.) 


MÉMOIRES  d'OUVIER   DE  LA  MARCHE.  331 

avoient  navré  soubs  luy  à  la  bataille,  qui  encoires 
estoit  farci  d'estoupes  eu  plusieurs  lieux  pour  le 
remède  de  ses  playes.  Il  estoit  accompaigné  du  conte 
Gbaries,  son  filz,  du  conte  d'Estampes,  de  messire 
Ad(A(  de  Gleves,  seigneur  de  Ravestein,  de  messire 
Jehan  de  Portugal,  fils  du  duc  de  Goymbres,  du  bas- 
tard  de  Bourgoingne,  de  messire  Nicolas  Raulin,  sei- 
gneur d'Authune^,  chancellier  de  Bourgoingne,  et  des 
chevaliers  de  la  Thoison,  comme  du  seigneur  de 
Gharny,  du  seigneur  de  Haulbourdin,  du  seigneur  de 
Gimay,  du  seigneur  de  Lannoy,  du  seigneur  de  Mon- 
tagu,  du  seigneur  de  Humieres,  de  messire  Baudot  de 
Noyelles  et  aultres.  Geulx  se  tenoient  au  front  de  la 
bataille  devant  la  bannière  et  devant  les  enseignes  du 
duc,  et  le  mareschal  de  Bourgoingne,  noblement 
accompaigné,  conduisoit  Tordre  et  amena  les  Gantois 
faire  leur  amende.  Et  premièrement  venoient  à  pied 
Tabbé  de  Sainct  Bavon  et  le  prieur  des  Ghartreulx,  et 
après  marchoient  vingt  cinq  eschevins,  conseillers  et 
houemans,  des  plus  grans  et  principaulx  de  ladicte 
ville,  et  estoient  iceulx  vingt  cinq  en  leurs  chemises, 
nues  testes  et  deschaulx;  et  après  suyvoient  deux 
mille  Gantois  vestus  de  noyres  robes,  deceinctz,  nues 
testes  et  deschaulx.  Et  tous  se  myrent  à  genoux  devant 
le  duc,  et  porta  la  parolle  Tabbé  de  Sainct  Bavon,  qui 
moult  piteusement  et  plourant  pria  au  duc,  par  trois 
fois,  mercy  pour  son  peuple  mal  conseillé  ;  et  certai- 
nement tous  lesdits  Gantois,  en  généralité,  se  mons- 
troient  repentans  et  deplaisans  de  leur  mefaict.  Si  res- 
pondit  le  bon  duc  que,  puisqu'ilz  demandoient  mercy, 

1.  Ldseï  Àuthume, 


332  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

îlz  le  trouveroient  en  luy,  et  quMlz  luy  fussent  bons 
subgectz,  et  il  leur  serait  bon  prince,  et  que  jamais 
plus  ne  luy  souviendroit  de  Tinjure  par  eulx  commise 
contre  luy.  Si  furent  les  bannières  des  mestiers  de 
Gand  apportées  toutes  et  baillées  au  roy  d'armes  de 
la  Thoison  d'or,  qui,  en  la  présence  du  duc,  les  fit 
mectre  en  ung  sac  et  les  fit  porter  au  logis  * . 

Ces  choses  faictes,  s'en  retournèrent  les  Gantois 
moult  joyeulx,  et  fut  la  paix  criée  en  leur  ville,  et 
firent  feuz,  luminaires  et  carolles  de  joye  parmy  la 
ville,  et  celle  nuict  plusieurs  compaignons  s'allèrent 
festoyer  à  Gand  et  eurent  grant  chiere.  Et  le  duc  de 
Bourgoingne  pour  celle  nuict  s'en  retourna  en  son 
logis  à  Gavre,  et  le  lendemain,  après  disner,  se  tira  le 
duc  en  sa  ville  d'Audenarde,  et,  par  manière  de 
triumphe  et  de  victoire,  fit  porter  devant  luy,  par  ses 
archiers  de  corps  et  aultres,  les  bannières  des  mes- 
tiers de  Gand;  et  depuis  furent  portées,  la  moidié 
devant  Nostre  Dame  de  BouloDgne,  et  l'aultre  moio- 
tié  devant  Nostre  Dame  de  Haulx,  où  l'on  les  pouvoit 
veoir,  à  l'heure  que  cette  guerre  de  Gand  fut  par  moy 
enregistrée^;  et  de  là  se  tira  le  duc  à  l'Isle  et  rompit 
son  armée. 

Erï  ce  temps  estoit  le  seigneur  de  Cry  en  Lucem- 
bourg^  et  faisoit  la  guerre  aux  Allemans,  lesquelz, 

1.  V.  Chastellain,  ch.  xxxiii,  t.  Il,  p.  389. 

1.  Chastellain,  loc.  cit.;  Olivier  de  la  Marche  ot  Chastellain  se 
sont  ici  rencontrés  presque  textuellement. 

3.  Voy.  ci-devant,  p.  301.  —  Antoine  de  Croy,  comte  de  Porcien, 
nommé  gouverneur  du  duché  de  Luxembourg  après  la  mort  du 
bâtard  de  Bourgogne,  par  lettres  du  20  juillet  1452  (Gachard  sur 
Barante,  t.  II,  p.  150,  note  2).  Ce  seigneur  ayant  chargé  ses  biens 
pour  aider  le  duc  dans  sa  guerre  contre  les  Gantois  et  en  Luxem- 


MÉMOIRES  D'OLIVnSR   DE  LA  MARCHE.  333 

comme  il  est  escript  cy  dessus,  s'estoient  esmeuz  à 
rencontre  du  duc  de  Bourgoingne,  et  pouvoit  avoir  le 
seigneur  de  Gry  mille  bons  combattans.  Si  reconquit 
plusieurs  bonnes  places  par  le  pays,  et  se  trouva  unes 
trêves  accordées  de  chascun  costé  jusques  à  l'Ascen- 
sion suyvant  ^ ,  par  condiction  que  ceulx  de  Tionville 
et  des  places  qui  tenoient  contre  le  duc  promirent 
que,  ou  cas  que,  dedans  icelluy  temps  de  l'Ascension, 
les  Âllemans  ne  les  secouroyent  par  bataille,  qu'en  ce 
cas  ilz  dévoient  rendre  ladicte  ville  et  les  places  au  duc 
de  Bourgoingne  ou  à  son  commandement.  Et  feray  fin 
cy  endroit  de  ceste  matière  ;  car  la  bataille  ne  vint 
point  en  icelluy  termine,  et  se  rendirent  et  se  remirent 
en  la  main  du  duc,  comme  ilz  estoient. 

Or  reviendrons  au  bon  duc,  qui  estoit  à  Tlsle, 
avecques  la  duchesse,  sa  femme,  et  aultres  dames,  et 
se  faisoient  banquectz,  joustes,  tournois  et  festiemens 
grans  et  pompeulx^;  et  le  conte  de  Gharrolois  y  estoit 
en  son  verd  et  croissoit  en  jours  et  en  force  de  corps, 
et  l'accompaignoit  le  bastard  de  Bourgoingne,  moult 

bourg,  jusqu'à  concurrence  d'une  somme  de  20,737  liv.  2  sols,  le 
duc  qui  ne  pouvait  la  lui  rendre  lui  transporta  à  titre  d'engagère, 
le  16  juin  1453,  les  villes  et  seigneuries  de  Beaumont,  Fumay  et 
Ravin  (Archives  de  Belgique). 

1.  Gfr.  J.  du  Glercq,  liv.  II,  ch.  lix.  —  Cette  trêve,  du  8  sep- 
tembre 1453,  fut  négociée  et  conclue  grâce  à  Tentremise  de  Jacques 
de  Sirck,  archevêque  de  Trêves.  Elle  devait  durer  du  8  septembre 
à  la  Pentecôte  de  Tannée  suivante  (Bertholet,  t.  VII,  p.  459  et 
suiv.).  Le  14  mai  1455,  les  parties  belligérantes  convinrent  de  s'en 
remettre  à  l'arbitrage  de  Louis,  comte  palatin  du  Rhin  ;  mais  il 
ne  parait  pas  que  ce  compromis  ait  eu  une  suite  {ïd.,  p.  466). 

2.  Voy.  Math.  d'Ëscouchy  (chap.  cvni)  qui  parle  de  ces  fêtes  et 
mentionne  notamment  les  banquets  donnés  par  le  duc  de  Glèves 
et  le  comte  d'Etampes  le  20  janvier  et  le  5  février  1453  (v.  st.). 
Voir  aussi  J.  du  Glercq,  liv.  III,  ch.  xv. 


334  MÉMOIRES  d'OLWIER  DE  LA  MARGHB. 

gentil  chevallier.  Si  joustoit  le  conte  très  souvent,  et 
à  ce  mestier  estoit  renommé,  non  pas  seullement 
comme  ung  prince  ou  ung  seigneur,  mais  conune  ung 
chevallier  dur,  puissant  et  à  doubter  ;  et  certes  il  fine- 
quentoit  les  joustes  en  icelluy  temps  et  gaignoit  bruict 
et  prix,  et  endurcit  le  faiz  et  le  travail,  et  donnoit  et 
recepvoit  grans  coups,  sans  soy  espargner,  comme  se 
c'eust  esté  ung  pauvre  compaignon  qui  desirast  son 
advancement  à  ce  mestier.  D*aultre  part  il  jouoit  aux 
barres  avecques  les  plus  fors  et  les  meilleurs  joueurs 
et^  rueurs,  et  le  tenoit  on  des  très  bons.  Il  estoit  si 
puissant  archier  que  c'estoit  merveilles,  et  au  regard 
des  danses  et  des  mommeries,  combien  que  de  sa 
complexion  il  n'estoit  point  adonné  à  telles  oysivetez, 
toutefois  tenoit  compaignie  aux  grans  et  petis  à  ce 
qu'ilz  vouloient  faire,  et  dansoit  très  bien.  Il  aprint 
Tart  de  musicque  si  parfectement,  qu'il  mectoit  sus 
chansons  et  motets,  et  avoit  l'art  parfectement  en  soy. 
Tousjours  continuoit  le  service  de  Dieu  et  jeusndt 
tous  jeusnes  commandez  pour  le  moins.  Jamais  ne  se 
couchoit  qu'il  ne  fist  lire  deux  heures  devant  luy,  et 
lisoit  souvent  devant  luy  le  seigneur  de  Humbercourt, 
qui  moult  bien  lisoit  et  retenoit  ;  et  faisoit  lors  lire  les 
haut  tes  histoires  de  Romme  et  prenoit  moult  grant 
plaisir  es  faietz  des  Rommains.  Bon  compaignon  estoit 
lors  avecques  les  belles  filles,  car  il  n'estoit  point 
marié  ;  car,  luy  marié,  jamais  ne  rompit  son  mariaige, 
ne  ne  le  sceuz  onques  de  luy,  ne  d'assez  suflisans  pour 
ouyr  de  tels  secrets  parler,  et  ce  je  certiffie  jusques 
au  jour  d'huy  de  mon  récit.  Il  estoit  si  grant  ausmo- 

1.  Deux  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  335 

nier,  qu'il  donnoit  à  tous  pauvres  qu'il  encontroit  par 
les  villes  et  par  les  champs.  11  estoit  en  son  vertueulx 
advenir  saige,  lai^e  et  véritable,  et  se  nourrit  en  telz 
meurs  et  en  telz  vertuz,  que  je  n'ay  point  leu  ne  sceu 
si  vertueulx  advenement  de  prince^.  Et  se  Dieu  me 
donne  grâce  de  continuer  mon  œuvre  et  de  reciter  les 
haulz  faictz  que  j'ay  veuz  de  luy,  en  moi  acquitant  de 
dire  vérité,  je  monstreray  évidemment  que  bel  et 
délectable  fut  le  verd  et  la  fleur  dont  le  maeur  et  le 
fruict  est  de  si  haulte  perfection. 

En  ce  temps  se  maria  le  duc  Jehan  de  Gleves  et 
Ysabel  de  Bourgoingne,  seulle  fille  et  héritière  du 
conte  d'Estampes^,  et  se  faisoient  grans  chieres  et 
grans  festiemens,  et  se  mirent  sus  aucuns  convives 
que  l'on  appelle  banquectz,  qui  commencèrent  à  petiz 
firaiz,  et  montèrent  et  multipUerent  en  grandes  assem- 
Uées  et  fi?aiz  de  viandes  et  d'aultres  mectz,  et  mon- 
toient  et  croissoient  iceulx  banquectz  de  chevalliers  à 
seigneurs,  et  de  seigneurs  à  princes,  et  de  grant  en 
grant  multiplioient  en  despense,  et  vouloit  chascun 
monstrer  plus  grant  chose  que  son  par  avant. 

Et  de  ce  temps  advint  que  le  pape  Nycolas  envoya 
devers  le  duc  de  Bourgoingne,  au  lieu  de  l'Isle,  ung 
chevallier,  et  luy  signiffia  la  prise  de  Gonstantinoble^, 


1.  Cîomparez  ce  portrait  avec  celui  que  Ghastellain  trace  de 
Charles  dans  Les  hauts  faits  du  duc  de  Bourgongne,  édit.  Kervyn, 
t.  VII,  p.  228  et  8uiv.  V.  aussi  Guillaume  Fillastre  {Histoire  de  la 
Toison  d'or). 

2.  Le  22  avril  1455,  à  Bruges.  V.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxxxi, 
t.  U,  p.  289.  Jean,  comte  d'Etampes,  eut  d'ua  second  lit  une 
autre  fille,  Charlotte,  mariée  à  Jean  d'Âlbret. 

3.  29  mai  1453. 


336  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

que  avoit  faite  le  Turcq  nommé  TAmorat  Bay  ^^  qui  fiit 
fiLz  de  celluy  qui  desoonfit  les  Gaules^  en  Honguerie,  et 
où  fut  prins  le  duc  Jehan  de  Bourgoingne,  père  du  duc 
Philippe,  et  conmient  celluy  Turcq  avoit  assailly  par 
plusieurs  fois  la  cité,  où  il  avoit  trouvé  merveilleuse 
résistance  par  les  chrestiens,  et  comment  Sagnam 
Basac,  ung  mammeluz,  avoit  recommencé  Tassault,  et 
par  ce  fut  la  cité  prinse  et  le  noble  Empereur^  oocis,  et 
tous  ses  enffans  ;  et  comment  la  riche  église  de  Saincte 
Sophie  avoit  esté  pillée,  violée  et  destruicte,  et  les 
sainctes  reliques,  voire  le  corps  de  Nostre  Seigneur 
Jésus  Christ,  rué  parmy  la  rue,  par  les  fiens  et  ordures, 
avecques  les  pourceaulx,  sans  les  murdres,  les  injures 
et  les  efforcemens  faicts  aux  chrestiens  et  chrestiennes. 
Et  certes  les  nouvelles  furent  piteuses  à  ouyr;  car, 
comme  disoyent  les  voyagiers,  c'estoit  une  moult  noble 
cité  que  Gonstantinoble,  et  avecques  la  pitié,  la  des^ 
truction  du  peuple  et  Famandrissement  de  la  foy 
chrestienne,  faisoit  moult  à  plaindre  la  mort  et  la  des- 
truction du  noble  Empereur  et  sa  personne  ;  car,  sans 
aultre  prince  blasmer  ou  amandrir,  je  juge  l'Empereur 
de  Gonstantinoble,  vivant,  la  plus  noble  personne  du 
monde  ;  car  TEmpereur  d'Âllemaigne  n'est  Empereur 
que  par  élection,  et  celluy  de  Gonstantinoble  estœt 
Empereur  de  ligne  en  ligne  et  de  père  à  filz,  de  plus 
de  cinq  cens  ans  de  règne,  et  puis  qu'un  Empereur 
précède  les  Rois  en  nom  et  en  dignité,  je  cuyde  avoir 

1 .  Mathieu  d'Escouchy  l'appelle  Morbazenne.  On  a  signalé  plus 
haut  l'erreur  généalogique  commise  par  Olivier  de  la  Marche  au 
sujet  du  conquérant  de  Gonstantinople. 

2.  c  Chrestiens.  i 

3.  Constantin  XII  Paléologue. 


MEMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  337 

fait  seur  jugement.  Et  oonclud  icelluy  chevallier  \  si  le 
duc  et  la  maison  de  Bourgoingne  avoient  jamais  vou- 
loir de  servir  l'Eglise,  qu'il  estoit  heure  de  le  mons- 
trer  par  eflFect. 

Pareillement  envoya  l'Empereur  en  icelluy  mesme 
temps  devers  le  dualuy  signiiïîer  ceste  chose,  et  qu'il 
avoit  mandé  tous  les  princes  d'Âllemaigne  au  lieu  de 
Righensbourg^  pour  illec  conclure  sur  le  bien  et  res- 
source de  clirestienté,  en  poindant  et  aguillonnant  le 
duc  qu'il  ne  devoit  pas  refuser  de  venir  jusques  à 
Righensbourg  pour  ung  si  grant  bien,  et  d'estre  à  la 
journée  comme  les  aultres,  qui  autreffbis  avoit  offert 
de  passer  en  sa  personne  jusques  à  Asie.  Et  combien 
que  pour  ces  matières  le  duc  eust  en  ce  temps  envoyé 
prelatz  et  chevalliers  notables  devers  l'Empereur,  et 
que  encoires  y  estoient,  touteffbis  il  conclud  et  prit  en 
propos  de  soy  mesme  aller  en  personne  à  la  journée, 
et  de  soy  préparer  pour  servir  l'Eglise  et  la  foy  ^.  Et 


1.  Olivier  de  la  Marche  ne  dit  pas  que  l'envoyé  pontifical  mit 
sous  les  yeux  du  duc  une  lettre  apocryphe  que  le  •  Grand-Turc  i 
aurait,  selon  les  chroniqueurs  du  temps,  adressée  au  Pape.  Mais 
on  peut  trouver  le  texte  de  cette  missive  dans  Jean  Ghartier, 
t.  III,  p.  36,  J.  du  Glercq,  liv.  III,  ch.  xiv,  et  Mathieu  d'Escou- 
cby,  ch.  xcv,  t.  n,  p.  58.  —  Cette  ambassade  du  Pape  pour  la 
croisade  ne  fut  pas  du  reste  la  dernière.  Dans  le  troisième  compte 
de  Guyot  du  Champ,  de  1459,  on  lit  :  •  300  livres  au  chancellier 
de  l'empereur  de  Constantinoble,  derrain  trépassé,  pour  don  à  lui 
fait  par  monseigneur  pour  lui  aidier  à  deffraier  de  ladicte  ville  de 
Mons,  où  il  est  nagaires  venus  par  devers  mondit  seigneur  en 
ambassade  de  par  nostre  Saint  Père,  pour  le  fait  de  la  foy  chres- 
tienne  (fol.  172)...  et  autant  pour  le  aidier  à  deffraier  en  la  ville 
de  Brouxelles  i  (fol.  181).  Archives  du  Nord,  B  2034. 

2.  Ratisbonne. 

3.  Par  lettres  du  5  mars  1454  (v.  st.),  le  roi  Charles  VII  permit 
à  Philippe  le  Bon  de  mettre  sus  dans  toutes  ses  terres  et  seigneu- 

II  %% 


338       MÉMomKS  d'olivier  de  la  marghb. 

pour  esmouvoir  les  seigneurs  et  nobles  hommes  de 
ses  pays  et  ses  subjeetz  à  servir  Dieu  en  oeste  partie, 
et  que  de  leur  volenté  et  devocion»  et  sans  contraincte, 

ries  dépendant  du  royaume  de  France,  les  nobles  et  gens  de 
guerre  qui  le  voudraient  suivre  au  voyage  de  Turquie,  et  pour 
c  Tentretenement  »  de  cette  armée  il  l'autorisait  :  l®  à  lever 
dans  ses  états  le  dixième  sur  les  gens  d'église,  ainsi  qu'il  lui  avait 
été  octroyé  par  le  Pape  (dès  1446,  le  duc  avait  obtenu  du  pape 
Eugène  IV  une  bulle  qui  Tautorisait  à  lever  un  imp6t  du  même 
genre)  ;  2^  à  faire  asseoir  et  lever  sur  les  sujets  de  ces  mômes  teires 
et  seigneuries  telle  aide  qui  lui  serait  accordée  par  eux  (D.  Plan- 
cher, t.  IV,  pr.,  p.  ccxv.  L'original  est  aux  Archives  de  la  Gôte- 
d'Or,  fi  11882).  Cette  dernière  autorisation  était  un  peu  tardive. 
Dès  le  mois  de  janvier  précédent,  le  duc,  étant  de  séjour  à  Dijon, 
avait  obtenu  de  ses  pays  de  Bourgogne  les  aides  suivantes  :  des 
trois  ËtaU  du  duché,  60,000  fr.;  des  terres  d'outre-Saône,  4,000; 
du  comté  de  Gharolais,  3,000;  de  Télection  de  Ghalon  et  M&con, 
8,000;  de  Télection  d'Autun,  1,200;  de  Télection  de  Langres, 
500;  des  ville  et  chàtellenie  de  Bar-sur-Seine,  &00;  du  comté  de 
Bourgogne,  25,000;  en  tout  102,200  francs,  qui  furent  versés  entre 
les  mains  de  Guillaume  de  Poupe t,  receveur  général  de  toutes 
les  finances,  et  de  Jacot  de  Bregilles,  garde  des  joyaux  du  duc, 
par  Jean  de  Visen,  receveur  général  de  Bourgogne,  qui  avait  été 
chargé  de  la  recette  de  ces  aides  (Archives  de  la  Gôte-d'Or, 
B  11717).  En  février,  les  États  d'Artois  accordèrent  56,000  francs 
à  la  condition  expresse  que,  si  le  duc  ne  marchait  point  contre 
le  Turc,  on  ne  les  lui  paierait  pas  (J.    du   Glercq,   liv.  m, 
ch.  xvni).  Dans  les  mois  qui  suivirent,  on  fit  d'actifs  préparatifs 
pour  la  levée  des  hommes  d'armes.  Le  duc  ordonna  par  lettres 
patentes  à  ses  baillis  du  duché  et  du  comté   «   faire  exprei 
commandement  de  par  lui  à  tous  ses  feaulx  et  vassaulx  tenant 
de  lui  en  fied  et  rerefied  es  mectes  de  leurs  bailliages  qui  ne  vou* 
dront  aler  avec  lui  ou  saint  volage  de  Turquie,  qu'ils  facent  ung 
homme  d'armes  ainsi  et  par  la  manière  qu'il  est  plus  à  plain  con- 
tenu es  dictes  lettres  patentes  »  (B  1729,  fol.  198).  La  levée  de  l'aide 
et  des  hommes  d'armes  ne  se  faisait  pas  partout  sans  résistance. 
En  novembre  1455,  le  bailli  de  Semur  en  Auxois  envoyait  sou 
lieutenant  pour  informer  de  ceux  qui  refusaient  de  contribuer, 
s'enquérir  de  ceux  des  nobles  qui  voudraient  accompagner  le  duc,  et 
imposer  les  autres  (B  11882).  L'accord  avec  les  nobles  de  Franche- 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  339 

ilz  entrassent  au  saînet  voyaige,  si  prit  conseil  de 
publier  son  emprinse  par  voye  de  grande  assemblée . 
Et  pour  ce  que  les  banqueetz  et  festiemens  se  conti- 
nuoient  et  s'entresuivoient  de  grans  en  plus  grans,  et 
s'approchoit  la  fin  des  banqueetz  pour  cheoir  en  la 
raain  du  bon  duc  et  clorre  la  feste,  si  fit  le  duc^  faire 
ses  préparations  d'entremectz  et  de  viandes.  Et  con- 
duisoient  ceste  chose  messire  Jehan,  seigneur  de  Lan- 
Doy,  ung  chevallier  de  Tordre  de  la  Thoison,  homme 
saichant  et  nouvel  ^,  et  ung  escuyer  nommé  Jehan  Bou- 
dault,  homme  moult  notable  et  discret.  Et  me  fit  le 
bon  duc  tant  d'honneur,  qu'il  voulut  que  je  y  fusse 
appelé,  et  pour  ceste  matière  se  tindrent  plusieurs 
coDsaulx,  où  fut  appelé  le  chancellier^  et  le  premier 
diambellan^,  qui  lors  estoit  revenu  de  la  guerre  qu'il 
avoit  menée  en  Lucembourg,  et  dont  il  est  escript  cy 

Comté  ne  paraît  pas  non  plus  s'être  établi  du  premier  coup.  Du 
moins  furent-ils  plusieurs  fois  convoqués  à  cet  effet.  C'est  ainsi  que 
Louis  de  Visen,  maître  des  comptes,  et  Mongin  Contault,  secré- 
taire du  duc,  se  rendirent  avec  le  maréchal  et  le  président  de 
Bourgogne  à  Dole  et  à  Salins  les  10  juillet  et  4  août  1455  pour 
faire  aux  nobles  de  ces  deux  bailliages  certaines  remontrances, 
c  afin  de  livrer  jusques  au  nombre  de  iin^  hommes  d'armes  pour 
servir  et  acompaigner  mondit  seigneur  le  duc  ou  saint  voiage 
par  lui  entrepris  pour  la  deffense  de  la  foy  chrestienne  à  rencontre 
des  infidèles,  et  aussi  de  mectre  en  main  seure.les  deniers  de 
Taide  de  n  frs.  par  feu  dernièrement  ouctroiée  à  mondit  seigneur 
pour  le  fait  dudit  saint  voiage  par  les  nobles  de  son  conté  de 
Bourgoingne  i  (B 1729,  fol.  126).  —  En  février  1455  (v.  st.),  le  con- 
tingent du  comté  était  prêt.  On  a  les  listes  de  tous  les  nobles  et 
gentilshommes  en  faisant  partie,  qui  furent  convoqués  à  Gray 
le  15  de  ce  mois  pour  accompagner  le  duc  (B  11882). 

1.  c  II  fit  faire.  » 

2.  D*un  esprit  inventif. 

3.  Nicolas  Rolin. 

4.  Antoine  de  Croy,  comte  de  Porcien. 


340  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

dessus.  Et  furent  à  ce  conseil  des  plus  grans  et  des 
plus  privés  appelez  ;  et,  après  deliberacion  d^opinions, 
furent  les  cerimonies  et  les  roisteres  concluz  telz 
quMlz  se  dévoient  faire.  Et  voulut  le  duc  que  je  fisse 
le  personnage  de  Saincte  Eglise,  dont  il  se  voulut  aider 
à  celle  assemblée,  et  fut  une  solempnelle  chose,  et 
qui  vault  le  ramentevoir  et  sert  à  nostre  propos.  Si 
ay  enregistré  avec  ceste  ledit  banquect,  le  plus  large- 
ment que  j'ay  peu,  afin  d*en  avoir  mémoire. 


CHAPITRE  XXIX. 

Cy  commence  V ordonnance  du  bancquet  que  fit  à  la  ville 
de  Lisle  très  hault  et  très  puissant  prince  Philippe, 
par  la  grâce  de  Dieu  duc  de  Bourgoingne^  de  Bror 
bant^  etc.  y  Van  mil  quatre  cens  cinquante  trois^  le  dix 
septiesme  jour  de  février^ . 

Pour  ce  que  grandes  et  honnorables  oeuvres  désirent 
loingtainne  renommée  et  parpetuelle  mémoire,  et 

1 .  Le  banquet  de  Lille  a  été  l'objet  de  plusieurs  récits  et  descrip- 
tions émanant  d'auteurs  qui  en  avaient  été  les  spectateurs  ou  les 
contemporains.  La  bibliothèque  royale  de  la  Haye  possède  un  ms. 
n»  1344,  copié  sur  un  plus  ancien,  qui  renferme  Tordonnance  de  ce 
banquet  avec  les  vœux.  On  trouve  la  description  minutieuse  de 
la  fête  dans  Mathieu  d'Escouchy,  qui  dit  y  avoir  assisté,  quoique 
cela  puisse  être  contesté,  et  dans  un  ms.  provenant  de  Baloze, 
n*  103193,  aujourd'hui  n»  5739,  f.  fr.  de  la  Bibl.  nat.,  dont  Fauteur 
anonyme  a  dû  en  être  témoin  oculaire.  De  ces  différentes  versions, 
celle  d'Olivier  de  la  Marche  parait  Tune  des  plus  originales,  quoi- 
qu'elle se  rapproche  beaucoup  des  autres  qui  Tout  suivie  souvent 
mot  à  mot.  V.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cix,  t.  II,  édit.  Beaucourt, 
p.  116  et  suiv.,  auquel  nous  renvoyons  pour  les  différences  de 


MÉMOIRES  d'OLIVIËH  DE  LA  MARCHE.  341 

mesmement  quant  lesdictes  œuvres  sont  faictes  en 
bonne  intencion,  je  me  suis  entremis  de  mectre  par 
escript  et  enregistrer  par  ordre,  au  plus  près  de  la 
vérité  et  selon  mon  petit  sentiment,  une  feste  faicte  à 
risle  le  dix  septiesme  jour  de  février  l'an  mil  quatre 
cens  cinquante  trois  S  par  très  excellent,  très  hault  et 
très  puissant  prince  monseigneur  le  duc  de  Bour- 
goingne,  de  Brabant^,  etc.  Et  commença  icelle  feste 
par  une  jouste  cedit  jour,  laquelle  jouste  avoit  esté 
cryée  en  ung  très  beau  bancquet  que  monseigneur  de 
Gieves  donna  en  ladicte  ville  environ  dix  huict  jours 
paravant,  auquel  fut  mondit  seigneur,  ensemble  la  sei- 
gneurie, dames  et  damoiselles  de  sa.  maison  ;  et  fut  le 
cry  tel,  que  le  chevalier  au  Signe  ^,  serviteur  aux  dames, 
faisoit  assavoir  à  tous  princes,  chevaliers  et  nobles 
honmies,  que  le  jour  que  mondit  seigneur  feroit  son 
bancquet,  lesquelz  banquectz  se  faisoient  Tung  après 
Taultre,  Ton  le  trouveroit  en  ladicte  ville  armé  de 
armes  ^  de  joustes,  en  selle  de  guerre,  pour  jouster  à 

rédaction.  —  Ajoutons  qu'un  clerc  demeurant  à  Dijon,  nommé 
Droin  du  Gret,  reçut  en  1455  une  somme  de  5  frs.  et  demi  pour 
avoir,  par  ordonnance  des  gens  des  comptes,  c  doublé  et  escript 
en  parchemin  Pistoire  et  dictié  du  bancquet  de  mondit  seigneur 
fait  à  Lille  le  xvii»  jour  de  février  MGGCCLIII,  contenant 
Lzvi  feoillets  de  parchemin  en  volume  commun,  i  (Archives  de 
la  Côte-d'Or,  B  1729,  fol.  203.)  Il  s'agissait  probablement  d'une 
simple  copie  et  non  d'une  relation  originale.  I^  clerc  qui  en  fut 
chargé,  déjà  attaché,  comme  on  voit,  au  service  de  la  chambre  des 
comptes,  y  fut  pourvu  en  1474  d'un  office  de  clerc  aux  honneurs. 

1.  1454  (n.  st.). 

2.  Le  manuscrit  Baluze,  n"  5739,  énumère  tous  les  titres  du  duc 
de  Bourgogne. 

3.  Lisez  Cygne. 

4.  ff  Hamois.  i 


342  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

la  toille,  de  lances  de  mesure  et  de  courtois  rocheti^ 
à  rencontre  de  tous  ceulx  qui  venir  y  vouldroient;  et 
celluy  qui  pour  ce  jour  feroit  le  mieulx,  au  jugement 
des  seigneurs  et  des  dames,  sans  ce  qu'il  s'en  excep- 
tast  en  riens,  gaigneroit  un  riche  signe  d'or  endiainé 
d'une  chaine  d'or,  et  au  bout 'de  celle  chaine  ung  riche 
rubiz  que  les  dames  presenteroient  à  celluy  qui  Tau- 
roit  desservy. 

Tel  fut  le  cry,  par  l'ordonnance  et  adveu  de  monseir 
gneur  Adolf  de  Gleves,  lequel  estoit  celluy  pour  qui  la 
criée  se  faisoit,  et,  à  ce  que  je  veiz,  la  criée  et  jouste 
se  faisoit  au  propos  d'ung  entremets ,  qui  contenoit,  à 
cedit  bancquet,  la  pluspart  de  la  longueur  de  la  prin- 
cipalle  table.  Ce  fut  une  nef  à  voille  levée,  moult  bien 
faicte,  en  laquelle  avoit  un  chevalier  tout  droit, 
armé,  qui  le  corps  avoit  vestu  d'une  coste  d'armes, 
des  plaines  armes  de  Gleves,  et  devant  avoit  ung  cigne 
d'argent  portant  en  son  col  ung  collier  d'or  auquel 
tenoit  une  longue  chaine  d'or  dont  ledit  signe  faisoit 
manière  de  tirer  la  nef,  et  au  bout  de  ladicte  nef  seoit 
ung  chastel  moult  bien  faict  et  richement,  au  pied 
duquel  flotoit  ung  faulcon  en  une  grosse  rivière.  Et 
me  fut  dit  que  ce  signiffioit  et  monstroit,  comme 
jadiz  miraculeusement  ung  signe  amena  dedans  une 
nef,  par  la  rivière  du  Rin ,  ung  chevalier  au  chasteau 
de  Gleves,  lequel  fut  moult  vertueulx  et  vaillant,  et 
l'épousa  la  princesse  du  pays,  qui  pour  lors  estent 
vefve  et  en  eut  lignée,  dont  lesditz  ducs  de  Gleves, 
jusques  à  ce  jour,  sont  yssuz*. 

1.  Roquets,  bâtons  ferrés,  dont  les  pointes  sont  émoussées. 

2.  La  légende  du  chevalier  au  Cygne  était  très  populaire  dans 


IfillOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  343 

Pour  ce  il  me  semble  que  la  manière  de  la  criée 
eosuivoit  Tefifect  de  Tentremetz.  En  celle  nuict  fut  pré- 
senté le  chappelet  à  monseigneur  le  conte  d'Ëstempes, 
lequel  fit  son  bancquet  environ  dix  jours  après  ^ .  Ce 
bancquet  fut  moult  plantureux  et  riche  et  gamy  de 
plusieurs  entremectz  nouveaulx,  dont  je  me  p^sse  pour 
abréger  et  pour  venir  à  mon  intencion.  En  ceste  feste 
fut  le  chappelet  présenté  à  monseigneur  le  duc,  en 
telle  façon  que,  quant  les  entremectz  furent  levez, 
d'une  chambre  saillirent  grant  foison  de  torches,  puis 
vint  ung  oiïicier  d'armes,  serviteur  de  mondit  seigneur 
d'Estempes,  nommé  Dourdam,  vestu  de  sa  cotte 
d'armes,  et  après  vindrent  deux  chevalliers,  chambel- 
lans de  mondit  seigneur  d'Estampes,  c'est  à  savoir 
monseigneur  de  Miraumont  et  monseigneur  de  Drueul  ^, 
vestus  de  longues  robes  de  velours  fourrées  de  martres, 
et  n'avoient  riens  sur  leurs  chiefe,  et  portoient  chas- 
cun,  d'une  main,  ung  gentil  chappelet  de  fleurs;  et 
après  eux  venoit  une  très  belle  dame,  jeune,  de  l'eage 
de  douze  ans,  vestue  d'une  robe  de  soye  violette, 
richement  bordée  et  estofifée  d'or,  et  luy  partoient 
unes  manches,  oultre  la  robe,  d'une  moult  desliée 
soye,  escriptes  de  lettres  gregoises,  et  estoit  son  chief 


les  Flandres.  Certaines  chroniques  racontent  sérieusement  que 
Salvius  Brabon,  l'un  des  écuyers  et  porte-enseigne  de  Jules  César, 
poursuivant  un  cygne  sur  la  Moselle,  parvint  d'aventure  au  châ- 
teau de  Meghen,  où  il  trouva  la  sœur  de  César,  veuve  de  Karl 
Ynach,  qu'il  épousa.  V.  introduction  de  M.  de  Reififenberg,  au 
poème  du  Chevalier  du  Cygne,  dans  les  Monuments  pour  servir  à 
Vhistoire  des  provinces  de  Namur,  de  Hainaut  et  du  Luxembourg, 
t.  IV. 

1 .  Le  mardi  5  février,  d'après  Mathieu  d'Ëscouchy. 

2.  Gauvain  Quieret. 


344  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

paré  de  ses  cbeveulx  beaulx  et  blondz,  et  par  dessus 
une  tocque,  affulée  d'ung  volet  moult  enrichy  de  pier^ 
rerie  ;  et  estoit  montée  sur  une  aquenée  houlsée  de 
soye  bleue,  et  la  menoient  trois  hommes  à  pied  vestuz 
de  manteaulx  de  soye  vermeille,  portans  chapperons 
à  cornette  de  soye  verte,  et  alloient  ces  trois  chantans 
une  cbanson  faicte  à  propoz.  Et  en  telle  ordonnance 
passèrent  par  devant  les  tables  et  vindrent  jusques 
devant  le  lieu  où  estoit  assis  mon  très  redoubté  sei- 
gneur monseigneur  le  duc,  et  quant  Tofficier  d'armes  et 
les  deux  chevalliers  luy  eurent  faict  la  révérence,  ledit 
ofRcier  dit  ce  qui  luy  estoit  enchargié  en  ceste  manière  : 

L'officier  d'armes  : 

Très  eicellant,  hault  prince  et  redoubté, 
A  vous  venons  en  toute  révérence. 
Pour  charge  avons  que  vous  soit  presanté 
Ce  chappelet,  lequel  est  appourté 
Par  la  dame  que  voyez  en  présence. 
Le  conte  d'Estempes  en  son  absance 
La  vous  transmet  en  ce  lieu  et  envoyé  : 
Et  la  nomme  on  la  princesse  de  Joye. 

Quant  Tofficier  d'armes  eust  ce  dit,  les  deux  cheva- 
liers vindrent  à  la  dame  et  luy  baillèrent  le  chappelet 
en  ses  mains,  et  lors  les  aultres  trois  qui  Tamenoient 
la  descendirent  de  sa  aquenée.  Si  tost  qu'elle  fut  des- 
cendue, les  deux  chevaliers  l'adextrerent.  Et  adonc 
elle  fit  la  reverance  à  mondit  seigneur,  et  par  ungz 
petitz  degrez  faictz  à  ceste  cause,  elle  monta  sur  la 
table  et  s'agenoilla  une  fois  sur  le  bord  de  ladicte  table, 
et  puis  se  mist  à  genoulx  devant  mondit  seigneur,  et 
là  demeura  jusques  elle  eust  baisé  ledit  chappelet  et 
mis  sur  le  chief  de  mondit  seigneur,  qui  à  son  relever 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  345 

la  baisa  ;  et  s'en  retouroa  ladicte  dame,  son  emprinse 
achevée. 

Comment  monseigneur  Adolfse  présenta  sur  les  rens 
au  jour  du  bancquet  de  monseigneur  pourjouster  contre 
tous  venans.  —  Ainsi  fut  présenté  le  chappelet  à  mondit 
seigneur  le  duc,  par  quoy  il  détermina  le  jour  de  son 
bancquet  et  fit  moult  grandes  préparatoires.  Au  jour  de 
ce  bancquet  doncques,  monseigneur  Adolf,  qui  s'estoit 
fait  crier  le  chevalier  au  Gigne,  vint  après  disner,  de 
très  bonne  heure,  sur  les  rens,  et  fut  accompaigné, 
du  lieu  où  il  estoit  armé,  par  mondit  seigneur  le  duc, 
par  monseigneur  de  Gharrolois,  par  monseigneur  le 
bastard  de  Bourgoingne,  vestuz  tous  trois  de  robes 
de  velours  sur  velours  noir  ;  et  avoient  chascun  ung 
collier  d'or  moult  enrichiz  de  pierreries,  comme  dia- 
mans,  balais  et  parles  ;  et  portoit  mondit  seigneur 
une  cornettes  à  son  chapperon,  si  riche  de  pierrerie 
que  je  ne  le  sçay  aultrement  extimer,  fors  habillement 
de  prince  puissant. 

Monseigneur  Adolf,  accompaigné,  comme  dit  est,  de 
mondit  seigneur,  de  monseigneur  de  Gharrolois  et  de 
monseigneur  le  bastard,  en  oultre  de  monseigneur 
d'Estampes,  partit  de  son  hostel  à  grant  compaignie 
de  gens  vestuz  de  ses  robes,  et  alloient  devant;  et 
après  eulx  alloient  tabourins,  et  après  alloit  un  pour- 
suyvant  d'armes*,  vestu  d'une  cotte  d'armes  pleine 
de  signes,  et  après  alloit  ung  grant  signe  merveilleu- 
sement et  subtilement  faict,  ayant  une  couronne  d'or 
au  col ,  à  quoy  pendoit  ung  escu  des  plaines  armes  de 
Gleves,  et  à  celle  couronne  pendoit  une  chaisne  d'or, 

1.  Mathieu  d'Escouchy  le  nomme  Léal. 


346  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

qui  d'uDg  bout  tenoit  à  la  tresse  de  l'escu  du  cheval- 
lier, et  estoit  ce  signe  adextré  de  deux  sagittaires 
moult  bien  faictz,  qui  tenoient  arcs  et  flèches  en  leurs 
mains,  et  faisoient  semblant  de  tirer  à  Tencontre  de 
ceulx  qui  vouUoient  aprocher  le  cigne. 

Ledit  chevalier,  tenant  à  la  chaisne  d'or,  suyvoit  le 
signe,  armé  très  richement  de  toutes  armes,  et  estoit 
son  cheval  couvert  de  drap  damas  blanc  et  bordé  de 
franges  d'or,  et  son  escu  de  mesmes  ;  et  à  dextre  et  à 
senextre  et  derrière  avoit  trois  jeunes  enffans  paiges, 
habillez  de  blanc  en  manieire  d'anges,  montez  sur 
beaulx  coursiers  enharnachez  de  drap  blanc  bien 
decoppé,  et  après  venoit  ung  palefrenier,  vestu  de 
blanc,  sur  ung  petit  cheval,  qui  menoit  en  main  ung 
destrier  couvert  de  drap  blanc,  bordé  de  grandes 
lettres  d'or  et  frangé  d'or,  à  la  devise  dudit  chevalier  ; 
et  après  venoit  monseigneur  le  duc  de  Cleves,  frère 
dudit  chevalier,  et  monseigneur  Jehan  de  Goymbres, 
filz  du  Roy  Jehan  de  Portugal^,  avec  grant  nombre 
de  chevaliers  et  nobles  hommes,  tous  vestuz  de  blanc 
à  la  parure  du  chevalier,  et  portoient  les  lances  en 
belle  ordonnance. 

En  tel  estât  et  compaignie  fut  mené  ledit  chevalier 
devant  les  dames ,  et  fut  présenté  par  Thoison  d'or, 
roy  d'armes,  à  très  excellente,  très  haulte  et  très 
puissante  princesse  madame  la  duchesse  de  Bour- 
goingne,  et  aux  autres  princesses,  dames  et  damoi- 
selles  ;  et  puis  il  fut  admené  es  lices,  et  lors  le  signe 


1.  Le  manuscrit  Baluze  rectifie  ce  passage  en  disant  «  fihs  d'un 
des  filz.  »  En  effet,  Jean  était  fils  de  Pierre,  duc  de  Cloîmbre,  fils 
lui-même  du  roi  Jean  I«'. 


IfillOIRES  d'OUVI£R  DE  LÀ  MARCHE.  347 

qui  Tavoit  admené  avec  les  sagittaires  fut  mis  sur  ung 
hourt  qui  leur  estoit  préparé. 

Comment  monseigneur  Adolf  jousta  et  comment  il 
et  Loys  du  Chevallard  s'entre  portèrent  par  terre.  — 
Gérard  de  Roussillon  fut  le  premier  qui  se  présenta 
à  rencontre  du  chevalier,  auquel  le  chevalier  donna 
ung  si  grant  cop  de  la  première  course,  qu'il  luy 
perça  et  fendit  son  escu  tout  oultre,  dont  ledit  Gérard 
eust  grant  destourbier. 

Après  vint  messire  Jehan  de  Monfort,  moult  gente- 
ment  housse  de  soye  et  de  bordure.  Assez  tost  après 
vint  monseigneur  le  conte  de  Sainct  Pol,  housse 
de  drap  d'or,  dont  la  moictié  estoit  gris  et  Taultre 
cramoisy.  Après  vint  monseigneur  de  Fiennes,  cou- 
vert de  velours  noir  à  larmes  noyres,  monstrées  d'ung 
peu  de  blanc.  Tantost  après  monseigneur  de  Gharro- 
lois  et  monseigneur  le  bastard,  qui  s'en  allèrent  armer 
quant  ilz  eurent  convoyé  mondit  seigneur  Adolf,  vin- 
drent  sur  les  rens,  houssez  de  velours  violet ,  bordé 
de  firanges  d'or  et  de  soye,  et  leurs  escuz  de  mesmes, 
chargiées  lesdictes  housses  de  campanes  d'argent;  et 
estoient  bien  accompaignez  de  grans  seigneurs,  et 
entre  aultres  monseigneur  d'Estampes  servoit  de  lance 
monseigneur  de  Charrolois. 

Les  dessus  nommez  jousterent,  et  plusieurs  aultres 
chevaliers  bien  enpoinct,  comme  monseigneur  de  Gru- 
thuse,  couvert  de  velours  cramoisy,  monseigneur  de 
Mourcourt*,  de  velours  cramoisy  fourré  de  martres, 
messire  Chrestien  de  Digoine,  enharnaché  de  drap 

1.  Louis  Le  Jeune,  seigneur  de  Mourcourt,  puis  de  Gontay. 


348  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

• 

chargé  de  campanes  dorées,  messire  Evrard  de  Digoine, 
couvert  d'orfavrerie ,  messire  Jehan  de  Guistelle^, 
couvert  de  menu  vair,  messire  Philippe  de  Lalain, 
couvert  de  velours  noir  à  larmes  d'or*,  avecques 
plusieurs  aultres  jousteurs  très  bien  en  poinct^.  Mais 
de  leurs  cops  ne  sçay  je  point  Textime.  Touteffois  je 
sçay  de  vray  que  le  chevalier  au  Signe  et  Loys  du 
Chevalart  s'entre  rencontrèrent  si  rudement,  que  tous 
deux  s'entre  portèrent  par  terre,  leurs  chevaulx  sur 
leurs  corps  tel  atornez  qu'il  fut  force  à  l'un  et  à 
l'aultre  de  abandonner  la  jouste  pour  ce  jour. 

Des  entremectz  qui  furent  trouvez  au  bancquet.  — 
Du  demeurant  je  me  tayz^.  Chascun  fit  de  son 
mieulx  de  la  jouste  qui  faillit  par  traict  de  temps,  et 
quant  elle  fut  faillie,  chascun  se  retraïct.  Puis  à  heure 
convenable  se  trouvèrent  en  une  salle,  en  laquelle 
mondit  seigneur  avoit  fait  préparer  ung  très  ridie 
bancquet  ;  et  là  vint  mondit  seigneur,  accompaigné  de 
princes  et  chevaliers,  dames  et  damoiselles,  et  trou- 
vans  ledit  bancquet  asouvy^,  ilz  se  prindrent  à  regar- 
der les  entremectz,  qui  ediffiez  y  estoient. 

La  salle  où  ce  bancquet  se  faisoit  estoit  grande^  et 

1.  Lisez  :  Ghistelles, 

2.  «  Sur  le  crupe  de  son  cheval  avoit  une  crois  de  Saint-Andrieu 
de  velours  cramoisy.  •  (Math.  d'Esc.) 

3.  Mathieu  d'Ëscouchy  cite  Claude  de  Rochebaron,  Pierre 
Vasque,  Louis  du  Chevalet  (Chevalart)^  Jean  de  Brevette  {Rebre^ 
mettes)^  Jean  de  Chassau  (Chassa)  «  autrement  fieneton  •  ou 
Beneiru  et  Jean  de  Masilles. 

4.  Ce  paragraphe  est  difiérent  de  celui  de  Mathieu  d*£6C0uchy. 
V.  celui-ci,  t.  II,  p.  130. 

5.  a  A  servir.  » 

6.  Cette  salle  était  garnie  d'une  verrière  de  46  pieds,  que  Gos- 


MÉlfOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MÀRGEE.  349 

bien  tendue  d'une  tapisserie  en  quoy  estoit  faicte  la 
vie  de  Hercules  ^  Pour  entrer  en  ceste  dicte  salle,  il 
y  avoit  cinq  portes  gardées  d'archiers  vestuz  de  robes 
de  drap  gris  et  noir,  et  dedans  la  salle  avoit  plusieurs 
chevaliers  et  escuyers  conduisans  ledit  bancquet, 
descpielz  les  chevaliers  estoient  vestuz  de  drap  damas, 
et  les  escuyers  de  satin  desdictes  couleurs  de  noir 
et  gris. 

En  celle  salle  avoit  trois  tables  couvertes^,  Tune 
moyenne,  Faultre  grande  et  l'aultre  petite;  sur  la 
moyenne  avoit  une  église  croisée,  voirrée  et  faicte  de 
gente  façon,  où  il  y  avoit  une  cloche  sonnant  et  quatre 
chantres^.  Il  y  avoit  ung  aultre  entremectz  d'ung  petit 
enfant  tout  nu  sur  une  roche,  qui  pissoit  eaue  rose 
continuellement^.  Ung  aultre  entremectz  y  avoit,  d'une 
caraque  ancrée,  garnie  de  toute  marchandise  et  de 

suin  de  Vieuglise,  verrier  de  Lille,  fut  chargé  de  garnir  de  verre 
blanc  (Compte  de  Guillaume  de  Poupet,  de  1454;  Archives  du 
Nord,  B  2017). 

1.  c  Et  à  l'endroit  de  la  table  où  mondit  seigneur  le  duc  fut 
assis  avoit  ung  moût  riche  dois  de  fin  drap  d'or  tissu  noir  et  bordé 
de  velours  sur  velours  très  richement ,  aux  armes  de  mondit  sei- 
gneur et  à  sa  devise,  et  faisoit  iceluy  dois  chiel  et  dossier;  et 
aussi  estoit  paré  le  lieu  et  place  ou  grant  et  haut  banc  où  monsei- 
gneur fu,  d'un  grant  coussin  tout  couvert  de  drap  d'or,  pareil  de 
soies  et  de  brodeure  comme  estoit  iceluy  dois  .•  (Ms.  Baluze,  f.  179.) 

2.  ff  De  fins  linges  nommés  satins  œuvres ,  moût  belles  et 
estrangez,  et  pendoient  icelles  napes  jusques  à  terre;  et  les  bans 
estoient  tous  parez  et  couvers  de  bancquiers  de  tapisserie  faiz  et 
ouvrez  aux  armes  de  mondit  seigneur.  »  (Id.) 

3.  c  Qui  y  chantoient  et  jouoient  d'orgues,  quant  leur  tour 
venoit.  »  (Math.  d'Esc.) 

4.  a  Et  fu  sy  bien  assiz,  que  la  nef  d'argent,  où  on  met  l'au- 
mosne  dudit  duc,  se  trouva  là  en  droit,  en  petit  de  temps,  toutte 
emplie  de  ladicte  eaue  roze..»  (Id.) 


350  filÊMOIRBS  d'olivier  DE  LA  MARGHB. 

personnaiges  de  mariniers^,  et  ne  me  semble  point 
qu'en  la  plus  grant  caraque  du  monde  ayt  plus  d'ou- 
vraiges  ne  de  manières  de  cordes  et  voilles,  qu'il  y 
en  avoit  en  ceste.  Ung  aultre  entremectz  y  avoit  d'une 
moult  belle  fontainne^,  dont  une  partie  estoit  de  voirre 
et  l'aultre  de  plomb,  de  très  nouvel  ouvraige,  car  il 
y  avoit  petibz  arbriceaulx  de  voirre,  feuilles  et  fleurs  si 
nouvellement  faictes  qu'à  merveilles  ;  et  l'espace  de 
l'artiffice  estoit  ainsi  comme  ung  petit  prel  cloz  de 
roches  de  saphistrins  et  d'aultres  estranges  pierres, 
et  au  millieu  d'icelluy  avoit  ung  petit  sainct  Ândrieux 
tout  droit,  ayant  sa  croix  devant  luy,  et  par  l'ung  des 
boutz  de  la  croix  sourdoit  la  fontainne,  ung  grant 
pied  de  haulteur,  et  recheoit  dedans  le  prel  par  si  sob- 
tille  manière,  que  Ton  ne  sçavoit  que  l'eaue  devenoit^. 

1.  €  Les  ungz  moDtans  en  la  hane,  et  les  autres  juans  sur  les 
cordes,  les  autres  tenans  par  manière  de  porter  bagues  de  lieu  en 
autre,  i  (/d.) 

2.  Ces  jeux  hydrauliques  étaient  fort  goûtés  au  xy  siècle.  An 
château  de  Hesdin,  que  le  duc  de  Bourgogne  fit  réparer  et  embel- 
lir en  1432,  Golard  Le  Veneur,  valet  de  chambre  de  Philippe  le 
Bon,  établit,  entre  autres  décorations,  les  «  peintures  de  trois  per- 
sonnages qui  vuident  eaue  et  moullent  les  gens  quant  Ten  venlt,  » 
et  à  l'entrée  de  la  grande  galerie  il  plaça  «  ung  engien  pour  moui- 
ller les  dames  en  marchant  par  dessus avec  huit  conduis  pour 

mouiller  les  dames  par  dessoubz »  V.   aux  Archives  du 

Nord,  B  1948,  le  compte  V«  de  Jean  Abonnel,  de  1433,  où  sont 
décrites  avec  détail  les  inventions  de  Golard  Le  Veneur,  qui 
témoignent,  il  faut  en  convenir,  du  luxe  de  la  maison  de  Bour- 
gogne, mais  aussi  du  goût  par  trop  gaulois  de  l'époque  en  matière 
de  «  joyeulsctez  »  et  de  divertissements.  Ce  goût  existait  d'ailleurs 
encore  au  xmii«  siècle  en  Italie,  où  le  président  de  Brosses  rencon- 
tra dans  les  villas  romaines  du  Belvédère  et  de  Mondragone  des 
€  engins  i  à  peu  près  semblables.  Il  en  existe  encore  à  la  villa 
Palavicini,  près  Gênes. 

3.  €  Et  u'estoit  autre  chose  toutesfois  que  clère  eaue  de  fon- 


HÉMOmES  d'olivier  de  la  marche.        351 

Les  entremectz  de  la  deuxiesme  table.  —  La  seconde 
table,  qui  estoit  la  plus  longue,  avoit  premièrement 
ung  pasté,  dedans  lequel  avoit  vingt  huit  personnaiges 
vifz  jouans  de  divers  instrumens,  cbascun  quant  leur 
tour  venoit  * . 

Le  secont  entremectz  de  celle  table  estoit  ung  chas- 
teau  à  la  façon  de  Lusignian,  et  sur  ce  chasteau,  au 
plus  hault  de  la  maistresse  tour,  estoit  Melusine  en 
forme  de  serpente,  et  par  deux  des  moindres  tours  de 
ce  chasteau  sailloit  quant  on  vouloit  eaue  d'orange, 
qui  tomboit  es  fossez. 

Le  tiers  estoit  ung  moulin  à  vent,  hault  sur  une 

talnne.  i  (Math.  d'Esc.)  —  Jehan  Scalkin,  valet  de  chambre  du 
duc,  qui  fit  cette  fontaine  de  plomb,  reçut  8  liv.  16  sols  pour 
il  journées  employées  à  ce  travail,  à  16  sols  par  jour.  (Compte 
9«  de  Guillaume  de  Poupet;  Laborde,  p.  428.)  —  La  partie  de 
oorrrefut  faite  par  Grossuin  de  Vieuglise,  plus  haut  nommé.  Yoy. 
môme  compte,  Arch.  du  Nord,  B  2017. 

1.  On  n'a  pas  encore  fait  de  recherches  sur  les  nombreux  musi- 
ciens qu'entretenait  la  cour  de  Bourgogne.  Cependant  les  poètes 
contemporains  en  citent  quelques-uns.  Ainsi,  dans  son  Champion 
des  dames  (Paris,  Pierre  Vidoue,  pour  Galiot  du  Pré,  1530,  in-8*), 
Martin  Franc  parle  des  musiciens  Verdelet,  Guillaume  du  Fay  et 
Binchofs  : 

Tu  as  bien  les  Anglois  ouy 

Jouer  à  la  court  de  Bourgongne, 

N'a  pas  certainement  oay 

Fust  il  jamais  telle  besongne. 

J'ay  veu  Binchois  avoir  vergongne 

Et  soy  faire  emprez  leurs  rebelles, 

Et  du  Fay  despite  et  frongne 

Qu'il  n'a  mélodie  si  belle. 

Olivier  de  la  Marche  nous  apprend  dans  son  Epistre  sur  le  noble 
ordre  de  la  Thoison  d'or  une  particularité  assez  curieuse  à  ce  sujet  ; 
c'est  que  les  chanteurs  étaient  nourris  de  viande  crue  à  la  cour  de 
Bourgogne,  probablement  afin  de  maintenir  leur  voix  plus  claire. 


352  MÉMOIRES  D^OUYIER  DE  LÀ  MARCHE. 

motte,  et  sur  le  plus  hault  volant  avoit  une  parche,  au 
bout  de  laquelle  estoit  une  pie  et  gens  à  l'entour  de 
tous  estatz,  ayans  arcs  et  arbalestes,  et  tiroient  à  k 
pie,  à  demonstrer  que  toutes  gens  tirer  à  la  pie  est 
mestier  commun. 

Le  quart  fut  ung  tonneaul  mis  en  un  vignoble,  où 
il  y  avoit  deux  manières  de  breuvaiges,  dont  Fung 
estoit  bon  et  doulx,  et  Taultre  amer  et  mauvais,  et 
sur  ledit  tonneaul  avoit  le  personnaige  d'ung  homme  ^ 
richement  vestu,  qui  tenoit  en  sa  main  ung  brief  oii  il 
y  avoit  escript  :  €  Qui  en  veult,  si  en  prenne.  > 

Le  cinquiesme  estoit  ung  désert,  ainsi  que  tarre 
inhabitée,  auquel  avoit  ung  tigre  merveilleusement 
[et]  vivement  faict,  lequel  tigre  se  combatoit  à  Feu- 
contre  d'ung  grant  serpent. 

Le  sixiesme  estoit  ung  homme  sauvaige  monté  sur 
ung  chameau^,  qui  faisoit  semblant  et  manière  d'aler 
par  pays. 

Le  septiesme  estoit  le  personnaige  d'ung  homme, 
qui  d'une  parche  batoit  ung  buisson  plein  de  petitz 
oyseaulx,  et  près  d'eulx,  en  ung  vergier  cloz  de 
treilles  de  rosiers,  faict  très  gentement,  avoit  ung 
chevalier  et  une  dame  assiz  à  table,  lesquelz  man- 
geoient  les  oisillons  dont  l'ung  bastoit  le  buisson,  et 
monstroit  ladicte  dame  au  doyt  qu'il  se  travailloit  eu 
vain  et  follement  perdoit  son  temps . 

Le  huictiesme  estoit  un  fol  monté  dessuz  un  ours, 
et  estoit  entre  plusieurs  estranges  montaignes  de 
diverses  roches,  chargées  de  grésil  et  de  glasses  pen- 
dans  de  bonne  façon. 

1.  Mathieu  d'Escouchy  dit  un  ours  par  erreur. 

2.  f  Cheval.  »  (Math.  d'Esc.) 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  353 

Le  neufiesme  estoit  ung  lac  avironné  de  plusieurs 
villes  et  chasteaulx,  auquel  lac  avoit  une  nef  à  voille 
levée,  tousjours  vagant  par  Teaue  du  lac  à  par  soy, 
et  estoit  ceste  nef  gentement  façonnée  et  bien  garnye 
de  choses  appartenantes  à  naviere. 

La  tierce  table,  qui  estoit  la  moindre  des  deux 
aultres,  avoit  une  forest  merveilleuse,  ainsi  comme  si 
c*estoit  une  forest  d'Inde,  et  dedans  celle  forest 
estoient  plusieurs  bestes  estranges  et  d'estrange  façon, 
qui  se  mouvoient  d'elles  mesmes,  ainsi  que  si  elles 
feussent  vives. 

Le  second  entremectz  de  celle  table  estoit  ung  lyon 
mouvant  attaiché  à  ung, arbre  au  millieu  d'ung  preaul, 
et  là  avoit  le  personnaige  d'ung  homme  qui  batoit  le 
chien  devant  le  lyon. 

Le  tiers  et  dernier  entremectz  estoit  un  marchant 
passant  par  un  villaige,  portant  à  son  col  une  hotte  de 
toutes  manières  de  marceries  pleine. 

Et  pour  deviser  la  manière  et  du  service  et  des 
viandes,  ce  seroit  merveilleuse  chose  à  racompter,  et 
aussi  j'avoie  tant  aultre  part  à  regarder,  que  deviser  au 
vray  n'en  sçauroye  ;  mais  de  tant  me  souvient  que 
chascun  plat  fut  fourni  de  quarante  huict  manières  de 
mectz,  et  estoient  les  plats  de  rost  chariotz  estoffez  d'or 
et  d'azur. 

En  celle  salle,  au  plus  près  de  la  table,  avoit  ung 
hault  buffet  chargé  de  vaisselle  d'or  et  d'argent  et  de 
potz  de  cristal  garnys  d'or  et  de  pierreries,  et  n'ap- 
prochoit  nul  ce  buffet  plus  avant  des  gardes  de  bois 
qui  estoient  là  faictes,  si  non  ceulx  qui  servoient 
de  vin. 

Ainsy  comme  au  millieu  de  la  longueur  de  la  salle, 
n  33 


354  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARGHB. 

assez  près  de  la  f>aroy,  à  Topposite  de  la  longue  table, 
avoit  ung  hault  pillier,  sur  quoy  avoit  une  imaige  de 
femme  nue,  qui  les  cheveulx  avoit  si  longs,  qu'ilz  la 
oouvroient  par  derrière  jusques  aux  rains,  et  sur  son 
chief  avoit  ung  cbappeau  très  riche,  et  estoit  enve- 
loppée ainsy  que  pour  mussier  où  il  appertenoit, 
d'une  serviette  à  manière  de  volet  bien  délié,  escripte 
en  plusieurs  lieux  de  lettres  grégeoises,  et  gectoit 
cest  ymaige,  par  la  mamelle  droite,  ypocras,  autant 
que  le  soupper  dura  ;  et  auprès  d'elle  avoit  ung  aultre 
pillier  large,  en  manière  d'ung  hourt,  sur  quoy  estoit 
attaichié  à  une  cbaisne  de  fer  ung  lyon  vif^,  en  signe 
d'estre  garde  et  deffense  de  ceste  imaige ,  et  contre 
son  pillier  estoit  escript  en  lettres  d'or,  en  une  targe  : 
c  Ne  toucbez  à  ma  dame.  » 

Comment  les  seigneurs  et  les  dames  furent  assis  aux 
tables^.  —  Mondit  seigneur  doncques,  madame  la 
ducbesse  et  toute  leur  noble  compaignie  mirent  assez 
longuement  à  visiter  les  entremectz.  Toute  la  salle  estoit 
plaine  de  nobles  gens,  et  peu  en  y  avoit  d'aultres.  Là 
estoient  cinq  hours  bien  ordonnez  pour  ceulx  qui  ne 
vouldroient  point  seoir  à  table,  qui  tantost  furent 
pleins  d'honunes  et  de  fenunes,  dont  la  pluspart 
estoient  desguisées,  et  tant  en  sçay,  qu'il  y  avoit  des 
chevaliers  et  des  dames  de  grant  maisons ,  et  qui  là 
estoient  venuz  de  loing,  les  ungs  par  mer  et  les  aultres 
par  terre  pour  veoir  la  feste,  dont  il  estoit  grant 
renommée. 

i .  Gilles  Le  Gat,  serrurier  à  Lille,  reçut  20  sols  pour  fabricaUon 
d'une  chaîne,  d'une  cheville  de  fer,  de  deux  havets  et  de  deux  ton- 
rets,  destinés  à  attacher  ce  lion  (Laborde,  p.  427). 

2.  Ici  Math.  d'Escouchy  se  met  en  scène.  Voy.  t.  n,  p.  138. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE.  355 

Pour  le  faire  brief,  après  que  chascun  eust  assez 
regardé  les  entremectz,  les  maistres  d'hostelz,  qui  la 
besoDgne  conduisoient,  vindrent  faire  rordonnance  de 
l'assiette.  Au  millieu  de  la  moyenne  table  s'assit 
mondit  seigneur  le  duc,  à  sa  dextre  s'assit  madamoi- 
selle,  fille  de  monseigneur  le  duc  de  Bourbon  ^  après 
elle  monseigneur  de  Gleves,  madame  de  Ravestain, 
niepce  de  madame  la  duchesse  et  femme  de  monsei- 
gneur Adolf  ^  ;  et  madame  la  duchesse  fut  assise  à  sa 
senextre  avec  madame  de  Gharny^,  mademoiselle 
d'Estampes^,  monseigneur  de  Sainct  Pol,  madame  de 
Beures^,  femme  de  monseigneur  le  bastard  de  Bour- 
goingne,  monseigneur  de  Pons  ^  et  madame  la  chance- 
liere''. 

A  la  grande  et  seconde  table  fut  assis  monseigneur 
de  Gharrolois,  monseigneur  d'Estampes,  monseigneur 
Adolf ,  monseigneur  de  Fiennes,  monseigneur  le  bas- 
tard  de  Bourgoingne,  monseigneur  de  Hornes  ^,  meslez 
avec  grant  nombre  de  dames  et  de  damoiselles,  et 
aussi  tant  d'aultres  chevaliers,  que  les  tables  estoient 
plaines  d'ung  costé  et  d'aultre;  et  pareillement  à  la 
troisiesme  table  furent  assis  escuyers  et  damoiselles 
ensemble,  en  telle  façon  que  les  tables  furent  fournies. 

1.  Isabelle  de  Bourbon. 

2.  Béatrix  de  Portugal. 

3.  Marie,  fille  naturelle  de  Philippe  le  Bon. 

4.  Isabelle  de  Bourgogne. 

5.  Marie  de  la  Yiéville. 

6.  Jacques,  seigneur  de  Pons  en  Poitou. 

7.  Guigone  de  Salins,  seconde  femme  du  chancelier  Rolin. 

8.  Math.  d'Ëscouchy  dit  :  Bernes,  ce  qui  est  une  erreur.  Il 
s'agit  probablement  ici  de  Jacques,  premier  comte  de  Homes, 
dont  le  père,  Guillaume,  était  mort  Tannée  précédente. 


356       MÉMomBS  d'olivier  de  la  marche. 

Des  entremectz  vifê^  mouvans  et  allans^  qui  furent 
conduictz  en  ce  bancquet.  —  Quant  chascun  fut  assis, 
ainsi  que  dit  est,  en  l'église,  qui  fut  le  premier  entre- 
mectz, sur  la  principalle  table,  sonna  une  cloche  très 
bault  ;  après  la  cloche  cessée,  trois  petitz  enffans  et  une 
teneur  ^  chantèrent  une  très  douce  chanson ,  et  lors 
qu'ilz  l'eurent  accomplie,  ou  pasté,  qui  estoit  le  pre- 
mier entremectz  de  la  longue  table,  comme  dessus, 
ung  bergier  joua  d'une  musette  moult  nouvellement. 

V entremectz  du  cheval  recullant.  —  Après  ce  ne 
demoura  guieres  que,  par  la  porte  de  l'entrée  de 
la  salle,  entra  ung  cheval^  à  reculons,  richement 
couvert  de  soye  vermeille,  sur  lequel  avoit  deux 
trompettes  assises  doz  contre  doz  et  sans  selle, 
vestuz  de  journades^  de  soye  grise  et  noyre,  chap- 
peaulx  en  leurs  testes  et  faulx  visaiges  mis,  et  les 
mena  et  remmena  ledit  cheval  tout  au  long  de  la  salle, 
à  reculons,  et  tandiz  ilz  jouèrent  une  batture  de  leurs 
trompettes;  et  y  avoit,  à  conduire  cest  entremectz, 
seize  chevaliers  vestuz  de  robes  de  la  livrée. 

V entremectz  du  luytin.  —  Cest  entremectz  accom- 
pli, en  l'église  fut  joué  des  orgues,  et  ou  pasté  fut 
joué  d'ung  cornet  d'Allemaigne  moult  estrangement  ; 
et  lors  entra  en  la  salle  ung  luytin  ou  ung  monstre 
très  defïiguré,  qui  du  faulx  du  corps  en  bas  avoit 
jambes  et  piedz  de  griffon  veluz  et  grans  ongles, 
et  depuis  le  faulx  en  amont,  avoit  forme  d'homme 

1.  Mot  emprunté  au  plain-chant  où  il  signifie  la  dominante.  Ici 
il  a  le  sens  de  basse,  d'accompagnement. 

2.  «  Ung  charnel,  i  (Ms.  Baluze.) 

3.  Casaques. 


MÉMOIRES  d'OLIYIEH  DE  LA  MARCHE.  357 

et  avoit  vestu  une  jaquette  juste  de  soye  blanche, 
rayée  de  vert,  et  chapperon  tenant  en  sus.  Il  avoit 
estrange  barbe  et  visaige  ;  il  portoit  en  ses  mains 
deux  dars  et  une  targe;  il  avoit  sur  sa  teste  ung 
homme,  les  piedz  dessus,  qui  se  soubstenoit  par 
ses  deux  mains  sur  les  espaules  du  monstre,  et  ledit 
monstre  estoit  monté  sur  ung  sanglier  couvert  riche- 
ment de  soye  verte  ;  et  quant  il  eust  faict  son  tour 
parmy  la  salle,  il  s'en  retourna  par  où  il  estoit  venu. 

Uentremectz  de  Vystoire  de  Jason,  par  lequel  fut 
monstre  comme  ledit  Jason  se  combatit  aux  bœufs  de 
colères.  —  Quant  le  luytin  s'en  fut  retourné,  ceulx  de 
Teglise  chantèrent,  et  ou  pasté  fut  jouhé  d'une  dou- 
chaine  ^  avec  ung  aultre  instrument,  et  tantost  après 
sonnèrent  moult  hault  quatre  clairons  et  firent  une  moult 
joyeuse  batture^.  Ces  clairons  est  oient  derrière  une 
courtine  verte,  tendue  sur  unggrant  hourt  faict  au  bout 
de  la  salle.  Quant  leur  batture  fina,  soudainement  fut 
tirée  la  courtine,  et  là  fut  veu  sur  ledit  hourt  ung  per- 
sonnaige  de  Jason,  armé  de  toutes  armes,  qui  se 
promenoit  en  icelle  place,  regardant  autour  de  luy, 
conune  s'il  fust  venu  en  terre  estrange.  Puis  s'age- 
noilla  et  regarda  vers  le  ciel ,  et  lisit  ung  brief  que 
Medée  luy  avoit  baillé  quant  il  se  partit  d'elle  pour  la 
Thoison  d'or  conquerre,  et,  à  son  relever,  il  veit  venir 
contre  luy  grans  et  horribles  beufz,  qui  luy  vindreiit 
courir  sus  ;  et  tantost  ledit  Jason  coucha  sa  lance  et 
s'apoincta  pour  combatre  ces  bestes  qui  l'assailloient 

1 .  Doucine,  flûte  douce. 

2.  Cette  partie  est  abrégée  par  La  Marche.  Il  y  a  un  peu  plus 
de  détails  dans  Math.  d'Escouchy. 


358  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

de  merveilleuse  force  et  si  vivement  que  c^estdt 
eflOrayaote  chose  à  regarder  ;  car  ilz  gectoient  feug  et 
flaoïbe  par  les  narines  et  par  la  gorge,  et  ledit  Jasoo 
se  deffendoit  et  combatoit  par  si  belle  façon,  que  tous 
disoient  qu'il  avoit  une  contenance  d'honune  de  bien. 
La  bataille  dura  moult  longuement  et  tant  que  ledit 
Jason  gecta  sa  lance  contre  les  beu&  et  mit  la  main  à 
Fespée,  et,  en  soy  combatant,  luy  souvint  que  Medée 
luy  avoit  donné  une  fioUe  pleine  d'aucune  liqueur 
ayant  telle  vertu  que,  au  moyen  de  ladicte  liqueur,  il 
pouvoit  lesditz  beufs  matter  et  subjuger  et  esteindre 
leur  ardent  feu,  qui  luy  nuysoit  fort.  Si  pnnt  la  fiolle 
et  gecta  la  liqueur  contre  les  museaulx  desditz  beufs, 
et  prestement  ilz  se  rendirent  domptez,  veincus  et 
matez;  et  à  tant  fut  la  courtine  retirée,  et  cessa  ce 
mistere  pour  celle  fois. 

Uentremectz  du  serf.  —  Après  ce  mistere  fut  joué 
des  orgues  en  Teglise  par  le  long  et  espace  d'ung  motet, 
et  tantost  après  fut  chanté  ou  pasté,  par  trois  doulces 
voix,  une  chanson  tout  du  long,  laquelle  se  nomme  la 
c  Sauvegarde  de  ma  vie.  >  Puis  par  la  porte  dont  les 
aultres  mectz  estoient  venus,  après  ce  que  Teglise  et  le 
pasté  eurent  chascun  joué  quatre  fois,  entra  dedans  la 
salle  ung  cerf  merveilleusement  grant  et  beau,  lequel 
estoit  tout  blanc  et  portoit  grandes  cornes  d*or,  et 
estoit  couvert  d'une  riche  couverte  de  soye  vermeille. 
Selon  mon  advis,  dessus  ce  serf  estoit  monté  ung 
jeune  filz  de  l'âge  de  douze  ans,  habillé  d'une  robe 
courte  de  velours  cramoisy,  portant  sur  sa  teste  ung 
petit  chaperon  noir  decoppé,  et  estoit  chaussé  de 
gentz  solUez .  Ce  dit  enfant  tenoit,  à  deux  mains,  les 


HÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  359 

deux  cornes  dudit  cerf.  £t  quant  doncques  il  entra 
dedans  la  salle,  lors  il  commença  le  dessus  d'une 
chanson  moult  hault  et  cler,  et  ledit  cerf  chanta  la 
teneur,  sans  y  avoir  autre  personne,  sinon  Tenffiuit 
et  Fartifice  dudit  cerf,  et  nommoit  on  ladicte  chanson 
qu'ilz  chantoient  :  c  Je  ne  veiz  oncques  la  pareille, 
c  etc.  >  En  chantant,  comme  je  vous  racompte,  ilz 
feirent  le  tour  par  devant  les  tables,  et  puis  s'en 
retournèrent;  et  me  sembla  bon  cest  entremectz  et 
voulentiers  veu. 

Uentremectz  de  Jasotiy  par  lequel  il  fut  monstre 
comment  il  tua  le  serpent  en  Colcos.  —  Après  ce  bel 
entremectz  du  blanc  cerf  et  de  l'enfiant,  les  chantres 
chantèrent  ung  motet  dedans  l'église,  et  au  pasté 
fut  joué  d'ung  leuz  avecques  deux  bonnes  voix,  et 
faisoient  tousjours  l'église  et  le  pasté  quelque  chose 
entre  les  entremectz.  Après  ce,  quant  ceulx  dudit 
pasté  eurent  fait  leur  devoir,  sur  le  hourt  auquel 
l'on  monstroit  l'histoire  de  Jason,  sonnèrent  une  bat- 
ture  les  quatre  clairons  qui  paravant  avoient  joué,  et, 
après  celle  batture  achevée,  l'on  tira  la  courtine  dont 
devant  est  faicte  mencion,  et  atant  fut  veu  Jason  qui 
se  proumenoit  très  richement  embastonné,  comme  à 
l'aultre  fois.  Si  luy  advint,  à  ceste  heure,  que  tout 
soubdainement  luy  vint  courir  sus  ung  très  hideux  et 
espouvantable  serpent.  Ce  serpent  doncques  avoit  la 
goi^e  et  la  gueule  ouverte,  les  yeulx  gros  et  rouges 
et  les  narines  enflées,  et  estoit  composé  et  ediflié  en 
telle  façon  que,  par  sadicte  gueule  et  par  la  plus  grant 
part  de  ses  conduictz,  il  gectoit  venin  très  puant  et 
feu  et  fumées  merveillables. 


360  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

Quant  Jason  regarda  ce  serpent  et  le  veit  venir  et 
tirer  vers  sa  personne,  il  se  mist  en  deffense  moult 
bien  et  très  ordonnement  ;  et  là  se  conunencerent  à 
combatre  ledit  Jason  et  le  serpent,  et  en  ce  feirent  si 
bon  devoir  que  ce  ne  sembloit  pas  mistere,  ains 
sembloit  trop  mieulx  une  très  aigre  et  mortelle  bataille. 
Et,  pour  l'assouvissement  de  leur  personnaige,  Jason 
luy  gecta  sa  lance,  puis  le  combatit  de  son  espée  et 
tint  manière  de  soy  remembrer  d'ung  anneaul  que 
Medée  luy  donna  servant  à  ceste  bataille.  Si  le  monstra 
ap  serpent  et  prestement  il  fut  vaincu,  et  lors  Jason  le 
ferit  tant  de  son  espée,  qu'il  luy  coupa  la  teste  devant 
tous,  puis  luy  esracba  les  dents  et  les  mist  en  une 
gibecière  qu'il  portoit;  et  atant  fut  la  courtine  retirée. 

Uentremectz  du  dragon  voilant  en  Vair.  —  Atant 
fut  joué  des  orgues  en  l'église ,  et  au  pasté  jouèrent 
de  flustes  quatre  menestriers,  puis  par  le  hault  de 
la  salle  partit,  d'ung  bout,  ung  dragon  ardent  qui 
voila  la  plus  part  de  la  longueur  de  la  salle  et  passa 
oultre,  tellement  que  l'on  ne  sceut  qu'il  devint;  et  lors 
chantèrent  ceulx  de  l'église ,  et  au  pasté  jouèrent  de 
vielles  les  aveugles . 

Uentremectz  du  faulcon  et  du  hairon.  —  Après  à 
ung  des  bouts  de  la  salle  en  hault,  partit  tout  en 
l'air  ung  hairon,  qui  fut  escrié  de  plusieurs  voix 
en  guise  de  fauconniers  ;  et  tantost  partit,  d'ung  aultre 
bout  de  la  salle,  ung  faulcon  qui  vint  toupier^  et 
prendre  son  vent,  et  d'ung  aultre  costé  partit  ung 
aultre  faulcon,  qui  vint  de  si  grant  roideur  et  ferit  le 

1.  Tourner,  tournoyer. 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  361 

hairon  si  rudement,  qu'il  Tabatit  au  millieu  de  la  salle, 
et,  après  la  criée  faicte,  ledit  hairon  fut  présenté  à 
niondit  seigneur  ;  et  alors  fut  encoires  une  fois  chanté 
en  Teglise,  et  au  pasté  jouèrent  trois  tabourins 
ensemble. 

Comment  Jason  sema  les  dens  du  dragon  dont  sail- 
lirent hommes  armez  qui  s^ entretuer ent .  —  Après  ce 
sonnèrent  les  quatre  clairons  sur  le  hourt,  et,  leur 
batture  achevée,  fut  tirée  la  courtine,  et  là  fut  veu 
Jason,  armé  et  embastonné,  qui  les  beufz  avoit  attai- 
ché  à  une  charrue  qu'il  tenoit  et  gouvernoit  à  guise 
de  laboureux,  et  faisoit  les  beufz  aller  et  tirer.  Quant 
il  eust  labouré  la  terre,  il  habandonna  les  beufz  et 
print  les  dens  qu'il  avoit  arrachées  au  serpent  et 
les  sema  parmy  la  terre  qu'il  avoit  labourée,  et,  selon 
ce  que  ledit  Jason  alloit  avant  en  employant  la 
semence  desdictes  dens,  sourdoient  et  naissoient  gens 
armez  et  embastonnez  ;  et  regardèrent  l'ung  l'aultre  et 
s'entrecoururent  sus  si  fièrement,  qu'ilz  se  firent  le 
sang  couler  ;  et  en  la  fin  s'entretuerent  en  la  présence 
de  Jason,  qui  les  regarda  quant  il  eust  semé  les  dens; 
et,  prestement  qu'ilz  se  furent  tous  abatuz  et  occiz 
devant  luy,  la  courtine  fut  retirée.  Le  mistère  accom- 
ply,  l'on  joua  des  orgues  en  l'église,  et  au  pasté  fut 
faicte  une  chasse  telle,  qu  il  sembloit  qu'il  y  eust  petitz 
chiens  glatissans  et  braconniers  huans  et  sons  de 
trompes,  comme  se  ilz  fussent  en  une  forest  ;  et  par 
celle  chasse  fina  l'entremectz  dudit  pasté. 

Comment  Saincte  Eglise  fut  amenée  à  ce  bancquet  par 
ung  géant.  — Telz  furent  les  entremectz  mondains  de 
celle  feste  ;  je  laisseray  atant  à  en  parler  pour  compter 


362  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

d'ung  entremectz  pitoyable  qui  me  semble  le  plus  espe- 
cial  des  aultres,  et  fut  tel.  Par  la  porte  où  tous  les  aultres 
entremectz  estoyent  passez  et  entrez,  vint  ung  géant 
plus  grant,  sans  nui  artiffice,  que  je  visse  onoques» 
d'ung  grant  pied,  vestu  d'une  robe  longue  de  soye 
verde,  royée  en  plusieurs  lieux,  et  sur  sa  teste  avoît 
une  tresque^  à  la  guise  des  Sarrasins  de  Grenade,  et 
en  sa  main  senextre  tenoit  une  grosse  et  grande  gui- 
sarme'  à  la  vieille  façon,  et  à  la  dextre  menoit  ung 
éléphant'  couvert  de  soye,  sur  lequel  avoit  ung  dias- 
teaul  où  se  tenoit  une  dame^,  en  manière  de  reli- 
gieuse, vestue  d'une  robe  de  satin  blanc,  et  par  des- 
sus avoit  ung  manteau  de  drap  noir,  et  la  teste  avoit 
affulée  d'ung  blanc  couvrechief,  à  la  guise  de  Bour- 
goingne^  ou  de  recluse,  et  si  tost  qu'elle  entra  en  la 
salle,  et  elle  veit  la  noble  compaignie  qui  y  estoit, 
lors,  comme  nécessairement  embesoingnée,  elle  dit  au 
géant  qui  la  menoit  : 

La  dame. 

Géant,  je  veulz  cy  arrester, 
Car  je  voy  noble  compaignie 
A  laquelle  me  fault  parler. 
Géant,  je  veulz  cy  arrester; 
Dire  leur  veulz  et  remonstrer 
Chose  qui  doit  bien  eslre  ouye. 
Géant,  je  veulz  cy  arrester, 
Car  je  voy  noble  compaignie. 

\ .  Tresse,  c  Torque.  »  Ms.  Baluze. 

2.  Hache  à  deux  tranchants. 

3.  f  Ohffant.  »  (Math.  d'Escouchy.) 

4.  C'était,  comme  il  le  dit  lui-même  ailleurs,  Olivier  de  la 
Marche  qui  jouait  le  rôle  d'Église. 

5.  Peut-être  faut-il  lire  c  béguine.  »  Ce  mot  se  trouve  dans  le 
ms.  Baluze. 


HÉMOIRES  d'OUVIER   DE  LA  HARGHE.  363 

Quant  le  géant  ouyt  la  dame  parler,  il  la  regarda 
moult  effi*eement;  toutes  voyes  il  n'arresta  jusques 
il  vint  devant  la  table  de  monseigneur,  et  là  s'assem- 
blèrent plusieurs  gens,  eulx  esmerveillans  que  celle 
dame  povoit  estre.  Par  quoy,  si  tost  que  son  éléphant 
fut  arresté,  elle  conunença  une  complainte,  telle  que 
cy  après  est  escripte  : 

Complainte  de  la  dame, 

Helas  !  helas  !  moy  douloureuse, 
Triste,  desplaisant,  annuyeuse, 
Désolée,  las,  peu  heureuse, 

La  plus  qui  soit  I 
Ghascun  me  regarde  et  me  voit  ; 
Mais  ame  ne  me  recongnoît, 
Et  me  laisse  on  à  cest  endroit 

En  tel  langueur, 
Qu^ame  vivant  n'eust  oncques  tel  douleur. 
J*ay  cueur  pressé  d'amertume  et  rigueur, 
Mes  yeulx  fonduz,  flatrie  ma  couleur, 

Qui  bien  y  vise. 
Oyez  mes  plaintz,  vous  tous  où  je  ravise. 
Secourez  moy,  sans  le  mectre  en  feintise; 
Plourez  mes  maulx  ;  car  je  suis  Saincte  Eglise, 

La  vostre  mère. 
Mise  à  ruyne  et  à  douleur  amere, 
Filée  au  pied  par  aspre  vitupère  ; 
Et  mes  griefz  maulx  pourte,  soffre  et  compère, 

Par  vos  dessertes. 
Petitement  vous  souvient  de  mes  pertes, 
Lesquelles  sont  si  cleres  et  appertes  ; 
Mes  manoirs  ars,  et  mes  places  désertes, 

Et  mes  enfTans 
Mors  et  noyez,  et  pourriz  par  les  champs, 
Ou  sont  chartriers^  foiblement  Dieu  creans. 

1.  Prisonniers. 


36i  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

Mon  deumaine  est  es  mains  des  mescreans. 

J'en  suis  chassée 
Honteusement,  comme  pauvre  esgarée-, 
Mussanti  fuyant,  par  dure  destinée; 
Si  lassée,  si  esteincte  et  grevée, 

Qu'à  peine  say 
Dire  les  maulx  où  je  suis,  et  que  j'ay. 
Plus  me  complains,  et  moings  de  secours  j'ay. 
Ma  pauvreté  touteffoîs  maintiendray, 

Pour  essayer 
Lesquelz  premier  se  vouldront  employer 
A  secourir  Saincte  Eglise  et  ayder 
Qui  ne  requiert  le  travail  sans  mestier. 

Ainsi  je  cours 
De  lieu  en  lieu,  et  puis  de  cours  en  cours, 
Gryant  premier  l'Empereur  au  secours. 
Et  puis  après  je  gecte  crys  et  plours 

A  toute  oultrance. 
Pour  estre  ouye,  et  avoir  allégeance 
Devant  le  très  chrestien  Roy  de  France 
Victorieux,  où  j'ay  bien  ma  fiance, 

Et  dois  avoir. 
Puis  chemine,  sans  guieres  remanoir, 
Aux  aultres  Roys,  pour  leur  foire  assavoir 
Le  grant  meschief  où  me  faut  remanoir; 

Et  puis  revyens 
Aux  ducs,  contes  et  puissans  terriens. 
Princes,  marquis,  aux  grans  et  aux  moyens, 
Généralement  à  tous  bons  chrestiens. 

Pour  remembrance 
Du  Créateur  qui  est  nostre  espérance; 
Que  tout  chascun  s'apparoille  et  avance 
Pour  le  secours,  qui  est  ma  desirance. 

Or  suis  joyeuse 
Que  puis  faire  ma  complainte  piteuse 
Devant  toy^  duc,  dont  je  suis  désireuse. 
Metz  en  mes  motz  entente  savoureuse, 

Et  je  t'en  prie. 


I 
MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA.  MARCHE.  365 

Aussi  fay  je  à  ceste  compaignie. 
Pour  moy  ayder  Tungà  Taultre  s'allie  ; 
Car  Dieu  le  veult,  et  nulz  bien  foictz  n*ob1ie. 

Ainsi  me  va,  par  le  divin  vouloir, 
Qu'à  ce  bancquet  je  me  suis  embastue, 
Venant  de  loing  par  efTreé  povoir, 
Cherchant  les  lieux  où  cueurs  sont  à  mouvoir 
A  secourre  moy  dolente  et  perdue. 
Loé  soit  Dieu  que  je  suis  cy  venue  ; 
Car  ad  vis  m'est  que  j'ay  fait  le  voyaige 
Pour  racheter  mon  ennuyeux  dommaige. 

G  toy,  0  toy,  noble  duc  de  Bourgoingne, 
Filz  de  FEgiise^  et  frère  à  ses  enffans, 
Entemps  à  moy,  et  pense  à  ma  besoingne. 
Paintz  en  ton  cueur  la  honte  et  la  vergoingne, 
Les  griefz  remordz  qu'en  moi  je  pourte  et  sens. 
Infidelles,  par  milliers  et  par  cens, 
Sont  triumphans  en  leur  terre  damnée, 
Là  où  jadiz  souloye  estre  bonnourée. 

Et  vous,  princes  puissans  et  honnorez, 
Plorez  mes  maux,  larmoyez  ma  douleur. 
Ma  joye  n'est,  s'emprendre  ne  vouliez, 
En  moy  vengeant,  ce  que  faire  devez. 
En  servant  Dieu,  et  acquérant  honneur. 
Par  mes  enffans  je  suis  en  ce  mesheur  ; 
Par  eux  seray,  si  Dieu  plaist,  secourue, 
Et  requiers  Dieu  de  conseil  estre  acreue. 

Vous,  chevaliers  qui  pourtez  la  Thoison, 
N'oubliez  pas  le  très  divin  service  ; 
Et  vous  aussi,  nez  de  bonne  maison, 
Gentilzhommes,  vecy  belle  achoison 
Pour  acquérir  de  los  le  beneûce. 
Mon  secours  est  pour  jeunes  gens  propice. 
Les  noms  croistront,  et  Tame  enrichira 
Du  service  que  chascun  me  fera. 


366  MéMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARGHB. 

Dont  en  amour  de  Dieu  premièrement, 
Et  en  faveur  de  nom  et  de  noblesse, 
Je  te  requiers  acertes  fermement, 
Mon  amé  filz,  pour  mon  recouvrement, 
Et  vous,  seigneurs,  pour  toute  gentillesse. 
Par  tout  m'en  vois;  car  mon  œuvré  me  presse. 
Mon  faicl  piteulx,  hélas!  qu'on  ne  Toublie. 
Sous  tel  espoir.  Dieu  vous  doint  bonne  vie! 

Comment  Thoison  d'or  présenta  à  mondit  seigneur 
le  faisant  pour  faire  aucung  veu  solempnel.  —  La 
lamentacion  de  nostre  mère  Saincte  Eglise  faicte, 
en  la  salle  entrèrent  grant  nombre  d'oflficiers  d'armes, 
desquelz  le  derrenier  estoit  Thoison  d'or,  roy  d'armes. 
Ce  Thoison  d'or  portoit  en  ses  mains  un  faisant  vif  et 
aorné  d'ung  très  riche  collier  d'or,  très  richement 
garny  de  pierreries  et  de  perles  ;  après  ledit  Thoison 
d'or  vindrent  deux  damoiselles,  c'est  à  sçavoir  mada- 
moiselie  Yoland,  fille  bastarde  de  mondit  seigneur  le 
ducS  et  Ysabeau  de  Neufchastel,  fille  de  monseignew 
de  Montagu*,  adextrées  de  deux  chevaliers  de  l'ordre 
de  la  Thoison  d'or,  c'est  à  sçavoir  monseigneur  de  Cre- 
qui  et  messire  Symon  de  Lalain.  En  telle  ordonnance 
vindrent  lesditz  officiers  d'armes  et  ledit  Thoison 
d'or  avecques  le  faisant,  jusques  devant  monseigneur 
le  duc,  auquel  ilz  firent  le  reverance,  puis  luy  dist 
ledit  Thoison  d'or  en  ceste  façon  : 

c  Très  hault  et  très  puissant  prince,  et  mon  très 
<L  redoubté  seigneur,  veez  les  dames  qui  très  hum- 

<  blement  se  recommandent  à  vous,  et  pour  ce  que 

<  c'est  la  coustume,  et  a  esté  anciennement,  que  aux 

i.  Mariée  plus  tard  à  Jean  d'Ailly,  seigneur  de  Picquigny. 
2.  Mariée  plus  tard  à  Louis  de  Vienne. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  367 

c  grans  festes  et  nobles  assemblées  on  présente  aux 
c  princes,  aux  seigneurs  et  aux  nobles  hommes  le 
c  paon,  ou  quelque  aultre  oyseau  noble,  pour  faire 
c  veuz  utiles  et  valaibles,  elles  m'ont  icy  envoyé  avec 
c  ces  deux  damoiselles  pour  vous  présenter  ce  noble 
c  faisant,  vous  priant  que  les  vuillez  avoir  en  sou- 
<L  venance.  » 

Ces  parolles  dictes,  mondit  seigneur  le  duc^  qui 
savoit  à  quelle  intencion  il  avoit  fait  ce  bancquet, 
regarda  l'Eglise,  et  ainsy,  comme  ayant  pitié  d'elle, 
tira  de  son  seing  ung  brief  contenant  qu'il  vouoit  qu'il 
secourroit  la  chrestienté,  comme  il  sera  dit  cy  après, 
dont  l'Eglise  fit  manière  de  soy  resjouyr,  et  voyant 
que  mondit  seigneur  avoit  baillé  à  Thoison  d'or  son 
veu,  et  que  ledit  Thoison  d'or  le  lisit,  elle  s'escria 
tout  hault  et  dit  : 

Dieu  soit  louhé,  et  servy  haultement 
De  toy,  mon  fiiz,  doyen  des  pers  de  France  ! 
Ton  très  hault  veu  m'est  tel  enrichement, 
Qu'il  me  semble  que  je  suis  clerement 
De  tous  mes  maulx  à  plaine  délivrance. 
Par  tout  m'en  voys  requérir  aliance, 
Et  prie  à  Dieu  qu'il  te  donne  la  grâce 
Que  ton  désir  à  son  plaisir  se  face. 

0  vous,  princes,  chevaliers,  nobles  hommes, 
Voyez  patron  pour  hauk  faictz  entreprendre. 
Froissez  vostre  aise,  acourcissez  vos  sommes, 
Levez  vos  mains,  tandiz  que  nous  y  sommes, 
Offirez  à  Dieu  ce  que  luy  devez  rendre. 
Je  prens  congié  ;  car  cy  ne  puis  descendre, 
Mais  voys  tirant  la  terre  cbrestienne, 
Pour  Dieu  servir  et  abréger  ma  paine. 

A  ce  mot  le  géant  reprint  son  éléphant  et  le  rem- 


368  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE. 

mena  par  devant  les  tables  en  la  manière  qu'il  estoit 
venu.  Quant  j'euz  veu  cest  entremectz,  c'est  à  sçavoir 
TEglise,  et  ung  chasteau  sur  une  si  diverse  beste»  je 
arguay  en  moy  se  je  pourroye  comprendre  ce  que 
vouloit  dire,  et  ne  peuz  aultrement  entendre,  fors  que 
celle  beste,  qui  nous  est  estrange  et  diverse  pardeçà, 
elle  avoit  enmiené,  en  seigne  qu'elle  travaille  et  laboure 
sur  grandes  et  diverses  adversitez,  en  la  partie  de 
Gonstantinople,  lesquelles  adversitez  nous  congnois- 
sons,  et  le  chasteau  en  quoy  elle  estoit  signiffîoit  Foy. 
En  oultre,  et  par  ce  que  ceste  dame  estoit  conduicte 
et  menée  par  ce  grant  géant,  ayant  la  main  armée, 
j'entens  qu'elle  donnoit  à  congnoistre  qu'elle  doubtoit 
les  armes  des  Turcs,  qui  l'ont  chassée,  et  qui  quierrent 
sa  destruction. 

Quant  doncques  elle  se  fut  partie  d'illec,  les  nobles 
honunes,  à  tous  costez,  par  pitié  et  compassion, 
encommencerent  à  faire  veuz  et  ensuyre  mondit  sei- 
gneur le  duc  chascun  selon  sa  faculté,  et  mirent  ces 
veuz  par  escript ,  ainsi  qu'il  sera  dit  cy  après.  Mais 
pour  ce  que  tant  de  veux  se  firent  ou  s'appareillèrent 
de  faire,  et  que  la  chose  eust  esté  trop  longue,  mondit 
seigneur  fit  crier  par  Thoison  d'or  que  la  chose  cessas! 
atant,  et  que  tous  ceulx  qui  vouldroient  vouer  bail- 
lassent le  lendemain  leurs  veuz  audit  Thoison  d'or,  et 
il  les  tenoit  valiables,  comme  s'ilz  eussent  esté  faictz 
en  sa  présence^. 

Pour  abréger  mon  escripture,  tantost  après  le  cry 


1.  Mathieu  d'Escouchy  place  ici  les  vœux  qu*  Olivier  de  la 
Marche  a  rejetés  plus  loin.  D'ailleurs,  il  suit  un  ordre  tout  diffé- 
rent dans  leur  énumôration. 


MÉMOIRES  d'OLIYIEH  DE  LA  MARCHE.  369 

dudit  Thoison  d'or^  le  bancquet  fut  assouvy,  les 
nappes  furent  levées,  et  chascun  fut  en  pied  par  la 
salle,  et  quant  à  moy,  se  me  sembla  lors  ung  songe, 
car,  de  tous  les  entremeetz  des  tables,  il  n'y  demoura 
sinon  la  fontaine  de  voirre.  Quant  je  ne  veiz  rien  plus 
dé  nouveaul  à  quoy  passer  le  temps,  lors  commença 
mon  entendement  à  mettre  devant  mes  yeulx  plu- 
sieurs choses  touchant  ceste  matière.  Premièrement 
je  pensay  en  moy  mesme  les  oultraigeux  excès  et  la 
grant  despense  qui,  pour  la  cause  de  ces  bancquetz, 
ont  esté  faictz  puis  peu  de  temps  ^  ;  car  celle  manière 
de  chappeletz  avoit  là  très  longuement  duré,  dont  chas- 
cun s'efforçoit  à  son  ordre  et  mectoit  paine  de  rece- 
voir la  compaignie  plus  haultement;  etprincipallement 
mondit  seigneur  avoit  fait  si  grant  appareil,  coust  et 
assemblée,  que  je  nonunoye  ceste  chose  oultrai- 
geuse  et  desraisonnable  despense,  sans  y  trouver 
entendement  de  vertu,  sinon  touchant  Tentremectz  de 
TEglise  et  des  veuz  de  ce  ensuyvans  ;  et  encoires  me 
sembloit  si  haulte  entreprinse  trop  soubdainement 
conunencée. 

En  celle  pensée  et  ymaginacion  demouray  longue- 
ment, et  tant  que  d'aventure  je  me  trouvay  auprès 
d'ung  seigneur,  conseiller  et  chambellan  et  bien  privé 

1.  V.  Math.  d'Escouchy,  t.  II,  p.  222. 

2.  Pour  les  dépenses  faites  au  banquet  de  Lille,  v.  Vlnventaire 
des  Archives  du  Nord,  t.  IV,  p.  195.  On  remarquera  que  Pierre 
Goustain  et  Golart  Le  Voleur,  tous  deux  peintres,  eurent  chacun 
20  livres  pour  leurs  travaux  aux  entremets.  Jean  de  Boulogne 
et  Simonnet  Marmion,  également  peintres,  n'étaient  au  contraire 
payés  qu'à  raison  de  12  sols  par  jour.  Jacques  Daret,  peintre, 
avait  20  sols,  et  Saladin,  d'Audenarde,  16,  ce  qui  suppose  une 
réputation  plus  grande  que  celle  de  Simonnet  Marmion. 

II  24 


370  MÉMOIRES  d'OLIYIER  DE  LA  MARCHE. 

de  mondit  seigneur  le  duc,  auquel  j'avoye  assez  d'ac- 
cointance.  Lors  je  me  prins  à  deviser  avecques  hiy,  et 
luy  racomptay  la  fantasie  en  quoy  j'estoye,  et  quant 
je  luy  eus  tout  dit,  il  me  fist  ceste  response  : 

c  Mon  amy,  saches,  et  je  le  te  afferme  en  foy  de 
chevalier,  que  ces  chappeletz,  bancquetz  et  festie- 
mens,  qui  se  sont  menez  et  maintenuz  de  longue 
main,  n'ont  esté  sinon  par  la  ferme  entreprinse 
et  secrette  desirance  de  monseigneur  le  duc,  pour 
parvenir  à  faire.son  bancquet  par  la  manière  qu'on  a 
cy  veue,  désirant  grandement  et  de  tout  son  cueur 
conduyre  à  effect  ung  ancien  sainct  propoz  qu'il  a 
eu  de  servir  Dieu,  nostre  créateur,  lequel  a  esté  et 
peult  estre  congneu  par  le  voeu  dont  maintenant  il 
a  fait  publicacion,  c'est  à  sçavoir  pour  le  bien  de  la 
chrestienté  et  pour  résistance^  des  ennemis  de 
nostre  foy,  et  de  pieça  a  bien  monstre  le  grant  désir 
qu'il  en  avoit,  comme  d'y  envoyer  et  soudoyer 
navyeres  et  gens  d'armes  très  longuement.  Mesme- 
ment  il  y  a  trois  ans  ou  environ,  qu'en  la  ville  de 
Mons  en  Haynnault,  mondit  seigneur  tint  la  feste  de 
l'ordre  de  la  Thoison  d'or.  Et  là  furent  assemblez 
grant  nombre  de  chevalerie,  portans  icelle  ordre.  Et 
à  la  messe,  ce  jour,  monseigneur  l'evesque  de  Gha- 
lon,  chancellier  d'icelle,  proposa,  en  sermon  gêne- 
rai, la  grant  desolacion  et  ruyne  en  quoy  l'Eglise 
militant  estoit,  en  requérant  les  chevaliers  de  ladicte 
ordre  et  aultres,  pour  le  confort  d'icelle  nostre 
mère  désolée.  Et  sur  ceste  matière  par  iceulx  die- 
valiers  furent  prinses  de  moult  belles  conclusions 

1.  t  Pour  résister  aux  entreprises.  » 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  371 

pour  le  service  de  Dieu  augmenter  et  la  foy  main- 
tenir, desquelles  choses  mondit  seigneur  fut  tous- 
jours  principal  esmoveur,  et  le  premier  desliberé 
d'y  employer  corps  et  chevance.  Depuis  lors, 
comme  il  est  certain,  lui  est  survenu  la  rébellion  de 
Gand,  à  laquelle  subjuguer  il  a  despendu  du  temps 
et  de  l'avoir,  et,  la  grâce  Dieu,  il  en  est  venu  à  si 
bonne  et  honnorable  conclusion  que  chascun  scet. 
Or  est  ainsy  que,  pendant  ce  temps,  le  Turc  a  fait  de 
grandes  choses  sur  la  chrestienté,  comme  d'avoir 
gaigné  Gonstantinoble,  qui  jamais  n'avoit  heu  ville- 
nie  si  grant  des  mescreans,  l'Empereur  mort  et 
l'empire  destruict.  Ces  choses  ont  tousjours  entamé 
le  cuem'  et  le  désir  de  mondit  seigneur  au  service 
de  Nostre  Seigneur  Jésus  Grist  ;  car  au  besoing  est 
deu  le  secours.  Dont,  pour  conclusion,  saiches  qu'il 
mesme  a  ceste  besoingne  conduicte  et  desmenée  de 
longue  main  pour  avoir  temps  de  pouvoir  vouer  et 
monstrer  le  bon  vouloir  et  le  désir  qu'il  a  au  bien 
publicque  et  gênerai  prouf^ct  de  la  chrestienté.  » 
Ainsi  que  ce  chevalier  et  moy  parlions  et  devisions 
de  la  cause  et  principallc  occasion  pourquoy,  à  son 
entendement,  celle  feste  et  grande  assemblée  fut  faicte, 
en  la  salle  entrèrent,  par  la  grant  porte,  grant  foison 
de  torches,  après  lesquelles  venoient  plusieurs  jouans 
de  divers  instrumens,  comme  tabourins,  leutz  et  harpes. 
Et  après  eulx  vint  une  dame  vestue  d'une  robe  de  satin 
blanc  moult  simplement  faicte,  à  guise  de  religieuse; 
et  par  dessus  elle  estoit  affublée  et  habillée  d'ung 
large  manteau  de  damas  blanc,  et  avoit  le  chief  atourné 
moult  simplement  d'ung  blanc  couvre  chief,  mis  tout 
ainsy  qu'à  une  chose  saincte  et  dévote  appertenoit  ;  et 


372       MÉMomBs  d'olivier  de  la  marche. 

sur  son  espauUe  senestre  portoit  un  roUet  où  estoit 
escript  en  lettres  d'or  :  Grâce  Dieu,  signîffiant  et 
monstrant  le  nom  d'elle.  Et  après  vindrent  douze  che- 
valiers, chascun  menant  une  dame  par  la  main  ;  et 
estoient  habillez  de  pourpoinctz  eramoisys  et  de  pal- 
letocz  à  manches,  la  moitié  gris  et  Taultre  noir,  de 
satin  brodé  de  feuillage  et  chargé  d'orfavrefie  ;  et 
avoient  chapeaux  de  velours  noir,  orfavrerisés  comme 
lesdits  palletocz^ .  Et  lesdictes  douze  dames  furent  ves- 
tues  de  cottes  simples  de  satin  cramoisy,  bordées  de 
letices^;  et  par  dessus  avoient  en  manière  d'une  che- 
mise de  si  fine  toille,  qu'on  vit  la  cotte  parmy;  et 
avoient  ung  atour  tout  rond,  à  la  façon  de  Portugal, 
dont  les  bourreletz  estoient  à  manière  de  rauces^;  et 
passoient  pai'  derrière,  ainsi  que  pattes  de  chapperons 
pour  hommes,  de  déliés  voletz  chargez  d'orfavrerie 
d'or  branlant;  et  furent  leurs  visaiges  couverts  du 
volet.  Et  pour  declairer  des  dames  dont  j'ay  parlé 
par  avant,  que  Grâce  Dieu  menoit,  il  fait  à  sçavoir 
que  tantost  que  ladicte  Grâce  se  trouva  devant  mondit 
seigneur*,  elle  parla  et  dit  : 

Grâce  Dieu, 

Grâce  Dieu  suis,  la  divine  aulmonniere. 
Qui  des  bien  faictz  de  paradis  pourvoye, 

1 .  Pour  la  façon  de  ces  paletots,  la  broderie  des  robes,  les  cha- 
peaux et  les  paillettes,  y.  Laborde,  loc,  cit.,  p.  '454-55;  Mathieu 
d'Escouchy,  t.  II,  p.  227,  note  1. 

2.  Fourrures. 

3.  Roses. 

4.  Mathieu  d*Escouchy  développe  ce  passage  en  indiquant  que 
c  Grâce  Dieu  conduisoit  xii  vertus,  »  et  le  paragraphe  suivant  en 
rapportant  que  le  duc  chargea  le  soigneur  de  Gréqui  de  lire  le 
«  brief.  •  (V.  loc.  cit.,  p.  228  et  229.) 


MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  373 

Ferme  seurté,  et  espérance  entière  ; 
Miséricorde  est  dessoubs  ma  bannière; 
Dieu  ne  permet  nulz  dons  que  je  n'y  soye. 
Par  son  plaisir  à  toy  droit  cy  m*envoye, 
Pour  toy  bailler  ce  brief,  et,  au  surpluz, 
Te  présenter  ces  dames  de  vertuz. 

€  Pour  ce  que  mon  benoist  Créateur  a  ouy  le  veu 
€  que  toy  Philippe,  duc  de  Bourgoingne,  as  naguieres 
€  faict  en  la  présence  de  ceste  noble  compaignie,  et 
€  mesme  plusieurs  aultres  nobles  hommes  cy  presens 
€  tous  ensuyvans;  lequel  ton  veui,  ensemble  iceulx 
€  procedans  de  bonne  voulenté,  sont  aggreables  à 
€  Dieu.  A  ceste  cause,  il  m'envoye  par  toute  chres- 
€  tienté  vers  Empereurs,  Roys,  ducz,  contes  et  aultres 
c  bons  chrestiens,  leur  présenter  de  par  luy  douze 
c  dames  que  j'ay  ici,  chascune  portant  le  nom  de 
€  vertu,  se  lesquelles  croire  voulez,  vous  viendrez  à 
c  bonne  et  victorieuse  conclusion  de  vostre  emprinse, 
c  et  aquerrez  bonne  renommée  par  tout  le  monde,  et  ' 
c  en  fin  paradis.  » 

Le  brief  leu  et  ouy,  ladicte  dame  Grâce  Dieu  reprict 
sa  raison,  et  dit  à  monseigneur  : 

Grâce  Dieu. 

Les  dames  cy  bailleront  par  escript 
Leurs  parfaictz  noms,  lesquelz  je  vous  liray. 
Qui  bien  les  voy t  moult  plaist  à  Jésus  Crist  ; 
Auquel  je  prie,  et  au  Sainct  Esperit, 
Qu'en  vous  soyent:  si  m'en  resjouiray. 
Vecy  la  Foy,  que  vous  presenteray 
Premièrement.  Or,  je  vous  prie,  ouez 
De  tous  leurs  briefz  ce  que  lire  m'orrez. 

En  celanguaige  proposant,  comme  vous  avez  ouy. 


374  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

ladicte  dame  Grâce  Dieu  présenta  une  de  ses  douze 
dames,  et  la  première,  qui  a  voit  à  nom  Foy.  Geste 
dame  port  oit  ung  brief  en  sa  main .  Tantost  doncques 
que  Grâce  Dieu  l'eust  présentée  et  mise  avant,  elle, 
c'est  à  entendre  Foy,  bailla  son  brief  à  ladicte  Grâce 
Dieu,  la  guide,  maistresse  et  conduiseresse  de  ces 
douze  dames  ;  lesquelles  toutes ,  l'une  aprez  l'aultre, 
pareillement  que  Foy,  furent  présentées  en  ordre  et 
baillèrent  leurs  briefz,  lesquelz  furent  receus  et  leus  de 
ladicte  Grâce  Dieu.  Et  ces  briefs  signifïioient  et  des- 
monstroient  ouvertement  leurs  noms,  leurs  vertuz, 
leurs  puissances,  et  très  plaines  et  très  baultes  auctho- 
rités  et  prerogacions.  Et,  pour  entretenir  propoz,  le 
brief  de  Foy  contenoit  les  misteres  qui  s'ensuyvent, 
sans  adjonction  ne  diminucion  : 

Foy,  la  première  dame. 

Je  suis  la  Foy,  et  divine  espérance. 
Que  chasGun  doit  congnoistre  sans  erreur^ 
Qui  viens  à  vous,  duc  de  noble  naissance, 
Et  à  tous  ceulx  qui  sont  cy  en  présence, 
Pour  mercier  Temprinse  de  valeur, 
Touchant  aux  veus  de  mérite  d'honneur, 
Et  au  secours  que  vous  me  présentez, 
Qui  moult  vauldra,  si  vous  ne  m'oubliez. 

Charité. 

Charité,  mère  des  bien  faictz 
Suis  au  palais  de  Dieu  nommée-, 
Qui  par  voz  haulz  vouloirs  parfeictz, 
Signes  d'amours  non  contrefkictz, 
J*espere  la  Foy  confortée. 
Si  suis  en  ce  lieu  arrivée, 
AfQn  que  la  guyde  je  soye 
Qui  vos  œuvres  vers  Dieu  convoyé. 


MÉMOIRES  d'OLTVIER  DE  LA  MARCHE.  375 

Justine. 

Justice  ay  nom,  la  droicturiere, 
Le  refuge  des  moings  puissans. 
Quoy  que  l'on  me  nomme  âpre  et  flere^ 
Si  rens  je  par  bonne  manière 
Les  humains  corps  obeissans. 
Or  viens  je  à  vous  d^heure  et  de  temps, 
Pour  advertir  que  servirez 
Foiblement  Dieu,  quant  ne  m'aurez. 

Raison, 

Je  suis  Raison,  fille  de  Sapience, 
Amie  Dieu,  son  affine  et  prochaine. 
Guerre  amorUs^  paix  est  ma  norrissance. 
Amour  soubstiens,  droict  maintiens  en  puissance. 
A  vous  servir  je  mettray  toute  paine. 
Je  viens  doncques  en  la  vostre  demaine; 
Et  Dieu  le  veult,  pour  ce  qu'en  son  service 
Sur  toutes  riens  suis  vailable  et  propice. 

Prudence. 

Pour  vous  parer,  prince  de  hault  affaire. 
Prudence  suis,  que  Dieu  à  vous  envoyé, 
En  espérant  que  ferez,  pour  luy  plaire, 
Et  entendrez  pour  le  plus  nécessaire, 
A  secourir  TÉglise  qui  larmoyé. 
Tant  que  m'aurez,  et  serez  où  je  soye, 
Adversité  n'aura  nulle  puissance 
De  vous  oster  foy  ne  bonne  espérance. 

Attrempance, 

Attrempance,  qui  les  haultz  faictz  mesure, 
Me  nomment  ceulx  qui  congnoissent  mon  estre. 
Il  n'est  nul  heur  qui  sans  moy  guieres  dure  ; 
Mon  faict  est  seur,  non  pas  à  Tadventure. 
De  vous  servir  je  me  vuilz  entremectre. 
Soudain  vouloir  ne  peut  estre  mon  maistre. 
Si  vous  m'avez,  je  le  dis  seurement, 
Rien  ne  ferez  qu'à  bon  entendement 


376  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LÀ  MARCHE. 

Force. 

Force,  ou  bien  Magnanimité, 
M'appelle  on,  pour  ce  que  je  pense, 
Par  effort  de  bonne  équité, 
Pour  tous  en  généralité, 
A  livrer  vive  résistance. 
Je  suis  contre  vices  deffense. 
Et  puis  moult  en  armes  servir. 
Pensez  donc  de  moy  retenir. 

Venté. 

A  vous  je  viens  en  telle  intencion, 
Que  ne  ferez  rien  contre  mon  vouloir. 
Vérité  suis,  de  tel  condiction 
Que  je  ne  ikys  nulle  part  mansion, 
S'honneur  de  bouch'  ne  m^y  fait  remanoir. 
Tenez  vos  mots,  se  me  vuillez  avoir. 
Par  voz  vertuz  faites  crier  Montjoye, 
Et  je  seray  la  vostre  où  que  je  soye. 

Largesse. 

Sans  moy  ne  peult  nul  grant  faict  achever  ^ , 
Ost  acquérir,  n'acquérir  bon  renom. 
Qui  me  reboute,  il  faict  fort  à  blasmer. 
Par  moy  peult  on  moult  de  gens  assembler. 
Ou  avoir  bruyct  ;  qui  que  le  veult,  ou  non, 
A  vous  je  viens.  lÂrgesse  m'appelle  on. 
Je  serviray  pour  les  povres  ayder. 
Qui  serviront  quant  viendra  le  mestier. 

Diligence. 

Diligence,  la  noble  poursuyvande. 
Suis  nommée,  pour  ce  que  tant  travaille. 
Que  maintes  fois  mes  fortunes  amande. 
Dieu  me  transmet  à  vos  yeulx,  et  vous  mande 
Qu'à  le  servir  sans  sommeiller  on  veille. 
Et  que  m'ayez  affln  que  je  resveille 

i.  c  Grand  faict  sans  moy  nul  ne  peut  achever.  » 


UÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  377 

Les  lasches  cueurs  qu'on  ne  peut  esmouvoir 
A  travailler,  pour  tous  les  biens  avoir. 

Espérance. 

Je,  Espérance,  guidé  de  bon  vouloir, 

D'ardant  désir  à  vous  je  me  présente. 

La  grant  honneur^  la  richesse  et  l'avoir 

De  ce  monde,  conquesterez  pour  voir. 

Nul  n'osera  devant  vous  faire  attente. 

Requérez  Dieu,  et  mectez  ferme  entente 

D'estre  en  brief  temps  prest  pour  le  Turc  combatre; 

Et  vous  verrez  son  grant  orgueil  abatre. 

Vaillance, 

Prince,  enflambé  de  désir  pitoyable, 

Et  vous,  nobles,  où  tout  honneur  s'avance, 

Cueurs  tous  enflez  de  vouloir  honnorable, 

Aimans  renom,  querans  œuvre  louable, 

A  vous  j'acours  en  grande  esjouissance. 

Fille  d'honneur  suis,  et  m'appelle  on  Vaillance.    . 

Je  vous  requiers  qu'on  ne  me  laisse  point; 

Car,  sans  m'avoir,  grant  faict  ne  se  faict  point. 

Après  les  presentacions  de  ces  douze  vertuz,  faictes 
par  Grâce  Dieu  à  mondit  seigneur,  et  nécessaires  à 
la  perfection  de  son  emprinse,  quant  les  noms  et  leurs 
briefz  furent  leuz,  veuz  et  ouyz  en  plaine  salle  et  en 
commune  audience,  atant  elle,  coimne  ayant  sa  charge 
parfournie  et  son  œuvre  parachevé,  d'illecques  se  vou- 
lut retraire.  Si  print  son  congié  par  la  manière  qui 
s'ensuyt,  conseillant  et  saluant  mondit  seigneur  ainsi  : 

Grâce  Dieu. 

Puis  qu'ainsi  est  que  je  vous  ay  baillées 
Ces  filles  cy  pour  vostre  parement, 
Je  vous  prie^  que  soyent  recueillies 

i.  c  Requiers.  » 


378  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  lA  MARCHE. 

Par  lel  moyen,  que  mieux  appareillées 
Soyent  d'entendre  à  yostre  saulyement. 
A  vous  les  laisse.  A  Dieu  je  voUs  command  ; 
A  qui  prie  que  brief  vous  voye  faire 
Chose  de  nom,  et  qui  luy  puisse  plaire. 

Atant  s'en  retourna  Grâce  Dieu,  et  laissa  les  dames 
qu'elle  avoit  amenées.  Et  pour  ce  que  leur  mistere  fut 
achevé,  leur  furent  ostez  les  briefz  qu'elles  portoient 
sur  leurs  espaules  ;  et  commencèrent  à  danser  en  guise 
de  mommerie  et  à  faire  bonne  chiere ,  pour  la  feste 
plus  joyeusement  parfournir. 

Ensuyvent  les  noms  des  chevaliers  et  des  dames  de 
celle  mommerie: —  Et  premièrement  les  noms  des  cheva- 
liers :  monseigneurdeCharolois,  monseigneur  de  Gleves, 
monseigneur  d'Estampes,  monseigneur  Adolf  de  Gleves, 
monseigneur  Jehan  de  Goymbres,  monseigneur  le  bas- 
tard  de  Bourgoingne,  monseigneur  de  Bouchain^,  mes- 
sire  Anthoine,  bastard  de  Brabant,  messire  Philippe, 
bastard  de  Brabant,  messire  Philippe  Pot,  messire 
Philippe  de  Lalain  ^,  messire  Ghrestien  de  Digoine  ;  et 
pour  les  dames,  madamoiselle  de  Bourbon,  madamoi- 
selle  d'Estampes,  madame  de  Ravestain,  madame 
d'Arcy^,  madame  de  Gommines*,  madame  de  San- 
ters^,   madame  des  Obeaux^,  madame  du  Ghaste- 

1.  Très  probablement  Wolfart  de  Borselle,  comte  de  Boucquam 
(voy.  Math.  d'Escouchy,  t.  Il,  p.  Ui). 

2.  Philippe  de  Lalaing,  frère  de  Jacques,  c  Lannoy  »  dans 
d'Escouchy,  t.  11,  p.  236. 

3.  Isabeau  de  Souza,  venue  en  France  avec  la  duchesse  Isabelle 
et  mariée  à  Jean  de  Poitiers,  seigneur  d'Arcis-sur-Aube  et  de 
Vadans. 

4.  Jeanne  d'Estouteville. 

5.  Le  ms.  Baluze  la  nomme  c  Sauvres.  • 

6.  Antoinette  d'inchy,  deuxième  femme  de  Waleran  des  Aubeaux. 


MÉBiomES  d'olivier  de  la  marche.        379 

ler^  Marguerite,  bastarde  de  Bourgoingne^,  Anthoi- 
nette^,  femme  de  Jehan  Boudault,  et  Ysabeau  Goustain^. 

Tandiz  qu'on  dansoit  en  telle  manière,  les  roys 
d'armes  et  heraulx,  avecques  les  nobles  honmies  qui 
furent  ordonnez  pour  Tenqueste,  allèrent  aux  dames  et 
aux  damoiselles,  savoir  à  qui  Ton  devoit  donner  et 
présenter  le  prix,  pour  avoir  le  mieux  jousté  et  rompu 
bois  pour  ce  jour  ;  et  fut  trouvé  que  monseigneur  de 
Gharrolois  Tavoit  gaigné  et  desservy.  Si  prinrent  les 
officiers  d'armes  deux  damoiselles  princesses,  c'est  à 
sçavoir  madamoiselle  de  Bourbon  et  madamoiselle 
d'Estampes,  pour  le  prix  présenter  ;  et  elles  le  bail- 
lèrent à  mondit  seigneur  de  Gharrolois,  lequel  les 
baisa  comme  il  avoit  accoustumé  et  qu'il  est  de  cous- 
tume;  et  fut  crié  Montjoye  moult  haultement. 

Tantost  après  fut  apporté  le  vin  et  les  espices,  les- 
quelles espices  estoient  en  sept  dragoeuers,  dont  la 
pluspart  estoient  de  pierreries.  Et  furent  à  celle  heure 
cryées  unes  joustes  de  par  monseigneur  de  Gharrolois 
pour  lendemain  ;  lequel  s'accompaigna  de  monseigneur 
le  bastard  et  de  Benetru  de  Ghassa  ^  ;  et  se  firent  nom- 
mer, en  ladicte  cryée,  trois  compaignons  aventureux, 
portans  escu  violet  et  noir.  Lesquelles  joustes  furent 
joustées  très  bien  ;  et  gaigna  messire  Adolf  le  prix  de 

1.  Femme  de  Simon,  seigneur  du  Ghastelier,  conseiller  et  maître 
d'hôtel  du  duc,  dont  le  vœu  à  la  fête  du  faisan  est  rapporté  par 
d'Escouchy,  t.  Il,  p.  497. 

2.  Fille  d'Ysabeau  de  la  Vigne  (Laborde,  toc,  cit.,  p.  398  et  438). 

3.  Antoinette  de  Moralie,  d'après  le  ms.  Baluze. 

4.  Isabeau  Machefoing,  femme  de  Jean  Goustain,  valet  de 
chambre  du  duc,  remariée  depuis  en  deuxièmes  noces  à  Jean  de 
Montferrant,  en  troisièmes  noces  à  Olivier  de  la  Marche. 

5.  Jean  de  Ghassa,  dit  le  Benetru. 


380  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

dehors,  et  mondit  seigneur  le  bastard  le  prix  de 
dedans  ;  et  donna  ce  jour  mondit  seigneur  le  due  le 
bancquet  à  toutes  les  dames  en  son  hostel^. 

Entre  deux  et  trois  heures  après  minuyct,  mondit 
seigneur  et  sa  compaignie  se  partirent  de  la  place  où 
ce  bancquet  fut  faict,  et  se  retraïct  chascun  en  sa  chas- 
cune^.  Et  pour  ce  que  je  sçay  bien  que  plusieurs  ont 
escript  de  celle  feste,  et  que  chascun  ne  peult  avoir 
tout  veu,  et  pourroit  on  dire  que  j'en  parle  bien  large- 
ment, et  affin  que  Ton  saiche  que  la  manière  de  mon 
récit  et  enregistrement  est  vray,  je  Tay  fait  visiter 
par  monseigneur  de  Lannoy^  et  par  Jehan  Boudault, 
principaulx  gouverneurs  des  choses  dessus  escriptes, 
et  par  les  maistres  d'hostel  de  mondit  seigneur  le 
duc;  et  après  leur  visitacion  faicte,  seelée  de  mondit 
seigneur  de  Lannoy,  je  l'ay  osé  communiquer.  Si  sup- 
plie très  humblement  mondit  très  redoubté  et  souve- 
rain seigneur  monseigneur  le  duc  dessus  dit,  et  à  tous 
ceulx  qui  liront  ou  oyront  ceste  chose,  qu'ilz  vuilient 
mon  ygnorance  pardonner,  et  qu'ils  prestent  leurs 
oreilles  à  escouter  partie  des  veuz  qui  furent  faictz  à 
cause  de  cestuy  bancquet*. 


1 .  Mathieu  d'Escouchy  a  omis  ce  paragraphe  presque  tout  entier, 
sauf  le  prix  offert  au  comte  de  Gharolais  et  le  cri  de  Montjoye. 

2.  C'est  ici  que  s'arrête  le  ms.  Baluze,  ainsi  que  Mathieu 
d'Escouchy.  La  première  de  ces  relations  a  placé  immédiate- 
ment après  la  liste  des  seigneurs  et  des  dames  la  déclaration 
faite  par  Olivier  de  la  Marche  et  qui  suit.  Quant  à  Mathieu 
d'Escouchy,  il  Tomet  complètement. 

3.  Jean  II,  seigneur  de  Lannoy. 

4.  Olivier  de  la  Marche  reconnaît  lui-même  qu'il  n*a  pas  donné 
tous  les  vœux  prononcés  au  banquet  de  Lille.  Quant  à  ceux  qu'il 
a  omis,  il  faut  recourir  à  Mathieu  d'Escouchy,  édit.  Beaucourt, 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  381 

CHAPITRE  XXX. 

Enwyt  une  partie  des  veulz  que  feirent  le  très  noble  et 
très  redoubté  prince  Philippe^  par  la  grâce  de  Dieu 
duc  de  BourgoingnCy  de  Brabant^  etc.,  et  plusieurs 
aultres  grans  seigneurs,  chevaliers  et  gentihhommes, 
ran\  453  ;  et  premièrement  le  veu.  d'icelluy  prince  ^ . 

c  Je  voue^  tout  premièrement  à  Dieu,  mon  créateur, 
et  à  la  glorieuse  vierge  Marie,  sa  mère,  en  après  aux 
dames  et  au  faisant,  que  se  le  plaisir  du  très  chrestien 
et  très  victorieux  prince  monseigneur  le  Roy  est  de 
prendre  croisée  et  exposer  son  corps  pour  la  defiense 
de  la  foy  chrestienne,  et  résister  à  la  dampnable 
emprise  du  Grand  Turc  et  des  inBdelles,  et  se  lors  je 
n'ay  loyal  ensoingne  de  mon  corps,  je  le  serviray  en 
ma  personne  et  de  ma  puissance  audit  sainct  voyaige, 
le  mieulx  que  Dieu  m'en  donnera  la  grâce  ;  et  se  les 
affaires  de  mondit  seigneur  le  Roy  estoient  telz  qu'il 
n'y  peust  aller  en  sa  personne,  et  son  plaisir  est  d'y 
conunettre  aucun  prince  de  son  sang  ou  autre  seigneur 
chief  de  son  armée,  je  à  son  dit  commis  obeiray  et  ser- 
viray audit  sainct  voyaige,  le  mieulx  que  je  pourray, 
et  ainsi  que  se  luy  mesme  y  estoit  en  personne.  Et  se, 
pour  ses  grans  affaires,  il  n'estoit  disposé  d'y  aller  ne 
d'y  envoyer,  et  que  aultres  princes  chrestiens  à  puis- 
sauce  convenable  empreignent  le  sainct  voyaige,  je  les 

t.  II,  p.  165  à  221,  auquel  uous  renvoyons,  comme  pour  les 
variantes  du  texte. 

1.  Ce  titre  se  trouve  dans  le  ms.  n®  2869. 

2.  Le  vœu  de  Philippe  le  Bon  est  placé,  dans  Mathieu  d'Es- 
couchy,  après  la  lamentation  de  «  Saincte-Ëglise.  • 


382  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

y  accompaigneray,  et  me  employeray  avecques  eux  à 
la  deffense  de  ia  foy  chrestienne  le  plus  avant  que  je 
pourray,  pourveu  que  ce  soit  du  bon  plaisir  et  congé 
de  monseigneur  le  Roy,  et  que  les  pays  que  Dieu  m'a 
commis  à  gouverner  soyenteii  paix  et  sehureté.  Aquoy 
jetravailleray,  et  me  mectray  en  tel  debvoir  de  ma  part, 
que  Dieu  et  le  monde  congnoistront  que  à  moy  n'aura 
tenu  ne  tiendra  ;  et  se  durant  le  sainct  voyaige  je  puis, 
par  quelque  voye  ou  manière  que  ce  soit,  savoir  ou 
congnoistre  que  ledit  Grand  Turc  ayt  voulenté  d'avoir 
à  faire  à  moy  corps  à  corps,  je,  pour  ladicte  foy  chres- 
tienne, le  combattray,  à  l'aide  de  Dieu  tout  puissant 
et  de  sa  très  douice  Vierge  mère,  lesquelz  j'appelle 
tousjours  en  mon  ayde.  Faict  à  l'Isle  le  dix  septiesme 
jour  de  février  l'an  de  l'incarnacion  Nostre  Seigneur 
mil  quatre  cens  cinquante  trois,  signé  de  ma  main. 

PfflLIPPE.  > 

Le  veu  de  monseigneur  de  Charrolois.  —  €  Je  voue 
à  Dieu,  mon  créateur,  et  à  sa  glorieuse  mère,  aux 
dames  et  au  faisant,  que  se  mon  très  redoubté  seigneur 
et  père  va  au  sainct  voyaige,  ainsi  qu'il  entreprend  et 
le  désire  d'accomplir,  et  ce  soit  son  plaisir  que  j'y  voise 
avecques  luy,  que  j'y  iray,  et  le  servirai  au  mieulx  que 
je  pourray  et  sauray  faire.  > 

Le  veu  de  monseigneur  de  C lèves.  —  €  Je  voue  aux 
dames  et  au  faisant,  que  je  serviray  monseigneur  mon 
oncle,  s'il  luy  plaist,  en  cas  que  les  affaires  de  mon 
pays  le  puissent  porter.  > 

Le  veu  de  monseigneur  d^ Estampes.  —  €  Je  voue 
à  Dieu,  mon  créateur,  et  à  sa  glorieuse  mère  pre- 


V 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  383 

mierement ,  et  en  après  aux  dames  et  au  faisant, 
que  se  le  plaisir  de  mon  très  honnoré  seigneur 
et  oncle  est  que  je  voise  en  sa  compaignie  au  sainct 
voyaige  de  la  deffense  de  la  foy  chrestienne,  et  résis- 
tance de  la  dampnable  emprinse  du  Grand  Turc  et  des 
infidelles,  je  Taccompaigneray  et  serviray  de  ma  puis- 
sance; et  durant  ledit  sainct  voyaige,  se  je  puis  savoir 
et  congnoistre  qu'il  y  ait  aucungs  grans  princes  ou 
grans  seigneurs  de  la  compaignie  dudit  Grand  Turc 
et  tenans  sa  loy,  qui  ayent  voulenté  de  avoir  à  faire  à 
moy,  corps  contre  corps,  deux  à  deux,  trois  à  trois, 
quatre  à  quatre,  ou  cinq  à  cinq,  je,  pour  ladicte  foy 
chrestienne  soubstenir,  les  combatray,  à  Tayde  de 
Dieu  le  tout  puissant  et  de  sa  très  douice  mère  ;  les- 
quelz  j'appelle  tousjours  en  mon  ayde,  par  la  manière 
dessus  dicte.  Estampes.  » 

Le  veu  de  monseigneur  de  Ravestain.  —  «Je  voue, 
etc.,  se  mon  très  redoubté  seigneur  et  oncle  va  en 
ce  sainct  voyaige,  se  c'est  son  plaisir,  que  je  seray 
prest  d'aller  avecques  luy  tout  partout  où  son  plai- 
sir sera.  Et  se  tant  est  que  mondit  seigneur  ne 
puisse  aller  audit  sainct  voyaige,  et  son  plaisir  soit  à 
moy  faire  cest  honneur  de  moy  y  envoyer,  je  m'offre 
à  le  servir  de  mon  corps  et  de  ma  chevance  tant  et  si 
avant  qu'il  me  sera  possible.     Adolf  de  Cleves.  > 

Le  veu  de  monseigneur  le  bastard.  —  €  Je,  An- 
thoine,  bastard  de  Bourgoingne,  voue  aux  dames 
et  au  faisant,  que  se  mon  très  redoubté  seigneur  va 
en  ce  sainct  voyaige,  je  iray  avecques  luy,  et  le  ser- 
viray de  mon  corps  et  chevance;  et  au  cas  qu'il  n'y 
voise  et  il  luy  plaise  moy  y  envoyer  et  commander 


384  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

aucune  chose  sur  ce,  en  quelque  manière  que  ce  soit, 
je  m'y  employeray  de  tout  mon  pouvoir,  comme  tenu  y 
suis  ;  et  dois  le  jour  que  je  partiray ,  je  prendray  une 
emprinse,  laquelle  je  porteray  tout  le  voyage  durant, 
pour  combatre  ung  Turc,  en  quelque  manière  qu'il 
vouldra  requerre;  et  ce  feray  sçavoir  en  l'hostel  du 
Turc.  > 

Le  veu  de  monseigneur  de  Pons.  —  €  Je  voue 
premièrement  à  Dieu,  aux  dames  et  au  faisant,  que 
s'il  plaist  à  mon  très  redoubté  seigneur  et  puissant 
prince,  monseigneur  le  duc  de  Bourgoingne,  aller 
encontre  le  Grant  Turq,  et  autre  part  sur  les  Sarra- 
sins, et  il  me  fait  tel  honneur  que  j'aille  en  son  ser- 
vice, je  le  serviray  de  mon  corps  tant  que  ma  vie 
durera  ou  qu'il  luy  plaira.  A^m,  et  se  son  bon  plaisir 
n'est  que  je  soye  en  son  service,  je  voue  à  Dieu  comme 
dessus,  en  demy  an  prouchain  venant,  que  je  ne 
sejourneray  en  ville  quinze  jours  passés,  jusques  à  tant 
que  corps  à  corps  j'aye  combatu  ung  Sarrasin  d'icelluy 
Turc  ou  d'aultre  lieu,  selon  que  je  le  pourray  trouver 
premier  à  l'aide  de  Nostre  Dame,  pour  l'amour  de 
laquelle  jamais  ne  coucheray  en  lict  le  samedy,  jusques 
j'aye  accompli  ce  que  dit  est.  Faict  le  dix  septiesme 
de  février  1453.  > 

Le  veu  de  monseigneur  de  Charny.  —  €  Je  voue 
aux  dames  et  au  faisant,  que  se  mon  très  redoubté 
et  souverain  seigneur  monseigneur  le  duc  entretient 
le  voyage  sainct  sur  les  infidelles,  je  le  serviray  de 
mon  corps  et  de  mes  biens,  au  cas  toutesvoyes  que 
je  n'auray  maladie  ou  leal  ensoingne  de  mon  corps; 


V 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  385 

et  en  ce  cas,  je  y  envoyerai  huict  ou  dix  gentilshommes 
payez  pour  ung  an .  » 

Le  veu  de  monseigneur  de  Cry.  —  €  Je,  Anthoine, 
seigneur  de  Cry,  considéré  le  veu  qu'a  fait  mon  très 
redoubté  seigneur  monseigneur  le  duc  de  Bour- 
goingne,  en  ensuyvant  icelluy,  voue  à  Dieu,  mon 
créateur,  aux  dames  et  au  faisant,  que  ou  cas  que  mon- 
dit  seigneur  le  duc  entretienne  son  voyaige  et  armée, 
que  soubz  les  condictions  contenues  en  sondit  vœu, 
que  il  a  voué  de  faire  sur  les  Sarrasins  et  mescreans, 
par  ainsi  que  ce  soit  son  plaisir,  j'yray  avecques  luy  et 
en  sa  compaignie,  et  le  serviray  pour  Thonneur  de 
Dieu,  en  sondit  voyaige,  de  mon  corps  et  à  mes  des- 
pens,  ung  an  entier,  sans  pour  ce  prendre  ne  de  luy 
ne  d'aultres  chrestiens  aucungs  gaiges  ou  bienfaictz  ; 
et  obeiray  à  luy  ou  à  celluy  qu'il  luy  plaira  ordonner 
son  lieutenant  en  ces  te  partie,  en  tout  ce  qu'il  luy 
plaira  à  moy  enjoindre  et  commander,  en  renonçant  à 
toutes  vaines  gloires,  orgueil  et  aultres  choses  mon- 
daines qui  en  aucunes  manières  pourroient  empescher 
ou  retarder  ce  que  dessus  est  dit,  et  généralement 
à  toutes  aultres  choses  qui  me  pourroient  survenir, 
excepté  mort,  prison  ou  maladie,  ou  autre  empesche- 
ment  raisonnable,  et  tel  que  à  mondit  seigneur  et 
aultres  princes  sembleroit  estre  digne  et  souffi^ant  pour 
excusacion;  et  tellement  que  ce  sera  au  plaisir  de 
Nostre  Seigneur,  à  la  salvacion  de  mon  ame  et  à  mon 
honneur.  Tesmoing  caste  cedule,  signée  de  ma  main. 

A.  DE  Cry.  > 

Le  veu  de  monseigneur  de  Cymay.  —  «  Je,  Jehan 
de  Cry,  seigneur  de  Cymay,  fay  autel  et  semblable 
n  25 


9 

388       MÉMOmES  d'olivier  de  la  marche. 

aux  daines  et  au  faisant,  que  se  mon  très  redoubté 
seigneur  prend  la  croisée  et  va  en  ce  sainct  voyaige, 
je  le  serviray  de  mon  corps  et  de  ma  puissance  tout 
le  mieulx  que  je  pourray ,  et  se  liiondit  seigneur  avoit 
ensoingne  parquoy  il  n'y  puist  aller  en  sa  personne, 
et  il  y  envoyé  aucung  de  son  sang  en  son  nom,  je 
luy  serviray  et  obeiray  comme  je  feroye  à  mbndit 
seigneur,  et  ne  laisseray  que  je  ne  voise  audit  sainct 
voyaige  en  la  manière  dicte,  se  mehaing  ou  pri- 
son ne  m'en  destournent,  et  n'en  retourneray  que 
je  ne  m'y  soye  employé  ung  an  du  moins,  se  ce  n'est 
pour  aucungs  grans  biens  ou  prouffictz  pour  la  chres- 
tienté,  et  par  l'exprès  commandement  ou  ordonnance 
des  princes  avec  qui  je  seray;  et  s'il  advient  que 
pendant  le  temps  que  je  seray  audit  sainct  voyaige  il  y 
ait  journée  de  bataille,  je  feray  tant,  au  plaisir  de  Dieu, 
que  chrestiens  et  Turcz  auront  congnoissance  de  mon 
nom  ;  et  me  mectray  en  mon  leal  devoir,  sans  passer 
touteffois  ne  aller  hors  l'ordonnance  faicte  et  comman- 
dée par  les  princes,  se  je  suis  en  la  bataille  ou  eschelle 
à  l'endroit  où  le  Turc  soit,  que  je  aborderay  le  jour  à 
sa  personne.  Et  se  Dieu  par  sa  grâce  donne  victoire 
aux  chrestiens,  et  que  je  puisse  veoir  que  le  Turc  parte 
de  la  bataille  pour  soy  sauver,  quelque  chose  qu'il  m'en 
puisse  advenir,  je  ne  laisseray  la  chasse  de  luy  se  je  ne 
suis  mort,  ou  se  fort  navré  que  je  ne  le  puisse  par- 
fournir,  ou  que  mon  cheval  me  faille  en  chemin, 
jusques  je  l'aye  mort  ou  prisonnier,  se  avant  que  je 
l'ataigne,  il  ne  se  saulve  en  forteresse  ou  par  si  fort 
passaige  qu'on  ne  le  puist  passer.  » 

Le  veu  de  monseigneur  le  chancelier  de  Bourgaingne. 


HÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  389 

—  c  Pour  ce  que  je,  Nicolas  Raoulin,  obstant  mon 
encienueté  et  foiblesse,  ne  pourroye  bonnement  aller 
en  personne  au  sainct  voyaige  que  mon  très  redoubté 
seigneur  monseigneur  le  duc  de  Bourgoingne  entend 
faire  pour  la  deffense  de  la  foy  chrestienne,  et  ainsi  et 
par  la  manière  qui  declairée  est  en  son  veu  sur  ce  faict, 
je  voue  à  Dieu  premièrement,  et  après  aux  dames  et  au 
faisant,  qu'en  mon  b'eu  j'envoyeray  avecques  mondit 
très  redoubté  seigneur ,  en  son  service  audit  sainct 
voyaige,  ung  de  mes  enfans,  accompaigné  de  vingt 
quatre  gentilzhommes  armez  et  montez  soufïisanmient 
et  les  entretiendray  à  mes  despens,  tant  et  si  longue- 
ment que  mondit  seigneur  le  duc  y  sera.  » 

Le  veu  de  monseigneur  de  Bergues^.  —  t  Je  voue 
aux  dames  et  au  faisant  que,  ou  cas  que  mon  très 
redoubté  seigneur  le  duc  voise  en  ce  sainct  voyaige 
et  qu'il  luy  plaise  que  je  le  serve,  je  le  serviray  de 
ma  personne,  en  telle  façon  que  mondit  seigneur  le 
me  ordonnera;  et  se  par  maladie  ou  autre  empes- 
chement,  je  n'y  puisse  aller,  je  y  envoyeray  et  entre- 
tiendray douze  gentilz  compaignons  crannequiniers, 
ung  an,  à  mes  despens.  > 

Le  veu  de  monseigneur  de  Commines.  —  t  Je, 
Jehan,  seigneur  de  Commines,  voue  à  Dieu  et  à  la 
vierge  Marie,  aux  dames  et  au  faisant,  que  se  mon  très 
redoubté  seigneur  monseigneur  le  duc  va  en  ce  sainct 

i .  Dans  Mathieu  d'Escouchy ,  il  est  donné  sous  le  nom  de 
«  Messire  Jehan  de  Ghines,  seigneur  de  Bergues-sur-le-Zon  (Berç' 
ofhZoom),  premier  chambelan  du  duc  de  Clèves,  •  et  dans  le  ms. 
Baluze  sous  celui  de  t  Jehan  de  Ghelines,  seigneur  de  Verges,  i 
Il  est  enfin  suivi  de  ces  mots  :  «  Escript  et  soigné  de  ma  main  en 
la  ville  de  Lille,  le  xviii*jour  de  février  mil  IIII^'LIU.  i 


390  MÉMOIRES   d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

voyaige  qu'il  a  intencion  de  faire  pour  résister  aux 
emprinses  du  Grand  Turc  et  des  mescreans,  je  le  ser- 
viray  partout  où  bon  luy  semblera  soit  par  mer  ou  par 
terre,  de  mon  corps  et  à  mes  despens  ;  et  ou  cas  de 
maladie  ou  autre  empeschement  si  apparent  que 
chascun  congnoisse  que  je  n'y  puisse  aller,  je  y  envoye- 
ray  quatre  gentilzhommes de  nom,  et  à  mes  despens; 
lesquelz  je  payeray  tant  et  si  longuement  que  l'armée 
àe  mondit  seigneur  s'entretiendra  de  par  là,  pourveu 
que  ce  soit  le  bon  plaisir  de  mondit  seigneur.  » 

Le  veu  de  monseigneur  de  Roche  fort.  —  t  Je, 
Charles,  seigneur  de  Rochefort,  fay  vœu  à  Dieu,  mon 
créateur,  et  à  la  glorieuse  vierge  Marie,  aux  dames 
et  au  faisant,  que  se  mon  très  redoublé  seigneur  mon- 
seigneur le  duc  va  au  sainct  voyaige  sur  les  infidelles, 
ennemys  de  nostre  foy,  se  son  bon  plaisir  est,  je  yray 
avecques  luy,  et  l'accompaigneray  et  serviray  de  mon 
corps  et  de  ma  puissance  ;  et  ou  cas  que  mondit  sei- 
gneur ne  yra  en  ce  dit  sainct  voyaige,  et  mondit  très 
redoublé  seigneur  et  maistre  monseigneur  le  conte  d'Es- 
tampes y  va,  se  c'est  son  plaisir,  je  yray  semblable- 
ment  avecques  luy,  et  le  serviray  de  mon  corps  et  de 
ma  chevance,  pourveu  que  aucung  accident  de  maladie 
ou  aultre  ne  me  survienne,  parquoy  je  ne  puisse  aller 
au  sainct  voyaige  ;  ouquél  cas  j'y  envoyeray  six  gen- 
tilzhommes armez  et  habillez,  et  les  payeray  pour  ung 
an  entier.  Et  se  ainsi  est  que  mondit  seigneur  d'Es- 
tampes trouve  lesditz  infidelles,  qui  le  fournissent  pour 
son  veu,  c'est  asçavoir  de  combatre  deux  contre  deux, 
trois  contre  trois,  quatre  contre  quatre,  ou  cinq  contre 
cinq,  et  le  plaisir  de  mondit  seigneur  et  maistre  est 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  391 

que  je  raccompaigne,  en  ce  cas  je  seray  voulentiers 
Tung^  de  ceulx  qui  combatV'ont  avecques  luy  lesditz 
infidelles,  par  la  manière  dicte,  et  ainsi  que  mondit 
seigneur  Tentent.  » 

Le  veu  de  Jehan  du  Bois^.  —  c  Je  voue  à  Dieu,  à 
Nostre  Dame,  aux  dames  et  au  faisant,  que  s'il  est 
ainsi  que  mon  très  redoublé  seigneur  monseigneur 
le  duc  de  Bourgoingne  entreprenne  et  voise  au  sainct 
voyaige  ordonné  pour  la  deffense  de  la  foy  chres- 
tienne,  et  que  son  plaisir  soit  que  je  voise  en  sa  com- 
paignie,  je  le  serviray  de  mon  corps  et  chevance, 
et  ne  le  habandonneray  tant  qu'il  y  sera,  ou  que  la  vie 
me  durera  ;  et  que,  dois  le  jour  que  partiray,  ne  man- 
geray  par  vendredy  chose  qui  ait  receu  mort,  jusques 
à  ce  que  je  me  seray  trouvé  embesoingné,  cômbatant 
main  à  main  à  ung  ou  plusieurs  ennemis  de  ladicte  foy. 
Itenij  et  se  mondit  très  redoubté  seigneur  a  bataille  au 
Grant  Turc,  et  que  la  bannière  de  mondit  très  redoubté 
seigneur  et  celle  de  ses  adversaires  y  soient  desployées 
et  je  soye  en  ma  franchise  et  liberté,  sans  estre  mehai- 
gné,  je  me  aborderay  à  la  bannière  du  Grant  Turc,  se 
je  la  puis  nullement  congnoistre,  et  la  trebucheray  par 
terre,  ou  je  mourray  en  la  peinne.  Et  ou  cas  que  les 
affaires  de  mondit  très  redoubté  seigneur  ne  puissent 
porter  d'y  aller  en  sa  personne,  ou  il  y  commette  mon- 
seigneur son  filz,monseigneurd'Estampes,ou  aultre,  je 
le  serviray  en  toute  obeyssance,  comme  la  personne  de 

\ .  Mot  omis  dans  les  précédentes  éditions. 

2.  «  Jehan  de  Bos,  seigneur  de  Honneizin.  »  (Math.  d'Esc.) 
f  Jehan,  seigneur  du  Boc  et  d'Avequin.  »  (Ms.  Baluze.)  —  Il 
s'agit  de  Jean  du  Bois  ou  du  Bos,  seigneur  d'Annequin. 


392  BIÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  IIARGHE. 

raondit  seigneur.  Et  s'il  advient  que  mondit  seigneur 
d'Estampes  emprende  bataille  à  aucung  prince,  accom- 
paigné  de  certain  nombre  de  nobles  hommes,  et  il  luy 
plaise  de  sa  grâce  moy  faire  cest  honneur  que  j'en 
soye  Tung,  je  m'y  employeray  tellement,  que,  au  plaisir 
de  Dieu,  de  Nostre  Dame  et  de  monseigneur  sainct 
George,  ausquelz  je  prie  qu'ils  m'en  donnent  la  grâce, 
je  luy  feray  honneur.  » 

Les  veuz  de  monseigneur  de  Botissu  ^  et  de  messire 
Philippe  de  Lalain.  —  c  Monseigneur  de  Boussu  et 
messire  Philippe  de  Lalain  vouent  à  Dieu,  à  Nostre 
Dame,  aux  dames  et  au  faisant,  que  se  mon  très 
redoubté  seigneur  monseigneur  le  duc  de  Bour- 
goingne  va  en  Turquie  à  l'encontre  des  infidelles,  les 
dessus  ditz  le  serviront  bien  et  loyaulment,  se  le 
plesir  de  mondit  seigneur  est  qu'ilz  y  voisent  ;  et  du 
jour  qu'ilz  partiront,  ilz  porteront  une  emprinse  pour 
en  combatre  deux  ;  et  se  le  tiers  y  venoit,  ilz  en  pren- 
dront telle  adventure  que  Dieu  et  Nostre  Dame  leur 
vouldront  envoyer.  » 

Le  veu  de  messire  Claude  de  Thoulongeon^ .  —  t  Je 
voue  à  Dieu,  à  Nostre  Dame,  à  madame  saincte  Anne, 
aux  dames  et  au  faisant,  que  je  serviray  mon  très 
redoubté  et  souverain  seigneur  monseigneur  le  duc 
et  conte  de  Bourgoingne,  au  sainct  voiaige  qu'il  a 
intencion  faire  à  l'encontre  du  Turc,  ennemy  de  nostre 
foy,  et  le  serviray  du  corps  tout  le  temps  qu'il  y  sera, 
et  des  biens  que  Dieu  m'a  donnez  j'y  emploieray  tout 
ce  qu'il  me  sera  possible  ;  et  ou  cas  que  mondit  sei- 

1.  Pierre  de  Hénin,  seigneur  de  Boussu. 

2.  «  Seigneur  de  la  Bare  »  {la  Basile)  (Mathieu  d'Escouchy). 


IIÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LA  MARCHE.  393 

gneur  ait  quelque  empeschement  par  quoy  il  n'y  peust 
aller,  s'il  y  envoyé  aucung  de  son  sang,  je  le  serviray 
et  obeiray  durant  ledit  voiaige,  comme  je  feroye  la 
personne  de  mondit  seigneur  ;  et  oultre  plus,  inconti- 
nent que  je  seray  hors  des  marches  de  pardeçà,  je 
porteray  une  emprinse,  pour  faire  armes,  à  pied  ou  à 
cheval,  à  l'encontre  d'ung  des  gens  dudit  Turc  ;  laquelle 
je  feray  signiffier  se  je  puis  en  son  ost,  et  tout  par  le 
bon  grée  et  licence  de  mondit  seigneur,  lequel  j'en 
supplieray  et  requerray.  Et  se  celluy  qui  vouldra  lever 
madicte  emprinse  ne  me  vouloit  venir  combatre  devant 
mondit  seigneur  ou  son  commis,  je  l'iray  combatre 
devant  le  Turc,  moiennant  que  je  puisse  avoir  bonne 
seurté.  » 

Les  veuz  de  messire  Chrestien  et  de  monseigneur 
Evrard  de  Digoine^.  —  «  Nous,  Chrestien  et  Evrard 
de  Digoine,  frères,  chevaliers,  vouons  à  Dieu,  à  la 
benoiste  vierge  Marie,  aux  dames  et  au  faisant,  que 
se  nostre  très  redoublé  seigneur  monseigneur  le  duc 
de  Bourgoingne  va  au  sainct  voiage  contre  les  infi- 
delles,  nous  yrons  avecques,  et  le  servirons  de  corps 
et  avoir  ;  et  s'il  advient  que  nous  nous  trouvions  en 
bataille  avecques  les  infidelles,  nous  ferons  nostre 
pouvoir  de  porter  jus  la  première  enseigne  qui 
apperra  des  ennemis  ;  et  de  ce  ferons  si  grant  deb- 
voir,  qu'il  ne  sera  point  dit  que  nous  n'en  ayons 
faict  nostre  possible.  Et  s'il   plaisoit  à   nostre   très 

1.  «  C'est  le  veu  de  messire  Grestien  de  Digonnes,  seigneur  de 
Targes  {Thianges),  et  de  messire  Erard  de  Digonnes,  seigneur  de 
Saint-Sonay,  frères,  vouans  ensambie  »  (Math.  d'Esc,  et  ms. 
Pkiiuze). 


394  MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE. 

redoublé  seigneur  monseigneur  d*Ëstempes  de  nous 
faire  cest  honneur  et  grâce  que  nous  feussions  de  ceulx 
dont  il  se  accompaignera  pour  fournir  aux  armes  de 
son  veu,  nous  le  servirons  tellement,  que,  au  plaisir  de 
Dieu,  luy  et  tous  aultres  debvront  estre  contens.  Et 
outre,  je,  Ghrestien  de  Digoine,  voue  comme  dessus 
que  s*il  plaist  à  mon  Créateur  et  à  sa  glorieuse  mère 
que  s*il  leur  plaist^  moy  faire  tant  de  grâce  que  je 
retourne,  je  repasseray  par  trois  royaulmes  chrestiens 
dedans  lesquels  je  porteray  emprinse,  pour  faire  armes 
à  pied  et  à  cheval.  » 
Et  fine  cy^  ledit  banquet  et  lesditz  veuz. 


CHAPITRE  XXXI. 

Du  mariage  de  Faisné  fils  de  Crouy  à  une  fille  du  comte 
de  Sainct  Pol;  du  voyage  du  bon  duc  Philippe  en 
AlemaignCy  et  du  mariage  du  comte  de  Charolois 
avec  madame  Ysabeau  de  Bourbon. 

En  ce  mesme  temps  ^  le  seigneur  de  Cry^,  estant 
à  Lucembourg,  fit  espouser  Jehan  de  Cry^,  son  filz 
aisné,  à  la  fille  du  conte  de  Sainct  Pol  ;  laquelle  fille 
fut  baillée  es  mains  du  seigneur  de  Cry,  qu'elle  estoit 

i .  Ces  cinq  derniers  mots  ont  été  supprimés  dans  les  éditions 
précédentes. 

2.  €  Sur  quoy  finit.  » 

3.  1455. 

4.  Antoine  de  Croy. 

5.  Non  pas  Jean,  mais  Philippe  de  Croy,  fils  aîné  d'Antoine, 
marié  en  1455  à  Jacqueline  de  Luxembourg,  fiUe  du  connétable 
de  8aint-Pol  (Gfr.  Math.  d'Escouchy,  t.  U,  p.  308). 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  395 

jeune  et  enffant  ;  et  fut  traictié  icelluy  mariaige  entre  le 
conte  de  Sainct  Pol,  père  de  la  fille,  et  le  seigneur  de 
Gry,  père  du  filz.  Mais  pour  aucung  malcontant  ou 
aultres  causes,  ledit  conte  de  Sainct  Pol  ne  vouloit 
point  que  le  mariaige  se  parachevast  ;  et  touteffois  il 
n'aToit  sa  fille  en  ses  mains,  mais  Tavoit  le  seigneur 
de  Cry,  comme  dit  est.  Pourquoy  il  fit  consommer 
le  mariaige,  et  envoya  prier  le  conte  et  ses  amis  nota- 
blement ;  mais  le  conte  n'y  voulut  point  aller,  ne  les 
amis,  dont  grant  haine  se  conceut  entre  les  parties  ;  et 
touteffois  fut  et  demoura  faict  ledit  mariaige,  et  soub- 
tiva  chascun  de  troubler  son  compaignon  ;  et  de  l'effect 
et  de  ce  qui  en  advint,  je  deviseray  cy  après.  Et  en  ce 
temps  du  bancquet  du  duc,  se  trouva  à  l'Isle  le  conte 
de  Sainct  Pol,  comme  Ton  peult  veoir  cy  dessus;  et 
ne  se  contenta  point  le  duc  du  veu  qu'il  avoit  fait  en 
sa  présence,  pour  ce  qu'il  ne  se  monstroit  point  sub- 
gect  tel  qu'il  estoit.  Et  fit  le  conte  une  grant  feste  à 
Gambray  et  une  grant  assemblée,  où  il  y  eut  tournois 
et  joustes,  et  grans  entremectz*  ;  et  à  ceste  cause*  ne 
voulut  souffrir  le  duc  que  nulz  de  son  hostel  y  allast; 
et  se  commencèrent  les  choses  à  mectre  le  conte  à  defi- 
dence  et  soupeson  ;  parquoy  il  s'eslonga  de  la  maison 
de  Bourgoingne,  et  se  tenoit  avecques  le  Roy  de  France. 
Et  en  ce  temps  le  conte  avoit  besoingné  avec  le  duc 
Charles  de  Bourbon  pour  avoir  Ysabel  de  Bourbon,  sa 
fille,  en  alliance  de  mariaige  pour  Jehan  de  Lucembourg, 
aisné  filz  du  conte,  mais  la  damoiselle  avoit  esté  norrie 
avec  la  duchesse  de  Bourgoingne,  et  estoit  en  la  mai- 

1.  La  fête  dite  de  la  Licorne  (18  mars  1454,  n.  st.).  Elle  est 
décrite  par  Mathieu  d'Ëscouchy,  ch.  ox,  t.  II,  p.  238. 

2.  «  Mais,  pour  la  cause  susdicte.  » 


396  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

son  du  duc,  quy  estoit  son  oncle  ;  parquoy  le  conte  ne 
parvint  point  à  son  emprinse  ;  et  advint  que,  en  dissi- 
mulant ledit  mariaige,  le  bon  duc  qui  avoit  emprins 
d'aller  à  Rissebourg^,  et  ne  sçavoit  s'il  passeroit  oultre, 
ou  s'il  auroit  aultre  destourbier,  fut  conseillé  que  avant 
son  partement  il  mariast  son  filz  ;  et  veant  les  meurs, 
vertuz  et  condicions  de  sa  niepce  Ysabel  de  Bourbon 
dcssusdicte,  il  print  en  son  oppinion  de  la  donner  à 
femme  à  son  filz,  et  envoya  querre  le  conte  à  toute 
diligence,  qui  desjà  avoit  prins  congié  de  luy  pour 
aller  en  Hollande  es  affaires  du  duc,  son  père,  lequel 
revint  hastivement  pour  obeyr;  et,  à  la  vérité,  la 
duchesse  ne  conseilloit  point  le  mariaige,  pour  ce 
qu'elle  queroit  et  entendoit  de  marier  son  filz  en  Engle- 
terre  à  la  fille  aisnée  du  duc  d'Yorc  qui  depuis  fut 
duchesse  d'Exestre',  pour  ce  qu'elle  le  vouloit  allier  en 
Engleterre,  où  elle  avoit  le  cueur  par  nature,  car  elle 
fut  fille  d'une  fille  de  Lenclastre,  mariée  au  Roy  de 
Portugal,  son  père  ;  et  touteffois  fut  le  bon  duc  obey  de 
la  mère  et  du  filz,  combien  que  à  ceste  cause  furent 
aucungs  differendz  en  ceste  matière.  Mais  prisoit  et 
louoit  la  mère  les  vertuz  et  condicions  de  la  noble 
damoiselle.  Si  furent  fiancez  secrètement,  pour  ce  que 
le  duc  n'avoit  le  consentement  et  le  sceu  du  duc  de 
Bourbon,  père  d'elle,  ne  de  la  duchesse,  seur  germaine 
du  duc;  et  tendoit  le  duc  d'avoir  la  seigneurie  de 
Ghasteau  Chignon,  pour  joindre  à  Bourgoingne^.  Si 

i.  Ratisbonnc. 

2.  Anne,  fille  du  duc  Richard  II,  mariée  en  premières  noces  à 
Henri  Holland,  duc  d'Excester. 

3.  Quelque  temps  avant  lemariage,  leduc  de  Bourbon  s'était  engagé 
à  donner  en  dot  à  sa  fille  la  seigneurie  de  Ghâteau-Chinon,  plus 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  397 

Alt  envoyé  Jehan  Boudault^ ,  escuyer  dessus  nommé, 
pour  conduyre  ceste  matière  ;  et  s'en  retourna  le  conte 
en  son  voiage  de  Hollande, 
lie  bon  duc,  qui  tout  ardoit  de  faire  son  voiage  ^  et 

cent  mille  écus.  Il  voulut  ensuite  revenir  sur  sa  promesse  et  fit 
appuyer  cette  prétention  par  une  lettre  du  roi  Charles  VII  sous 
prétexte  :  i*  que  cette  terre  était  promise  au  fils  du  duc  qui  avait 
épousé  Jeanne  de  France;  2^  que  les  femmes  n'y  pouvaient 
succéder,  comme  devant,  faute  d'hoir  mâle,  faire  retour  à  la 
couronne.  Il  offrait  en  échange  une  dot  de  150,000  écus  ou 
quelqu'autre  terre  et  revenu  de  valeur  à  peu  près  égale.  D.  Plan- 
cher, ou  plutôt  son  continuateur,  qui  a  publié  la  lettre  d'excuse 
du  duc  en  date  du  20  septembre  1454  (t.  IV,  pr.  p.  ccxiv),  pré- 
tend (ibid.,  p.  285)  que  la  clause  du  contrat  relative  à  la  donation 
de  Chàteau-Chinon  ne  put  être  exécutée  par  suite  de  cette  résis- 
tance. C'est  une  erreur.  Le  duc  de  Bourgogne  tint  bon  et  son  fils 
Charles  resta  en  possession  de  cette  terre  qui  passa  après  lui  suc- 
cessivement à  sa  fille  Marie  et  à  ses  deux  petits-enfants,  Philippe 
le  Beau  et  Marguerite  d'Autriche  (l'abbé  Baudiau,  Le  Morvand, 
2*  édit,  1. 1,  p.  394  et  suiv.).  Gonf.  Chastellain,'îiv.  IV,  ch.  i, 
t.  III,  p.  8,  et  J.  du  Clercq,  liv.  III,  ch.  xvi. 

1.  Mathieu  d'Escouchy,  oh.  cxi,  t.  II,  p.  242. 

2.  Pour  subvenir  aux  dépenses  que  lui  occasionna  ce  voyage, 
le  duc,  souvent  à  court  d'argent,  dut  faire  de  nouveaux  emprunts. 
Au  compte  de  la  recette  générale  de  Bourgogne  pour  1454  (Arch. 
de  la  Gôte-d'Or,  B  1728,  fol.  100),  le  receveur  marque  en  dépense 
52  fr.  et  demi  payés  à  Jean  de  la  Mote,  de  Dijon,  pour  être  allé 
en  la  compagnie  du  duc  •  es  marches  d'Allemaigne  jusques  en  la 
ville  de  Berne,  et  pour  son  retour  à  Dijon,  tant  pour  trouver 
avecques  lui  et  par  son  advis  argent  par  emprunt  et  à  finance  au 
lieu  de  Basle  et  ailleurs  pour  convertir  ou  voiage  et  es  frais  d'icel- 

luy  que  mondit  seigneur  fait  présentement  vers  l'empereur ,  i 

et  aussi  «  pour  estre  venu  vers  mondit  seigneur  en  sa  ville  de  Nuys 
et  d'ilec  estre  aie  à  Chalon  porter  lettres  de  par  mondit  seigneur  à 
Oudot  de  Molain,  lequel  mondit  seigneur  mandoit  venir  devers 
lui  en  sa  ville  de  Saint-Jehan  de  Leone  pour  lui  requérir  de  lui 
faire  prest  de  la  somme  de  deux  mille  escus  d'or,  ce  qu'il  accorda 
faire  et  iceulx  promist  apporter  à  mondit  seigneur  en  la  cité  de 
Besançon,  à  certain  jour  ensuivant.  »  Le  duc  ne  se  trouvant  plus 
à  Besançon  lorsque  Oudot  de  Molain  s'y  présenta,  il  fut  ordonné 


398  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

d'exécuter  ce  qu'il  avoit  promis,  fit  diiigenter  son  par- 
lement, et  se  partit,,  à  moings  de  cent  chevaulx,  de  la 
ville  de  l'IUe,  le  quinziesme  jour  de  mars  icelluy  an 
cinquante  trois  \  et  se  fit  guyder  à  Ghastel  Pourcîen, 
dont  le  seigneur  de  Gry  est  conte  et  seigneur  ;  et  siet 
assez  près  de  Bar  sur  Aube,  entrée  du  pays  de  Bour- 
goingne,  où  il  fut  noblement  receu  ;  et  ainsi  se  mit  le 
bon  duc  en  son  voiage  d'Âllemaigne,  et  laissa  son  filz 
gouverneur  de  tous  ses  pays  en  son  absence.  Il  laissa 
ses  pays  en  paix  et  unyon,  en  richesses,  en  justice  et 
en  toutes  les  bonnes  prosperitez  que  prince  peult  lais- 
ser pays.  Il  laissa  son  filz  pourveu  de  conseil,  comme 
du  chancelier  Raulin,  du  seigneur  de  Gry,  du  seigneur 
de  Goux  et  aultres  grans  personnaiges,  et  certes  ses 
pays  demourerent  en  telle  prospérité,  que  l'on  pour- 
roit  dire  d'eulx  ce  que  dit  le  poète,  quant  il  dit  que  les 
ciecles  estoient  dorez.  Et  en  ce  gouvernement  se  gou- 
verna le  conte  Gharles  si  bien  et  si  vertueusement,  que 
nulle  chose  n'empira  en  sa  main  ;  et  quant  le  bon  père 
revint  de  son  voiage,  il  trouva  ses  pais  entiers,  comme 
devant.  En  ce  temps,  plusieurs  nobles  hommes  et 
femmes  de  l'hostel  du  duc  se  rendirent  en  l'observance  ; 
et  nommément  Anthoine  de  Sainct  Symon,  Ânthoine 
de  Sailly,  Jehannin  d'Or  et  plusieurs  aultres,  qui 
menèrent  moult  belle  et  saincte  vie  ;  et  ainsi  s'en  alla  le 

à  celui-ci  de  lui  porter  les  2,000  écus  à  Neufchâtel.  —  Au  compte 
de  1455  (B  1729,  fol.  92),  le  receveur  emploie  13,990  1.  t.  en  rem- 
boursement de  prêts  faits  au  duc  par  son  chancelier  et  plusieurs 
antres  pour  ce  môme  voyage  d'Allemagne. 

1.  D'après  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxii,  le  départ  du  duc  eut 
lieu  le  samedi  24  mars  1454  (n.  st.),  à  cinq  heures  du  matin. 
On  remarquera  qu*en  1454,  le  24  mars  tombait  un  dimanche.  — 
Le  15  dans  J.  du  Glercq,  loc.  cit. 


BIÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  399 

duc  eo  Âllemaigne,  et  son  filz  demoura  gouverneur 
pour  luy  ;  et  nous  tairons  ung  peu  à  parler  du  noble 
conte,  et  parlerons  du  père,  et  comment  il  exploicta  en 
Âllemaigne. 

Quant  l'Empereur  Frederich  d'Austrice  sceut   la 
venue  du  duc  Philippe  de  Bourgoingne  en  Allemaigne, 
luy,  craintif  de  sa  personne,  et  veant  que  tous  les 
princes  d' Allemaigne  faisoient  grant  honneur  audit 
duc  et  le  festeioyent  honnorablement^,  se  retira  es  der- 
nières parties  de  son  empire,  et  tfnanda  au  duc  qu'il 
n'allast  plus  avant  pour  celle  fois,  et  qu'il  envoyeroit 
devers  luy  pour  eulx  entendre  l'ung  l'aultre  ;  ce  qu'il 
fist,  et  y  envoya  son  chancellier  qui  fut  despuis  Pape 
Pie^.  Mais  ilz  ne  se  peurent  accorder,  et  demoura  la 
chose  en  rompture  ;  et  durant  ce  temps  le  duc  Philippe 
pnnt  une  grant  maladie,  et  fut  longuement  malade  en 
une   bonne   ville  d'Allemaigne^.   Touteffois,   par  la 
grâce  de  Dieu,  il  en  eschapa;  et,  sans  faulte,  les 
princes  d' Allemaigne  le  festoierent  grandement,  comme 
ceuix  de  Bavière  à  qui  il  estoit  parent,  et  aultres  nobles 
princes,  qui  moult  honnorablement  le  receurent  et 
festoyèrent;  et  le  bon  duc,  voiant  et  congnoissant 
qu'il  n'auroit  aultre  responce  de  l'Empereur,  se  desli- 
bera  de  s'en  retourner  en  ses  pays*.  Ce  qu'il  fit,  et  fut 

1.  Consulter,  sur  le  voyage  de  Philippe  le  Boa  en  Allemagne, 
Barante,  édit.  Gacbard,  t.  II,  p.  124  et  suiv.;  Mathieu  d'Escouchy, 
ch.  cxiii,  t.  U,  p.  246,  et  la  lettre  de  J.  Meurin,  clerc  de  Jean  Scohen- 
hove^  du  6  juin  1454,  publiée  par  M.  de  Beaucourt  aux  Pièces  jus- 
tificatives, t.  m,  p.  444. 

2.  iEneas-Sylvius  Piccolomini. 

3.  Meurin  écrit  de  Longingen  que  le  duc  sera  probablement 
rétabli  à  la  Pentecôte. 

4.  Ce  n*est  pas  à  l'aller,  comme  le  dit  M.  de  Beaucourt  (Math. 


iOO  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

^ndement  festoyé  en  l'hostel  du  prinœ  d'Oranges^ . 
Et  en  ce  temps  le  seigneur  d'Autre^  maria  son  filz  à 
la  fille  de  Neufchastel,  et  de  ceste  alliance  de  Vei^ 
et  de  Neufôhastel  fut  faicte  grant  extime  en  Bour- 
goingne,  pour  ce  que  ce  sont  deux  grans  maisons.  Le 
seigneur  d'Autre  fict  diligence  d'arrester  le  duc  son 
seigneur  à  icelles  nopces,  lesquelles  furent  moult  plan- 
tureusement  servies  de  vins  et  de  viandes,  et  y  furent  . 
toutes  les  dames  du  pays  ;  et  devez  entendre  que  le 
seigneur  d'Autre  fut  le  plus  large  et  habandonné  de  ses 
biens  que  homme  de  son  temps,  et  ne  plaindoit  nulle 
despence. 

Les  nopces  durèrent  quatre  jours,  et  y  estoit  tout 
homme  deffroyé,  et  mesme  par  les  villaiges,  aux  frais 
et  à  la  despence  dudit  seigneur  d'Autre  ;  et,  à  la  vérité, 
icelluy  seigneur  d'Autre  fut  ung  des  larges  despensiers 
et  des  liberaulx  hommes  qui  fust  de  son  temps.  Et,  la 
feste  achevée,  le  bon  duc,  qui  avoitle  cueur  et  la  vou- 
lenté  que  le  mariaige  se  parfist  de  son  fîlz  et  de  sa 
niepce,  despescha^  messire  Philippe  Pot,  un  sien  che- 
valier privé  ;  et  par  lettres  et  par  commandement  de 
bouche,  manda  à  son  filz  qu'il  espousast  sadicte  niepce, 


d'Escouchy,  t.  II,  p.  246,  note  2),  mais  au  retour  de  ce  voyage  et 
même  assez  longtemps  après,  en  janvier  1454  (v.  st.),  que  le  duc 
étant  à  Dijon  se  fit  accorder  par  les  pays  de  Bouigogoe  Taide  de 
102,200  fr.,  dont  il  a  été  question  plus  haut,  p.  338,  note. 

1.  Louis  de  Ghalon. 

2.  Charles  de  Vergy,  seigneur  d*Autrey,  dont  le  fils  Antoine, 
seigneur  de  Montferrant,  épousa  en  1454  Bonne  de  Neufchfttel, 
sœur  du  maréchal  de  Bourgogne  (Du  Ghesne,  Histoire  généalogique 
de  la  maison  de  Vergy,  p.  278). 

3.  Octobre  1454.  Le  duc  était  alors  à  Nevers  (Math.  d'Escouchy, 
t.  II,  p.  270),  ou  à  Dijon  (J.  du  Clercq,  liv.  III,  ch.  xvii). 


^ 


MÉMOIRES  d'olivier  DB  LA  MARCHE.  lO\ 

et  qu'il  trouvast  le  mariage  consommé  à  son  retour. 
Ce  qui  fut  faict  et  accompli  selon  le  désir  du  père  ;  et, 
à  la  vérité,  ladicte  dame  estoit  toute  vertueuse  et  digne 
de  ce  grant  bien  avoir.  Les  nopces  furent  à  l'Isle*,  et 
y  eusl  riches  joustes  ;  car  monseigneur  de  Ravestain  et 
monseigneur  le  bastard  firent  la  feste  grant  et  plantu- 
reuse ;  et  ainsi  fut  madame  Ysabel  de  Bourbon  contesse 
de  Gharrolois ,  et  fut  ledit  mariage  en  Fan  mil  quatre 
cens  cinquante  quatre^. 


i.  U  y  eut  une  fête  à  Lille,  la  nuit  de  la  Saint-Martin  1454, 
pour  célébrer  ces  noces,  et  l'on  y  donna  des  joutes  où  figurèrent 
Charles  le  Téméraire,  Adolphe  de  Glèves  et  Antoine,  bâtard  de  . 
Bourgogne  (V.  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxxii  ;  Mémoires  sur  Van- 
cienne  chevalerie,  de  La  Gurne  de  Sainte-Palaye,  t.  Il,  p.  146). 

2.  Le  mariage  fut  accompli  dans  la  nuit  de  la  Toussaint  1454, 
d'après  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxxii,  t.  II,  p.  270  ;  le  30  octobre, 
d'après  J.  du  Glercq,  liv.  III,  ch.  xvn,  et  non  le  premier 
dimanche  de  Ckrême,  comme  le  dit  Ghastellain,  liv.  IV,  ch.  v, 
t.  III,  p.  25.  Quant  au  contrat  de  mariage,  il  porte  la  date,  à  Mou- 
lins, du  12  novembre  1454  [Titres  de  la  maison  ducale  de  Bourbon^ 
t.  II,  p.  313),  et  Philippe  le  Bon  donna  sa  ratification  à  Dijon  le 
28  du  même  mois  (Ihid.).  On  trouve  également  dans  ces  titres,  à 
la  date  de  la  môme  année,  des  instructions  données  par  Gharles,  duc 
de  Bourbon,  à  ses  ambassadeurs  près  du  duc  de  Bourgogne  pour 
régler  la  dot  et  les  apports  d'Isabeau  {Ibid.).  Sauf  la  terre  de  Ghâ- 
teau-Ghinon,  elle  apportait  de  médiocres  biens  à  son  mari,  car 
son  père  n'était  pas  riche,  et  sa  mère,  Agnès  de  Bourgogne,  dut 
renoncer  à  la  communauté  (Titres  de  la  maison,  etc.,  t.  II,  p.  319). 
On  conserve  aux  Archives  de  la  Gôte-d'Or,  B300,  plusieurs  pièces 
relatives  à  ce  mariage  et  à  la  cession  de  Ghâtean-Ghinon,  notam- 
ment les  deux  lettres  plus  haut  citées,  du  duc  de  Bourbon  et 
de  Gharles  VII  ;  une  autre  lettre  du  même  duc  et  de  sa  femme, 
du  5  novembre,  contenant  off*re  de  faire  abandon  de  cette  sei- 
gneurie sous  certaines  conditions  qu'il  est  inutile  d'indiquer  ici  ; 
le  vidimus  des  pouvoirs  donnés  par  le  duc  de  Bourbon  à  ses  ambas- 
sadeurs (12  novembre)  pour  traiter  du  mariage  et  de  la  cession  de 
Ghàteau-Ghinon,  avec  ratification  de  la  duchesse;  enfin  le  procès- 

u  26 


40S       nÉMOmES  d'olivier  de  la  marche. 


CHAPITRE  XXXII. 

D'un  combat  à  outrance  faict  entre  deux  bourgeois  de 
ValencienneSf  en  la  présence  du  duc  Philippe  de 
Bourgongne^  comte  de  Hainaut. 

Et  en  continuant  ma  matière,  le  bon  duc  se  partit  de 
ses  pays  de  Bourgoingne,  et  vint  tout  droit  à  Yalen- 
ciennes^,  auquel  lieu  il  trouva  la  bataille  preste  entre 
deux  hommes  pour  franchise  de  ville  ;  et  devez  savoir 
que  la  ville  de  Yalenciennes  est  fondée  sur  previleges 
donnez  par  les  Empereurs  et  par  les  contes  de  Hain- 
nault,  et,  entre  aultres,  ilz  ont  ung  privilège  que  quant 
un  homme  a  occis  ung  aultre  de  beau  faict,  c'est  à  dire 
en  son  corps  deffendant,  il  peult  venir  demander  la 
franchise  de  Yalenciennes,  et  qu'il  veult  maintenir,  à 
l'escu  et  au  baston,  qu'il  a  faict  le  faict  de  beau  faict  ; 
et  sur  ce  luy  est  accordée  la  franchise,  et  ne  lui  peult 
nul  riens  demander  pour  ceste  querelle,  sinon  qu'on  le 
prenne  et  maintienne  à  l'escu  et  au  baston,  comme  dit 
est,  et  devant  la  loy  de  la  ville.  Et  pour  ce  que  telles 

verbal  de  réception,  avec  inventaire,  de  quelques-unes  de  ces 
pièces  et  autres  relatives  à  la  môme  affaire,  lesquelles  furent 
remises  le  2  mai  1459  par  le  chancelier  aux  gens  des  comptes 
pour  être  déposées  provisoirement  à  la  chambre  des  comptes 
et  placées  ensuite  au  trésor  des  chartes.  Parmi  ces  pièces  figure 
une  expédition  scellée  du  contrat  de  mariage  qui,  dès  le  siècle 
dernier,  n'était  plus  portée  sur  les  inventaires  de  la  chambre. 

1.  D'après  Barante,  Philippe  le  Bon  revint  à  Lille  en  février 
1455  (vers  le  4,  d'après  J.  du  Glercq,  loc.  cti.),  et  se  rendit  de  là  à 
Arras,  Bruges  et  Valenciennes.  (Édit.  Gachard,  t.  II,  p.  131 
et  132.) 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  403 

choses  n'aviennent  pas  souvent,  le  bon  duc  s'arresta  à 
Yalenciennes  pour  veoir  celle  bataille  ^  Et  fut  vray 
qu'un  nommé  Mahuot  avoit  tué  ung  parent  de  Jacotin 
Plouvier  ;  et  à  ceste  cause  ledit  Jacotin  poursuy  vit  ledit 
Mahuot  devant  la  loy  de  Yalenciennes,  et  disoit  qu'il 
avoit  murdry  son  parent  par  aguet,  et  non  pas  de  beau 
faict  ;  et  que^  ce  luy  vouloit  ledit  Jacotin  prouver  et 
monstrer  à  l'escu  et  au  baston,  selon  la  franchise  de 
la  ville.  Et  de  ce  fut  grant  procès  tenu  devant  la  loy; 
et,  fin  de  compte,  fut  jugé  et  dit  que  le  gaige  de  bataille 
estoit  manifeste,  et  furent  prins  tous  deux  par  la  jus* 
tice,  et  mis  chascun  en  prison  fermée  à  part  ;  et  atten- 
dirent si  longuement  que  le  duc  revint  des  Allemaignes, 
et  se  trouvèrent  le4)ere  et  le  filï  à  Yalenciennes,  pour 
veoir  l'exécution  des  deux  champions,  combien  que  le 
duc  n'estoit  point  juge  en  ceste  partie;  mais  Festoient 
et  sont  ceux  de  la  ville;  et,  à  la  vérité,  ilz  tindrent 
moult  belle  serimonie  à  la  bataille  des  dessusditz. 

Combien  que  j'aye  parlé  de  ceste  matière  au  volume 
que  j'ay  fait  du  gaige  de  bataille,  touteffois  ne  me  puis 
je  tenir  ne  passer  que  je  ne  die  aucune  chose  de  ce  que 
je  veiz  en  ceste  bataille.  Et  les  principaulx  assistans 
furent  le  provost  le  conte  et  le  provost  de  la  ville  ;  et 
fut,  pour  cejour^,  provost  le  conte  messire  Gilles  de 

i.  Ce  combat  est  décrit  dans  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxxxin, 
t.  Il,  p.  297  et  suiv.  ;  dans  la  Chronique  de  Ghastellain,  iiv.  IV, 
ch.  IX,  t.  ni,  p.  58  et  suiv.,  édit.  Kervyn,  dont  le  récit  est  cepen- 
dant inachevé;  enfin  dans  la  chronique  anonyme,  Corpus  chron. 
Flandriœ^  t.  in,  p.  525.  V.  aussi  les  Gages  de  bataille  d'Olivier  de 
la  Marche  et  une  note  de  M.  Gachard  (Barante,  t.  II,  p.  132, 
note  2),  tirée  d'un  ms.  de  la  Bibl.  nat.,  ancien  fonds  de  Balaze 
6993^,  et  portant  pour  titre  :  Traité  du  comportement  des  armes. 

2.  Le  20  mai  1455. 


40&  MÉMOIRES  d'olivier  DE  Là  MARGISB. 

Harchies,  seigoeur  de  Belligniers,  et  provost  de  la 
ville  ung  notable  bourgeois  nommé  Marciot  du  Gardin  ; 
et  tenoient  ces  deux  la  gravité  et  serimonie  du  camp  ; 
et,  de  l'ordre  de  la  ville,  deux  gentilzhommes  avoient 
le  regard  aux  portes.  Le  peuple  estoit  grant  sur  le 
marchié,  et  estoit  conduit  par  ung  nommé  Nycolas  du 
Gardin,  qui  se  tenoit^  en  une  garite,  à  Thostel  de  la 
ville,  à  tout  ung  grant  baston;  et  s'il  vebit  que  le 
peuple  se  desrivast  ou  muast  en  riens,  il  feroit  de  son 
baston  et  crioit  :  c  Guare  le  ban  !  »  Et  sur  ce  mot  chascun 
êe  tenoit  coy,  et  doubtoit  la  ptinicion  de  justice  ;  et,  à 
la  vérité,  tout  le  peuple  et  ceulx  de  la  ville  estoient  pour 
Mahuot  en  couraige,  pour  ce  qu'il  combatoit  pour  la 
querelle  de  la  ville.  Or  avons  devisé  de  l'ordre  de 
ladicte  ville;  et  fault  escripre  du  ftdt  de  la  lisse  et  du 
champ  cloz,  et  comme  les  champions  se  maintindrent 
en  ceste  bataille. 

Ce  champ  cloz  estoit  rond,  et  n'y  avoit  que  une 
entrée  ;  et  tantost  ceulx  de  la  ville  firent  apporter  deux 
chaires  couvertes  de  noir,  mises  et  apposées  à  l'oppo- 
site  l'une  de  Taultre  ;  et  tantost  après  entra  Mahuot  en 
ladicte  lisse,  et  s'alla  seoir  eo  sa  chaire,  et  n'arresta 
guieres  que  Jacotin  Plouvier  vint  de  l'aultre  part,  qui 
semblablement  s'asseit  en  la  chaire  pour  luy  préparée. 
Les  champions  estoient  semblables  d'abillemens  :  ilz 
avoient  les  testes  raises,  les  piedz  nuz,  et  les  ongles 
coppez  des  mains  et  des  piedz  ;  et  au  regard  du  corps, 
des  jambes  et  des  bras,  ilz  estoient  vestuz  de  cuyr 
bouilly,  cousu  estroictement  sur  leurs  personnes,  et 
avoient  chascun  une  bannerolle  de  sa  devocion  en  sa 
main  ;  et  ^toat  entrarent  ceulx  de  la  loy  commis  à 
ce,  qui  portoient  ung  grant  missel  ;  et  feirent  le  sere- 


MÉMOmBS  d'olivier  de  la  BfARGIIE.  405 

ment  l'ung  contre  l'aaltre,  assavoir  que  Mahuot  jura 
qu'il  avoit  tué  son  homme  de  beau  faict,  et  Jacotin 
Plouvier  jura  le  contraire.  Ettantost  leur  fut  apporté 
à  chascun  ung  escu  peint  vermeil,  à  une  croix  de  Sainct 
George  ;  et  leur  furent  baillez  escuz  la  pointe  dessus, 
et  me  fut  dit  que  quant  le  plus  noble  honrnie  du 
monde  corobatroit  à  Yalenciemies,  il  n'auroit  aultre 
advantaige,  sinon  que  la  pointe  de  son  escu  seroit  en 
bas,  et  pourroit  porter  son  escu  conune  ung  noble 
homme  le  doit  porter.  Itenij  leur  furent  baillez  deux 
bastons  de  mesplierS  d*ung  poix  et  d'une  grandeur;  et 
puis  furent  les  chaires  ostées  et  mises  hors  de  la  lice  ; 
et  s'en  retournèrent  ceulx  de  la  loy,  et  laissèrent  les 
champions  Tung  devant  Taultre  ;  et  le  provost  de  la 
ville  rua  le  gand  qui  avoit  esté  gecté  plour  faire  ladicte 
bataille,  et  cria  :  c  Chascun  face  son  debvoir!  »  Et 
prestement  se  levèrent  les  champions,  et  coururent 
sus  Fung  à  Faultre  moult  vigoureusement.  Et  devez 
entendre  que  les  champions  demandèrent  à  ceulx  de 
la  loy  trois  choses,  assavoir  sucre,  cendres  et  oino- 
ture.  Et  premièrement  leur  furent  appourtez  deux 
bassins  plains  de  gresse ,  dont  les  habillemens ,  que 
chascun  d'eulx  avoit  vestu,  furent  oingtz  et  engressez, 
afïîn  que  Fung  d'eulx  ne  peust  prendre  prinse  sur 
Faultre.  Secondement  leur  furent  apportez  deux  bas- 
sins de  cendres,  pour  oster  la  gresse  de  leurs  mains, 
afin  qu'ilz  puissent  mieulx  tenir  leurs  escuz  et  leurs 
bastons  ;  et  tiercement  fut  mise  en  la  bouche  de  chas- 
cun d'eulx  une  portion  de  sucre,  autant  à  Fung  comme 
à  Faultre,  pour  recouvrer  salive  et  alaine  ;  et  de  chas- 

i.  Mespilus,  néflier. 


406  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

cun  des  trois  leur  fîit  faict  Tessay  devant  eulx,  comme 
devant  deux  princes.  Et  combien  que  ledit  Mahuot  ne 
fust  si  grant  ne  si  puissant  de  sa  partie,  touteffois 
vigoureusement  ii  puisa  du  sablon,  et  le  gecta  aux 
yeulx  et  au  visaige  de  Jacotin  Plouvier  ;  et  de  ce  cop 
luy  donna  de  son  baston  sur  le  front,  dont  il  luy  fit 
playe  et  sang.  Mais  ledit  Jacotin,  qui  estoit  homme  fort 
et  puissant,  poursuivit  tellement  et  si  aigrement  sa 
bataille  que  ledit  Mahuot  fut  abatu  à  bouchon,  et  Jaco- 
tin Plouvier  lui  saillit  dessus  ;  et  fut  la  bataille  à  ce 
menée,  que  ledit  Jacotin  creva  les  deux  yeulx  à  son 
adversaire,  et  puis  luy  donna  ung  grant  cop  de  son 
baston,  dont  il  Tassontuna,  et  le  mist  hors  de  la  hce  ;  et, 
en  ce  faisant,  mourut  ledit  Mahuot,  et  fut  condamné 
à  estre  mené  au  gibet  et  pendu;  et  ainsi  fina  la 
bataille  entre  Jacotin  Plouvier  et  Mahuot.  Si  soit  pris 
en  gré  ce  que  j  ay  sceu  ramentevoir  de  ceste  matière. 
Assez  tost  après  se  firent  unes  autres  armes  à  Yalen- 
ciennes,  de  deux  nobles  hommes,  dont  Tung  fut  che- 
valier, et  se  nommoit  messire  ^..,  et  Taultre  fiit  ung 
escuyer  de  Thostel  de  monseigneur  le  bastard,  et  se 
nommoit  Jehan  de  Rebremettes,  seigneur  de  Thibau- 
ville  ^.  Ces  deux,  pour  aucung  estrif,  comparurent  à 
jour  ordonné  au  lieu  de  Yalenciennes,  armés  comme  il 
appertenoit  pour  combatre  à  pied,  et  dévoient  iceulx 
jecter  ung  gect  de  lance,  et  puis  combatre  de  haches, 
jusques  à  vingt  cinq  coups.  Les  deux  nobles  hommes 


1.  Quatre  mots  omis  dans  les  éditions  précédentes.  Le  nom  est 
en  blanc  dans  le  ms.  n?  2869. 

2.  Sur  ces  armes  qui  eurent  lieu  le  14  décembre  1458,  v.  J.  du 
Glercq,  liv.  III,  ch.  xl,  et  Ghastellain,  édit.  Kervyn  de  Let- 
tenhove,  1. 1,  p.  xxxn ,  et  t.  III,  p.  358,  note. 


MÉMOIRES  d'OUVIER  DE  LA  MARCHE.  407 

se  comparurent  parez  de  leurs  cottes  d'armes,  et  se 
combatirent  chevaleureusement,  sans  faire  grant  foulle 
l'uDg  sur  Faultre,  et  ainsi  se  partirent  icelles  armes  ; 
et  disoit  on  que  Dieu  avoit  envoyé  ces  deux  nobles 
hommes  pour  faire  honneur  à  Yalenciennes,  et  tenoit 
on  la  bataille  faicte  entre  Jacotin  Plouvier  et  Mahuot 
plus  honte  que  honneur,  à  cause  du  murdrc  perpétré 
en  la  presance  du  prince. 


CHAPITRE  XXXm. 

De  quelques  particularités  en  la  maison  de  Bourgongne; 
de  la  retraite  du  dauphin  Louis  vers  le  bon  duc  Phi- 
lippe ^  et  du  courroux  d'iceluy  duc  contre  le  comte  de 
CharoloiSy  son  fils. 

Le  duc  s'en  retourna  à  Tlsle,  où  il  fit  de  grans 
chieres  et  de  grans  festiemens  ;  et  puis  se  tira  en  Hol- 
lande, où  lefaict  de  la  Thoison  estoit  préparé^.  Et  en 
ce  temps  devint  grosse  madame  de  Gharrolois,  dont  le 
pays  fust  moult  resjouy  ;  et  en  ce  mesme  temps  monsei- 
gneur David%  bastard  deBourgoingne,  fut  esleu  evesque 
d'Utrecq^;  et  ne  furent  pas  ceulx  de  Devante^  obéis- 
sans  audit  evesque;  mais  faillut  faire  une  armée ^,  en 
laquelle  le  duc  Philippe  en  personne,  et  tous  les  grans 

1.  La  fôte  de  l'ordre  se  célébra  à  la  Haye,  le  2  mai  1456.  D'après 
Ghastellain,  liv.  IV,  ch.  xv,  le  duc  n'arriva  à  la  Haye  que  le 
29  avril  précédent. 

2.  Fils  de  C!olette  de  Bosquiel. 

3.  1455. 

4.  Deventer. 

5.  D'après  Mathieu  d'Ëscouchy,  ch.  cxxxvni,  le  duc  leva  20,000 


408  MÉMOIRES  d'olivier   DE  LÀ  MARCHE. 

de  ses  pays  allèrent  en  armes,  comme  il  appertenoit. 
Et  leur  fit  on  forte  guerre  par  eaue  et  par  terre,  car 
ledit  Devantel  est  fortifiié  d'une  grosse  rivière,  et  estoit 
le  siège  des  Bourguignons  deçà  la  rivière  ;  et  à  passer 
celle  rivière  eust  plusieurs  vaillances  faictes,  et  plusieurs 
appartises  d'armes,  dont  je  me  taiz  pour  abréger^.  Et 
en  ce  temps^,  vint  devers  le  Koy  Charles  l'ambassade 
du  Roi  Lancelot  de  Honguerie^,  pour  avoir  madame 
Magdelaine  de  France  en  mariaige  pour  ledit  Roy  Lan- 
celot ;  et  fut  la  plus  belle  et  la  plus  grosse  embassade 
qui  oncques  vint  en  France  ;  car  ilz  portoient  le  biUon 
d'or,  et  par  privilège  du  Roy  de  France  ilz  forgeoient 
florins  d'or  parmy  les  villaiges  où  ilz  se  trouvoient; 
et  de  trante  six  articles  dont  ilz  avoient  à  faire  au  Roy 
Charles,  jamais  ne  voulurent  parler  du  second  que  le 
premier  article  ne  fust  vuydé,  feust  par  refinz  ou  par 
accord;  et  ainsi  de  tous  les  aultres  pointz.  Et  sans 
faulte  le  mariaige  eust  esté  faict,  se  ne  feust  la  mort 
dudit  Lancelot,  qui  mourut  durant  le  parlement^. 

Et  durant  icelluy  siège  de  Devantel,  nouvelles  vin- 
combattants,  dans  ses  pays  de  Picardie,  de  Flandre,  de  Hainaut, 
dé  Brabant  et  autres.  V.  aussi  Ghastellain,  liv.  IV,  ch.  xix. 

i.  Sur  le  siège  de  Deventer,  qui  fut  levé,  sur  traité,  le  27  sep- 
tembre 1456,  V.  Ghastellain,  liv.  FV,  ch.  xxxiii  et  xxxv,  et  J.  du 
Glercq,  liv.  III,  ch.  xrx. 

2.  Novembre  1457,  le  roi  étant  à  Tours,  plus  d'un  an  après  le 
siège  de  Deventer. 

3.  ,V.  Jean  Chartier,  t.  UI,  p.  74  et  suiv.,  édit.  Vallet  de  Viri- 
ville;  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxlvi,  t.  II,  p.  354;  Ghastellain, 
liv.  IV,  ch.  Lix,  et  J.  du  Glercq,  liv.  El,  ch.  xxx  et  xxxi. 

4.  23  novembre  1457,  le  jour  de  Ht  Saint-Clément.  L'ambassade 
assista  à  un  ser\'ice  fait  dans  Téglise  Saint-Martin  de  Tours  le 
29  décembre  pour  le  repos  de  Tàme  de  ce  prince  (Math.  d'Escou- 
chy,  ch.  cxLvi). 


MÉMOIHES  d'OUVI£R  DE  LA   IIARGHE.  409 

drent  au  duc  que  monseigneur  Loys  de  France,  daul- 
phin  de  Viennois,  venoit  de  par  deçà,  et  prenoit  son 
chemin  contre  Brucelles  ^  Et  à  cesle  cause  furent 
moyens  trouvez  de  surseance  de  guerre  entre  le  duc 
Philippe  et  ceulx  de  Devante!,  et  print  le  duc  son  che- 
min pour  venir  au  devant  de  mondit  seigneur  le  daul- 
phin  ;  et  envoya  au  devant  de  luy  jusques  à  Louvain 
le  conte  d'Estempeset  aultresgranspersonnaiges,  pour 
le  bien viengner  i  et  depuis  y  vint  monseigneur  le  conte 
de  Gharrolois,  et  aussi  y  envoya  madame  Ysabeaa  de 
Portugal,  madame  de  Gharrolois  et  madame  de  Ravcs- 
tain,  pour  recepvoir  mondit  seigneur  le  daulphin;  et 
mondit  seigneur  le  daulphin  se  tira  à  Brucelles,  et  fut 
logié  au  logis  du  duc  ^;  et  ne  demoura  guieres  après 
que  le  duc  vint^;  et  tandis  qu'il  parloit  à  madame  sa 

i.  Louis  XI  quitta  le  Dauphiné  pour  se  réfugier  vers  Louis  de 
Ghalon  qui  le  reçut  dans  sa  principauté  d'Oraoge  où  il  résidait 
alors,  et  le  conduisit  de  là  en  Franche-Comté,  dans  son  châtoau 
de  Nozeroy,  en  passant  par  8aint-Œaude.  Ils  y  arrivèrent  au  com- 
mencement de  septembre  1456  (Gollut,  note  de  la  colonne  1179). 
Après  quelque  temps  de  séjour  à  Nozffoy,  le  dauphin  se  dirigea 
sur  Saint-Nicolas  de  Varengeville  en  Lorraine  et  de  là,  gagnant 
le  Brabant,  arri?a  à  Bruxelles  vers  la  Saint-Martin,  d'après  le 
récit  d'Aliénor  de  Poitiers  (Voy.  aussi  Math.  d'Escouchy,  ch.  cxli, 
t.  II,  p.  328,  et  J.  du  Glercq,  liv.  III,  ch.  xxii).  Il  fit  ce  trajet 
sur  sa  demande  sous  l'escorte  du  maréchal  de  Bourgogne  qui 
en  donna  avis  au  duc  par  un  courrier  parti  de  Dijon  le  10  septembre 
(Gachard  sur  Barante,  t.  II,  p.  146,  note  1),  et  il  fut  en  outre 
accompagné,  depuis  son  arrivée  en  Brabant,  par  Etienne  de  Saint- 
Mauris,  écuyer  panetier  du  duc,  et  ami  d'Olivier  de  la  Marche 
(Archives  du  Nord,  B  2026,  compte  de  Guyot  du  Champ,  1457). 

2.  V.  Mathieu  d'Escouchy,  loc.  cit.,  et  les  Honneurs  de  la  œur, 
par  Aliéner  de  Poitiers,  II,  p.  466. 

3.  15  octobre  (Barante,  t.  II,  p.  147).  La  rencontre  des  deux 
princes  ne  se  fit  donc  pas  i  aux  champs,  »  comme  le  dit  Mathieu 
d'Escouchy. 


410  MÉMOIRES  d'OUYIER  DE  LÀ  MARCHE. 

femme,  monseigneur  le  daulphin  descendit  les  degrés, 
dont  monseigneur  le  duc  fut  moult  desplaisant;  et  là 
s'embrassèrent ,  et  fit  le  duc  moult  grant  honneur  et  reve- 
rancc  à  mondit  seigneur  le  daulphin  ;  et  faire  le  devoit, 
car  c*estoit  l'héritier  de  France.  Ainsi  s'entre  rencon- 
trèrent monseigneur  le  daulphin  et  monseigneur  de 
fiourgoingne,  et  eurent  plusieurs  parolles  ensemble 
secretz  et  qui  ne  sont  pas  venues  à  ma  con^oissance  ;  et 
firent  grants  chieres  ensemble,  et  y  eut  grans  joustes 
et  grans  festiemens  ;  et  fut  sa  venue  par  deçà  en  l'an 
mil  quatre  cens  cinquante  six. 

En  ce  mesme  temps,  madame  de  Ravestain  accoucha 
d'une  fille,  laquelle  monseigneur  le  daulphin  tint  sur 
les  fondz  ;  et  assez  tost  après  madame  de  Gbarrolois 
accoucha  ^  d'une  fille,  qui  fut  madame  Marie,  mère  de 
monseigneur  l'archiduc  qui  est  à  présent  ;  et  estoit  mon- 
seigneur le  daulphin  alléchasser  à  Geneppe^,  mais  mon- 
seigneur de  Gharrolois,  fort  accompaigné,  l'alla  prier  et 
requérir  d'estre  son  compère  et  de  tenir  l'enfant^.  Ge 
qu'il  accorda  benignement,  et  retourna  à  Brucelles; 
et  furent  les  choses  préparées  pour  le  baptisement  de 
madamoiselle  de  Bourgoingne  ;  car  en  ce  temps  on  ne 
la  disoit  point  madame,  pour  ce  que  monseigneur 
n'estoit  pas  filzde  Roy.  Ainsi  se  fit  ce  baptisement  moult 
solempnel  de  prelatz,  de  noblesse  et  de  luminaire^; 
et  du  surplus  je  me  passe  pour  abréger. 

1.  Le  13  février  1457  (ii.  st.). 

2.  Genappe,  à  9  kil.  de  Nevelle  ou  Nivelles. 

3.  c  Dieux  I  quel  parrin  I  »  dit  en  marge  la  chronique  manus- 
crite de  la  Haye. 

4.  Les  cérémonies  et  les  règles  d'étiquette  observées  lors  de 
ce  baptême  sont  décrites  par  Aliénor  de  Poitiers  dans  son  livre 
sur  les  Honneurs  de  la  cour  (La  Gurne  de  Sainte-Palaye,  Mémoires 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  411 

Le  Roy  Charles  de  France  veant  que  son  (ilz  ne 
venoit  point  à  son  obéissance,  se  mecontanta,  et  mes- 
mement  du  duc  de  Bourgoingne,  et  disoit  qu'il  le 
tenoit  en  ceste  obslinacion.  Mais  il  fut  trouvé  aultre- 
ment,  car  mondit  seigneur  le  daulphin  declaira  plaine- 
ment  que,  s'il  n'estoit  soubstenu  en  ceste  maison,  il 
avoit  son  appoinctement  en  Angleterre,  ennemis  du 
royaulme  de  France,  et  que  là  il  seroit  soubstenu 
et  bien  venu.  Et  pour  Tentretenement  de  mondit  sei- 
gneur le  daulphin,  monseigneur  de  Bourgoingne  luy 
bailla  trante  six  mille  frans  de  pension  ordinaire^, 
pourveu  qu'il  espousast  madame  Charlotte  de  Savoy e, 
laquelle  il  avoit  pieçà  fiancée^.  Ce  qui  fut  faict,  et 
vint  par  deçà,  et  leur  fut  baillé  le  chasteau  et  la  ville 

sur  la  chevalerie,  III,  p.  216),  et  par  Ghastellain,  liv.  IV,  ch.  Lrv. 
Le  baptême  eut  lieu  à  l'église  de  Gaudenberg,  à  Braxelles.  Voir 
aussi  J.  du  Glercq,  liv.  III,  ch.  xxvi. 

i.  Le  26  février  1457,  le  duc  alloua  2,000  fr.,  monnaie  royale, 
au  dauphin  par  mois,  à  compter  du  i«'  mars,  a  pour  lui  aidier  à 
conduire  son  estât  et  despense,  i  II  lui  donna  en  outre  1,000  écus 
d'or,  en  une  fois,  pour  payer  les  frais  du  voyage  de  la  dauphine 
à  Namur.  Le  14  août  1457,  il  alloua  à  la  dauphine  3,000  fr.,  mon- 
naie royale,  pour  ses  dépenses  des  mois  de  septembre,  octobre  et 
novembre,  plus  1,550  écus  d'or  de  48  gros  aux  officiers  du  dau- 
phin (Archives  du  Nord,  1"  compte  de  Guyot  du  Ghamp,  1457. 
B  2026).  V.  aussi  Mathieu  d'Escouchy,  loc.  cit.,  t.  II,  p.  333. 

2.  Gharlotte  de  Savoie,  fille  de  Louis,  duc  de  Savoie,  et  d'Anne 
de  Ghypre,  d'abord  accordée  en  mariage  avec  Frédéric,  duc  de 
Saxe,  épousa,  par  contrat  dressé  à  Genève  le  14  février  1451,  le 
dauphin,  depuis  Louis  XI.  Le  mariage  fut  célébré  à  Ghambéry  le 
8  mars  suivant,  mais  ne  fut  consommé  qu'en  juillet  1457,  à  Namur, 
où  la  jeune  princesse,  mandée  par  son  mari,  arriva  le  10  juillet 
avec  une  suite  de  80  chevaux,  le  prince  d'Orange  et  le  sire  de 
Montagu  que  le  dauphin  avait  envoyés  vers  elle.  (Chroniques  de  la 
ville  de  Metz,  recueillies  par  Huguenin,  p.  287.)  V.  aussi  Ghastel- 
lain, liv.  IV,  ch.  Lz,  xjuv  et  f.xvi. 


412  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

de  Genespe^  pour  tenir  leur  estât,  et  demoura  par 
deçà  mondit  seigneur  le  daulphin  bien  cinq  ans^  pen- 
dant lequel  temps  il  eut  de  beaulx  enffans,  et  mes- 
mement  monseigneur  Joachin  *,  qui  fut  Taisné,  et  fut 
baptisé  audit  Genespe,  où  le  duc,  la  duchesse  et  son 
filz  furent  au  baptisement^,  et  furent  le  duc  Philippe  et 
le  seigneur  de  Cry  compères,  et  madame  de  Charro- 
lois  commère  ;  et  certes  monseigneur  le  duc  Philippe 
fut  si  joyeulx  de  la  nativité  de  ce  noble  enffant,  qu'il 
donna  mille  lions  d'or  à  Josselin  du  Bois  quant  il  luy 
apporta  les  nouvelles  de  celle  nativité,  et  fut  nommé 
monseigneur  Joachin  ;  mais  il  ne  vesquit  gueres,  ainsi 
qu'il  pleust  à  Nostre  Seigneur^.  Et  deppuis  fut  née  audit 
Genespe  madame  de  Bourbon  d'à  présent^  et  aultres 
nobles  enffans,  et  resjouyt  moult  le  pays.  Et  au  partir 
de  ce  premier  baptesme,  monseigneur  de  Gharrolois, 
madame  et  son  mcsnaige  s'en  retournèrent  au  Ques- 
noy,  qui  estoit  lors  le  lieu  de  leur  demeure;  et  le  bon 
duc  Philippe  s'en  retourna  en  ses  affaires.  Et  se  pas- 
soit  le  temps  en  embassades  ^,  pour  obvier  à  la  guerre 

1.  Le  dauphin  était  installé  depuis  quelque  temps  déjà  au  châ- 
teau de  Genappe,  lorsqu'au  sortir  de  Namur  il  y  amena  sa  aouvelle 
épouse.  Le  texte  d'Olivier  de  la  Marche  pourrait  induire  en  erreur 
sur  ce  point. 

2.  En  août  1459,  les  gens  du  conseil  à  Dijon  envoyèrent  34  lettres 
closes  à  plusieurs  gens  d'église,  nobles  et  habitants  des  bonnes 
villes  de  Bourgogne  pour  leur  signifier,  de  la  part  du  duc,  qui 
leur  en  avait  écrit,  «  que  madame  la  daulphine  estoit  acouchéo 
d'un  beau  filz  le  xxvii«  jour  de  juillet  précèdent  oudit  an  i  (Arch. 
de  la  Ckite-d'Or,  B  1742,  fol.  125);  —  le  25  d'après  Moréri;  le  17 
dans  J.  du  Glercq. 

3.  «  Baptesme.  • 

4.  Mort  le  29  novembre  1459  (J.  du  Glercq,  liv.  IV,  ch.  n). 

5.  Anne  de  Beaujeu. 

6.  Le  duc  de  Bourgogne  envoya  au  Roi,  «  touchant  le  fidt  du 


MÉMOIRES   d'OLTVIER  DE  LA  BIARCHE.  413 

d'une  part  et  d'aultre  ;  et  tellement  fut  praticqué  que 
nulle  guerre  ne  se  meust;  et,  à  la  vérité,  le  duc  se 
mectoit  en  grant  devoir  devers  le  Roy  Charles  pour 
obvier  à  ces  inconveniens  ;  et  monseigneur  le  daulphin, 
de  sa  part,  se  conduisoit  saigement,  et  par  conseil 
dudit  duc  Philippe,  et  furent  les  principaulx  du  conseil 
dudit  daulphin  le  seigneur  de  Montauban^  et  le  bastard 
d'Armignac*,  avec  le  seigneur  de  Craon^  ;  et  avoit  moo- 
dit  seigneur  le  daulphin  de  moult  notables  et  jeusnes 
gens,  conune  le  seigneur  de  Gressol  ^,  le  seigneur  de 
yilliers  de  TEstanc,  monseigneur  de  Lau^,  monsei- 
gneur de  la  Barde^,  Gaston  de  Lyon,  et  moult  d'aultres  . 
nobles  gens  et  gens  esleuz  ;  car  il  fut  prince,  et  ayma 
chiens  et  oyseaulx  '^;  et  mesmes  où  il  sçavoit  nobles 
honmies  de  renommée,  il  les  achetoit  au  poix  d'or, 
et  avoit  très  bonne  condicion^.  Mais  il  fut  homme 


dauphin,  >  une  ambassade  composée  de  Jean  de  Groy,  de  Simon 
de  Lalaing,  de  Jean  de  Gluny  et  de  Le  Fèvre  de  Saint-Remy,  dit 
Toison  d'or,  avec  des  lettres  de  créance,  datées  du  23  octobre  1456 
(Ms.  Baluze,  n«»  9675b,  fol.  14,  et  9675d,  fol.  36).  V.  Mathieu  d'Es- 
couchy,  ch.  cxui  ;  Jean  Ghartier,  t.  III,  p.  58,  et  Duclos,  Histoire 
de  Louis  XI,  t.  III,  p.  138  et  suiv. 
i.  Jean,  sire  de  Montauban.  ^  A 

2.  Jean,  bâtard  d'Armagnac,  comte  de  Gomminges. 
.    3.  Georges  de  la  Trémouille. 

4.  Louis,  seigneur  de  Grussol. 

5.  Antoine  de  Ghâteauneuf,  seigneur  du  Lau. 

6.  Jean  d'Estuor,  seigneur  de  la  Barde,  écuyer  d*écurie  du 
dauphin. 

7.  c  Genepe,  dit  Mathieu  d'Escouchy,  ch.  cxli,  place  plaisante 
à  déduit  des  chiens  et  des  oyseaulx.  • 

8.  f  S'accointa  ledit  dauphin  de  tous  les  nobles  hommes,  barons 
et  seigneurs  du  pays  ses  voisins,  et  les  fit  venir  en  son  chasteau 
de  Geneppes  devers  sa  femme,  et  se  contint  privéement  aveuc  eux  » 
(Chastellain,  liv.  IV,  ch.  lxvi). 


414  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  BIARGHE. 

soupsonneux,  et  ligierement  attrahoit  gens  et  ligiere- 
ment  il  les  reboutoit  de  son  service;  mais  il  estoit 
large  et  habandonné,  et  entretenoit  par  sa  largesse 
ceulx  de  ses  serviteurs  dont  il  se  vouloit  servir,  et 
aux  aultres  donnoit  congié  b'gierement,  et  leur  donnoit 
le  bon  à  la  guise  de  France. 

.  En  ce  temps  et  en  celle  saison,  se  meust  une  soup- 
peson  et  une  deflidence  entre  le  conte  de  Gharrolois 
et  les  seigneurs  de  Gry ,  ses  parens  et  aliez  ^  ;  et  disoit 
on  que  ceste  souppeson  mouvoit  à  cause  des  meubles 
de  madame  de  Bethune,  tante  de  madame  de  Gry,  du 
Gosté  de  Lorraine  et  de  Baudremont  ^,  pour  ce  que 
ledit  seigneur  de  Gry  avoit  prins  et  n^s  en  ses  mains 
grant  portion  des  meubles  de  madicte  dame  de  Bethune  ; 
et  le  conte  Gharlcs  disoit  que  son  père  luy  avoit  donné 
lasuccession  de  madicte  dame  de  Bethune  en  heritaiges 
et  en  meubles^;  et  fut  le  premier  poinct  de  la  hayûe 
et  de  la  souppeson  dudit  conte  de  Gharrolois.  D'aultre 

i.  Sur  rirritation  du  comte  de  Gharolais  contre  les  seigneurs 
de  Groy,  voir  Ghastellain,  iiv.  IV,  ch.  xlvii;  J.  du  Glercq,  liv.  m, 
ch.  XXVI,  et  John  Foster  Kirk,  Hist,  de  Charles  le  Téméraire, 
trad.  franc.,  t.  I,  p.  150  et  suiv. 

2.  Lisez  :  Vaudemont, 

3.  Il  s'agit  ici  de  Jeanne  d'Harcourt,  comtesse  de  Namur  et 
dame  de  Bethune,  qui  mourut  à  Bethune  le  16  février  1455,  sans 
laisser  d'enfants  de  son  mariage  avec  Guillaume  de  Flandre, 
comte  de  Namur,  deuxième  du  nom  et  dernier  représentant  de  sa 
hranche.  Guillaume  était  mort  en  1418,  et  la  terre  de  Bethune 
avait  été  cédée  dès  cette  époque  au  comte  de  Gharolais.  Les  pré- 
tentions des  Groy  à  la  succession  de  Jeanne  se  basaient  sur  leur 
alliance  avec  les  d'flarcourt  par  suite  du  mariage  en  deuxièmes 
noces  d'Antoine,  seigneur  de  Groy  et  de  Renty,  avec  Marguerite 
de  Lorraine,  dame  d'Arschot  et  de  Bierbeck,  dont  la  mère,  Marie 
d'Harcourt,  femme  d'Antoine  de  Lorraine,  comte  de  Vaudemont, 
était  la  propre  nièce  de  la  défunte. 


MÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE.  415 

part  le  seigneur  de  Gry  et  les  siens  faisoient  plus  grant 
adresse  à  monseigneur  le  daulphin  qu'il  ne  sembloil  bon 
audit  conte  pour  son  prouflit,  et  avoit  habandonné  le 
faict  du  conte  pour  celluy  de  monseigneur  le  daulphin. 
A  quoy  mondit  seigneur  de  Gharrolois  veoit  grant  dom- 
maige  pour  la  maison  de  Bourgoingne  ;  et  avoit  grant 
alliance  le  seigneur  de  Cry,  car  il  avoit  fait  venir  et 
arrester  pardeçà  le  mareschal  de  Bourgoingne,  homme 
actif,  vindicatif  et  prest  pour  soy  venger  ;  et  heoit  le 
chancellier  de  Bourgoingne  Raulin,  à  l'occasion  de  la 
mort  du  seigneur  de  Pesmes,  que  ledit  chancellier 
avoit  faict  mourir  par  justice*.  Et  ainsi  ceulx  de  Cry 
et  leur  maison  faisoient  leur  faict  à  part,  portez  et 
amez  du  duc  merveilleusement;  et  d'aultre  part  le 
chancellier  Raulin  se  fit  serviteur  du  conte  de  Charro» 
lois,  et  ainsi  entra  la  maison  de  Bourgoingne  en  bende 
et  en  partialité,  les  uns  portez  du  père  et  les  aultres 
portez  du  filz  ;  dont  grant  dommaige  vint  à  ceste 
maison. 
Et  de  nouvel  estoit  faict  Testât  du  conte  de  Gharro- 


1.  Jean  de  Granson,  sire  de  Pesmes,  accusé  d'avoir  voulu  sou- 
lever contre  le  duc  la  noblesse  du  comté  de  Bourgogne,  avait  été 
étouffé  entre  deux  matelas,  malgré  les  instances  de  son  parent  le 
maréchal  de  Bourgogne.  «  Sy  cuisoit,  dit  Ghastellain,  ceste  mort 
durement  au  maréchal...  par  quoy...  bouta  sa  haine...  en  contraire 
du  chancelier.  »  —  M.  Gachard  (Barante,  t.  II,  p.  134,  note  5)  a 
donné  quelques  extraits  de  la  lettre  écrite  à  ce  sujet  par  Philippe 
le  Bon  à  Richard  de  Plaine,  chef  de  ses  conseils  et  président  de 
ses  parlements  de  Bourgogne,  le  28  novembre  1455.  Il  a  tiré  cette 
pièce  d'un  manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale,  ancien  fonds 
de  la  Mare,  9484-16,  intitulé  Meslanges  de  pièces  pour  servir  à  l'his- 
toire de  Bourgogne.  lien  existe  une  copie  dans  \q9>  Mémoires  généa- 
logiques de  Palliot,  ms.  de  la  Bibliothèque  de  Dijon,  t.  II,  p.  137 
et  138. 


416  BfÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

lois,  auquel  je  fus  mis  et  couché  premier  panetier  du 
conte  ;  et  un  moult  honneste  escuyer,  nommé  Philippe 
de  Sasa,  fut  mon  compaignon  en  icelluy  estât  par 
demy  an,  selon  et  par  la  manière  que  sont  comptez  la 
plus  part  des  nobles  hommes  par  les  escrocs  S  et  selon 
la  coustume  de  la  maison  de  Bourgoingne  ;  dont  il  ^ 
advint  qu'en  faisant  icelluy  estât,  furent  mis  chambel- 
lans messire  Philippe  de  Gry,  filz  de  messire  Jehan  de 
Gry,  et  aussi  messire  Anthoine  Raulin,  seigneur 
d'Emeries,  qui  avoit  espousé  la  seur  de  madame  d'Es- 
tampes^. En  ce  temps  allèrent  dehors  et  à  leurs  affaires 
le  seigneur  d'Aussi,  premier  chambellan  du  conte  ^, 
et  le  seigneur  de  Formelles,  second  chambellan  ;  et 
demouroit  la  place  de  tiers  chambellan  et  du  plat,  et 
▼ouloit  le  duc  que  ledit  Philippe  de  Gry  tint  la  place 
de  tiers  chambellan,  et  le  conte  de  Gharrolois  y  vou- 
loit  avoir  le  seigneur  d'Emcries;  et  ainsi  furent  en 
question  le  père  pour  l'ung  et  le  filz  pour  l'aultre  ;  et 
le  duc  veant  qu'il  n'estoit  point  obey  de  son  filz,  et 

1.  On  appelait  escroes  ou  escroues  les  rôles  journaliers  de  dépense 
des  différents  services  ou  offices  de  la  maison  ducale.  Ces  rôles 
étaient  dressés  par  le  clerc  des  offices  et  ils  servaient  au  maître  de 
la  chambre  aux  deniers  pour  la  justification  de  ses  comptes.  Les 
gages  des  officiers  commensaux  et  domestiques  du  duc,  la  plupart 
gentilshommes  ou  anoblis,  étaient  ordinairement  payés  par  les 
escroes,  tandis  que  ceux  des  officiers  de  justice  et  de  finance  en- 
traient dans  la  dépense  des  recettes  générales  et  des  recettes  par- 
ticulières des  bailliagei  et  des  châtellenies. 

2.  Ces  doux  mots  ont  été  supprimés  par  les  précédents  éditeurs, 
en  terminant  la  phrase  après  le  mot  :  Bourgogne. 

3.  Marie  d'Ailly. 

4.  Jean  d'Auxy  était  chambellan  du  comte  de  Charolais  depuis 
la  formation  de  la  maison  de  celui-ci.  Il  fut  en  outre  garde  de  sa 
personne,  et  ligure  comme  tel  en  1443  (Archives  du  Nord,  B  1978). 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  417 

qu'il  vouloit  tenir  son  oppinion  contre  luy,  par  un 
jour  de  Sainct  George  au  matin  ^,  ledit  duc  manda  à 
son  filz  qu'il  luy  apportast  lesdictes  ordonnances  en  son 
oratoire.  Ce  qu'il  fit;  et  le  père,  qui  moult  estoit  de 
grant  cueur,  print  les  ordonnances  et  en  la  présence 
de  la  mère  et  du  filz  les  gecta  dedans  le  feu  et  dist  à 
son  filz  :  c  Or  allez  querre  voz  ordonnances,  car  il  vous 
c  en  fault  de  nouvelles.  >  Et  là  moult  furieusement^ 
fit  partir  son  filz  hors  de  l'oratoire  ;  et  la  duchesse  se 
monstra  mère  et  suyt  son  filz,  et  ainsi  commença  le 
débat  entre  le  père  et  le  filz  ^,  et  la  maison  entra  en 
partialité ,  dont  moult  de  maulx  advindrent  ;  et  advint 
que  le  duc  habandonna  sa  maison^  et  s'en  ala  seul 
parmy  les  champs,  comme  un  homme  troublé  oultre  la 
raison  ;  et  debvez  croire  que  monseigneur  le  daujphid' 
fut  moult  esbahy  et  epouventé  de  ceste  adventure  ^,  et 
queroit  par  toutes  voyes  d'amender  ce  meschief  ;  et 
luy  sembloit  bien  qu'il  seroit  dit  en  France  et  ailleurs 
que  sa  personne  portoit  maie  adventure  et  qu'il  ne 

i.  23  avril.  Le  17  février  1456  (v.  st.),  d'après  J.  du  Glereq, 
liv.  III,  ch.  XXVI. 

2.  Il  était,  dit  Ghastellain,  «  enfelly  de  ire.  »  Sauf  Guillaume 
Fillastre,  tous  les  chroniqueurs  représentent  Philippe  le  Boa 
comme  très  colère. 

3.  V.  Ghastellain,  liv.  IV,  ch.  xlvii,  t.  III,  p.  230  et  suiv.,  et  J. 
du  Glereq,  loc.  cit.  On  peut  encore  consulter,  sur  les  suites  de 
cette  querelle,  Barante,  t.  U,  p.  180  ;  Kirk,  Hist.  de  Charles  le 
Téméraire,  t.  I,  p.  194  et  suiv.;  J.  du  Glereq,  liv.  IV,  ch.  xvin, 
et  liv.  V,  ch.  XX  ;  D.  Plancher,  t.  IV,  pr.  p.  ggxlvi  et  ggxlix, 

4.  Ghastellain,  ch.  XLvm,  p.  239  et  suiv.  ;  J.  du  Glereq,  loc.  ât, 

5.  «  Qui  moult  donques,  dit  Ghastellain,  estoit  courcié  et  esbay, 
c'estoit  rhéritier  de  France,  le  dauphin  Viennois,  de  voir  ceste 
division  sourdre  tantost  avecques  sa  venue  et  de  laquelle  il  crai- 
gnoit  fort  la  conséquence  soaverainement  de  sa  part.  » 

II  «7 


418  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

viendroit  en  lieu  où  le  débat  et  la  question  ne  se  meust 
par  son  malheur.  Grans  diligences  furent  faictes  pour 
trouver  le  duc,  et  fut  sceu  qu'il  estoit  arrivé  en  la 
forest,  au  feu  d'ung  charbonnier^;  et  de  là  se  feit 
emmener  au  lieu  de  Sevenbergue  ^,  où  il  trouva  ung 
sien  veneur  qui  le  logea,  et  le  traitta  de  ses  biens  selon 
sa  possibilité^;  et  ainsi  demeura  ce  grand  duc  celle 
nuyct  en  la  compaignie  d'icelluy  veneur  et  en  sa  povre 
maison;  et  devez  croyre  que  ses  povres  serviteurs 
furent  celle  nuyct  en  grant  soulcy  de  leur  maistre,  qui 
s'en  estoit  allé  et  esgaré  en  grant  soulcy  et  mélanco- 
lie^. Et  reviendrons  à  parler  conmient  se  conduisit  le 
filz  en  soy  veant  en  la  maie  grâce  de  son  père,  qui  ^ 
s'en  alla  à  Termonde,  luy  et  son  estât,  escoutant  et 
attendant  nouvelles  de  son  père  ;  et  le  lendemain  furent 
advertiz  monseigneur  le  daulphin  et  les  gens  du  duc  qu'il 
s'estoit  à  Sevenbergue  arresté  comme  dit  est  ;  et  tan- 
tost  vindrent  devers  luy  ses  principaux  serviteurs.  Les 
ungs  le  tensoient,  les  aultres  le  resjouyssoient  et  fai- 
soit  chascun  le  mieulx  qu'il  pouvoit  ;  et,  entre  autres 
choses,  se  plaindoit  le  duc  de  sa  femme  la  duchesse, 
qui  l'avoit  habandonné  pour  suyr  son  filz  ;  et  je  fuz 
présent  où  le  mareschal  de  Bourgoingne  ^  dist  à  madicte 


4.  Ghastellain,  ch.  xux. 

2.  Sevenberghe,  petite  ville  voisine  de  Bréda.  Genappe,  d'après 
J.  du  Glercq. 

3.  Ghastellain,  ch.  l,  p.  263  et  suiv.  —  Le  veneur  s'appelait 
Loykin. 

4.  «  En  grand  soucy  et  melancholie,  pour  leur  maistre,  qui  s'en 
estoit  allé  et  égaré  d'eux  si  estrangement.  » 

5.  a  ...  le  fils.  Soy  voyant  en  la  maie  grâce  de  son  père, 
il  ....  » 

6.  Deux  mots  omis  dans  les  précédentes  éditions. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  &1d 

dame  le  regrect  que  mondit  seigneur  le  duc  avoit  en 
ceste  partie.  A  quoy  elle  respondit  qu'elle  congnois- 
soit  monseigneur  son  mary  pour  ung  à  redoubler  che- 
valier, et  en  ceste  fureur  doubla  qu'il  ne  courust  sus  à 
son  filz  ;  parquoy  elle  le  mist  hors  de  l'oratoire  et 
s'en  alla  après,  priant  à  mondit  seigneur  qu'il  luy  voul- 
sist  pardonner,  et  qu'elle  estoit  une  estrangiere  par^ 
deçà  et  n'avoit  point  de  soubstenue  que  de  sondit  filz.  * 

Ainsi  se  faisoient  allées  et  venues  ;  et  fut  ordonné 
que,  de  par  monseigneur  le  daulphin,  monseigneur  de 
Ravestain  et  le  roy  d'armes  de  la  Thoison  d'or  yroient 
à  Terremonde  pour  entendre  la  voulenté  du  conte  de 
Gharrolois  et  de  ses  praticques,  dont  je  sçauroye  à 
parler  ;  car  je  fuz  par  plusieurs  fois  envoyé  à  Brucelles 
de  par  mondit  seigneur  de  Gharrolois,  pour  avoir 
Tadvis  du  chancellier  Raulin  comment  ilz  se  debvoient 
conduyre  en  ce  présent  affaire.  Les  dessus  ditz  mon^ 
seigneur  de  Ravestain  et  Thoison  d'or  demandèrent  à 
mondit  seigneur  de  Gharrolois  s'il  vouloit  demouref 
en  ceste  obstinacion  envers  son  père  ;  mais  ledit  conté 
leur  respondit  qu'il  ne  vouloit  point  demourer  obstiné, 
mais  tout  humble  et  tout  obéissant  au  duc,  son  père, 
comme  c'estoit  raison  ;  et  sur  ce  point  y  eust  allées 
et  venues  '  ;  car  le  duc  fut  contant  de  se  contenter  de 
son  filz,  pourveu  qu'il  envoyeroit  deux  hommes  hors 
de  son  hostel,  dont  il  avoit  ^  ymaginacion  que  ceiilx 

i .  Ghastellain  dit  que  Philippe  Pot  et  le  maréchal  de  Bourgogne 
allèrent  chercher  le  comte  de  Gharolais  à  Termonde,  c  où  il  se  tenoit 
mérancolieux  durement  et  bien  esbay,  i  et  le  ramenèrent  à  Bru- 
xelles, vers  le  dauphin,  qui  le  présenta  à  son  père  en  c  se  ruant 
à  genoux  »  et  en  sollicitant  le  pardon  de  cehii-ci.  V.  du  rest^  La 
Marche,  infra. 

2.  «  Ayant  le  duc.  » 


4310  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

estoient  cause  de  tenir  en  fierté  le  filz  contre  le  père. 
L'uDg  des  deux  fut  Guillaume  Bische  et  l'aultre  fut 
Guyot  d'Usie  ^ .  Icelluy  Guillaume  Bische  se  tira  à  Sois- 
sons  et  à  Paris,  et  Guyot  d'Usie  se  tira  en  sa  maison 
en  Bourgoingne,  et  à  ces  deux  fit  le  conte  de  grans 
biens  en  leur  exil,  et  mesme  le  Roy  de  France  retint 
de  son  hostel  ledit  Guyot  d'Usie,  et,  à  la  venté,  ledit 
Guyot  estoit  pour  lors  ung  des  gentilz  escuyers  de  la 
maison.  Et  ainsi  fut  le  duc  obey;  et  Guillaume  Bische, 
qui  estoit  ung  honmie  saige  et  subtil,  s'accointa  de  ceulx 
de  Paris,  tellement  qu'il  sçavoit  les  secretz  des  con- 
saulx  tenuz  par  les  gens  du  Roy  de  France  ;  et  moy 
mesme  fus  par  plusieurs  fois  envoyé  devers  luy  pour 
advertir  monseigneur  le  duc  et  monseigneur  le  daulphin 
de  choses  qui  grandement  leur  touchoient  ;  et  par  telles 
manières  se  commença  à  bander  le  royaulme  de  France, 
les  ungs  pour  le  Roy  Charles,  le  père,  et  les  aultres  pour 
monseigneur  le  daulphin,  le  filz;  et  se  concluoit  en 
France  bien  peu  de  matières  de  grant  effect,  dont 
monseigneur  le  daulphin  ne  feust  adverty. 

Ainsi  se  dissimuloitf^le  temps  par  embassades  et  par 
grans  personnaiges  envoyez  de  par  le  duc  devers  le 
Roy  de  France,  qui  moult  prouffitarent  que  la  guerre 
ne  commença  point  pour  ceste  matière,  mais  demeura 
chascun  en  son  entier  ;  et  au  regard  du  conte  de  Ghar- 
rolois,  il  retourna  à  Brucelles,  où  il  trouva  le  duc,  son 


1.  D'après  Ghastellain,  on  éloigna  du  comte  de  Gharolais  le  fils 
du  chancelier  Rolin,  le  seigneur  d'Aymeries,  qui  fut  privé  de  sa 
charge  tant  que  vécut  Philippe  le  Bon,  et  Ton  chassa  en  outre 
deux  Portugais  attachés  à  la  personne  de  Charles  le  Téméraire. 
—  Après  la  mort  de  ce  dernier,  Guillaume  Biche  livra  la  place 
de  Péronne  à  Louis  XI. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  421 

pere^;  et  par  le  moyen  de  monseigneur  le  daulphin 
furent  ces  choses  appaisées,  et  aussi  moyennant  les 
choses  dessusdictes. 


CHAPITRE  XXXIV. 

D'une  maladie  du  bon  duc  Philippe;  de  la  mort  du  Roy 
Charles  septième  et  du  couronnement  du  Roy  Louis 
onziems^  son  fils. 

Et  en  ce  temps  ^  le  duc  Philippe  eust  une  maladie, 
et  par  le  conseil  de  ses  médecins^  se  fit  resre*  la  teste 
et  oster  ses  cheveulx  ;  et  pour  n'estre  seul  rez  et  des- 
nué  de  ses  cheveulx,  il  fit  un  edit  que  tous  les  nobles 

1.  V.  la  note  1  de  la  page  419.  Le  30  mars  (vers  Pâques 
1457,  d'après  J.  du  Glercq,  liv.  III,  ch.  xxvn)  le  duc  et  le  dau- 
phin quittèrent  Bruxelles  pour  se  rendre  à  Bruges  où  ils  arri- 
vèrent le  4  avril  et  où  on  leur  fit  une  brillante  réception  (Ghastellain, 
liv.  IV,  ch.  Lvi).  Le  dauphin  assista  au  mois  de  mai  suivant  à  la 
procession  du  Saint-Sang  dans  cette  ville. 

2.  Février  1462  (n.  st.).  V.  Ghastellain,  liv.  VI,  ch.  lxiv,  t.  IV, 
p.  207.  Allas,  le  18  janvier  1462  (n.  st.),  le  lendemain  du  festin 
donné  par  le  duc  à  l'occasion  des  noces  de  Jean  de  Vautravers  et 
d'Isabelle  de  Francières.  Philippe  le  Bon  fat  malade  ou  plutôt 
convalescent  jusqu'au  4  juillet.  Voy.  une  note  de  M.  Gachard  (édit. 
Barante,  t.  II,  p.  195),  d'après  laquelle  le  duc,  tombé  malade  en  jan- 
vier, était  déjà  hors  de  danger  le  6  février  ;  le  11  mars,  le  conseil  de 
ville  de  Mons  nomma  une  députation  pour  aller  le  complimenter 
sur  son  rétablissement.  —  On  remarquera  que  cette  maladie  da 
duc  Philippe  fut  postérieure  à  la  mort  de  Gharles  VII,  dont  le 
récit  est  néanmoins  reporté  plus  loin  par  notre  chroniqueur. 

3.  Les  médecins  les  plus  célèbres  de  l'époque,  Barthélémy  Gazai, 
de  Venise  ;  Luc  Alexandre,  de  Milan  ;  Pierre  de  Herlain,  de  Savoie  ; 
Dominique,  de  Genève,  et  un  chirurgien  d'Arménie,  nommé  Jean 
sans  Pitié,  furent  appelés  près  du  duc  Philippe. 

4.  Raser. 


iSiSI  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

hommes  se  fegroient  resre  leurs  testes  comme  luy  ^  ;  et 
se  trouvèrent  plus  de  cinq  cens  nobles  honunes  qui 
pour  Tamour  du  duc  se  firent  resre  comme  luy  ;  et 
aussi  fut  ordonné  messire  PierreYacquembac*et  aultres, 
qui,  prestement  qu'ilz  veoient  ung  noble  homme,  luy 
ostoient  ses  cheveulx  ;  et  vint  ceste  chose  mal  à  point, 
pour  la  pareure  de  la  maison  de  Bourgoingne  ;  car  en 
ce  temps  vindrent  nouvelles  à  monseigneur  le  daulphin 
que  le  Roy  Charles,  son  père,  estoit  malade  à  Meun  sur 
Yevre  ;  et  ne  demoura  guieres  de  temps  après  que  les 
nouvelles  vindrent  qu'il  estoit  mort.  Ce  qui  fut  vray  ; 
et  mourut  audit  chastel  de  Meun  sur  Yevre,  le  jour 
de  la  Magdelaine  mil  quatre  cens  soixante  et  ung^. 

Ces  nouvelles  de  la  mort  du  Roy  Charles  furent 
tost  publiées;  car  monseigneur  le  daulphin,  que  je 
nonmieray  Roy  de  cy  en  avant,  fit  ces  choses  has- 
tivement    sçavoir  à  monseigneur   le   duc   Philippe 

1.  La  mode  vint  non  seulement  de  se  couper  les  cheveux,  mais 
de  raccourcir  ses  vêtements.  Voici,  à  cet  égard,  un  curieux  extrait 
de  la  Petite  Chronique  manuscrite  qui  se  trouve  à  la  suite  de  VÉtat 
de  la  maison  du  duc  Charles,  dans  le  ms.  5365,  f.  fr.  de  la  Bibl. 
nat.  :  c  Les  hommes  aussi  se  prindrent  à  vestir  plus  court  que 
oncques,  mais  si  qu'on  veoit  leurs  derriers  et  leurs  devans  ainsi 
comme  on  souloit  vestir  les  singes  et  avoient  (?)  pour  ce  si  longs 
cheveulx  qui  leur  empcschoient  les  visaiges  et  les  yeulx;  pour- 
toient  haulx  bonnetz  sur  leurs  testes  trop  mygnotement  et  souliers 
à  trop  longues  poulaines.  Les  varletz  mesmement  et  les  petites 
gens  indifféremment  pourtoient  les  pourpoints  de  soye  ou  de 
velours,  choses  moult  vaines  et  par  adventure  hayneuses  à  Dieu.  » 

2.  Pierre  de  Hagenbach,  décapité  en  1474. 

3.  Le  22  juillet  1461.  V.  le  récit  de  la  mort  de  Charles  VU  à  la  fin 
de  la  Chronique  de  Derry,  roi  d'armes  de  France.  Un  ms.  de  cette 
chronique  se  trouve  à  la  Bibliothèque  publique  de  Lyon,  sous  le 
n»  789.  Voy.  aussi  Math.  d'Escouchy,  ch.  cuii,  et  J.  du  Giercq, 
liv.  IV,  ch.  XXIX  à  XXXI. 


MÉMOIRES  d'OUYIËR  DE  LA  MARCHE.  423 

et  à  monseigneur  de  Gharrolois  ;  et  devez  savoir 
que  grandes  preparacions  se  firent  de  pompes  et 
autrement,  pour  mener  le  Roy  en  son  sacre,  où  le 
bon  duc  le  voulut  bien  accompaigner,  pour  ce  qu'il 
l'avoit  nourri  cinq  ans  en  sa  maison  et  à  ses  despens; 
et  luy  vouloit  bien  monstrer  qu'il  ne  le  vouloit  pas 
abandonner  à  son  besoing  ;  car,  à  la  vérité,  la  faveur 
du  duc  de  Bourgoingne  fit  maint  couraige  bon  en  France 
et  dont  les  affaires  du  Roy  Loys  ne  valurent  pas  pis. 

Or  revenrons  à  la  manière  que  tint  mondit  seigneur 
le  daulphin  quant  il  se  trouva  Roy.  Il  estoit  à  Genespe, 
ung  petit  chasteau  et  ung  petit  bourg  qui  estoit  à 
monseigneur  de  Bourgoingne,  comme  duc  de  Brabant, 
et  de  là  se  tira  à  Mabeuge  ^ ,  et  quist  toujours  les  plus 
petites  villes^  des  pays  du  duc  de  Bourgoingne  ;  et  luy 
croissoient  gens  dS  tous  coustez,  grans  seigneurs,  gens 
d'armes  et  aultres  ;  et  le  duc  de  Bourgoingne  le  suy- 
voit,  quelque  part  qu'il  voulsist  aller  ^.  Le  conte  de 
Gharrolois,  par  le  moyen  d'aucungs  ses  serviteurs,  et 
disoit  on  que  c'estoit  Guillaume  Bische,  s'entendit  fort 
avec  le  nouveau  Roy  de  France  ;  et  tellement  que  des- 
puis son  sacre  il  le  mena  à  Tours,  où  il  le  festoya 
grandement  et  luy  donna  trente  six  mil  frans  de  pen- 
cion  ;  mais  il  ne  l'entretint  gueres  en  celle  pension, 
dont  le  débat  et  la  noise  commença  entre  eulx,  conmie 
vous  orrez  cy  après.  Ainsy  fut  conduit  et  mené  le  nou- 

i.  Maubeuge. 

2.  Notamment  Avesnes,  où  Louis  XI  assista  au  service  que  le 
duc  y  fit  célébrer  pour  le  défunt.  (J.  du  Glercq,  liv.  IV,  eh.  xxx.) 

3.  V.  sur  le  départ  du  dauphin  de  Genappe,  où  la  nouvelle  de 
la  mort  de  son  père  lui  parvint  le  24  juillet  1461,  et  l'escorte  que 
lui  donna  Philippe  le  Bon,  Ghastellain,  liv.  VI,  ch.  i,  t.  IV, 
p.  22  et  suiv.,  et  Thomas  Basin,  édit.  Quicherat,  t.  II,  page  3. 


4S4  MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE. 

veau  Roy  de  France  à  Reims  S  où  il  fut  sacré  moult 
hoDDorablement  et  solempnellement  '  ;  et  de  là  vint  à 
Paris  ^y  où  il  print  sa  couronne,  au  plus  grant  triumphe 
que  fit  oncques  Roy  de  France  couronné  ;  car  le  duc 
de  Bourgoingne  avoit  amené,  pour  accompaigner  le 
Roy,  une  noblesse  si  bien  accoustrée  de  pompes  et 
d'abillemens,  que  c*estoit  belle  chose  à  les  veoir*;  et 
estoit  le  duc  de  Bourgoingne  richement  paré  d'or  et  de 
pierreries,  et  son  filz  le  conte  de  Gharrolois  sembla- 
blement  ;  et  se  je  me  vouloye  arrester  à  escripre  les 
pompes  et  les  parures  qui  furent  faictes  cedit  jour,  je 
pourroie  estre  prolix  en  mon  escripture  et  ennuyeux 
aux  lisans  ;  et  pour  ce  m'en  passeray,  pour  abréger^. 

1.  Le  duc  avait  pensé  un  instant  à  lever  une  armée  tout  entière 
pour  l'accompagner  au  sacre.  Voir  dans  les  Retmeils  de  Bourgogne 
de  Peincedé  aux  Archives  de  la  Gôte-d'Or,  t.  XXIEE,  p.  793, 
quelques  fragments  d'une  longue  liste  de  gentilshommes  à  qui  le 
maréchal  de  Bourgogne  avait  mandé  se  trouver  en  armes  autour 
de  8aulx-le-Duc  le  15  août  1461  (sic)  pour  accompagner  le  duc 
au  sacre  du  roi,  et  qui  furent  contremandés  peu  après  par  lettres 
closes  à  eux  individuellement  adressées.  Le  duc  se  conforma  en 
cela  au  désir  de  Louis  XI  qui  l'avait  fait  prier  a  qu'il  se  deportast 
de  faire  sy  grande  armée.  »  (J.  du  Glercq,  liv.  IV,  ch.  xxix.)  L'en- 
trée des  deux  princes  à  Reims  n'en  fut  pas  moins  très  somptueuse. 
(V.  Chastellain  et  Gachard,  Collection  de  documents  inédits,  t.  II, 
p.  162  et  suiv.) 

2.  Le  15  août  1461. 

3.  Le  duc  de  Bourgogne  arriva  le  30  août  à  Paris,  où  Louis  XI 
fit  son  entrée  le  lendemain  (Barante,  t.  II,  p.  189,  et  iôtd., 
note  1). 

4.  Voir  dans  Barante,  édit.  Gachard,  t.  U,  p.  190,  note  1,  la 
liste  des  seigneurs  de  la  cour  de  Bourgogne  qui  accompagnaient  le 
duc  et  son  fils  à  l'entrée  du  roi  à  Paris. 

5.  V.  le  Cérémonial  de  France,  1. 1,  p.  172  et  179;  Thomas  Basin, 
édit.  Quicherat,  t.  II,  p.  8,  et  les  détails  très  circonstanciés  don- 
nés par  J.  du  Glercq  (liv.  IV,  ch.  xxxii  et  suiv.)  sur  le  sacre, 
l'entrée  du  roi  à  Paris  et  les  fêtes  qui  suivirent. 


MÉMOIRES  d'olivier  DE  LA  MARCHE.  4S5 

Et  pendant  le  temps  que  le  Roy  se  tenoit  à  Paris,  le 
seigneur  de  Lau  estoit  le  mignon  du  Roy,  et  s'abilloit 
pareil  de  luy  ;  et  se  faisoient  parmy  Paris  grans  guorres* 
et  grans  festiemens  ;  et  le  duc  de  Bourgoingne  estoit 
logié  en  sa  maison  d'Artois,  auquel  lieu  il  fit  par  plu- 
sieurs fois  et  comme  tous  les  jours  grant  assemblée  de 
dames,  de  damoiselles  et  aussi  des  plus  notables  bour- 
geoises de  la  ville,  et  leur  donnoit  grans  soupez  et 
grans  banquectz  ;  et  chascun  jour  estoit  la  salle  parée 
de  grans  buffetz  de  nouvelle  vaisselle,  aucunes  fois 
dourée,  et  aucunes  fois  blanche^;  et  se  firent  joustes 
moult  riches  et  moult  pompeuses,  où  jousta  le  conte 
de  Charrolois^,  qui  vint  sur  les  rens  moult  pompeuse- 
ment, à  campannes  d'or  et  de  soye  ;  et  s'armèrent  le 
conte  et  ses  gens  à  l'hostel  de  messire  Jehan  d'Ëstoute- 
ville%  lors  provost  de  Paris;  et  tenoient  les  gens  du 
conte  de  Gharrolois,  et  leurs  pompes,  toute  ceste  belle 
rue  des  Tournelles,  qu'il  faisoit  moult  beau  veoir. 
Moult  de  nobles  seigneurs  de  France  jousterent  bien 
en  poinct  ;  mais  quand  vint  à  deviser  du  pris,  il  fut 
trouvé  que  Frederich  de  Wittem  ^,  avec  son  escu  et 
son  cheval   couvert  de  la  peau  d'ung  dain,  avoit  le 

1.  Divertissements. 

2.  «  Dont  l'extime  fut  faite  grande  et  merveillease,  »  dit  Ghas- 
tellain. 

3.  V.  Ghastellain,  liv.  VI,  ch.  xxxvii,  t.  IV,  p.  134,  qui  donne 
aussi  au  chapitre  xxxix  la  description  d'un  banquet  offprt  par  le 
duc  à  l'hôtel  d'Artois  aux  seigneurs  et  aux  dames  de  Paris.  Les 
joutes  eurent  lieu  le  13  septembre  1461. 

4.  Non  pas  Jean,  mais  Robert  d'Estouteville,  nommé  prévôt  de 
Paris  le  7  mars  1447,  mort  en  1479.  Dès  son  avènement,  Louis  XI 
lui  ôta  la  charge  de  prévôt  pour  la  donner  à  Jacques  de  Villiers, 
lils  du  maréchal  de  TIsle-Adam.  (J.  du  Glercq,  liv.  IV,  ch.  xxxiv.) 

5.  Fils  de  Jean  de  Witthem  et  de  Marguerite  de  Pallant.  Il  était 


426  BfÉMOIRES  d'olivier   DE  LA  MARCHE. 

mieulx  couru,  rompu  et  gaigné  le  pris  ^ .  Icelluy  Fre- 
derich  de  Wittem  estoit  lors  ung  josne  escuyer  subject 
de  monseigneur  de  Bourgoingne ,  et  des,  pays  d'outre 
Meuse  ^;  et  pourtant  se  son  cheval  n'estoit  couvert  se 
richement  comme  les  aultres,  si  ne  luy  veulx  je  point 
dérober  son  bien  faict.  Et  ainsi  se  passa  celle  jouste;  et 
assez  tost  après  le  conte  de  Gharrolois  fît  ung  toùrnoy 
en  la  salle  de  Bourbon,  qui  fut  moult  bien  combatu  ; 
et  y  fut  monseigneur  Philippe  de  Savoye,  qui  s'aquicta 
très  bien,  pour  sa  première  fois. 

Le  Roy  et  la  seigneurie  demourerent  à  Paris  aucung 
temps,  et  se  partist  le  Roy  et  le  convoya  monseigneur 
de  Bourgoingne  et  tous  les  princes  de  France.  Le  Roy 
print  le  chemin  de  Thounânne,  et  monseigneur  de  Bour- 
goingne s'en  retourna  en  ses  pays  ^,  en  apparence  de 
toute  bonne  paix.  Le  conte  de  Gharrolois  print  le  che- 
min de  Bourgoingne^,  et  de  là  passa  la  rivière  de 
Loyre,  et  alla  à  Tours  devers  le  Roy  de  France,  qui  le 
receut  et  traicta  honnorablement  pour  celle  fois  ^.  Et 

maréchal  héréditaire  de  Limbourg  et  descendait  d'un  fils  naturel 
de  Jean  U,  duc  de  Brabant. 

1.  Le  phx  fut  une  lance  d'or  garnie  de  trois  diamants.  (Ghas- 
tellain.) 

2.  Du  Brabant,  dit  Ghastellain,  et  en  avait  été  amené  par  le  roi. 

3.  Philippe  le  Bon  partit  de  Paris  le  30  septembre  et  arriva  le 
lundi  12  octobre  à  Yalenciennes,  où  il  reçut  les  ambassadeurs  du 
pape  et  du  roi  d'Angleterre.  Il  était  de  retour  à  Bruxelles  le  samedi 
28  novembre.  Le  roi  avait  quitté  Paris  le  24  septembre,  six  jours 
avant  Philippe. 

4.  Le  comte  de  Gharolais  arriva  à  Dijon  le  dimanche  11  octobre 
et  en  partit  le  19  pour  aller  à  Saint-Glaude,  où  il  arriva  le  26.  Le 
lendemain  il  se  rendit  à  Ghalon-sur-Saône,  ensuite  à  Bourbon- 
Lancy  et  à  Moulins,  puis  à  Nevers,  et  arriva  à  Tours  le  22  octobre. 

5.  Le  24,  Gharles  le  Téméraire  donna  à  souper  au  roi  et  l'ac- 
compagna au  pèlerinage  de  Sainte-Gatherine  de  Fierbois,  d'où  ils 


MÉMOIRES   d'olivier  DE  LA  MARCHE.  427 

devoit  le  duc  François  de  Bretaigne  venir  devers  le 
Roy  de  France  *  ;  mais  le  Roy  ne  voulut  jamais  souffrir 
que  le  duc  de  Bretaigne  et  le  conte  de  Gharrôlois  se 
trouvassent  ensemble,  et  pour  ce  depescha  il  le  conte 
de  Gharrôlois  avant  la  venue  du  duc  de  Bretaigne;  et 
s'en  alla  devers  son  père  au  pays  de  Flandres^,  et  le 
duc  de  Bretaigne  besongna  avecques  le  Roy  de  France 
ce  qu'il  y  avoit  affaire. 

revinrent  ensemble  à  Tours  le  4  décembre.  Pendant  tout  ce  voyage, 
il  fut  défrayé  par  le  roi.  Pendant  qu'il  était  à  une  chasse  en  Tou- 
raine  avec  Louis  XI,  il  se  perdit  (V.  Ghastellain,  liv.  VI,  ch.  lvii, 
t.  IV,  p.  188,  et  J.  du  Glercq,  liv.  IV,  ch.  xxxvm),  mais  Jean  de 
Montauban  et  d'autres  chevaliers  envoyés  par  le  roi  à  sa  recherche 
le  retrouvèrent  dans  une  maison  d'où  il  partit  le  lendemain  matin 
l)0ur  aller  retrouver  son  hôte  royal  (Id.). 

i.  Pour  lui  rendre  hommage  de  son  duché  de  Bretagne. 

2.  Charles  le  Téméraire  arriva  à  Bruxelles  le  19  janvier  1462 
au  soir. 


FIN   DU   TOME   SECOND. 


TABLE 


Chapitre  X.  Gomment  le  bon  duc  Philippe  de  Bourgongne  gai- 
gna  plusieurs  places  en  la  duché  de  Luxembourg.  Page  1 

Chapitre  XI.  De  ce  qui  fut  parlementé,  sur  la  querelle  de 
Luxembourg,  entre  le  duc  de  Bourgongne  et  les  Sassons.     23 

Chapitre  XII.  Gomment  les  Bourgongnons  surprirent  la  ville  de 
Luxembourg  par  eschelles  ;  et  comment  le  duc  de  Bourgongne 
fut  maistre  de  tout  le  reste.  35 

Chapitre  XIII.  Gomment  le  duc  de  Bourgongne  se  retira  en  ses 
pais  de  Brabant  et  de  Flandres  ;  et  comment  la  duchesse  de 
Bourgongne  alla  visiter  la  Royne  de  France.  50 

Chapitre  XIV.  Gomment  le  seigneur  de  Ternant,  chevalier  de 
la  Toison  d'or,  fit  armes  à  pié  et  à  cheval  contre  Galiot  de 
Baltasin,  chambrelan  du  duc  de  Milan.  64 

Chapitre  XV.  Gomment  le  bon  duc  Philippe  de  Bourgongne 
teint  la  solennité  de  la  Toison  d'or  en  sa  ville  de  Gand.        83 

Chapitre  XVI.  Gomment  messire  Jaques  de  Lalain  et  messire 
Jehan  de  Bonniface  firent  armes  à  pié  et  à  cheval  devant  le 
duc  de  Bourgongne.  96 

Chapitre  XVII.  Gomment  messire  Jaques  de  Lalain  fit  armes  en 
Escoce  ;  et  de  plusieurs  autres  particularités  en  la  maison  de  tf 
Bourgongne.  104 

Chapitre  XVIII.  Du  pas  de  la  Pèlerine,  tenu  par  le  seigneur  de 
Haubourdin  ;  et  des  armes  faictes  entre  le  seigneur  de  Lalain 
et  un  Anglois,  devant  le  duc  de  Bourgongne.  118 

Chapitre  XJX.  Gomment  le  seigneur  de  Haubourdin,  continuant 
son  emprise  du  pas  de  la  Pèlerine,  fit  armes  contre  le  bastard 
de  Bearne.  129 

Chapitre  XX.  Gomment  dom  Jaques  de  Portugal,  neveu  de  la 
duchesse  de  Bourgongne,  veint  à  refuge  vers  le  bon  duc 
Philippe.  135 


430  TABLE. 

CuApiTRE  XXI.  Commfint  le  bon  duc  Philippe  fit  délivrer  un 
riche  Anglois  que  le  seigneur  de  Ternant  avoit  fait  prisonnier  ; 
et  comment  le  seigneur  de  Lalain  teint  le  pas  de  la  fontaine 
de  Plours  à  Ghalon  sur  Sosne.  141 

Chapitre  XXII.  Comment  le  duc  de  Bourgongno  fit  sa  festc  de 
la  Toison  à  Mon  s  en  Hainaut  ;  comment  les  Gandois  se  firent 
ennemis  d*iceluy  leur  seigneur,  et  comment  le  comte  de  Cha- 
rolois  fit  ses  premières  joustes.  204 

Chapitre  XXIII.  Comment  les  Gandois  coururent  le  plat  païs  de 
Flandres ,  y  prenans  quelques  chasteaux  et  forteresses  ;  et 
comment  ils  assiégèrent  Audenarde.  221 

Chapitre  XXIV.  Comment  le  siège  d'Audenarde  fut  levé  par 
bataille  que  gaignerent  les  gens  du  duc  de  Bourgongno  contre 
les  Gandois.  231 

Chapitre  XXV.  Comment  le  duc  de  Bourgongno  défit  ceux  qui 
fuyoyent  du  siège  d'Audenarde  vers  Gand  ;  et  comment  plu- 
sieurs rencontres  et  escarmouches  se  firent  entre  les  Bour- 
gongnons  et  les  Gandois  durant  cette  guerre.  242 

Chapitre  XXVI.  Comment  le  Roy  Charles  septième  envoya  ses 
ambassadeurs  vers  le  duc  de  Bourgongno  et  les  Gandois,  pour 
cuider  faire  paix  entre  eux;  et  comment  les  Gandois  conti- 
nuèrent en  obstination  et  rcl)ellion.  271 

Chapitre  XXVII.  De  plusieurs  escarmouches  et  rencontres  entre 
le  duc  de  Bourgongno,  comte  de  Flandres,  et  les  Gandois.  291) 

Chapitre  XXVIII.  De  la  bataille  do  Gavre,  gaignée  par  le  duc 
de  Bourgongno  sur  les  Gandois  ;  et  comment  paix  fut  faicte 
entre  luv  et  eux.  315 

Chapitre  XXIX.  Cy  commence  l'ordonnance  du  bancquet  que 
fit  à  la  ville  de  Lisle  très  hault  et  très  ])uissant  prince  Philippe, 
par  la  grâce  de  Dieu  duc  do  Bourgoingne,  de  Brabant,  etc., 
l'an  mil  quatre  cens  cinquante  trois,  le  dix  septiesme  jour  de 
février.  340 

Chapitre  XXX.  Ensuyt  une  partie  des  veulz  que  feirent  le  très 
noble  et  très  redoubtô  prince  Philippe,  par  la  grâce  de  Dieu 
duc  do  Bourgoingne,  do  Brabant,  etc.,  et  plusieurs  aultres 
grans  seigneurs,  chevaliers  et  gentilzhommes,  l'an  1453  ;  et 
premièrement  le  veu  d'icelluy  prince.  381 

Chapitre  XXXI.  Du  mariage  de  l'aisné  fils  de  Crouy  à  une  fille 


TABLE.  431 

du  comte  de  Sainct  Pol  ;  du  voyage  du  bon  duc  Philippe  en 
Alemaigne,  et  du  mariage  du  comte  de  Charolois  avec  ma- 
dame Ysabeau  de  Bourbon.  394 

Geiapitre  XXXII.  D'un  combat  à  outrance  faict  entre  deux 
bourgeois  de  Valenciennes,  en  la  présence  du  duc  Philippe  de 
Dourgongne,  comte  de  Hainaut.  402 

CiiAPiTBE  XXXin.  De  (luolques  particularités  on  la  maison  de 
Buurgongne  ;  do  la  retraite  du  dauphin  Louis  vers  le  bon  duc 
Philippe,  et  du  courroux  d'iccluy  duc  contre  le  comte  de  Cha- 
rolois, son  fils.  407 

Chapitre  XXXIV.  D  une  maladie  du  bon  duc  Philippe  ;  de  la 
mort  du  Roy  Charles  septième  et  du  couronnement  du  Roy 
Louis  onzième,  son  tils»  421 


FIN   DE   LA  TABLE   DU   TOME  SECOND. 


Nogent-le-Rotroa,  imprimerie  Daupbley-Gouyehneub. 


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